Jardin chagrin, Monika Espinasse

Photo : Marlen Sauvage

Rose rouge sur terre noire, chemin de pavés, envahi d’herbes hautes, hirsutes, lierres accrochés, agrippés aux murets de pierre, épines acérées, beauté à défendre, rose à couper, herbe à tondre, lierre à tirer, le soleil pèse, épaules lourdes, la main griffe, le poignet serre, l’épine pique, sueur, chaleur, le soleil brûle, incandescent, ardent, rouge feu, le fauteuil invite au farniente, l’ombre devient refuge pour le repos, mais l’herbe attend la tonte, bruit, poussière, contrainte, devoir dans le soleil aveuglant, promesse de travail bien fait, devoir accompli, odeur de foin, de terre, de peine, de sueur, gouttes sous le soleil, sous les nuages, orage, bruissement de feuilles, éclat d’éclair, grondement de tonnerre, fraîcheur inattendue, trêve, la nature respire, la rose boit, la rose plie, la rose se penche sur l’herbe coupée, écrasée, l’herbe s’amasse par terre, en tas, en monticules, à ramasser d’urgence avant la pluie, le vent fouette le dos courbé, fourbu, les branches dansent autour de la tête du jardinier, du chapeau du jardinier, du fauteuil mouillé du jardinier, et le jardinier parle à la rose qui résiste, hautaine, dominant le paysage.

La rose et le jardinier

La rose rouge d’orgueil s’élance au-dessus de l’herbe, des feuilles, des épines, loin dans le ciel. Se dresse. Attend avec impatience le jardinier qui monte à pas lents par le chemin en pierres.
« Jardinier, je suis épuisée, le soleil est trop fort, mes pétales desséchés vont tomber… »
« Rose, ma rose, je te ferai de l’ombre. Veux-tu que je plante un parasol pour te protéger du soleil brûlant ? »
« Oh oui, jardinier ! Et je voudrais un peu de fraîcheur au pied, je suis assoiffée… »
« Ma rose, la source est tarie par cette chaleur, mais je vois les nuages monter dans le ciel, l’orage gronde à l’horizon, tu auras l’eau avant la nuit ! »
« Jardinier, j’espère que tu as raison, je me sais défaillir. Et regarde, jardinier, les herbes qui m’enserrent, qui me pompent le peu d’eau qui me reste, qui occupent cette terre, ma terre à moi, arrache ces herbes, enlève-les, pourque je retrouve ma place … »
« Je t’écoute, ma rose, mais je crois que tu exagères un peu ! Si tu veux, les arracherai après la pluie, ce sera plus facile et je ne blesserai pas tes racines. »
« Ne m’oublie pas, jardinier, et arrache aussi ce lierre qui s’accroche à ma tige, sans égard pour mes épines, il est vraiment trop envahissant, arrache-le, jardinier ! »
« Vite fait, bien fait, le lierre est arraché, mais tu deviens agaçante avec toutes tes demandes, on dirait que tu es bien malheureuse. »
« Mais jardinier, une rose aussi a ses soucis, j’aime qu’on prenne soin de moi. Regarde encore, il y a un puceron qui monte vers mes pétales, il va les grignoter, j’ai peur, jardinier ! »
« Que tu es bête, ma rose, ce n’est pas un puceron, c’est une coccinelle, rouge comme toi, la bête à bon Dieu, qui te préserve justement des pucerons. Dis-lui merci au lieu de râler ! »
« Oh, jardinier, il y a le vent qui se lève, fort, très fort, ma tige ploie, elle va casser ! »
« Mais non, ma rose, tu es vraiment trop inquiète, ta tige tiendra, la terre te nourrira, tes épines te défendront, elles ont même égratigné ma main, regarde, le sang a coulé, le sang rouge comme ta fleur. Toi, tu n’as pas de souci à te faire, reine des jardins. »
Après ces belles paroles, la rose rouge de plaisir se sent flattée, considérée. Se détend et rêve. Ne se méfie pas de son ami jardinier qui, d’un coup de ciseaux habile, cueille la fleur épanouie pour l’offrir à sa bien-aimée. 

Monika Espinasse

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