Les sens interdits, Jacques Gleize

Photo : Marlen Sauvage

Lagos, en fin d’après-midi, comme chaque jour d’une semaine lourde, fume, poisse et grouille.
La circulation est si dense les gens s’invitent à rire ou à pleurer dans tous les sens interdits.
Un vieux taxi rouge, guimbarde bringuebalante, transporte une belle négresse au visage marqué de mépris pour son environnement on la voit qui regarde par la fenêtre plus ou moins dans le vague.
Dans une file parallèle file un bus vrombissant, lâchant une fumée noire, suivi par un jeune homme à mobylette, sûr de lui, de sa conduite. Il voit la fille : elle paraît indifférente il faut attirer son attention elle est trop attirante, encadrée dans la fenêtre de son taxi. Il virevolte sur sa mob, affichant un sourire penché et plutôt niais.
La jeune femme dédaigneusement indifférente. Le crissement du bus qui freine brutalement. La mobylette s’encastre et se plie et la tête du jeune homme tournée vers le taxi s’écrase sur la tôle bleu sale.
Le blanc des yeux de la jeune femme vient souligner son éclat de rire qui rougit son visage elle pleure d’un rire franc et jovial un fou-rire qu’elle ne peut retenir et qui se prolonge à la régalade.
Le chauffeur de taxi a freiné pour regarder la scène qui attire déjà tous les badauds qui entourent en grappe étouffante le jeune. Celui-ci gît à terre sur un sol gras et noir, tâché d’un peu de rouge, le visage plus déconfit qu’ensanglanté.
A Lagos, aux terrasses des cafés, on voit en permanence que les femmes s’invitent à rire et les hommes à pleurer dans tous les sens interdits.

Texte : Jacques Gleize

[Atelier en Cévennes, les textes (4)]

Rappel de la proposition
Il s’agissait de construire des personnages à partir de situations, d’actions, de description des lieux, sans que l’on sache grand-chose des personnages ni de leurs intentions. Pas de monologue intérieur, par exemple, pas de « tentation psychologique ou explicative »1. L’auteur convoqué est Cormac McCarthy, L’obscurité du dehors. MS

 1 – Une proposition issue d’un vieux bouquin que j’utilisais au début de ma pratique d’animatrice, très bien fichu, Atelier d’écriture : mode d’emploi, d’Odile Pimet (1999).

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