Mon frère

Pour toi, Eric.

Dans nos échanges par SMS, tu m’envoyais des icônes de bras forts, pour conjurer le sort, je lisais que tu te rassurais ainsi. Et parce que ce téléphone tombé en rade n’a été réparé que le jour de ta mort, je sais que tu n’as jamais lu mes derniers messages, ces petites bouées que je lançais à travers la distance pour que tu t’y accroches un peu. Comme je l’ai admirée ta volonté pour contrer ces fichus cancers – trois en deux ans – et comme j’ai finalement compris que le déni de ce qui te dépassait s’apparentait à la force de la désespérance pour rester le plus longtemps possible auprès de ma chère sistra. Je garde en mémoire ton regard perdu au retour de l’hôpital, je te revois dans votre belle maison, devant le jardin, la pelouse, que tu ne te sentais plus la force d’entretenir, ce travail d’une vie, toute la vanité d’une vie, que tu murmurais alors. Et mes mots impuissants : choisir entre la résignation et l’acceptation… je ne sais pas ce que tu as compris, je ne sais pas vraiment ce que j’ai exprimé moi-même ce jour-là. L’essentiel que nous devions nous dire est passé dans la paume de nos deux mains posées sur la table de la cuisine. Le livre d’Olivier Martinelli, L’homme de miel, dont je t’avais lu quelques passages, tu m’as avoué ne pas avoir eu la force de le lire, mais tu m’as remerciée encore de te l’avoir offert… Je me souviens de ton sourire posé sur le dernier-né que tu enveloppais de ta générosité de grand-père ; de nos bavardages côte à côte de retour de chez Oleg jusqu’à la voiture ; de tes yeux bleus qui embrassaient la tablée quand nous nous étions retrouvés après le premier bilan ; de ton enthousiasme à préparer votre voyage en camping-car au Portugal, de ta passion pour la photo et ses techniques, qui te faisait empiler des tonnes de revues ; de ta fidélité au bagad local et de tes répétitions à la bombarde ; et plus loin dans le temps, de cette musique que tu te promettais de jouer pour l’enterrement de ma mère, à sa demande, Il Silenzio, et pour laquelle tu t’entraînais, nous étions tous si jeunes alors, ce qui avait engendré de nombreux fous rires (maman est toujours là ! Longue vie encore à elle). Mais le souvenir qui revient, le plus ancien, le plus joyeux, c’est celui des premiers jours de ton entrée dans la famille, quand nous entonnions dans le vent Les filles de Redon, perchés dans les ruines de Montségur, toi à la guitare. Mon beau beau-frère, mon frangin.

11 commentaires sur “Mon frère

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