Une vie en éclats (6), 1944

Marlen Sauvage, archives personnelles – 1944 ? Flou, mais c’est bien toi…

Ainsi passent trois semaines, loin du front, à regretter qu’il n’y ait pas de vraie bagarre. Tu gardes le moral et la santé. On vous occupe avec des cours théoriques sur les armes de l’infanterie, des exercices de maniement de la mitraillette, du mortier, de la mitrailleuse… On vous emmène en manœuvre, la région est truffée de bois, et vous tirez à blanc, vous passez des cours d’eau sur des branches, des terrains marécageux… Tout cela t’intéresse. Tu trouves que c’est la belle vie, tu espères ensuite te battre « au Japon » (veux-tu dire contre le Japon qui a conquis une partie des territoires de l’Indochine française quatre ans auparavant ?)… En tout cas, tu veux te battre… Tu as appris que vous retourneriez en ligne dans quelques jours et tu te réjouis de descendre « les Boches en quantité… ». Je relis tout cela avec le recul du temps… Ce jeune homme que tu es alors m’est étranger, il ne ressemble pas non plus à l’homme que j’ai connu et apprécié cinquante ans plus tard. Je t’entends pourtant encore répéter lorsque j’étais adolescente « si vis pacem para bellum » (si tu veux la paix, prépare la guerre), à quoi j’opposais la force du pacifisme et du dialogue. A la fin de ta vie, tu n’avais pas 73 ans, que pensais-tu alors de tout cela, de cet engouement pour « la guerre », de cette haine pour l’ennemi ? Tu replaçais les choses dans leur contexte, tu n’en voulais plus aux Allemands, leurs enfants n’étaient pas responsables de leurs parents qui avaient suivi un leader fou, mais tu croyais toujours que pour maintenir la paix, il fallait préparer la guerre… Un point de vue que je ne pouvais toujours pas partager.

A te lire, jamais tu n’imagines que tu peux y laisser la vie, qu’en face aussi on se réjouirait de te descendre, tu disais avoir une bonne étoile et n’avoir en effet pas une seconde imaginé mourir en te battant… Tes préoccupations sont très prosaïques ! Il ne te manque rien, sauf une ou deux aiguilles, « une à repriser et une petite, vous la piquerez sur un morceau de papier et la mettrez dans la lettre, et un extrait d’acte de naissance. » Tu n’oublies pas la famille ni les amis, ta petite sœur, tu les embrasses en fin de lettre, encore. Ton courrier est parfois adressé à ta mère chez ta grand-mère, j’imagine que tu avais su qu’elle avait tenté de quitter ton père… Je crois qu’après sept tentatives, elle avait réussi… Parfois tu écris à tes parents, à leur adresse, probablement se sont-ils réconciliés. Les nouvelles te parvenaient par l’intermédiaire de soldats du « pays »… Les aiguilles, elles, ne te sont pas parvenues, pas plus que l’extrait d’acte de naissance que te réclame la compagnie, et que tu redemandes dans un courrier de février. 

Tu te retrouves alors en ce début de mois dans les tranchées que vous aviez quittées quelques semaines auparavant. Tu es content de retrouver ton cantonnement, les autres soldats… Vous avez le moral, vous êtes venus pour vous battre et vous n’avez pas encore eu votre quota, pourtant il y a des morts dans le camp ennemi. Les Allemands ne vous attaquent plus la nuit… « Tous les jeudis on leur accorde une trêve de quelques heures pour leur permettre de ramasser les morts et les blessés qui sont pris dans les bombardements presque tous les jours ; ils sont bombardés par l’aviation et l’artillerie. » Apparemment, aucune perte de votre côté… Tu ne dis rien des morts dans votre camp, n’y en avait-il pas ? Est-ce la censure qui t’oblige à te taire ? Des Polonais, enrôlés dans l’armée allemande – parmi les 500 000 qui étaient citoyens de la Pologne avant 1939 –, se rendent avec leurs armes.

Au PC, on annonce que les Russes sont à soixante-dix kilomètres de Berlin… Février apporte le dégel et les chemins sont impraticables ; dans les tranchées vous marchez dans la boue, elle atteint vos chevilles, il y a de l’eau partout et vous êtes obligés de coucher sur des planches. Les permissions ont été suspendues pour trois semaines, la tienne est donc retardée, tu annonces un report de deux mois de façon laconique dans la lettre bleue, mouillée de larmes, sur laquelle ta mère a pleuré.

MS

NB : La raison d’être de cette histoire se trouve ici

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