Clandestin, par Mireille Rouvière

Photo : Marlen Sauvage

Mon frère m’a accompagnée sur l’aire d’autoroute et il a attendu avec moi l’arrivée du bus.  Son bras autour de mes épaules me protège de la fraîcheur matinale de ce printemps et surtout de la peur qui étreint ma cage thoracique. Nous nous sommes embrassés et j’ai monté les trois marches du bus comme celles qui amenaient les condamnés à l’échafaud. Les yeux baissés, j’ai avancé droit dans le couloir et me suis assise à la première place libre. Je regarde le baluchon que je serre très fort sur les genoux. En échange du paiement du transport et de l’opération, j’avais reçu la liste des effets dont je devais être munie pour le voyage.  Dans quelques heures j’allais passer sur la table d’opération. L’amie qui m’avait donné l’adresse de l’association qui s’occupait d’organiser ces voyages, avait elle-même subi un avortement par ce biais. Elle avait tout fait pour me rassurer. Mais elle, elle avait déjà deux enfants, savait ce que voulait dire faire l’amour, de plus elle avait déjà vécu deux accouchements. 

Moi j’avais rencontré Richard lors d’une boum. J’étais tellement surprise qu’il m’ait remarquée alors que j’étais plutôt quelconque ! Il était beau comme un dieu grec. J’étais tombée immédiatement sous son charme. Après les danses endiablées, nous avons repris notre souffle lui devant une autre bière et moi devant un reste de jus de fruit. Dans le vieux garage des slows se sont succédé. Il a pris ma main et nous avons suivi le rythme langoureux qui s’élevait de la platine. Il m’a embrassée, mais je n’ai pas aimé le goût de son haleine alcoolisée. J’ai caché mon visage dans son cou. Il a pris cela pour un assentiment. J’ai senti ses mains dans mon dos qui descendaient jusqu’au bas de mes reins. Une chaleur inondait toutes mes cellules. J’aimais ses caresses qui faisaient frémir tout mon corps. Je sentais mes seins se durcir. J’aurais voulu que cet état dure, dure, dure. En  dansant il nous a emmenés jusqu’au fond de la pièce dans une pénombre où je pouvais cacher l’émoi qui envahissait mon être. Il dégrafa deux boutons de mon corsage et plongea son visage dans ma poitrine. Il me serra si fort que je sentis son sexe durcir. La mini-jupe que je portais l’avait incité à glisser sa main dessous et à commencer, par-dessus ma culotte,  à caresser mon sexe. J’étais tellement électrisée par ce que mon corps demandait, que je ne me suis pas aperçue qu’il m’avait allongée sur des sacs et me retirait mon slip. Je me débattis, mais il me traita d’allumeuse et je fus si bouleversée que j’en perdis mes forces. Je serrai les jambes. Non, non,  ce n’est pas ce que je voulais. Mais avec brusquerie il essaya de me pénétrer en me tenant vigoureusement dans ses bras. Une douleur me surprit. Je lâchai prise et son sperme gicla tout chaud entre mes cuisses. Il me traita de vierge effarouchée. Quelle affreuse méprise. Je me rajustai toute honteuse de m’être laissé avoir par mon corps et je quittai la soirée en larmes.

Maintenant, me voilà en route pour un avortement, en compagnie d’autres femmes. Mon angoisse monte en voyant le bus se remplir au fur et à mesure que nous montons dans le nord de la France. Je sais que le voyage va être long. Je me suis un peu assoupie et à mon réveil, une femme noire un peu corpulente m’a rejointe sur le siège attenant. Elle me sourit et engage la conversation. Moi je n’ai pas envie de palabrer. Mais je l’écoute volontiers, elle est gaie à l’inverse de moi. Elle vit ce voyage avec légèreté. Elle échange avec les autres voyageuses leurs expériences personnelles. De temps en temps je perds le fil de leurs conversations. J’ai fauté et je dois être punie. De confession catholique, ma famille ne doit pas apprendre ce que je m’apprête à faire. Mon frère aîné m’a fourni l’argent dont j’avais besoin. Pour mes parents je suis partie quelques jours avec des amies. Je ne suis pas rassurée par ce que je viens de décider. J’ai entendu dire tant de choses sur l’avortement : les aiguilles à tricoter, la dépression, l’infection, le remords, la culpabilité, la fragilité du corps, la stérilité, la mort. De toutes ces possibilités laquelle m’attend ? Je n’ai que 17 ans et tous me disent que j’ai la vie devant moi. Elle commence bien ma vie. Un amoureux pervers. Un dépucelage catastrophique. Un bébé non voulu.

Après l’inspection des documents officiels à la frontière. On nous a débarquées sur un parking et emmenées dans un immeuble pour une visite médicale. Puis le passage dans la salle stérile a commencé. Tout est allé très vite. Se déshabiller, écarter les jambes, le spéculum froid, une douleur au ventre, des analgésiques, des antibiotiques, un hôtel miteux, un sommeil lourd, un réveil douloureux et vaseux. Puis ma voisine de lit m’a emmenée visiter la ville. Nous nous sommes retrouvées à plusieurs. J’ai essayé d’oublier mes douleurs mentales et physiques. J’ai acheté un souvenir pour mon grand frère. Il était l’heure du retour. Dans le bus certaines pleuraient ou étaient prostrées comme moi, d’autres somnolaient ou regardaient le paysage les yeux perdus dans le vague. L’une à pris le micro et nous a interprété « Les Mignons » de Barbara. L’atmosphère s’est détendue et nous sommes parties dans des délires de joie et de détente. Nous étions les héroïnes d’hommes peu scrupuleux. Au parking de l’autoroute, je suis descendue du bus sous les applaudissements de mes compagnes de fortune, le moral remonté à bloc.

Auteure : Mireille Rouvière

Ce texte est issu de la proposition d’écriture de décembre 2020 où il s’agissait d’écrire à partir d’un événement vécu, ou d’un fait divers, susceptible de nourrir une fiction. MS

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