Du bonheur national brut


« Les Etats contemporains ne considèrent pas que c’est leur rôle de faire le bonheur des citoyens, ils s’occupent plutôt de garantir leur sécurité et leur propriété. » Luca et Francesco Cavalli-Sforza

Photo : Marc Guerra

Lors d’un Forum de la Banque mondiale qui s’est tenu en février 2002 à Katmandou, au Népal, le représentant du Bhoutan, royaume himalayen grand comme la Suisse, affirma que, si l’indice du Produit National Brut (PNB) de son pays n’était pas très élevé, en revanche il était plus que satisfait de l’indice du Bonheur National Brut (BNB). Sa remarque fut accueillie par des sourires amusés en public et l’on s’en moqua en coulisse. Mais les pontes des pays « sur-développés » ne s’imaginaient pas que les délégués bhoutanais avaient de leur côté des sourires où se mêlaient amusement et désolation. On sait que, si le pouvoir d’achat a augmenté de 16 % aux Etats-Unis durant les trente dernières années, le pourcentage de gens qui se déclarent « très heureux » est tombé de 36 à 29 %.
Car n’est-ce pas singulièrement manquer de finesse que de penser que le bonheur suit l’indice Dow Jones de Wall Street ? Les Bhoutanais hochent la tête avec incrédulité lorsqu’on leur parle de gens qui se suicident parce qu’ils ont perdu une partie de leur fortune sur les autels de la Bourse. Mourir à cause de l’argent ? C’est que l’on n’a pas vécu pour grand-chose.
Chercher le bonheur dans la simple amélioration des conditions extérieures revient à moudre du sel en espérant en extraire de l’huile. Souvenons-nous de l’histoire du naufragé qui, tout nu, prend pied sur la plage et proclame : « J’ai toute ma fortune avec moi », car le bonheur est bien en soi et non dans le chiffres de production des usines d’automobiles. Il n’est donc pas étonnant que nos amis bhoutanais considèrent comme des rustres ceux qui n’ont d’yeux que pour la croissance annuelle du PNB et sont catastrophés lorsqu’elle baisse de quelques pour-cent. Et il n’eût pas été mauvais que les éminences de la Banque mondiale, oubliant un peu leur superbe, examinent de plus près les options que le Bhoutan a choisies après mûre réflexion et pas simplement parce qu’il n’avait pas d’autre choix. Ces options incluent notamment la priorité donnée à la préservation de la culture et de l’environnement sur le développement industriel et touristique.
Le Bhoutan est le seul pays au monde où la chasse et la pêche sont interdits sur tout le territoire ; les Bhoutanais ont en outre renoncé à couper leurs forêts alors qu’elles sont encore très abondantes. Voilà qui contraste fort heureusement avec les deux millions de chasseurs français et avec l’avidité des pays qui achèvent d’anéantir leurs forêts alors qu’ils les ont déjà considérablement réduites, le plus souvent dévastées, comme au Brésil, en Indonésie et à Madagascar. Le Bhoutan est considéré par certains comme un pays sous-développé – il n’y a que trois petites usines dans tout le pays –, mais sous-développé à quel point de vue ? Bien sûr, il y a une certaine pauvreté, mais pas de misère ni de mendiants. Moins d’un million d’habitants dispersés dans un paysage sublime de cinq cents kilomètres de long avec pour capitale Thimpou, qui ne compte que trente mille habitants. Dans le reste du pays, chaque famille a ses terres, du bétail, un métier à tisser et pourvoit à la quasi-totalité de ses besoins. Il n’y a que deux grands magasins dans tout le pays, l’un dans la capitale, l’autre près de la frontière indienne. L’éducation et la médecine sont gratuites. Comme le disait Maurice Strong, une personne qui aida en son temps le Bhoutan à entrer aux Nations Unies : « Le Bhoutan peut devenir comme n’importe quel autre pays, mais aucun pays ne peut redevenir comme le Bhoutan. » Vous allez me demander sur un ton dubitatif : « Mais sont-ils vraiment contents ces gens-là ? » Asseyez-vous sur le flanc d’une colline et écoutez les bruits de la vallée. Vous entendrez les gens chanter au moment des semailles, des récoltes, sur le chemin. « Epargnez-moi ces images d’Epinal ! » vous exclamerez-vous. Image d’Epinal ? Non, juste un reflet de l’indice du BNB. Qui chante en France ? Lorsque quelqu’un chante dans la rue, c’est généralement qu’il fait la manche, à moins qu’il ne soit timbré. Sinon, pour entendre chanter, il faut aller dans une salle de spectacle et payer sa place. N’être concerné que par le PNB, cela ne donne plus guère envie de chanter…

Matthieu Ricard, Plaidoyer pour le bonheur, (2004), Pocket 2017.

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