Cartes postales, Monique Fraissinet

La douche

Une carte postale, un cliché en noir et blanc pris dans le sens de la hauteur, probablement dans une cour à l’extérieur. En arrière-plan, une prairie dans l’ombre. Le sol est en terre battue,  une grande bassine en zinc est placée derrière l’homme. Cet homme et une femme sont debout, l’un faisant face à l’autre, sans être toutefois très proches. Lui porte un béret, un short serré à la ceinture, une chemisette à carreaux, entrouverte au niveau du col, chemisette à manches courtes d’où sort un moignon de bras droit amputé au niveau du coude, des sandales nus-pieds. De sa main gauche il tient une lance à eau. 

La femme est nue, on la voit de trois quarts dos, elle lève les bras comme un totem, le soleil éclaire le côté gauche de son corps, mettant en lumière le profil du sein gauche ainsi que la fesse arrondie, charnue et saillante, la jambe gauche est très légèrement pliée, le pied relevé sur la pointe des orteils tandis que la jambe droite prend appui solidement sur le sol, ses cheveux sont noirs coupés au carré. Aucun de ces deux personnages n’est en mouvement. Le seul mouvement perceptible est celui de l’eau qui jaillit de la lance. Une douche en extérieur.

©Pierre Jamet – Dina nue arrosée, auberge de jeunesse de Villeneuve-sur-Auvers, 1937.

Note : le bras droit n’est pas amputé… il est dans l’ombre et s’appuie sur le mur du fond ! Marlen Sauvage

Le gant blanc et la couturière

La mariée avait ôté le gant blanc de sa main gauche. Je me suis avancée vers eux tenant dans mes mains tremblantes un écrin garni de soie blanche. Délicatement posés au centre de ce douillet petit coffret, un anneau recouvert de diamants qui scintillaient au gré de la lumière, à côté, un autre anneau en or blanc, des lettres gravées à l’intérieur que je ne peux déchiffrer. Moi aussi un jour j’en porterai un à ma main, il se porte à la main gauche, ça je l’ai bien remarqué, j’ai compris pourquoi elle avait retiré son gant. Lui a fait de même mais son gant était noir. Chacun a posé son gant sur la chaise placée derrière eux. 

Le marchand avait dit que je serai élégante dans la robe taillée dans ce beau tissu. Ma robe blanche toute faite de broderie anglaise, ma mère l’avait faite coudre par la couturière, on avait choisi un patron sur un catalogue qu’elle nous a montré. Moi, je ne comprenais pas bien le dessin, et comment ce dessin pourrait devenir une jolie robe coupée dans un grand et long morceau de tissu. De toute façon que cela me plaise ou pas j’étais bien obligée d’écouter maman. La couturière habitait une drôle de petite et vieille maison, dans une rue toute sombre. Cette dame portait un ruban de velours noir serré autour de son cou avec un pendentif représentant une tête de femme. Je n’ai pas trouvé cela joli. Il faut être vieille pour porter un tel bijou. Comme quand maman fait de la couture, elle avait un mètre à ruban  autour de son cou,  le mètre à ruban ne cachait pas le bijou. Elle a pris un cahier, elle m’a demandé mon prénom,  puis elle l’a écrit sur la page blanche du cahier. Elle a noté mon tour de taille, même qu’elle a dit pas épaisse la fille, ça aussi je le sais puisque quand on me donne le papier de la visite médicale il y a toujours marqué poids un peu faible. Elle a demandé à maman si elle voulait une robe longue ou courte. Courte bien sûr, juste au genou. Je ne vois pas comment j’aurais porté une robe blanche longue, ce n’était pas moi la mariée. Quoique, un jour, je me marierai et là, j’aurai une belle robe, comme une princesse, j’aurai aussi une bague avec des diamants. Je ne sais pas comment sera la bague de mon fiancé, je n’y ai jamais pensé avant aujourd’hui.

