Le corps et l’esprit, Liliane Paffoni

Photo : Marlen Sauvage

Une heure de marche quotidienne serait vivement conseillée, sur du plat, si possible. (éviter les efforts physiques violents)

Le ton était ferme, médical.

Marcher, elle savait. Et elle aimait, beaucoup, passionnément. Ce qui était problématique, c’était la fin de la phrase : sur du plat, si possible. Il fallait trouver le plat dans un pays de creux, de bosses, de gorges, de causses, de montées, de descentes, de chemins caillouteux, escarpés, schiste, calcaire, il y avait le choix. Elle en connaissait des chemins où le corps s’échauffe, où les articulations sont des rouages d’une grande précision mécanique, où les muscles ne doivent pas être pris par surprise, où le souffle est en parfaite harmonie avec chaque pas, où une sorte de fluide de vie traverse votre corps, où on s’élève et où on a soudain l’impression d’être immortelle. Pendant ces marches, l’esprit ne prenait pas la poudre d’escampette, il était concentré, lucide. Les sens étaient aux aguets. Regarder ses pieds, éviter les obstacles cachés et parfois sournois : un trou dissimulé par une touffe d’herbes, des cailloux prêts à rouler sous vos pas, des plaques rendues glissantes par la pluie, un sentier coincé entre la paroi rocheuse et le vide. On s’arrêtait pour contempler le paysage, s’imprégner de la beauté, des pauses pour souffler et arrêter les emballements du cœur. Ces grands chemins, elle les retrouverait, plus tard.

Finalement, elle avait trouvé son plat. C’était un chemin banal, bitumé à certains endroits, doux et herbeux à d’autres. Il longeait la rivière qui coulait sereine et limpide, ou bien brunâtre et colérique, parfois presque à sec lors des étés caniculaires. Côté rivière, il était bordé d’arbres ou de buissons, de l’autre côté s’élevait un talus, parfois un mur où s’accrochaient des plantes des murailles obstinées à vivre coûte que coûte. Ce n’était pas un plat à couper le souffle et c’est ce qu’il lui fallait. Au fil des jours, elle l’avait apprivoisé. Son corps était en marche, mode normal. C’est l’esprit qui bouillonnait. Il faisait tout et n’importe quoi. Il cuisinait, jardinait, rangeait, triait, jetait, écrivait, démêlait des nœuds, des pelotes, tirait des fils, déterrait des souvenirs enfouis tellement loin qu’elle était étonnée de les voir surgir là sous ses pieds. Parfois, l’esprit stoppait net, comme un chien aux arrêts. Il était pris au dépourvu par le vol d’un héron effleurant l’eau de façon placide, par le bruissement des feuilles, par des éclaboussures argentées à la surface de l’eau. Alors le corps s’arrêtait pour reposer l’esprit.

Liliane Paffoni

Ma proposition d’écriture : Dans l’idée de La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, de Philippe Delerm et sur ce mode du petit rien qui éclaire la vie, je vous propose d’écrire un plaisir minuscule. En ces temps de confinement, vous avez dû prêter attention à bien des détails du quotidien, que ce soit du côté du corps, des sensations, de la nature, de la vie à deux, des enfants… L’enjeu est d’écrire ces petits moments de plaisir avec légèreté ! MS

2 commentaires sur “Le corps et l’esprit, Liliane Paffoni

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