Marie, deuxième épouse de Germain

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J’ai la nausée, c’est que je suis si droite sur cette chaise raide. Mon Dieu, qu’on en finisse avec cette séance de photographie. Quelle idée ! Germain n’a bien que ça en tête, des frivolités ! Laisser son image à la postérité. Est-ce qu’on verra mon ventre rond de trois mois ? Non, personne ne le verra, ma jupe est ample, personne ne le remarquera. Est-ce que je ne suis pas trop maigre pour le bébé ? Pourvu que je le garde ou il recommencera. Pourvu que je ne meure pas en couches comme Jeanne. Faut plus que j’y pense. Mon Dieu faites que mon mari me laisse tranquille maintenant ! Qu’il cesse de m’importuner à toute heure du jour et de la nuit. Tout à l’heure encore… Avec ce bébé dans le ventre, il faut encore qu’il vienne nous déranger. Je hais sa peau velue, son bas-ventre qui se colle à mes cuisses. Dire que j’ai eu si peur de rester vieille fille, fiancée et veuve sans avoir connu un homme. Pauvre Léonard ! Mort ce jour de juin, déjà dix-huit mois ! Et sa bouche qui écrase la mienne et m’empêche de respirer. Je ne peux plus. Quand j’appelle maman, il entre dans une rage folle. Il dit que je l’insulte, mais non. A vingt-trois ans – il hurle – on n’appelle plus sa mère. Peut-être, et bien moi je l’appelle. C’est que j’ai tellement peur de lui. J’ai peur de ses yeux noirs qui me détaillent quand je passe près de lui, de sa main grasse qui s’abat sur le bas de mon dos et qui me tâte à travers les jupons. Il dit que ma croupe l’inspire, quelle honte, je ne suis pas une vache ou une jument. Dire que je le trouvais bel homme, le cousin. Je serais morte de honte s’il ne m’avait pas demandée en mariage pourtant. Mon Dieu, si tôt après la mort de Jeanne… Paix à son âme, quatre mois. Les gens compteront-ils ? Oui, ils compteront, on compte toujours dans les campagnes. Pourvu qu’il arrive à terme. Je le dirai venu avant l’heure. Qui le croira ? J’espère qu’il sera petit, fragile, tout petit. Est-ce que j’ai péché mon Dieu ? Il me tournait autour, comment je pouvais deviner qu’il profiterait de moi pendant son deuil ? Oh ! mon Dieu, pardonnez-moi si j’ai péché ! Comment résister à sa force ? Il m’a prise comme une bête, en grognant comme un porc. En me répétant qu’il me voulait pour femme, depuis la mort de Jeanne, qu’il n’avait eu d’yeux que pour moi depuis sa disparition. Il m’injuriait d’avoir encore des pensées pour Léonard. Et moi, confiante, qui lui ai raconté notre rencontre et qui ai tellement pleuré sous son regard. Je suis grosse de lui, mais au moins il m’a mariée. J’aimerais Gladwys comme ma fille, je l’aime déjà, j’aimerai aussi son enfant. Il n’y est pour rien. Mais lui, non, jamais, mon Dieu, pardonnez-moi.

Marlen Sauvage

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