Cartes postales, Anne Vernhet

Place de la Vierge

C’est la place du village. Il n’y a pas de véhicules à moteur. On est dans une autre époque. Une colonne surmontée d’une statue de la Vierge Marie attire le regard. Elle n’est pas réellement au centre de la place. Elle est moins haute que la maison qui lui fait face. Les bâtiments autour sont gris, ils semblent mal entretenus, de nombreux volets sont fermés. Peut-être est-ce le noir et blanc de la photo qui accentue l’impression de délabrement qui se dégage. Ou alors la date, 1919.  L’ombre de la Grande Guerre plane encore. Des gens sont attroupés autour de la colonne. Vêtus de noir. Des enfants et des femmes en majorité, reconnaissables à leurs jambes nues. Une mule harnachée s’approche d’eux. On ne voit pas son attelage ; une carriole probablement, qui amène de nouveaux arrivants à la cérémonie qui semble se dérouler. A l’instant de la photo, l’assemblée est peu nombreuse. La plus grande partie de la place est vide.

Poussan, Place de la Vierge, 1919.

J’ai dix-sept ans

La nuit tombe sur la cité balnéaire. Les éclairages publics se reflètent dans le bleu de la mer. 

La nuit est tombée depuis longtemps. J’ai dix-sept ans. Je viens d’avoir mon bac. Quelques jours au bord de la Grand Bleue pour fêter ça. On est entre copines. On sort de boîte de nuit. On a ri, on a dansé. On rentre au camping par de petits sentiers au travers des roseaux. La lune éclaire notre marche nocturne. Le sable étouffe nos pas. Nos rires se taisent peu à peu, vaincus par la fatigue. On est bientôt arrivées. Un chemin vers la droite mène à notre bivouac, celui de gauche à la plage. En queue de groupe, je décide au dernier moment de partir à gauche. Quelques minutes de plus et je suis sur la plage, complètement déserte. La mer brille sous le clair de lune. Des vaguelettes s’échouent sur la rive mélangeant le sable à une écume blanche qui luit dans la nuit. Je me déshabille et je plonge dans l’eau noire. Lorsque j’émerge, essoufflée, glacée, j’ai envie de rire. Le monde est à moi. J’ai dix-sept ans. Je suis libre !

La tonnelle

Dix-huit heures. Me voici arrivée. Cinq heures de route ! Quelle idée de venir faire une cure ici ! La station thermale a l’air agréable, une petite ville touristique du bord de la Méditerranée. Mais pourquoi venir aussi loin ? Grand-père a toujours apprécié ses trois semaines de remise en forme aux bains de Saubusse, près de Dax, à moins de deux heures de Bordeaux. Plus de quinze ans qu’il y était fidèle ; même appartement loué, même programme pour soulager ses rhumatismes, même invitation à les rejoindre les deux derniers jours pour profiter ensemble d’un restaurant en bord de mer. Mais cette année, changement ! Impossible de le faire changer d’avis. C’est vrai que grand-mère n’est plus là. Son décès a été un choc pour tous même si sa santé s’était détériorée si vite les derniers mois qu’il fallait s’y attendre.  Dix mois à peine ont passé et il décide de maintenir sa cure annuelle mais à cinq cents kilomètres de la maison. Papa n’a pas apprécié. Ils ont même élevé la voix tous les deux, la première fois que je les entendais se disputer. Rien à faire ! Grand-père a tenu bon et a dit que ce n’était pas parce qu’il était vieux qu’il ne pouvait pas décider de ce qu’il voulait faire, qu’il n’avait besoin de personne, qu’il prendrait un taxi, et que de toute façon tout était réservé. Bien sûr papa a été surpris, c’est grand-mère qui gérait tout d’habitude, à vrai dire on ne le croyait pas capable de faire cela tout seul. Tout le monde est parti fâché ce soir-là. Mais alors que j’allais le quitter, il m’a retenu et m’a demandé doucement, pour que personne n’entende « dis, tu viendras toi ? »

   Un long bâtiment gris de deux étages découpé en appartements de location, certains abordant une pancarte « à louer- curiste », un parking dans lequel je trouve facilement à garer ma voiture la fin du mois de septembre ayant renvoyé chez eux la plupart des vacanciers, me voilà, devant la résidence de grand-père. La soirée est chaleureuse. Il me raconte le déroulé de ses séances, les soignants sont gentils, leur accent chantant les rend plus agréables encore estime-t’il. Toujours des râleurs dans les clients, la grosse dame qui ne supporte d’attendre son tour, l’hypocondriaque qui prétend que l’eau trop froide aggrave sa maladie. Il joue parfois aux échecs avec un vieux monsieur, veuf comme lui, pour passer les soirées toujours trop longues, mais il est trop mauvais, soupire t-il, il doit le laisser gagner de temps en temps. Je lui parle de ma rentrée en troisième année à l’université, de mes projets de voyage. On évoque rapidement la famille. Je le trouve quand même un peu songeur, un brin absent. En allant se coucher, me laissant m’installer sur le canapé du minuscule salon/salle à manger/cuisine, il me glisse d’un air mystérieux « Sois prête demain à midi, on a un voyage à faire ».

