Tu attends quoi… Monique Fraissinet

Photo : Marlen Sauvage

Tu attends quoi pour t’y mettre !

Obéir, toujours à tout et à tous, sans mot dire. Tu attends quoi pour t’y mettre ! Elle n’avait pas le choix, savait-elle seulement ce que c’était que d’avoir le choix, l’intonation de la voix du père ne souffrait d’aucune contestation possible, faire, exécuter et s’exécuter, dans l’instant, alors qu’en même temps et chaque fois grossissait en elle une violente rancœur contre l’homme, son père qui n’avait jamais pris soin d’elle, qui n’avait jamais voulu ouvrir les yeux sur les conditions de vie qu’il infligeait autour de lui, elle ne pourrait pas essuyer les larmes qui coulaient sur le visage vieilli avant l’âge de cette femme, sa mère qui ne bronchait pas, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ! alors elle ferait, elle irait, elle prendrait la fourche, la pioche, la scie, elle laverait, battrait et étendrait le linge, supporterait les gerçures qui fendillaient chaque doigt, elle nourrirait les bêtes, les amènerait à la pâture, s’exécuter, encore et encore, sans répit, sans tarder, avec la fatigue dans les muscles, les articulations douloureuses, avec la boule dans l’estomac et le résidu salé de ses larmes qui marbraient son visage, la rage lui faisant serrer les dents, serrer les poings, alors elle marcherait de plus en plus vite sur le chemin caillouteux pour faire sortir cette hargne qui ne la quittait pas, pas plus que ne la quittait la faim qui tenaillait ses entrailles, et le soleil qui la brûlait tout au long de ses journées harassantes ne la laisserait tranquille qu’avec le soir tombant, pâtir, supporter chaque soir la paillasse partiellement éventrée et les draps humides avec pour seul confort la chaleur des moutons qui monte et passe au travers du plancher disjoint, et pour seuls mots, ceux qu’elle adresserait aux brebis endormies, avoir un semblant de paix car, bien vite, elle redouterait le bruit grinçant des gonds de la porte de la chambre, elle aurait peur, son corps recroquevillé, son cœur battant si fort contre sa poitrine douloureuse, prête à éclater, sentir une main sur sa bouche, et le lendemain matin chercher encore en vain un peu de réconfort dans les yeux de la mère, elle éviterait ceux de son frère, cet être violent, bourru, insensible, égoïste, qui lui reprocherait tout et n’importe quoi, elle le maudirait, lui qui était né de la même semence et du même ventre qu’elle, lui, devenu homme, elle, abusée, salie, flétrie dans son jeune âge, se résignerait encore et encore à moins de décider d’en finir, alors elle partirait avant l’aube, ferait disparaître le fouet qui ne servait pas qu’aux troupeaux, elle abandonnerait sur le buffet, à côté de la photo de la grand-mère maternelle, la seule image qu’elle n’ait jamais eue dans sa vie, celle de sa communion, un dessin figurant une croix, un chapelet et un livre de messe sur lequel est écrit et qu’on me lisait « Je renonce à Satan, je m’attache à Jésus pour toujours« , elle ferait glisser le tiroir de la grande table, volerait un morceau de lard, un morceau de pain bis rassis et le dernier fromage, le soir elle ne ramènerait pas le troupeau à la bergerie, malgré ses pieds boursouflés flottant dans des chaussures efflanquées elle et le chien prendraient le chemin d’un espoir de liberté, ne plus tout faire, se rebeller, faire des choix, elle n’aurait plus faim, elle apprendrait à chanter, à courir pour le plaisir, elle s’habillerait de neuf, elle serait entourée de regards bienveillants, elle s’apprivoiserait telle quelle est, telle qu’on la laisse, elle apprendrait enfin à vivre dans la prière et le calme de chaque matin,  elle s’affranchirait de ses hommes alors pour la dernière fois, elle se sauvera, prenant l’escalier intérieur descendant à la cave, laissant sur le côté le père gisant sur le sol de terre battue d’où remontaient des effluves alcalines de vin, il a les yeux mi-clos, une bouteille vide renversée à côté de lui, elle ouvrira la porte de la bergerie laissant s’égailler ses seuls compagnons de vie qu’elle accompagnera vers la liberté, il faisait doux ce jour de printemps, du haut de la colline elle distinguait la petite silhouette noire de sa mère sur le pas de la porte et en bas, dans la vallée, les cloches du Prieuré sonnaient six heures.

Texte : Monique Fraissinet

Ma proposition d’écriture était de retrouver une expression, une phrase, un mot, qui nous restent en tête malgré le temps, soit parce qu’elles disent quelque chose de la personne qui les prononce, ou parce qu’elles ont suscité un questionnement, ou un désordre quelconque, tout autant qu’une joie. Et remontant la sensation que font naître en nous ces mots, partir à la découverte de ce qu’ils nous racontent au plus profond de soi, et le dire dans une écriture réflexive ou/et de ce qu’ils révèlent des visages, de celles et/ou ceux qui les ont portés. L’auteur convoqué : François Durif, Temps compté (blog remue.net) MS

2 commentaires sur “Tu attends quoi… Monique Fraissinet

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s