Le Tarn en furie, Claudine Albouy

Photo : DR – 48 Info du 12 juin

La France est déconfinée en ce début juin 2020. Après un mois de mai estival qui nous a dorlotés, le Tarn a enfin repris ses jolies couleurs transparentes avec un niveau d’eau même acceptable pour les premiers baigneurs, les algues ont enfin pris la poudre d’escampette, tout semblait rentrer dans l’ordre… Mais des nuages aux formes fantastiques, aux couleurs anthracite bourlinguent de plus en plus souvent, accompagnés de quelques ondées bénéfiques…Les maraîchers et jardiniers se réjouissent  pour ce cadeau…Mais le ciel se charge de plus en plus souvent, nous aurions dû nous méfier de ces cadeaux gratuits pendant tout le confinement ensoleillé, débordé de couleurs, de chaleur… Donner pour mieux reprendre! La semaine précédente, un violent orage avec des chutes de grêle très localisées avait déclenché une série de mini catastrophes dans certains hameaux. En une demi-heure, la montagne avait craché une multitude de ruisseaux boueux chargés de pierres qui dévalèrent avec rapidité les rues de Fayet. Bataille immédiate : armés de pelles, balais nous avons lutté pour repousser l’eau et des tonnes de pierres arrivées avec sans-gêne direct des sentiers noirs de la montagne ! Arrachant tout sur son passage, bougeant les coupadous et creusant des profondes crevasses dans le chemin des châtaigniers…Nous venions juste de colmater les dégâts. En face, le hameau de la Rochette n’avait pas trop souffert, les serres étaient sorties vaillamment indemnes, quelques bâches envolées mais les plants étaient prêts à se vendre. Ce jeudi 11 juin, tous les médias avaient brandi le spectre de l’arrivée d’un épisode cévenol, il y a les prudents qui croient aux loups et ceux qui font confiance à Dame nature… Toute cette fin de journée le ciel était devenu de plomb, menaçant, noir, laissant échapper des roulements de tonnerre de plus en plus continus. Une colère sourde s’était installée discrètement en début de soirée pour éclater très fort au fil des heures, la pluie battait avec furie, les éclairs zébraient le ciel, on sentait la fureur monter de plus en plus, le tonnerre hurlait sans répit. Dans bien des chaumières, la trouille avait dû s’enraciner… Nous dormions dans la véranda donc aux premières loges pour une observation ! Nous avions fini par nous endormir, incroyable ! Et puis à trois heures du matin il y a eu un coup terrible, la maison s’est mise à trembler avec une drôle de vibration dans le sol, l’esprit s’emballe, un tremblement de terre ou un gros rocher qui s’est détaché des falaises au-dessus ? Non, pas d’inquiétude nous sommes tout de même loin et puis il y a  entre nous la forêt de châtaigniers pour stopper l’impertinent !!! Les milles pensées galopent à 100 kilomètres à l’heure. Dominique dort tranquille ou pas mais il dort. Impossible de me rendormir ! La trouille commence à rôder… Je me lève, mince ! plus d’électricité, mince ! il faut sortir : le disjoncteur est à l’extérieur en bas dans le bureau de Dominique. J’enfile le ciré, il pleut très fort toujours avec des éclairs et du tonnerre, j’ouvre la porte, la mimine en profite pour s’engouffrer et ne pas dire bonjour ! Je comprends tout de suite au bruit que fait la rivière qu’une très grosse crue s’amorce… Le faisceau de ma frontale danse à droite à gauche pour une surveillance ultime. Pour faire cinq mètres, je suis déjà trempée… Ouf le disjoncteur est en vue, le bureau de Dominique rangé, donc mon doigt vengeur rétablit le courant sans me prendre les pieds dans une pile de bouquins ! Je me recouche en devinant que la journée va être dure, une heure de sommeil pas plus car l’inquiétude m’éperonne et le bruit de la rivière semble envahir la maison. A six heures du matin, message de Camille la situation est dantesque. A la Salle-Prunet, la Mimente a une crue jamais vue, un petit car, une voiture et plein d’autres choses viennent de partir et l’eau continue de monter. « Vite la grand-mère, la centenaire, nous dit-il, cela craint ! » Il faut se rendre en face à la Rochette sous une pluie battante, pas le temps de prendre un café, une seule chose : sauter dans son pantalon et vite partir. C’est chose faite, en arrivant sur notre pont on comprend vite : le Tarn marron est en folie, des troncs d’arbres et toutes sortes de choses passent à toute vitesse, une vague gigantesque se fait sur le pilier… A la Rochette, toutes les voitures, enfin presque toutes, sont déjà remontées sur la hauteur vers l’aire naturelle de camping. Nous avançons tout de même en voiture pour nous rendre compte : c’est l’apocalypse !  