   Le lendemain, après le départ de grand-père, je profite du calme de la résidence, la plupart des locataires étant au centre thermal, pour faire une grasse matinée. Lorsque je sors du lit, le soleil d’automne brille dans un ciel sans nuage, il fait encore chaud pour cette époque de l’année. Je prends une douche et me prépare en me demandant bien quel peut être ce voyage que nous allons faire. « Pas de soins cet après-midi, je vais faire la cure buissonnière » a-t’il déclaré avec un grand sourire en quittant l’appartement.

   Quatorze heures. Nous voilà en voiture après un déjeuner rapide. Le voyage promis est court. Un village dans les terres à quelques kilomètres de là. Je tourne en rond dans les rues étroites pour tenter de me garer, les voitures encombrent l’espace et l’insistance de grand-père pour que je stationne sur une minuscule place en particulier ne m’aide pas. Au bout de vingt minutes de contours et détours, un citoyen bien intentionné, quoique involontairement, vient à mon secours en libérant une place, juste au pied d’une colonne supportant la statue de la Vierge. Enfin, on sort du véhicule et on doit admettre, enfin grand-père doit l’admettre, qu’il n’y a pas de statue de la Vierge en haut de cette colonne. Il semble un peu déçu. Il sort une vieille carte postale de sa poche pour me montrer qu’il avait raison. Il s’agit d’un vieux cliché, une époque sans voiture, mais insiste-il «  Regarde c’est bien la Vierge » ! Il glisse son bras sous le mien et me dit « Viens je vais te montrer quelque chose ». Je m’étais habituée à ses mystères. Il n’avait rien voulu me dire des raisons qui nous menaient là. Toujours un sourire rêveur, un voile de secret dans ses yeux. Il m’entraîne dans les petites rues. J’ai l’impression qu’il est un peu perdu. Pourtant, alors que nous arrivons à une intersection, il s‘exclame « C’est par là ». Nous suivons une ruelle qui monte, puis nous quittons le bitume et continuons sur un chemin de terre. Des maisons sont en construction de part et d’autre. Je commence à m‘inquiéter, cela fait longtemps que nous marchons, et à bientôt quatre-vingt-dix ans, grand-père n’est plus habitué. Un mur d’enceinte marque la présence d’un ancien domaine. Une grande maison est en pleine rénovation, des tas de sable, des matériaux divers, une camionnette. Le lieu est pourtant désert. Il s’approche de l’entrée, marquée encore par un grand portique en pierre qui a du subir lui aussi plusieurs rénovations. « Regarde, tu la vois ? La tonnelle ? ». Mon inquiétude atteint son maximum, mon grand-père est en train de perdre la tête. Il éclate de rire. « Mais non, ma chérie, ne t’inquiète pas, je vois bien qu’il n’y a plus rien, ce sont mes souvenirs que je contemple. Je suis fatigué maintenant. Va chercher la voiture je t’en prie. Je vais te raconter. »

   Sur le chemin du retour, puis plus tard à l’abri de son petit appartement de curiste, il me raconta son histoire. 

   – Pendant la guerre, mes parents m’ont envoyé ici, dans ce village, entre vignes et mines de bauxite, chez une grand tante. Je ne connaissais personne. Et puis je l’ai rencontrée elle. On avait le même âge. Elle était souvent seule. Moi aussi. On passait les après-midi ensemble chez elle, enfin devant chez elle, je n’avais pas le droit de pénétrer dans la maison. Il y avait une tonnelle, en fer forgé, cet endroit me paraissait magique, comme dans un conte de fée. Je lui racontais les livres que je lisais et elle me récitait des poèmes. On se disait que l’on s’aimait, qu’on se marierait quand on aurait l’âge, qu’on ne se quitterait jamais. Et puis la guerre s’est finie. Je suis reparti à Bordeaux. On était des gamins, pas du même monde, les adultes avaient des choses plus grave à penser, notre histoire ne les intéressait pas. Je ne l’ai jamais revue.

   – Tu te souviens de son nom ?

   – Bien sûr, je ne l’ai jamais oublié, son prénom c’était Marie, comme la Vierge.

Anne Vernhet

La proposition en 3 étapes était la suivante : à partir d’une carte postale tirée au hasard à chaque étape, décrire la première carte comme on le ferait pour un aveugle ; choisir dans la 2e un élément rappelant un souvenir ; et ajoutant la troisième aux précédentes, tisser un fil entre ces cartes pour inventer une fiction. Parmi les suggestions d’écriture, l’utilisation de la cataphore, celle du « il y a » ou encore la description à la Perec, pour la première. L’appui de Charles Juliet pour l’écriture du souvenir, et enfin la recherche de sa propre voix pour ce qu’il en est de la fiction. Marlen Sauvage

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