Journal du confinement #26 & 27

Photo : Marlen Sauvage

Samedi 11 avril
Levée à 5 h 30… Je lis ce matin l’entretien qu’Edgar Morin a accordé ces jours-ci au Journal du CNRS. Avec le résumé de sa philosophie, « Attends-toi à l’inattendu », je retiens ceci :
« C’est vrai que pour beaucoup d’entre nous qui vivons une grande partie de notre vie hors de chez nous, ce brusque confinement peut représenter une gêne terrible. Je pense que ça peut être l’occasion de réfléchir, de se demander ce qui, dans notre vie, relève du frivole ou de l’inutile. Je ne dis pas que la sagesse, c’est de rester toute sa vie dans sa chambre, mais ne serait-ce que sur notre mode de consommation ou d’alimentation, c’est peut-être le moment de se défaire de toute cette culture industrielle dont on connaît les vices, le moment de s’en désintoxiquer. C’est aussi l’occasion de prendre durablement conscience de ces vérités humaines que nous connaissons tous, mais qui sont refoulées dans notre subconscient : que l’amour, l’amitié, la communion, la solidarité sont ce qui font la qualité de la vie. » 
Entre les publications des autres, des vidéos, quelques infos révoltantes, des coups de fil, une série policière, Peter May et La trilogie écossaise, une sieste solidaire d’une heure trente… une journée confinée de plus se passe. 

Photo : Marlen Sauvage

Dimanche 12 avril
Quelle dose de vérité est-on capable de supporter ? Ma question au réveil, à 6 h 30. Le jour a filtré à travers la fenêtre sans volet, j’ai cru qu’il était beaucoup plus tard ; le chat sur les talons, un café dans la main, retour sous la couette. C’est Pâques. Les pires mensonges, ceux à soi-même. Je ne sais si j’ai rêvé mais je commence la journée avec des pensées pour celui qui cachait sous sa peau tatouée, dans les arabesques et les lances acérées, toutes les figures du Mal ; mais quelles frayeurs issues de quelles brumes le tenaillaient donc, quelles langues corrompues avaient enfoncé dans sa gorge une telle méfiance qu’aucune parole ne répondait aux miennes, que taisait-il dans ses silences et son allure désinvolte, dans son regard absent d’un visage tanné, qu’aurait-il fallu comprendre de ses peurs qu’il avouait enfin quand tout se délitait, juste avant de mettre les voiles, de disparaître dans une vie morne, sans accroc, sans assaut, sans fêlure, des jours comme des nuits tous volets clos, comme des mots trop anciens plus jamais mis en bouche, comme un parfum capiteux jadis, éventé aujourd’hui ; que cachait-il, que se cachait-il ? Enigme. Tous les portraits devant moi cachent une énigme – ou la révèlent. Quelle belle opportunité de se connaître à travers l’autre, non ? Mes pensées du matin. Et puis, je laisse tout filer, ce que je n’attraperai pas là me rattrapera bien.

Photo : Marlen Sauvage

Envie de pain et je n’en ai pas. L’occasion de sortir du placard la machine tellement utilisée en Cévennes, oubliée depuis mon arrivée ici, où tout est à portée de pieds. Bien sûr, une fois tous les ingrédients versés dans le bol, la machine ne fonctionne pas. C’est parti pour le pétrissage et quelques heures de patience… On sonne à la porte, j’avais oublié la promesse de S. de m’apporter un bouquet de tulipes cueillies dans son jardin avec des feuillages et des genêts ! Je ne peux pas l’embrasser, elle repart dans la fraîcheur du matin. Et là, presque aussitôt, deuxième surprise, un appel en vidéo de Julie depuis son île et je peux voir la petite famille en entier. Mon cadeau de Pâques ! Les enfants ne cherchent pas d’œufs dans le jardin, pas cette année. Mais ils arrivent chacun avec leur œuf dessiné et colorié qu’ils brandissent devant la caméra. Mes petits loups ! Nous évoquons l’impossibilité pour moi de me rendre dans le jardin puisqu’il n’est pas attenant à la maison, LA condition pour avoir le droit de s’y rendre, paraît-il. Je prends en direct un cours de cuisine : un carry boucané accompagné de patole, un légume lontan (ancien) – une sorte de courge longue à la chair fine et délicate, d’une texture proche de celle de la blette… Je vois frissonner dans la casserole les épices, l’oignon, l’ail mélangés à la poitrine fumée, avant les tomates et le patole. Tout en cuisinant, Julie me raconte comment elle a expliqué aux enfants que l’on pouvait, en dehors des anniversaires, fêter aussi les prénoms. Après l’histoire du prénom de Souleymane-Salomon, « celui qui a le cœur pur », Souleymane, 7 ans, fait la grimace, mais il est carrément dépité quand elle donne la signification de Sacha-Alexandre « le guerrier, le fort » (Sacha, 5 ans bientôt, est depuis sa naissance un format mini, alors que Souleymane est un grand costaud…) « Ah ! mais pourquoi j’ai toujours des trucs nuls ? » C’est bien, les mômes, on a quand même des chances de se payer quelques fous rires dans la journée. Nous terminons notre discussion avec la fin de la cuisson du plat !
En Guyane, la tradition culinaire de Pâques est celle d’un bouillon d’awara, et j’apprends que ce qu’on nomme « bouillon » est en réalité un plat très consistant à base de légumes, de viandes, de poissons et de crustacés. Celui qui en mange revient toujours au pays, dit-on, ce que me confirme Prêle. Sieste solidaire et nous passons l’après-midi à discuter via WhatsApp.
Et ce fut notre vingt-septième jour de confinement.

MS

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