L’île des larmes

« De 1892 à 1924, près de seize millions de personnes passeront par Ellis Island, à raison de cinq à dix mille par jour. La plupart n’y séjourneront que quelques heures, deux à trois pour cent seulement seront refoulés. »

Ellis Island, l’île des larmes, l’île par laquelle passaient tous les immigrants, futurs émigrants vers l’Amérique. Perec y est allé, pour la première fois, avec Robert Bober à la demande de l’INA en 1978 pour effectuer le tournage d’un film qui s’intitulera « Récits d’Ellis Island, Histoire d’errance et d’espoir. » Mais ce qui était vrai pour Bober ne l’était pas pour Perec. Celui-ci venait non pas pour retrouver des « repères, des racines ou des traces » qu’on ne lui avait jamais apprises, mais pour s’approprier « ce lieu-dépotoir où des fonctionnaires harassés baptisaient des Américains à la pelle » car ce qu’il était venu questionner ici, c’était « l’errance, la dispersion, la diaspora (…) le lieu même de l’exil, c’est-à-dire, le lieu de l’absence de lieu, le non-lieu, le nulle part ».

« Je n’ai pas le sentiment d’avoir oublié, écrivait Perec, mais celui de n’avoir jamais pu apprendre (…) »

« ne pas dire seulement : seize millions d’émigrants sont passés en trente ans par Ellis Island
mais tenter de se représenter
ce que furent ces seize millions d’histoires individuelles,
ces seize millions d’histoires identiques et différentes de ces hommes, de ces femmes et de ces enfants chassés de leur terre natale par la famine ou la misère, l’oppression politique, raciale ou religieuse,
et quittant tout, leur village, leur famille, leurs amis, mettant des mois et des années à rassembler l’argent nécessaire au voyage,
et se retrouvant ici, dans une salle si vaste que jamais ils n’avaient osé imaginer qu’il pût y en avoir quelque part d’aussi grande,
alignés en rang par quatre,
attendant leur tour


il ne s’agit pas de s’apitoyer mais de comprendre
(…)
ils avaient renoncé à leur passé et à leur histoire,
ils avaient tout abandonné pour tenter de venir vivre ici une vie qu’on ne leur avait pas donné le droit de vivre dans leur pays natal
et ils étaient désormais en face de l’inexorable
ce que nous voyons aujourd’hui est une accumulation informe, vestige de transformations, de démolitions, de restaurations successives

(…)
pourquoi racontons-nous ces histoires ?

que sommes-nous venus chercher ici ?

que sommes-nous venus demander ? »

(les questions que je me pose à propos de ce que je tente d’écrire depuis des années… et qui finira par dormir au fond d’un disque dur…)

MS

2 réflexions sur “L’île des larmes

  1. avec une parenté oubliée ou niée avec mes ancêtres (côté paternel) travailleurs agricoles, menuisiers, charrons, dans un monde qui n’avait pas assez de travail, veuves à petit boulot qui débarquaient à Alger aussi ignorants du sort des algériens que les gens d’Ellis Island des indiens… et qui pour la plupart n’ont pas eu l’arrogance qu’on leur prête, ni une vie facile

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