Histoire de famille, Anne Vernhet

Photo : ©Marlen Sauvage

Tu te réjouissais depuis longtemps de cette période de fête. Tu avais tout préparé avec ton énergie et ton efficacité habituelles. Pendant deux jours, la famille serait réunie. Tes deux sœurs, leurs maris, ton vieux père, et les enfants aussi. Tu avais réussi à les convaincre, tous. Sans toi, cette famille n’existerait plus, tu le savais, et tu étais décidée à faire tout ton possible pour que ce merveilleux lien survive. Bien sûr, c’était toi qui recevais. Tu avais préparé un lit pour chacun, certains seraient un peu serrés mais néanmoins, assez confortablement installés pour une seule nuit. Tu avais prévu les repas (celui du soir, le petit-déjeuner, celui du lendemain midi), fait les courses et c’est toi qui cuisinerais. Marie, ta plus jeune sœur te proposerait probablement de l’aide mais sa maladresse t’agaçait, tu ne lui dirais pas mais tu te débrouillerais pour qu’elle ne te dérange pas trop. Au niveau finances, il y avait peu de chance que l’un d’entre eux propose de participer aux frais. Cela n’avait pas d’importance, tu avais les moyens et tu étais généreuse. Encore une de tes qualités. Le repas du soir fut joyeux et bruyant. L’alcool aidant, les conversations allaient bon train. Aldo, ton beau-frère, le mari d’Hélène, ton autre sœur, t’a encore taquinée sur ton célibat qui s’éternisait après le départ, ou plutôt la fuite, de Sébastien ton ex-mari. Tu as réussi à sourire, c’est vrai, tu sais plaisanter. A la fin de la soirée, tu as pris Hélène en aparté. Tu as pris ton air grave qui annonce les mauvaises nouvelles. Tu lui as montré les photos d’Aldo avec la jeune employée du pressing. Tu ne lui as pas dit que tu les avais retouchées pour qu’il n’y ait pas de doutes sur la nature de leur  relation. Ce n’était pas tricher, tu l’avais vu dans ses yeux que cet homme était un menteur, il faut savoir ajuster la réalité à ta vérité. Ensuite, tu as pris Hélène dans tes bras et tu l’as consolée, tu lui as assuré que tu serais toujours là pour elle. Aldo a dû faire ses valises. Quand tu as croisé ton père le lendemain matin à la table du petit-déjeuner, il te regardait d’un air bizarre. Cela t’a remis en mémoire le jour où tu l’avais supplié de rester avec toi pendant que Marguerite, sa nouvelle femme, allait à la pharmacie te chercher un traitement contre cet étrange malaise. Marguerite n’est jamais revenue. L’accident qu’elle a eu ce jour là, suite à la défaillance des freins de sa voiture, lui fut fatal. Dans ce regard, tu as compris qu’il savait. Il savait que la famille, c’était toi.

Anne Vernhet

Un texte écrit en atelier d’écriture avec le groupe de Florac, 2018.


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