Carnet des jours (45)

Novembre 2020, à rebours

Lundi 30
Souleyman, 8 ans… D’avoir tellement pensé à lui tous ces derniers jours, j’oublie de l’appeler le jour J.
Donnie Brasco, puis Reservoir Dogs au programme ce soir. Le premier Tarantino… Comment ai-je pu passer à côté de ce huis-clos fantastique ? Que faisais-je donc en 1992 ou 93 au moment de sa sortie ? [un coucou vers toi, Alain !]

Dimanche 29
Nans, 34 ans… Toujours le même sourire et la même joie de vivre.
Concert de Will à la cité du Volcan… Comme j’aimerais écouter en live le maloya de Zanmari Barré. Tous ces endroits où je voudrais être…

Samedi 28
Lecture théâtralisée des textes lauréats du concours de nouvelles de Chrysalide sur YouTube. Suz me rejoint. Plus de cent personnes dans le « public »… Une belle soirée malgré les coupures, un exercice de style difficile pour un comédien seul face à un écran, la magie des mots des autres. 

Vendredi 27
Chez le véto pour Titi dès 8 h… je le récupère à 17 h encore un peu groggy après l’anesthésie générale. Arrêt à Montbrison sur le chemin du retour.

Jeudi 26
Rien dormi de la nuit en prévision du rendez-vous à la banque. Quelle histoire ! Heureusement l’accompagnement à la maison de retraite de R., la vraie rencontre cette fois avec B., S, et A. Une heure près du monsieur de 82 ans, aux cheveux blancs fournis, au regard turquoise pâle, au sourire triste. « Je réclame de mourir », me répète-t-il. Mais de fil en aiguille, à lui faire évoquer sa vie (il a quitté la Serbie il y a quarante ans), son métier de psychiatre, puis ses lectures et ses goûts,  nous finissons par rire dans le soleil chaud de l’après-midi. 

Mardi 24
Chez Kathy pour sa coupe de cheveux… une masse frisée superbe et indomptable. Une petite couleur végétale en prime. Elle est aux anges.

Lundi 23
Anniversaire de Prêle ! Mauvaise nouvelle de Stef… des promoteurs veulent construire un immeuble près de chez eux… La poisse. Et comme je me sens impuissante, si loin d’elle.

Dimanche 22
Balade sur la digue, je découvre un joli coin de land art, comme un petit sanctuaire de pierres dressées, d’arches… en bordure de rivière… J’apporte ma contribution au lieu.

Photo : MS

Samedi 21
Levée vers 8 h 30 mais couchée à 1 h du mat… Sam au téléphone en soirée pendant une heure. Il viendra en février, me dit-il, sans doute avec Marie. Long message aussi de Christel intéressée par son référentiel de naissance… Gratitude envers la vie qui m’a conduite ici.

Vendredi 20
Nous renouvelons le plaisir de partager le repas de midi Sophie, Kathy et moi. Soupe d’avocat cru, gâteau moelleux aux légumes, lentilles corail au lait de coco… Je termine juste à temps quand elles frappent à la porte. Nous oublions l’heure… elles repartent à la nuit tombée.

Jeudi 19
Visite chez le véto. Matou mal en point.
Rendez-vous pris pour rencontrer trois résidants de la Marpa de Rémuzat. Christine m’envoie des photos de sa petite Bahou, ravissante, dans les robes qu’elle lui coud.

Mardi 17
Levée à 8 heures. Recouchée jusqu’à 11 heures. Dos en vrac, migraines ophtalmiques. Atelier du soir, espoir. Sophie Calle au programme ; puis l’errance et ses rencontres pour façonner un personnage. Mes chères floracoises me disent que c’est compliqué… je suis sûre qu’elles s’en tireront ! [les textes sont publiés sur ce blog]

Lundi 16
Ouvert les volets à 7 h 45. Sommeil coupé vers 4 h, et puis rendormie. Pleine forme. Discussion avec Prêle sur les différentes écoles de sophrologie, puis sur l’écriture et la nécessité de celle-ci, pour soi. J’enregistre. Je reçois de belles photos de la petite Alima en train de pâtisser… Promenade sur la digue et arrêt devant une fontaine jamais vraiment observée. Essai prévu ce soir sur zoom pour notre atelier en visio de demain. Un panneau de la municipalité donne les mesures appliquées dans Nyons et précise que nous devons limiter au maximum nos contacts sociaux quotidiens à 6 personnes. Rien n’est précisé quant au contexte, individuel ou en groupe. J’en conclus que… je suis dans les clous !