La route est déjà coupée au niveau de la piscine, le Tarn s’étale maintenant sur toute la plaine, la cabane des chevaux est arrachée, emportée, on entend le craquement des arbres, de vrais cris, des gémissements, impossible de lutter contre cette force phénoménale, pourtant il y a Maxime et Sandy qui essaient de faire revenir les trois « ânes laboureurs » des maraîchers. Il faut les sauver mais les bêtes refusent de bouger, elles doivent être tétanisées par la peur mais à tout moment elles peuvent se prendre un arbre, il y en a d’énormes qui passent à grande vitesse et maintenant avec la largeur du Tarn elles vont bientôt être au milieu… Bon, laissons les ânes, la maréchaussée est au courant, pensons à la grand -mère. Je vois une planche qui fait comme une petite passerelle entre le bitume et la prairie devant chez Raymonde, je pose le pied dessus et hop la planche se met à la verticale, je m’enfonce dans le fossé en dessous ! Me voilà avant que le sauvetage commence trempée jusqu’à la culotte ! Chez Raymonde, pas de panique mais elle est encore couchée, l’aide de nuit se réveille, je l’appelais en vain au téléphone depuis une heure et là tout s’accélère, il faut faire vite. Le lève-personne, le fauteuil roulant, couper l’électricité, tout mettre en hauteur au cas où… car l’eau continue de monter vite, inexorablement…Muriel fait déjeuner Raymonde, lui fait prendre ses médicaments. Nous, nous sortons sur la terrasse pour nous aider à prendre la décision d’extirper ou pas la centenaire, l’hôpital est d’accord pour la mettre en sécurité le temps que tout rentre dans l’ordre mais l’eau risque-t-elle vraiment de rentrer dans la maison ? De mémoire d’habitants cela n’est jamais arrivé mais les temps changent ! Alors que nous réfléchissons encore, devant nos yeux effarés, on voit passer un grand camping-car malmené à gauche à droite et d’un seul coup on voit ses lumières allumées !!! Oh pauvre ! je mélange mes touches pour prévenir les pompiers peut-être y a-t-il du monde dedans. Là, dans mes mains c’est la bloblote qui refait surface vingt ans en arrière quand les quatre jeunes d’ici sont tombés en voiture lors d’une crue et ont été engloutis, un drame monstrueux. Ce n’est pas le moment de ressasser, les ânes ne sont toujours pas sauvés et le Tarn monte toujours, il est maintenant à cinq mètres de la maison, engagé sur le parking. Dominique part chercher la voiture pour passer par l’étroite ruelle du haut du hameau. Vite, des affaires dans une valise, ne rien oublier d’important pour les oreilles, les yeux, les pieds ; habits pour la nuit, le jour, la carte vitale, la carte d’identité, la radio, les mouchoirs et vite vite refaire un coup de lève-personne pour mettre la mamie dans un fauteuil plus léger au cas où il faudrait se taper sous la pluie la côte très raide de la ruelle ! La voiture est là devant la porte. Ouf ! Il a pu passer, Raymonde ne veut pas partir : elle ne se rend pas compte comme d’habitude de la situation !!  « Tu ne sais pas nager » et elle nous répond « j’apprendrai ! » Il vaudrait mieux qu’elle s’entraîne avec le masque et le tuba ! Le treuil est en action, les rampes de moto installées et hop la grand-mère est dans la voiture, sanglée, direction l’hôpital où nous l’expédions rapidement car les consignes draconiennes du Covid nous empêchent de rentrer et l’installer. Pas de visite avant le dimanche. Dur dur pour elle… Quand je reviens à la Rochette les ânes sont sortis et mis à l’abri, je préviens les pompiers qui ont autre chose à faire que de s’occuper des bêtes. Partout, c’est la désolation. Les joyeux drilles du hameau ne rigolent plus, ils essaient de sauver du matériel, le quad, la remorque, déjà deux voitures flottent mais l’eau est la plus forte c’est elle qui gagne et nos larrons reviennent vaincus. Le Tarn va tout envahir et grignoter mètre après mètre l’espace sans trêve : jardins, cultures, piscine, parking, caves, garages, terrasses, outils de travail, mais aucune victime n’est à déplorer. La décrue le samedi laisse la Rochette exsangue, ravagée, dévastée. Certains pleurent, d’autres font péter les bières, le temps de se poser, s’organiser dans la solidarité et de retrousser tous les manches… Le jardin de Jeanne est recouvert dans sa totalité de plus d’un mètre de haut de bois flottés, plus loin dans un enchevêtrement inextricable d’arbres de plus d’un mètre de diamètre, des tuyaux d’arrosage d’irrigation, table de pique-nique venue d’ailleurs, des ferrailles de tout genre sont imbriquées, des amas énormes parsèment le paysage. L’Eden du confinement est triste à pleurer : certains le font, d’autres préfèrent s’acharner, nettoyer, récupérer, il va falloir de l’énergie et de la solidarité en continu pour reconstruire ce petit paradis… Le samedi, plusieurs parlent de partir. Espérons qu’une petite dose d’amnésie pourra s’infiltrer pour aider à la cicatrisation des blessures. L’eau est montée jusqu’à la quatrième marche de l’escalier, il y en a six, l’appartement de Raymonde a été préservé, nous aurions pu lui épargner cette chevauchée fantastique mais comme les voyages forment la jeunesse, tous les espoirs sont permis ! La décrue n’est pas encore terminée, la solidarité et l’entraide ont été au rendez-vous et le soleil réchauffe tout de même un peu  les cœurs…

Mardi 16 juin 2020

Claudine Albouy

Merci, Claudine, pour ce reportage en différé. MS

2 commentaires sur “Le Tarn en furie, Claudine Albouy

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