©Philippe Praliaud – Bains Douches, tirage argentique, 1987

Demain je pars

 Je dois me lever tôt. J’ai du mal à m’endormir, la tête remplie de trajets à parcourir, de rendez-vous à ne pas manquer, veiller précautionneusement au contenu de mon sac à dos, penser aux papiers, surtout au passeport, à la carte professionnelle, au téléphone, à l’appareil photo, les objectifs et autres accessoires que je trimbale dans un deuxième sac, lourd s’il en est. En boucle, tout ça tourne et retourne me tracassant au point de ne pouvoir fermer l’œil. Je sens venir, enfin, le sommeil, je me laisse aller. 

Nous nous sommes donné rendez-vous à l’entrée de l’autoroute A 6 à Lyon, face au Campanile. Je ne vois pas de panneau mais je sais que c’est là. Je suis vêtu d’une canadienne vert canard à larges bandes verticales blanches, un pantalon noir, un chapeau marron à pois verts à large bord orné d’une cordelette rouge,  la plume fétiche d’un vautour fauve insérée dans la cordelette. J’ai toujours attaché une grande importance à ce que l’on me reconnaisse sans confusion, cela rassure les chauffeurs des bla-bla car, ça crée un premier lien de confiance, je ne suis pas un autre que celui que j’ai décrit. Avec cet accoutrement il ne peut pas se tromper.

Il est garé sur l’aire du parking. Une plaque au nom de Bogdanoff à l’intérieur derrière le pare-brise. Manifestement il ne m’a pas vu. Je cogne à la vitre du camion.  Au volant garni de cuir, un homme au visage épais au teint rougeaud, des cheveux noirs, lisses, plaqués sur son crâne. Je suis Diego. Il m’invite à monter. Sur le tableau de bord quantités de peluches douces aux couleurs fluorescentes contrastent avec la rusticité et la carrure de cet homme. Je le remercie infiniment d’avoir accepté de m’amener avec lui. Il parle le russe, avec ce fort accent de l’Est qui rend la voix plus rocailleuse. Je fais des efforts exagérés de prononciation et nous finissons par nous comprendre. Il me laissera à la frontière allemande. Il ne prend personne qui voyage au-delà de la frontière, il ne veut pas d’ennuis avec le patron, il a bien eu assez de problèmes avec les migrants qui tentent d’ouvrir la bâche qui recouvre la remorque. Un jour il y en a un qui a fait tout un trajet accroché à l’arrière de son camion. Curieux non ?  Sur cette bâche, une femme nue, les mains comme un totem. Elle tient des oiseaux rouges dans ses deux mains. En toile de fond, un paysage lacustre. Les hommes ont-ils besoin de ça pour  réveiller leur libido ? Je me demande quel est le contenu de sa cargaison ?

Après quelques kilomètres l’atmosphère est détendue. Je lui dis que je suis photographe, que j’ai pris une année sabbatique après avoir travaillé de nombreuses années  en tant que reporter de guerre, que je pars sur les routes du monde, au hasard des rencontres.

Comme convenu il me dépose près de la frontière allemande. Les aires de stationnement réservées aux semi-remorques sont occupées par ces gros mastodontes, certains customisés côtoient les plus anonymes. Le soir approche aussi je me décide à marcher à pied jusqu’à la zone industrielle que je devine assez près d’ici, ensuite je fais du stop pour rejoindre la ville. Pour ce début de périple je ne suis guère enclin à dormir n’importe où. 

Un quart d’heure à peine s’est écoulé quand une vieille Land Rover s’arrête avec à son bord un homme manchot, du bras gauche je précise. Oui, ils vont en ville. Le véhicule avait été adapté à son infirmité, à côté de lui une jeune femme plutôt plaisante. Je monte à bord, la jeune femme se glisse sur le siège médian pour me laisser la place à droite. Je comprends qu’ils attendent que je parle. 

– Je cherche un endroit pour manger et dormir, un coin sympa si possible, vous pourrez m’y déposer ?

J’ajoute, une fois encore, que je suis photographe, que j’ai pris une année sabbatique après avoir travaillé de nombreuses années  en tant que reporter de guerre, que je pars sur les routes du monde, au hasard des rencontres, que je suis en quête de nouvelles expériences.

