Une vie en éclats (2)L’éplucheur de patates

Marlen Sauvage – Archives personnelles. L’éplucheur de patates.

Il y a tous ces portraits d’hommes, de femmes, d’enfants, retrouvés parmi tes photos. Je ne peux distinguer ce qui se rapporte au Maroc ou à l’Algérie. Si pour l’Indochine les visages disent leur origine, rien ne me renseigne sur le lieu d’où les soldats français me regardent. Certaines photos ne présentent aucun intérêt : prises de loin, on ne distingue rien des traits de la personne ; parfois elles sont floues. Je ne me résigne pourtant pas à les jeter. Dans ce fatras de photos brillantes, en noir et blanc, gondolées, aux bords dentelés, je retiens celles où des hommes écrivent, penchés sur leur feuille, sur les marches d’un escalier à l’extérieur ; dans un bureau — et je me demande alors si ce sont des supérieurs attelés à une tâche précise ; par terre, sur une natte, un cartable à proximité… D’autres lisent des journaux. Mais ce que je retiens surtout, ce sont ces portraits de femmes (tu étais sentimental), d’enfants qui sourient devant l’objectif, celui d’un jeune Vietnamien qui éclate de rire en plissant des yeux, — et je crois que lui, je le connais de nom — puis ce grand-père et ce petit enfant (tu as mentionné « grand-père et son petit-fils sans doute ? »)…, et enfin cette photo-là, au dos de laquelle est écrit de ta main « l’âge de l’insouciance » où l’on voit un jeune garçon soufflant dans un brin de paille au milieu de la végétation, peut-être à proximité d’une maison dont le toit de chaume descend vers lui…

Comment se prénommait cette jeune femme « indochinoise », à la coiffure relevée sur le devant en un rouleau lisse, aux boucles d’oreilles et au collier de perles, qui pose sans regarder l’objectif ? Le format de la photo n’est pas celui des autres. Il rappelle plutôt les photos d’identité bien que la femme ne pose pas de face, mais de trois-quarts. Je ne peux lui donner d’âge, elle paraît si jeune, son regard fixe un point hors du cadre, ses yeux sont écartés, en amande, sa bouche est pulpeuse, fermée mais un tantinet boudeuse, son nez long et épaté. Pourquoi cette photo ? Te l’avait-elle donnée ? La lui avais-tu demandée ? Cette femme faisait-elle partie des jeunes femmes affectées au bon vouloir des militaires ? Je guette les indices qui me permettent de rattacher une photo à une série : les toits de chaume qui se répètent ; les hommes qui « font quelque chose » : ceux qui font mine de se battre, celui qui épluche des pommes de terre (et alors que je regarde la photo, je me demande si ce ne sont pas des œufs, finalement !), les bâtisseurs… ; les groupes ; la mer ou l’eau… ; les « gens du lieu », les autochtones ; les véhicules ; les paysages… Et j’ai conscience que ma tâche est immense. De toi, mon père, militaire par nécessité (tu disais souvent que tu n’avais eu que cette planche de salut et que tu aurais tué ton propre père si tu étais resté « à la maison »), je ne sais rien. Rien de ce qui te traversait, jeune homme encore, en Allemagne où tu arrivas dans les jours qui suivirent la défaite allemande ni durant ces seize années de « carrière » auxquelles tu mis fin malgré toi. 

MS

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