Une image/Eclosion, par Stéphanie Rieu

Photo : Marlen Sauvage

Une image

Elle est plongée dans son livre.      Immobile.      Concentrée.       Partie ailleurs,            sur des rives que l’on connaît bien pour les avoir arpentées des milliers de fois au même âge.            Ses petits yeux noisette trépignent     et attrapent au vol toute la lumière.               Inconsciente qu’elle est du fait qu’on la regarde, elle n’est jamais plus belle        ni plus vivante      que dans ces instants suspendus,                   dans cet arrêt du temps qui court,            dans cet abandon,               quand elle laisse sa peau dériver pendant qu’elle est ailleurs            sur un fil inconnu et intime.           Inaccessible.             On la contemple en catimini,                   le moindre tressaillement pourrait lui mettre la puce à l’oreille et c’en serait fini de la grâce.          On fait bien attention de respirer petit,              on cache même l’éclat de nos yeux qui pourrait nous trahir et rompre son voyage.               Mais on n’en perd pas une miette,                    on l’aspire en entier dans notre amour de mère,        on lui vole l’image pour l’épingler,             joli papillon,              dans notre boîte à nous des souvenirs précieux.                   Comme par miracle, l’angoisse de la perdre fait pour l’instant silence.  

Eclosion

On marche vers le jardin d’un pas presque martial. C’est là qu’est le répit de l’époque inconnue qu’il nous faut traverser sans balise. On n’attend pas grand-chose de cette promenade imposée, geste sanitaire, collectif, rituel mécanique auquel il faut bien souscrire sous peine de devenir chèvre. On a d’immenses envies d’arpenter la nature, la nature réelle sans chemins tout tracés, une de ces envies qui n’émerge que lorsqu’il est évident qu’on sera privé de sa concrétisation immédiate. Le reste du temps, cela n’a aucune importance d’arpenter la forêt trop souvent. Aucune valeur si l’accès en est libre.  Alors on marche droit vers le jardin en pestant de ce minuscule imposé et encore bien content d’en avoir un, de jardin ! On pense à tous les autres qui n’ont pas cette chance et nos pas se rétrécissent d’autant, par compassion, on essaie de ne pas être trop joyeux, de ne pas regarder ni sentir outre mesure l’émergence de ce printemps insolent qui nous pète à la gueule. Garder la mine triste en inspectant les lieux, faire le tour des arbres, des bourgeons et des fleurs, admirer par en-dessous les asperges qui pointent virilement sans se soucier de l’atmosphère générale. Et progressivement s’ouvrir au souffle de l’air qui balaie nos cheveux, à cette senteur qui monte de la terre chaude, entendre les pépiements étonnés des oiseaux, gratter un peu pour dégager les fragiles pousses de houblon que le soleil titille, finir affalée dans une herbe odorante au milieu des jachères prometteuses, glaner ça et là un peu de pissenlit, d’oseille et de doucette et avec trois fois rien pouvoir faire bombance. Se laisser traverser d’une fugace lumière. Se dire que rien n’est perdu.

Stéphanie Rieu

Ma proposition d’écriture : Dans l’idée de La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, de Philippe Delerm et sur ce mode du petit rien qui éclaire la vie, je vous propose d’écrire un plaisir minuscule. En ces temps de confinement, vous avez dû prêter attention à bien des détails du quotidien, que ce soit du côté du corps, des sensations, de la nature, de la vie à deux, des enfants… L’enjeu est d’écrire ces petits moments de plaisir avec légèreté ! MS

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