Jeanne, épouse de Germain

Marlen Sauvage, collection personnelle [au dos : Atelier Chéri Rousseau, 12, rue Boissy d’Anglas, Paris. Téléphone Elysée 02-03]

Elle avait hérité de son arrière-grand-mère maternelle des albums photo de famille, entassés jusqu’à sa visite dans le grenier comme de vulgaires revues abandonnées à la poussière, au milieu des boîtes à chapeau, des réticules et des coupons de tissu. Un héritage lourd de secrets tant les non-dits auréolaient certains personnages. Gladwys, quatre-vingt-six ans, était la dernière d’une famille de douze enfants quasiment tous morts à cette heure, dont trois en bas âge, sauf Albert, quatre-vingt-douze ans qui vivait dans une maison de retraite en dehors de la ville et n’avait plus toute sa tête.
Elle avait fini par glaner tellement d’informations sur ses ancêtres, les lieux où ils avaient vécu, les amours tissés entre les uns et les autres, les déceptions, les enfants morts-nés, les veillées aux noix et les réunions de fermiers pendant les moissons, qu’elle avait consigné tout cela soigneusement et commencé d’établir une généalogie.
Un personnage l’attirait tout particulièrement, une femme prénommée Jeanne, née en 1850, épouse de Germain. N’était-ce pas elle sur cette photo, près de Germain, justement ? Une photo qui n’appartenait à aucun album, retrouvée dans une boîte en métal qui en contenait plusieurs, « déclassées », lui disait son intuition. Couleur sépia, sur un support cartonné, aux bords recourbés vers l’intérieur, comme si le temps voulait finir par en cacher les figurants. Ils étaient trois là, devant l’objectif. Lui, le torse bombé, la main droite légèrement posée sur le dossier du fauteuil sur lequel sa femme était assise. Le costume sombre, la veste ouverte sur une chemise blanche et un gilet d’où sortait la chaîne d’une montre à gousset. La main gauche, ou plutôt le poing collé à la hanche dans une attitude de propriétaire. Ses guêtres blanches rehaussaient le vernis des souliers ; il portait la moustache lisse aux pointes dressées vers le haut, un sourire à peine esquissé révélait sa fatuité. C’était bien Germain, elle le reconnaissait pour l’avoir vu souvent sur d’autres photos, plus tard, plus vieux, mais toujours aussi imbu de lui-même. Quel âge pouvait-il bien avoir alors ? La trentaine ? L’enfant debout près de sa mère n’avait guère que trois ans. Dressée de toute sa hauteur, bien d’aplomb dans ses bottines à lacets, la petite fille se tenait légèrement de profil, comme hésitant entre l’impérieuse nécessité de regarder devant elle et l’envie irrépressible de se cacher dans les bras de sa mère. Blondinette aux yeux foncés, elle était la note de tendresse de cette photo si évidemment posée. Elle ne souriait pas, la lèvre inférieure dépassant la lèvre supérieure en une moue qu’on nommait ici la « bob ». La petite faisait la bob… Et on devinait que juste après la photo, elle avait éclaté en sanglots. Sa robe à jupons froufroutait sur ses bottines, elle touchait de la main droite la ceinture de tissu satiné, dans une attitude faussement naturelle, abandonnant sa main gauche dans les mains de sa mère, une femme engoncée dans une robe stricte, sombre, longue, d’où dépassait juste la pointe de deux souliers luisants. Le corsage laissait deviner une poitrine menue, une chaîne ornait le jabot de dentelle en un double rang de maillons ajourés. Un collier de chien enserrait son cou gracile, ponctué d’un camée ovale. Ses cheveux relevés laissaient échapper des boucles soyeuses d’un côté du cou. Son visage paraissait translucide, elle ne souriait pas, les lèvres minces refermées sur une tristesse tout entière contenue là. Quelqu’un lui avait effacé les yeux.

Marlen Sauvage

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