Ils vont partir seuls, Anne Vernhet

Photo : Marlen Sauvage

Le journaliste se glisse sur le pas de la porte. Il porte la tenue estampillée obligatoire. Un masque cache presque entièrement son visage, un bonnet, des gants, pas un millimètre carré de sa peau ne doit être en contact avec l’air et tous les miasmes qu’il pourrait encore contenir. Il a dans sa poche toutes les autorisations nécessaires, visées par les personnes compétentes, un marathon administratif pour en arriver là. Devant lui, dans cette salle mortuaire, une vingtaine de cercueils sont alignés, dix de chaque côté. La moisson d’aujourd’hui dans cet hôpital du terrible virus. Des personnes âgées lui a-t’on dit. Une large porte donne sur un parking bétonné. Dehors le soleil du printemps brille sans savoir que sa chaleur ne réconforte personne. Un camion va venir. Les cercueils seront conduits au crématorium. Ils vont partir seuls.

Le journaliste a la gorge serrée. Il doit rester objectif et neutre comme son métier l’y oblige. Il doit trouver quelqu’un qui réponde à ses questions. Et sa vieille mère. Deux ans déjà. Elle n’est pas partie seule elle. Non, il y avait la famille. La tante Marinette. Et les cousines aussi sont venues. Elle lui ont raconté. L’âge moyen des décédés ? Excusez-moi monsieur, ne restez pas là, on n’a pas le temps. Soixante-quinze ans. Est-ce que c’est vraiment vieux ? Son anniversaire était tombé quelques jours plus tôt. Il ne l’avait pas appelée. Il y avait bien pensé mais il était loin, occupé, en plein reportage. Elle n’avait pas besoin de lui, il l’appellerait plus tard, plus tard. 

Ils vont partir seuls.

Il va partir seul lui aussi, tout à l’heure. Il va rentrer à son hôtel. Gestes barrières. Espace de sécurité. Il va rester seul. Oh pas totalement. Téléphone, mail, vidéo-réunion. Il va en entendre des voix, et même voir des visages. Mais à ses côtés, personne. Confinement. Il faut qu’il assure avec son reportage. La pandémie, le catastrophisme ambiant, ce n’est pas une raison pour se laisser aller. Au contraire, c’est l’occasion de montrer encore une fois de quoi il est capable. Il faut qu’il trouve un interlocuteur télégénique, de quoi passer en prime-time.

Ils vont partir seuls. 

Le camion est là. Deux hommes entièrement vêtus de noir investissent la pièce, le masque blanc sur leur visage leur donnant une allure de spectre. Les morts vont partir pour leur dernier voyage. Pas de cérémonie. Pas de famille qui pleure et crie sa douleur. Pas de retrouvailles, pas d’embrassades, pas de réconfort. Pas de disputes, pas de reproches, pas d’absent qui quand même aurait pu venir. Pas de souvenirs égrenés. 

Ils vont partir seuls.

Il est seul. Toujours seul. Ce n’est pas cette épidémie. Il voudrait bien l’accuser. Mais quand tout sera fini, il va retrouver son appartement à Paris. Il va en rencontrer encore des personnes, des connues, des inconnues, des dîners, des cocktails, des soirées, des invitations. Mais le soir, il y sera seul dans son appartement. Peut-être pas toujours seul physiquement. Mais seul dans sa tête oui, seul avec lui-même. Il n’a pas eu le temps. Son métier lui a tout pris. Enfin, c’est lui qui lui a tout donné. L’appel de l’inconnu. Le frisson du danger. Le besoin de se dépasser, de briller, d’être le premier, le meilleur. Il voulait l’appeler sa mère. Mais il était dans l’avion qui le menait au Caire pour couvrir la réélection de  Abdel Fattah al Sissi. C’était important pour sa carrière. Mais oui, sa carrière.

Ils vont partir seuls.

Il aurait dû l’appeler. Et puis il aurait dû rentrer tout de suite quand il a su que son état de santé se dégradait. Sa carrière ! Toujours sa carrière ! Quelle excuse !

Ils vont partir seuls. Les hommes chargent les cercueils dans le camion. Il y aura plusieurs voyages.

Ils vont partir seuls. 

Elle est partie seule. Sans son fils. Il n’était pas là. Il n’était jamais là.

Dans quelques semaines les familles se réuniront. Elles amèneront des photos, des objets, elles pleureront. Elles riront aussi de ce qui les faisaient rire, ces gens décédés dans leur cercueil. Ils ne seront plus seuls. Ils mettront des fleurs et des plaques sur leurs tombes, même si ce ne sont pas de vraies tombes, et écriront de belles phrases qui diront tout leur amour et leur affection. Ils chanteront des chants tristes mais aussi des chants gais et aussi des prières qui monteront très haut dans le ciel pour bien leur montrer qu’ils ne sont pas seuls.

Il ne va pas rentrer à Paris. Il va aller la voir, dans le petit cimetière de son village. Il va amener des fleurs et aussi autre chose, quelque chose d’intime, quelque chose qu’elle aimait et que lui aussi aimait, il va lui dire qu’elle lui manque et qu’il est désolé. Il n’aurait pas dû la laisser partir seule.

Anne Vernhet

Ma proposition d’écriture : Retrouver une scène qui vous a particulièrement marquée dans un film ou un roman, ou en rêve, ou imaginée à partir d’un fait divers, et la décrire même si vous n’avez pas (surtout si vous n’avez pas) d’informations particulières. Mettez en scène le narrateur qui la décrit. Revenez à plusieurs reprises sur cette scène pour en trouver le sens. Pour revenir sur la situation, vous pouvez vous appuyer sur une phrase récurrente, toujours identique, qui servira d’appui au cheminement du narrateur. Cette phrase, vous la trouverez peut-être au fil de votre écriture. Elle ne sera sans doute pas la première que vous écrirez. A chaque “reprise” de la phrase, l’image délivrera des morceaux de sens qui révèlent l’histoire et les personnages. Il s’agit d’une écriture réflexive, l’image est obsédante et c’est elle qui suscite l’écriture. MS

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