Une vie en éclats (3) 1944

Marlen Sauvage – Archives personnelles – La première carte, 1944.

« Je vous ai écrit ma première carte hier n’ayant pu avant avec tout le trafic qu’il y a eu, mais le principal, c’est que nous sommes tous arrivés à bon port au château où nous sommes logés et dont je vous envoie la photo »… Mes yeux parcourent la petite enveloppe bleue à l’écriture soignée, tamponnée du 1er Régiment d’infanterie, puis la carte postale en noir et blanc jointe à la lettre envoyée de Boiscommun. Cela me semble si loin, 1944… C’est Nibelle (Loiret) qu’indique la légende — Le château de la Guette — un manoir plus qu’un château, irai-je jamais là-bas et pour quelle raison me dis-je aussitôt, sur des traces effacées de toutes façons. Le papier rayé jauni craque un peu sous les doigts, à la pliure il devient difficile de déchiffrer les mots à l’encre noire sur lesquels des larmes ont coulé, celles de ma grand-mère, pourtant la lettre n’est pas triste, « on nous a logés dans des chambres, couchés sur des paillasses avec deux couvertures et nous avons installé des planches pour mettre notre paquetage… ». J’imagine la fuite de la maison de la rue d’En-bas, les engueulades avec ton père, sa signature imitée sur la lettre d’engagement, tu n’as pas dix-huit ans, le camion des FFI est à vingt mètres, tu t’y es engouffré. Je me suis rapprochée du poêle où brûle une bûche de cerisier, ça claque et étincelle, la chaleur monte dans mon dos, comme l’automne se prête à ces réminiscences, songeai-je, alors que la journée s’assombrit et que la vigne ajoute sa note mordorée au paysage dans le cadre de la porte-fenêtre… J’entends les gars dans la chambrée qui s’invectivent, l’un d’eux réclame du savon à la cantonade, il y a des rires et l’on camoufle ses inquiétudes, beaucoup de jeunes gens, aucun ne sachant manier une arme, une immense cheminée réchauffe un peu la salle éclairée de grandes fenêtres ouvrant sur un parc entretenu, les plus malins ont installé leur paillasse tout près ; je ne sais quoi penser de ma tentative de retrouver ce passé qui ne m’appartient pas, ou si peu, je cherche le rendez-vous caché dans la boîte qui contient lettres et photos au pied de mon fauteuil, le chat vient se pelotonner sur mes cuisses et j’écarte le bras pour continuer ma lecture « tout le monde s’organise et cela marche bien. Donnez le bonjour à toute la famille ainsi qu’à mes camarades » ; la même fin toujours à toutes tes lettres, et l’énigme toujours de ton personnage. 

MS

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