Une vie en éclats (16)

Marlen Sauvage, archives personnelles, Papa, à gauche sur la photo, en 1943.

Je me perds dans les dates, reviens à cet « Etat signalétique et des services » qui retrace ton parcours… Je viens de voir passer à vive allure deux ans et demi de ta vie. Il me manque trop de lettres… Sur quoi m’appuyer pour combler les vides temporels ? Et puis, il suffit de la trace de ta main au verso d’images jaunies pour me ré-engouffrer dans le passé à ta recherche. Immanquablement, je ferai demi-tour dans ces années déjà visitées. Une photo te montre devant un monument aux morts, les noms sont à consonance anglosaxonne, tu es en civil, où te trouves-tu ? Toi et l’ami à tes côtés avez un ruban noir au revers de votre veston. De qui portez-vous le deuil ? Un coup de fil à Jo et j’apprends que tu es au Cateau, dans l’espace du cimetière réservé aux Anglais près duquel ton ami André Grumiaux vient d’être enterré. Nous sommes en 1943. Tu as 17 ans. A tes côtés, Edmond Fontaine. J’imagine aujourd’hui que cette mort aussi t’a convaincu de t’engager…
Mes recherches m’ont menée jusqu’en 1947, en Afrique du Nord, où tu as intégré le 8e régiment de zouaves… Sur les clichés, tu portes un pantalon quelque peu bouffant, des guêtres blanches, un calot qui ressemble fort à une chéchia… Deux ans auparavant, tu ne jurais que par l’Allemagne, où tu espérais… quoi d’ailleurs ? Venger ton ami… Ailleurs, sur le pont d’un bateau, le regard au-delà de l’horizon, que vois-tu que je ne peux déchiffrer sur la photo minuscule ? Tu sembles si loin, perdu dans tes pensées… de quelle traversée s’agit-il, quelle terre quittes-tu, pour y revenir ou non ? Tu n’étais alors qu’un soldat en mission et en uniforme, ni un mari, ni un père, un homme jeune encore, vingt-et-un ans, et dans ta tête, sous ton front plissé, quelles pensées, quels regrets, quelles décisions, quelles espérances ? J’erre en vain parmi les images, en quête de ta personnalité, ta singularité, la trace de toi en moi, et tu ne peux rien pour moi dans ce pli-là de ta vie, car nous étions si loin l’un de l’autre, un je inexistant – le mien –, le tien, inconnu de moi. Pourrais-je alors si ce n’est t’emprunter ton je, t’imaginer en il, lui, le père avant le père, le jeune homme ?

MS

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