Eden Lake

Photo : ©Justin Heendrickxen-Cloutier – Lac Kempt, Québec, 2019.

Un texte d’atelier de Chrystel Courbassier

Ils pensaient que tout allait bien se passer. Ils avaient planifié ce petit week-end en amoureux de longue date. Ils fêtaient leur première année de couple. Ils avaient choisi de partir pour la Pentecôte et cela tombait bien, la météo prévoyait un temps magnifique pour ce week-end-là. Louis avait acheté une petite tente dépliable en un seul geste et Olivia s’était chargé des achats annexes : nourriture, boissons, réchaud, duvets, tapis de sol… 

Ils pensaient que tout allait bien se passer. Ils se connaissaient depuis quelques mois et envisageaient d’emménager ensemble à la rentrée prochaine. Lui était étudiant en biologie et elle en sociologie. Ils s’étaient rencontrés à une soirée étudiante sur le campus de la faculté de lettres. Ils étaient jeunes et insouciants.

Ils pensaient que tout allait bien se passer. Louis avait choisi le lieu sur une carte, il en avait entendu parler par des amis qui partaient camper là-bas tous les ans. Il y avait un lac au nom prometteur, entouré de prés et de bois. Il fallait rouler deux heures et quart pour atteindre l’endroit. C’est lui qui conduisait, elle n’avait pas encore son permis, elle était en train de le passer. Ils avaient failli manquer le panneau sur la droite mais l’avaient aperçu quand même au dernier moment, dissimulée sous l’herbe grimpante de cette fin de printemps. Eden Lake. Ils avaient prévu d’y passer deux nuits et de rentrer lundi soir. Olivia devait préparer son partiel qui aurait lieu dans quinze jours.

Ils pensaient que tout allait bien se passer. Et pourquoi en aurait-il été autrement d’ailleurs ? Ils avaient garé la voiture sur le bas-côté, marché un peu à travers la forêt avant de découvrir le lac et hésité un moment avant de choisir l’endroit idéal pour s’installer. C’était finalement Olivia qui avait eu le dernier mot, prétextant une vue splendide sur le coucher de soleil au loin derrière les roseaux. Il avait fallu plusieurs allers et retours pour apporter toutes les affaires qui remplissaient le coffre de leur automobile. Le soir approchait, ils avaient dû se hâter pour planter la tente qui leur avait demandé un peu plus qu’un seul geste il faut bien l’avouer. Elle était bleue et verte et sentait le plastique neuf. Ils n’avaient qu’une dizaine de pas à faire en sortant de la tente pour se trouver sur une petite plage de galets, les pieds dans l’eau limpide du lac.

Ils pensaient vraiment que tout allait bien se passer. Louis était allé ramasser du petit bois pour faire un feu et Olivia faisait réchauffer le couscous qu’elle avait acheté en promotion au rayon traiteur du supermarché le plus près de chez elle. Elle avait sorti la vaisselle en plastique et ouvert une bouteille de Bordeaux. Elle en avait pris toute une réserve. Ils avaient de quoi faire la fête tout le week-end. 

Ils pensaient que tout allait bien se passer. Après avoir vidé la casserole et la bouteille de vin rouge, ils s’étaient accordé un petit câlin rapide sur la couverture posée à même le sol avant d’entamer la longue nuit torride dont ils rêvaient tous les deux depuis des semaines…Puis Louis avait lavé les couverts dans une bassine tandis qu’Olivia préparait les duvets pour la nuit. Le ciel se parait de différentes nuances d’orange et de rouge avant d’accueillir la Lune.

Ils pensaient que tout allait bien se passer. Ils ne pouvaient se douter alors qu’ils ne seraient pas les seuls à vouloir se trouver là ce soir. Ils ne pouvaient imaginer non plus qu’ils allaient bientôt entendre, par-dessus les coassements des grenouilles et les craquettements des grillons, les vrombissements des moteurs de plusieurs motos et qu’une bande de jeunes allait décider d’investir le même lieu qu’eux pour finir leur soirée déjà bien arrosée. Une bande de jeunes qui avaient envie de s’amuser, envie de se divertir après toute une journée de frustration et de contraintes. 

Ils n’auraient jamais pensé une seule seconde que ce lieu paradisiaque serait celui d’un calvaire qui ne finirait qu’à l’aube et qu’ils allaient vivre la pire soirée de leur existence, la dernière aussi…

Chrystel Courbassier

Ma proposition d’écriture
Retrouver un moment heureux ou non, et en restituer ce qui aujourd’hui en constitue l’essence. En quoi notre mémoire est-elle suffisamment intacte (mais le sait-on jamais ?) pour venir nous dire quelque chose de notre état du moment ? En quoi le passage du temps modifie-t-il le souvenir de ce qui nous a affecté et révèle-t-il une part de nous inexistante alors ? MS

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