Carnet des jours – Confinement #2

Qu’est-ce qu’il restera de tout ça ?

Longue promenade dès 9 h 30 dans les rues de Nyons, pour capturer les terrasses désertées des cafés voisins, dans un rayon de 100 m autour de chez moi, ces endroits où partager un moment, de façon improvisée souvent. Où profiter du soleil, où venir écrire, dans l’agitation stimulante des allées et venues, des propos joyeux et des murmures. Ce mercredi ressemblait à un dimanche d’hiver. Arrêtée par la police municipale à quelques rues de chez moi, j’ai brandi mon « attestation de déplacement dérogatoire » et échangé quelques mots avec les quatre policiers masqués. « Du moment que vous n’allez rencontrer personne ». De fait, j’ai croisé une dizaine de promeneurs en une heure trente, principalement sur la digue, déserte, échangeant un sourire, un signe de la main, un bonjour sonore avec les plus distants, dans une complicité non feinte. 

Qu’est-ce qu’il restera de tout ça ? C’est la question que me pose Prêle, une nièce installée en Guyane depuis une huitaine d’années, au cours d’un de nos échanges via WhatsApp. Surprise d’abord que les mesures soient aussi imposées dans son pays où la chaleur du climat était censée dissuader le fameux coronavirus, elle se tient maintenant confinée avec sa gamine de cinq ans, observe la façon dont sont respectées les consignes – beaucoup de monde encore dans les rues il y a deux jours me disait-elle – mais une attente imposée à l’entrée d’un supermarché, avec un roulement de dix personnes à chaque fois… « On va enfin permettre à la nature de reprendre ses droits, vous allez voir qu’une fois tous enfermés il se mettra à pleuvoir ! », prophétise-t-elle en riant auprès d’une dame âgée. Ce que la pluie ne manque pas de faire quelques heures plus tard quand on l’attendait depuis trois mois au quotidien. Des trombes d’eau qui la réjouissent. Fous rires dans les « vocaux » échangés… Qu’est-ce que nous tirerons de ces temps de vacance et de réflexion ? Est-ce que nous saurons puiser dans une sagesse collective pour répondre à toutes sortes d’impératifs, écologiques entre autres ? Est-ce que nous modifierons individuellement notre façon de vivre, de consommer, de nous déplacer, d’interagir avec notre voisinage, avec les associations et dans la politique locales ? Est-ce que cette crise en laisse présager d’autres du même genre ?

J’ai téléphoné longuement à plusieurs membres de la famille, dont une tante maternelle âgée de 89 ans, qui vit sur les hauteurs de Marseille, grimpant chaque jour (jusqu’à cette crise) plus de 80 marches pour rejoindre sa petite maison de pêcheur après avoir vagabondé dans les rues de la ville. Ancienne institutrice et directrice d’école primaire, elle a gardé toute la curiosité et l’allant de sa jeunesse. C’est elle qui m’a inspiré un texte écrit pour un atelier de François Bon, et publié par le Tiers Livre éditeur, dans On ne pense pas assez aux escaliers. Cette vieille dame, après une journée de confinement, se désolait déjà de la solitude imposée, de ne voir son fils unique qu’à travers la porte d’entrée, venu lui déposer quelques courses alimentaires. Elle avait bien rempli sa journée, écouté la radio, fait quelques travaux de couture installée au soleil de son jardin, jardiné un peu d’ailleurs, beaucoup lu… mais voilà la perspective de longues journées à venir, sans croiser quiconque la désolait. Mon coup de fil a brisé pour une petite demi-heure la langueur du jour et j’ai pensé à toutes ces vieilles personnes isolées, coupées de leur famille, de leurs habitudes, me demandant si l’on ne mourrait pas plutôt d’ennui ces jours-ci que du coronavirus, à partir d’un certain âge…

MS

8 commentaires sur “Carnet des jours – Confinement #2

  1. Rions un peu aussi avec la dernière phrase de Macron, digne de La Palisse : « Après ne sera plus comme avant » (tout en passant sous silence la grève d’un an dans les hôpitaux qui se trouvent fort démunis quand le coronavirus est venu).

    Le confinement imposé est une bonne précaution. Le financement du service public hospitalier (en personnels, en lits, en matériel) en eût été une autre avant que le président de la République vienne régulièrement visiter les Urgences et les médecins et tous les « héros en blouse blanche » que sa politique néolibérale a laissés sur le carreau et affrontés à la catastrophe maintenant, et sans doute pour quelque temps encore, galopante.. 😦

    1. @Dominique Hasselmann Oui, mieux vaut en rire… Si tant est que le bonhomme veuille tirer les leçons d’une telle situation, je doute fort qu’il puisse avant longtemps réparer les dégâts… mais je crains surtout qu’il ait la mémoire très courte après « après »…

  2. et si les personnes isolées étaient les mieux armées (car déjà entrainées par la force des choses) face aux semaines de confinement qui s’annoncent rudes ?
    contre-exemple : je vois mes chefs et mes collègues, dans une administration pas du tout essentielle face à l’épidémie, courir – via messagerie interposée – comme des poulets sans tête pour valider l’emprunt d’une souris et préparer la réunion virtuelle de la prochaine quinzaine, dans ce qui ressemble bien à une course désespérée pour maintenir l’élan sans lequel on tombera inéluctablement ; au bout du chemin, l’évidence que nos boulots (leur raison d’exister et d’avoir une routine et du pouvoir) sont parfois sinon vains, du moins pas de première nécessité…

    1. @carnetsparesseux et bien permettez-moi de douter que l’on soit mieux armé… autour de moi, des personnes âgées ou vieillissantes, voire en fin de vie et accompagnées par des bénévoles, se résignent, certes, à la solitude mais ne sont pas mieux armées pour autant et en souffrent. Quant aux « poulets sans tête », qu’ils courent… ils finiront bien par tomber ! Qui acceptera vraiment de reconnaître – une fois tout cela terminé – la vanité de certaines fonctions pour ne pas dire davantage ?

  3. Chacun réagit différemment à ce confinement. Pour moi, comme souvent dans les moments difficiles de ma vie, je prends la voie de l’humour. C’est ainsi que chaque jour je fais un montage photo sur mon blog. J’applique ainsi ce que je crois essentiel : le rire renforce notre résistance et empêche de sombrer. Et puis, comme vous, je prends des nouvelles de mes proches, surtout ceux qui sont seuls.
    Bonne journée à vous, même confinée !

    1. @Domi Amouroux L’humour, oui ! D’autant que si le moment est difficile, il affecte tout le monde, ce qui ne le rend pas moins grave mais peut-être plus supportable… Tous dans la même galère… Je vais aller visiter votre blog de ce pas😉

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