Photo : MS

Dimanche 15
Cauchemar où j’étouffais sous un poids oppressant, me suis réveillée en criant au secours… Impression de me débarrasser de quelqu’un de mauvais, étrange sensation.
Rendez-vous ce soir avec ma grande Québécoise, par skype, je mets l’alarme « on » dès le matin ! 
Je lis les mémoires du Dalaï-lama, un vieux bouquin trouvé dans un abri nyonsais. Me questionne sur la pertinence de déposer tous les courriers de M. à l’APA.

Samedi 14
Rangement, rangement, rangement. Des idées plein la tête pour rénover l’appartement, me débarrasser du mobilier qui m’encombre, des livres en pagaille, dont je ne ferai plus rien maintenant. Tout ce qui témoigne d’un passé dont il est plus sain aujourd’hui de s’éloigner, un passé qui prend de la place et revient me chercher quand par hasard mes yeux s’égarent. Je tire des plans sur la comète, j’irai au bout de certains. Et je marche le long de la digue, écoutant et réécoutant les messages échangés avec Prêle depuis le matin, et nos fous rires décalés.

Vendredi 13
Rendez-vous devant un petit restau avec C. et S. pour partager un repas à emporter. La vue depuis l’appartement de S. est… divine… Notre-Dame-de-Bon-Secours veille sur nous ! La vie loin de la place lui manque. Ses enfants aussi sont si loin… Paris et les US. Nous nous félicitons pourtant d’avoir élevé nos filles pour elles-mêmes. Ne sommes-nous pas parties nous aussi, très tôt, échappant aux lois familiales ? Nos parents savaient si peu de nous. Que savons-nous de nos enfants ? 

Jeudi 12
Je me réveille avec les mêmes douleurs qu’il y a quinze jours. L’étiopathe heureusement me propose un rendez-vous le jour-même. Quelques vertèbres déplacées. Je repars remise à neuf. Mes voisins me rendent visite, je leur offre un verre et ils me quittent deux heures plus tard, en m’invitant dimanche soir…

Mercredi 11
Balade le long du chemin du Crapon avec Kathy. Nous finissons par trouver un spot de baignade, la rivière est claire, le courant fort, le soleil tape, à midi à son heure. Immergée jusqu’à la taille, j’écoute le chant de l’eau, le roulement régulier des remous sur les obstacles, nous parlons toutes les deux de tant d’expériences communes, notre complicité s’explique par la similarité de nos vies. Enfin, je rejoins Brigitte sur la route d’Aubres pour notre après-midi de partage habituel, de discussions, de petits travaux, de coloriage de mandalas…

Photo : MS

Lundi 9
Je tente de nouveau de visionner le court-métrage que me conseille Stef « Physique de la tristesse », de Théodore Ushev… Mais non, inaccessible dans « mon » pays, sauf qu’aujourd’hui, on me le propose à l’achat ! Christine « confine » dans son jardin, je reçois une rose épanouie sur mon portable, je lui envoie une vue de ma balade le long de la rivière.
Aujourd’hui, j’aurais dû rentrer de Marseille. J’aurais passé trois jours chez Lolo, le vendredi j’aurais monté soixante-treize marches pour arriver jusqu’à son petit pied-à-terre sur les hauteurs du Vallon de l’Oriol, elle m’aurait attendue dans un ensemble jupe-chemisier classique et chic, elle aurait affiché un sourire malicieux, aurait demandé de sa voix si particulière, légèrement voilée, à l’accent à peine teinté de marseillais [clin d’œil vers toi, Brigitte], « Tu as fait bon voyage ? Tu n’es pas trop fatiguée ? Je te sers un verre de sirop ? » , elle m’aurait montré les derniers travaux réalisés dans son couloir, la salle de bain, les toilettes qu’elle a repeintes seule – à quatre-vingt-dix ans – nous aurions vidé quelques cartons, admiré quelques pièces de vaisselle ou de décoration, elle m’aurait raconté leur histoire, leur provenance, évoqué les cadeaux de son mari, les pièces rapportées de leurs voyages, nous aurions parlé de son unique petite-fille, joyau de sa vie, de son unique fils absent, de Jean Dormesson dont elle a lu tous les livres (je n’en ai lu aucun), de ses promenades quotidiennes dans la ville avant le confinement, malgré les marches, à cause des marches dirait-elle, car c’est grâce à elles qu’elle a gardé une silhouette de jeune fille et des jambes magnifiques, nous aurions ouvert une bouteille de bon vin le soir, elle aurait mangé du bout des lèvres, elle aurait eu tant à me raconter encore.

