Une vie en éclats (5) 1944 – « Oublier l’enfance ». Fiction

Le Cateau Cambrésis carte postale – https://www.youtube.com/watch?v=wNVCjfVfJbM

Tu as déposé ton baluchon sur le carrelage, le frôles de temps en temps du bout des pieds pour te persuader que tu en es là de ta vie. Derrière les carreaux impeccablement transparents de la cuisine, tu inspectes la rue d’En-Bas. Ce matin pluvieux d’octobre, les voisins rentrent chez eux avec sous le bras une baguette de pain ou la boîte enrubannée des desserts du dimanche, la demi-heure de huit vient de sonner au beffroi. Tu as depuis des mois imaginé ce départ, tes stratagèmes sans arrêt mis à mal par l’actualité quotidienne : les coups portés à ta mère – les bris de verre sur le carrelage, les fragments frappés par la lumière du soir, irisée de rouge, tes yeux happés par le spectacle écœurant, la frayeur de tes jeunes sœurs rassemblées sous la table de la cuisine – leur foi en toi, le grand frère, le sauveur – et les scrupules à échapper à cette fatalité quand toutes les trois et ta mère continueraient à vivre dans la terreur. Tu quitterais cette vie que tu n’avais pas choisie, – les images te hanteront longtemps mais tu n’en sais rien encore –, tu cesserais de trembler dès le retour du père de son usine, déjà la boxe que tu pratiquais en cachette te donnait confiance en toi, tu avais tellement rêvé de le cogner jusqu’à le laisser à terre, mais ce n’était pas une solution, non, partir, mais où commencer une vie ?, jusqu’à ce que tu apprennes le recrutement par les FFI dès l’âge de dix-huit ans. Te faire la belle à la barbe du tyran. Pourvu qu’ils arrivent, que tout cela n’ait pas été un coup d’épée dans l’eau, penses-tu, sans pour autant trépigner d’impatience. Et puis, le nez du camion des résistants apparaît au coin de la rue à vingt mètres de là, et ton cœur s’emballe un peu. Tu te baisses pour attraper ton bagage, un sac en toile rempli du minimum, jettes un regard à ta mère prévenue à son réveil, l’embrasses dans les cheveux, le temps de fermer les yeux, de t’imprégner de son odeur, et t’arraches à ses bras, te précipites à l’extérieur – le père travaille dans son atelier, rien à craindre – et sans un regard derrière toi, tu accélères le pas sur le pavé, tendu vers un rêve : quitter ta ville, oublier l’enfance. Tu cours et grimpes à l’arrière du véhicule, tends à un homme en treillis la lettre d’engagement où tu as imité la signature de ton père. Près de toi les autres engagés restent silencieux, tout est enveloppé dans une ouate grisâtre, dehors et dedans à l’intérieur de ton crâne ; tu sais que tu as bien fait, cela suffit à faire taire la douleur dans ta gorge et le battement intempestif dans ton plexus solaire. Le moteur hoquète, les façades de brique rouge se succèdent, n’en finissent pas de s’éloigner, et plus elles s’éloignent, plus les rues te semblent longues et ta fuite interminable.

Une fois à l’abri, adossé à la bâche, dans l’odeur de savon des jeunes engagés comme toi, défilent sous tes paupières fermées les façades de brique salies par le temps et les arrière-cours, l’usine textile où les femmes de la famille filent et tissent la laine, l’école où seule ta petite sœur n’a pas encore mis les pieds, le cinéma municipal qui pour quelques sous t’emploie comme ouvreur – tu n’iras pas ce dimanche, quand y retourneras-tu ? – et t’a donné non seulement le goût du septième art mais aussi tes premiers modèles masculins – Jean Gabin, Louis Jouvet, Michel Simon, Jean Marais… –, l’ancienne brasserie – l’antienne du père, rabâchée : « fermée l’année de ta naissance » – l’hôtel du Mouton Blanc, le palais Fénelon et son parc aux tilleuls centenaires, le marché couvert, l’ancien relais de poste au porche monumental, l’hôtel de ville, le beffroi et le campanile, avec le carillon qui rythmait tes journées et aujourd’hui ton départ, l’église, la vallée de la Selle… Epaule contre épaule, tu ressens les cahots de la chaussée dans ton corps en même temps que le corps de tes voisins – pieds ancrés au sol, tous bougent d’un même mouvement selon les accélérations – les virages, les arrêts, ton regard traverse le regard vide du jeune homme face à toi, et par bouffées, l’air s’épaissit de la crainte que quelque chose encore ne t’arrête dans ta fuite…

MS

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