Quitter la ville

Le Cateau Cambrésis carte postale – https://www.youtube.com/watch?v=wNVCjfVfJbM

en bref

Il a déposé son baluchon sur le carrelage, le frôle de temps en temps du bout des pieds pour se persuader qu’il en est là de sa vie. Derrière les carreaux impeccablement transparents de la cuisine, il inspecte la rue d’En-Bas. Ce matin brumeux d’octobre, les voisins rentrent chez eux avec sous le bras une baguette de pain ou la boîte enrubannée des desserts du dimanche, la demi-heure de huit vient de sonner au beffroi. Pourvu que les FFI arrivent, que tout cela n’ait pas été un coup d’épée dans l’eau. Et puis, le nez du camion apparaît au coin de la rue. Il se baisse pour attraper son bagage, jette un regard à sa mère, l’embrasse dans les cheveux, le temps de fermer les yeux, de s’imprégner de son odeur, il court et grimpe à l’arrière du véhicule, tend à un homme en treillis la lettre d’engagement où il a imité la signature de son père. Près de lui les autres engagés restent silencieux, tout est enveloppé dans une ouate grisâtre, dehors et dedans à l’intérieur de son crâne ; il sait qu’il a bien fait, cela suffit à faire taire la douleur dans la gorge et le battement intempestif dans le plexus solaire. Le moteur hoquète, les façades de brique rouge se succèdent, n’en finissent pas de s’éloigner, et plus elles s’éloignent, plus les rues lui semblent longues et sa fuite interminable.

en (plus) long

Il a depuis des mois imaginé le départ de la maison de la rue d’En-bas, ses stratagèmes sans arrêt mis à mal par l’actualité quotidienne : les coups portés à la mère – les bris de verre sur le carrelage, les fragments frappés par la lumière du soir, irisés de rouge, ses yeux happés par le spectacle écœurant – la frayeur des plus jeunes rassemblées sous la table de la cuisine – leur foi en lui, le grand frère, le sauveur – et les scrupules à échapper à cette fatalité quand toutes les quatre continueraient à vivre dans la terreur. Il quitterait cette vie qu’il n’avait pas choisie, – les images le hanteront longtemps mais il n’en sait rien encore –, il cesserait de trembler dès le retour du père de l’usine, déjà la boxe qu’il pratiquait en cachette lui donnait confiance en lui, il avait tellement rêvé de le cogner jusqu’à le laisser à terre, mais ce n’était pas une solution, non, partir, mais où commencer une vie, jusqu’à ce qu’il apprenne le recrutement par les FFI dès l’âge de dix-huit ans. Se faire la belle à la barbe du tyran. Le dimanche où il peut enfin partir, un sac en toile rempli du minimum, il guette le camion des résistants, et quand il l’aperçoit à vingt mètres de là, il s’arrache aux bras de sa mère prévenue à son réveil, se précipite à l’extérieur – le père travaille dans son atelier, rien à craindre – et sans un regard derrière lui, accélère le pas sur le pavé, tendu vers un rêve : quitter sa ville, oublier l’enfance. Une fois à l’abri, adossé à la bâche, dans l’odeur de savon des jeunes engagés comme lui, défilent sous ses paupières fermées les façades de brique salies par le temps et les arrière-cours, l’usine textile où les femmes de la famille filent et tissent la laine, l’école où seule la petite sœur n’a pas encore mis les pieds, le cinéma municipal qui pour quelques sous l’emploie comme ouvreur – qui l’employait, il n’ira pas ce dimanche – et lui a donné non seulement le goût du cinéma mais ses premiers modèles masculins, l’ancienne brasserie – l’antienne rabâchée : « fermée l’année de ta naissance » – l’hôtel du Mouton Blanc, le palais Fénelon et son parc aux tilleuls centenaires, le marché couvert, l’ancien relais de poste au porche monumental, l’hôtel de ville, le beffroi et le campanile, avec le carillon qui rythmait ses journées et aujourd’hui son départ, l’église, la vallée de la Selle… Epaule contre épaule, il ressent les cahots de la chaussée dans son corps en même temps que le corps de ses voisins, pieds ancrés au sol, tous bougent d’un même mouvement selon les accélérations, les virages, les arrêts, son regard traverse le regard vide du jeune homme face à lui, et par bouffées, l’air s’épaissit de la crainte que quelque chose encore ne l’arrête dans sa fuite…

Marlen Sauvage

Ce texte est le troisième du cycle d’ateliers proposé par François Bon cet été 2020. Son thème : « Outils du roman ». Tout est . Il s’agissait ici d’amorcer un texte sous l’angle de la nouvelle, puis du roman.

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