Ecrire en novembre, par Aline Leaunes

Avec Sophie Calle                                                                   

Parce qu’ elle ne voulait pas les abandonner, aux deux bouts de son écharpe, ils pendent, pieds et mains nus.
Parce qu’ici le silence est la règle, elle hurle ivre de douleur.
Parce que dehors le vent souffle, la rue brûle, les enfants pleurent, la foule hurle, il sort mains jointes, le calvaire en protection.

Photo : Marlen Sauvage

Errance

La route est longue, le pas lourd, le regard perdu, souvent il trébuche, chute et se relève, les  mots violents jaillissent, rauques, éraillés, âpres. La fatigue parfois le pose au bord d’un fossé, sur le quai d’une gare ou dans les bas-fonds d’une cave, sa tête toujours enrubannée de bouts de chiffons, de bonnets de laine avachis,  de casquettes décolorées, garde ses idées au chaud, émiette ses souvenirs et alors sa mémoire s’effiloche et vagabonde. 

Ce matin devant la boulangerie il attend, qui ?quoi ? Celui qui, celui que, celui dont le regard a attrapé le sien l’autre matin à cet endroit même, celui dont les mains blanches cachaient une pipe, celui dont la gabardine de toile grège cachait un corps musclé, celui au pas raide, au pas militaire, celui dont le sourire a effleuré le mot, le mot resté en suspens, en attente, ce mot insonore, ce mot rejeté avec la fumée de sa pipe. Une odeur de tabac blond qu’il déteste.

Ce matin il ne sait pas, il ne sait plus, il attend peut être aussi, la grande dame aux cheveux blonds qui lui a dit « bonjour et pardon »  en trébuchant sur un bout  du manteau qu’il traînait sur le sol.

Il sourit, elle était grande et pourtant elle avait de hauts talons et son pas résonnait comme un flamenco insensé dans ce petit matin brumeux devant la boulangerie.

Il l’imaginait au Lido ou ailleurs dans sa tenue de scène, son corps filiforme et ses jambes immenses… Là il arrache son bonnet, se gratte la tête avec vigueur et se met a chanter ou plutôt a fredonner Asi Fue d’Antonio Mairena.

Voilà la journée était lancée, reprendre la route vers le sud, retrouver l’exubérance, le verbe haut, le délicieux accent de sa  Galice  natale, suivre le chemin, se perdre solitaire et se retrouver.

Et celui là, ce  jasquet  silencieux, qui lui offrit son eau et son pain, sans un mot, perdu dans ses tourments et ses prières, la croix et la coquille en signe de ralliement muet.

Revoir ce petit port sur l’Atlantique, l’odeur de la sardine et du merlu, la couleur du poivron vert,  le parfum du paprika, la douceur de la tomate grenade, sentir l’empanada fondre sous la langue et se sentir, se sentir… au bon endroit.

Texte : Aline Leaunes 

Ces textes répondaient aux suggestions d’écriture de l’atelier de novembre 2020. MS

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