Samedi 7 et dimanche 8
Un week-end long mais que je mets à profit pour méditer, me détendre, passer quelques coups de fil. Brigitte me rend une courte visite sur le chemin de ses courses. Petite vidéo reçue de Sacha qui chante dans son bain son amour pour sa maman. Pur cadeau. Je lis un bouquin des années 60, d’une femme, masseuse, qui a servi le roi du Népal, Tribhuvan, je suis embarquée dans cet autre temps, dans la « Maison Heureuse » qui ne l’était pas pour la famille royale, éloignée de toute vie digne de ce nom, et je m’attache à cette Erika Leuchtag, jeune à l’époque, dévouée, qui fera tout ce qu’elle peut à sa mesure pour que le roi recouvre sa liberté. Je termine aussi un livre sur les mémoires akashiques, passionnant. J’écoute Accentus en boucle… Je suis pleine de gratitude pour la vie. Bien chez moi, il ne me manque rien… pour l’instant. 

Jeudi 5
Baptiste arrive dans la famille, petite tête blonde comme celles de ses parents, le troisième fils de Carine, le premier d’Adrien. C’est toujours un merveilleux bonheur la venue d’un enfant pour moi, l’espérance qu’il défendra avec ceux de sa génération les valeurs pour un monde plus humain, et puis j’ajoute, note moins optimiste, si tout n’a pas sombré avant qu’ils en aient eu le temps.
Petit tour sur le marché avec K. Je découvre « son » fromager, derrière mon masque me prend une quinte de toux, et le client qui me précède s’éloigne de deux pas en me jetant un regard inquiet. « C’est seulement le masque », déclare K. tranquillement. Et oui ! Même mon corps gaffe ! J’achète des noix, des kakis non astringeants, qui ne demandent pas à être gelés pour être dégustés, du thé vert chez Julie – qui m’offre une délicieuse tisane anis-menthe – et quelques légumes. 
Baignade dans l’Eygues sur le coup de 17 h, soleil caché, la nuit arrive vite. K. n’hésite pas à s’immerger totalement nue ! Je m’en tiens à l’eau jusqu’à mi-cuisse. Wouah ! Le souvenir d’un lac de montagne m’assaille, je pouvais alors nager longtemps dans l’eau froide, j’ai l’impression qu’il s’agissait d’une autre vie, d’un autre « moi », j’avais quarante ans à peine, j’intervenais pour la semaine de la presse avec Marc dans un collège et un lycée en Haute-Savoie, je crois, je nous revois sur le balcon de l’hôtel perdus dans la contemplation du lac, c’était il y a des lustres, et le souvenir estompé, je n’éprouve aucun regret. Tout reste figé dans le temps. J’étais celle-ci.

Mercredi 4
Bonne nouvelle ! D’autres accompagnements en soins palliatifs se libèrent. Long coup de fil avec Alain. Un autre à Alain M. qui accuse ses 86 ans… Des petits accidents à répétition et la frustration de ne pouvoir rendre visite à A. en Ehpad qu’une fois par semaine.
Marche le long de l’Eygues sur le chemin du Crapon sous un grand soleil. L’énergie de la nature dans les veines. Et Brigitte que je croise et accompagne jusqu’à Aubres. Une belle journée.
Le soir, à ma porte, Kathy me fait la surprise d’un repas improvisé et nous devisons jusqu’à onze heures.

Lundi 2
Virée à Montélimar pour changer d’opérateur… Plus de réseau mobile depuis 5 jours. J’ignore si ce sera beaucoup mieux…
J’ai envoyé ma contribution n° 14 à François Bon… Je m’arrêterai là.

Dimanche 1er
Depuis le 29 octobre minuit, nous sommes reconfinés… Jour ensoleillé, de nombreux promeneurs masqués sur la digue ; j’écoute Alima (5 ans) me demander via WhatsApp si je connais « les boules du Père Noël… en fleur ». Mon éclat de rire a duré des minutes !
Dans Nyons, restaurants et bars affichent leur ras-le-bol…
Je regarde Peur sur la ville, sans doute vu déjà bien sûr, me disais-je, mais plus aucun souvenir et en tout cas, pas celui de Léa Massari. Pourtant la poursuite sur les toits… mais non.

Photo : MS

Marlen Sauvage

4 commentaires sur “Carnet des jours (45)

  1. Admirative de ce journal où sentiments, personnages, petits moment de partages sont mis en lumière avec tant de délicatesse. Écrire court et précis, tu y arrives si bien. Merci pour ce moment de lecture.

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