Et finalement, j’ignore tout d’eux…

1 – Un sourire qui découvre quelques dents, un sourire que dessinent des lèvres fines à peine ourlées d’une carnation plus cuivrée que le teint du visage.

En son for intérieur : un gant de boxe écrase la figure figée d’une déesse aux yeux mornes et au visage blafard, sans que la silhouette imperturbable s’écarte de son trône doré, l’épée dans une main, la balance dans l’autre.

Après avoir eu la confirmation que la protection des hommes qui sortent était bien assurée, il a fait un tour par les cuisines pour vérifier la préparation du repas et le ravitaillement en eau, sa tournée habituelle avant la paperasse à enregistrer et à répondre.

…ce que j’aurai fait pour elle… entrer dans une église… quel abandon… le village entier déserté… pourquoi exactement… pourquoi je suis là… pour elle… prier… quoi dire… comment… elle m’a pas appris ça… mais je lui raconterai que j’y suis allé… la petite église de Yun Lai… pour la rassurer… prier… pour elle… ma petite mère du nord… pour que tout ce bordel cesse… m’agenouiller… oui… et ce Christ qui me regarde depuis sa croix… que dit-elle, elle ?… je n’ai pas les mots… aucun Pater, aucun Ave, j’ignore tout… ce que tu me demandes est au-dessus de mes forces… c’est le vide… je ne sens rien… je n’entends rien… pourquoi cette furie alors, si je dois te demander quelque chose… je n’entends rien… est-ce qu’il lui répond à elle… comment est-ce qu’elle a pu croire à ces foutaises… 

2 – Dans le visage allongé le menton se creuse en son milieu faisant écho à la courbure de la lèvre supérieure que vient surplomber un nez long et fort.

En son for intérieur : un sommeil de pluie de plumes s’étend sur la vallée, d’en haut, il la voit, endormie et sereine, la chevelure en feu.

C’est la fin de la répétition, il ferme les yeux un instant, éprouve encore dans son corps les sonorités de la Symphonie concertante pour violon et alto de Mozart, il replace méticuleusement l’alto dans son étui avant d’avancer lentement de son pas allongé vers la sortie.  

Et si le corps de ce noyé était le sien, je ne peux pas le croire, ne plus y penser, attendre les résultats, à aucun moment, je n’ai cru qu’il pourrait passer à l’acte, et si ce n’était pas ça, comment le dire à Y., à qui est-ce qu’elle reprochera la dernière discussion, le dernier conflit, sinon à moi ?

3 – On ne voit que ses yeux, immenses, dans l’ovale de son visage, des yeux noirs qui cisaillent le regard de l’autre quand elle est offensée.

En son for intérieur : une biche fuit à travers les bois, et la mène jusqu’à l’homme qu’elle n’a cessé d’apercevoir dans ses rêves.

Pour la énième fois, elle fait répéter aux enfants leurs leçons pour le lendemain, pour la énième fois, elle hurle sur l’aînée qui ne retient rien, et sur la deuxième qui a encore placé des invités au milieu de la rallonge de la table dans son devoir de géométrie. 

Si je lui dis pour le courrier, je suis obligée d’y aller, tandis que si je…, non c’est compliqué, il finira par le savoir, oui, je vais me présenter, et puis ce serait l’occasion pour moi de sortir d’ici, il faut absolument que je quitte cette maison, tant pis si ça bouscule notre vie et ça va la bousculer, c’est certain, ils parlent de gardes de nuit… je n’ai rien à perdre, je lui montre le courrier ce soir, je lui dirai ma décision, il sera forcément d’accord, on a besoin de cet argent…

Marlen Sauvage

Sixième proposition du cycle d’écriture de François Bon, intitulé « Vies, visages, situations, personnages ». Les textes des autres auteur.e.s sont .

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