Nous roulons un moment sur une rocade, les néons commencent à s’éclairer en même temps que les lampadaires, le soir tombe rapidement. Des gens sont amassés en bordure de la double voie de circulation. Ils attendent.

Le conducteur se penche légèrement vers l’avant, gêné par la présence de la fille à ses côtés, me lançant des regards plutôt sympathiques. J’ose espérer qu’il ait de bonnes dispositions à mon égard, de mon côté, je mets beaucoup d’enthousiasme à déballer mon projet.

L’ambiance me laisse penser qu’ils me laisseront une place chez eux ce soir. 

Je me présente : Diego.

 Lui c’est Adrien, elle Anaïs.

Nous sommes entrés en ville, ils habitent un quartier typique de la vieille ville, pas de parking à proximité, la rue est éclairée par des lampadaires à lumière bleutée. 

Je descends de la voiture et l’invitation ne se fait pas attendre, j’aurai le couvert et le gîte pour une nuit. Il en faut si peu quelquefois pour gagner la confiance. Leur appartement au rez-de-chaussée est situé dans une maison à colombage alsacien, dans une rue commerçante du centre ville. Les commerçants sont tous sur le pas de leur boutique. C’est assez étonnant avec le froid qui nous tombe dessus. 

J’entre dans un intérieur coquet au décor épuré. Je ne remarque pas qu’il y ait une cuisine. L’ordre, la propreté du lieu contraste avec la vieille guimbarde cabossée et rouillée dans laquelle j’ai fait avec eux le trajet jusqu’ici. 

Lui disparaît de ma vue. Anaïs me propose la chambre d’amis, m’invite à y déposer mes deux sacs. Plutôt une bibliothèque. Sur deux des murs,  des étagères blanches, des livres mal ordonnés, des livres qu’on lit, des livres qu’on repose. Tous les livres ont des dos blancs. Des livres qu’on laisse entrouverts sur le piano droit, blanc, pas de touches noires, et sur ce piano, des gants, blancs, plusieurs paires. Des sous-vêtements blancs. Un dressing en renfoncement, à côté de la fenêtre. Sur des cintres, uniquement des vêtements blancs, vaporeux, suggestifs. Atmosphère étrange. Le lit est recouvert d’un dessus de lit blanc,  les tapis au sol sont blancs, un gros bouquet de lys blancs, dans un vase blanc, décore le rebord de la fenêtre aux vitres opaques, garnies d’un voilage blanc. La lumière blanche de l’énorme ampoule qui pend au plafond refroidit la pièce, pas d’abat-jour. Un tableau au cadre blanc représente des elfes blancs, des arbres aux troncs noirs ébène, aux branches recouvertes de neige, en fond un brouillard qui s’avance. Glacial. Mes sacs au sol sont noirs. 

Elle entre, s’avance vers moi, elle est nue. Lui, n’a toujours pas réapparu, j’essaie de comprendre ce qu’il m’arrive. Je retiens mon souffle, mon cœur cogne contre ma poitrine. 

 Le réveil sonne me sortant des limbes de la nuit, n’ayant pu m’abandonner aux joies délirantes de la liberté. Il est six heures. Prendre quelques minutes pour me caler sur la réalité de la journée. Je suis photographe, reporter de guerre, les évènements à couvrir seront malheureusement encore trop nombreux aujourd’hui.

Monique Fraissinet

La proposition en 3 étapes était la suivante : à partir d’une carte postale tirée au hasard à chaque étape, décrire la première carte comme on le ferait pour un aveugle ; choisir dans la 2e un élément rappelant un souvenir ; et ajoutant la troisième aux précédentes, tisser un fil entre ces cartes pour inventer une fiction. Parmi les suggestions d’écriture, l’utilisation de la cataphore, celle du « il y a » ou encore la description à la Perec, pour la première. L’appui de Charles Juliet pour l’écriture du souvenir, et enfin la recherche de sa propre voix pour ce qu’il en est de la fiction. Marlen Sauvage

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