Derniers instants au 46, Claudine Albouy

©Claudine Albouy

Je vous parle d’un temps que mes enfants n’ont pas connu
je vous parle d’un temps où les bruits de la rue n’étaient  pas les mêmes
je vous parle d’un temps où le quartier était différent
je vous parle d’un temps où le voisin de l’hôtel en face ouvrait la fenêtre en marcel blanc tout en sifflotant
je vous parle d’un temps où mon père le regardait d’un œil noir
il était jaloux le Jean …
je vous parle d’un temps où l’immeuble du 46 était encore un vrai village 
Je vous parle d’un temps ou tout le monde se connaissait.
Tous savaient qu’à 8 h madame Guilloux l’infirmière sortirait son chien un petit loulou blanc,
que la mère Kerboeuf l’epicière accueillerait le laitier, qu’il viderait son grand pot au lait dans la cuve en ferraille de « l’épicerie-cremerie kerboeuf »,
qu’Hypolite le concierge laverait le trottoir devant la porte d’entrée du 46, 
que Jean en cuir noir partirait rejoindre le quai de Bercy pour son travail à la RATP,
que les bruits des talons de Raymonde chanteraient dans l’escalier pour regagner son magasin de la rue du Temple… 
Depuis l’aube, les tonneliers auraient fait chanter le fer,
le vitrier aurait commencé à crier dans la rue 
je vous parle d’un temps où il me reste en mémoire les bruits, les odeurs…
Ce matin 4 août 2021 il est 5 h 30 du matin dans l’appartement vide, Paris s’éveille, j’écoute les bruits de la rue, les tonneliers ne feront pas chanter le fer… le jour commence à se glisser dans l’appartement, raisonnablement je devrais dormir maintenant mais je n’ai pas envie d’être raisonnable !
Dans quelques heures je tournerai  la clef une dernière fois au 5e étage. Je la donnerai à Salim et Alexandra ; je fermerai la grande fenêtre, mon regard se perdra dans la rue de Jussieu jusqu’au Jardin des plantes. Je sais qu’il est là mais je ne le verrai pas. Il est au bout de la rue,  les platanes font une marée de verdure, le poumon vert du 46. Les arbres ne sont pas taillés ils nous cachent les immeubles. la faculté est  complètement endormie,  aucune lumière même dans la grande tour .C’est le 4 août, la rue est calme, peu de voitures circulent le double vitrage assourdit les bruits et c’est mieux ainsi. Je suis adossée au mur, assise par terre, l’homme de ma vie dort sur un lit improvisé fait de tapis à même le sol. Cette grande pièce de 20 mètres carrés était la chambre familiale ; j’essaie de fermer les yeux pour me souvenir…  les dernières années de Raymonde chassent  la chambre de l’époque.
Moi je veux me rappeler tel qu’il était dans mon enfance, ce que je veux c’est repartir en arrière en 1955 .
J’ai 8 ans, le tonnelier me réveille mais je me rendors, je suis dans l’alcôve dans mon lit gigogne .Ils se glissaient l’un sur l’autre pour tenir moins de place, à Paris il fallait être ingénieux pour une famille de cinq dans 40 mètres carrés au 5e étage… Plus tard, mon frère aîné Gilbert a quitté le 5e étage pour le 6e, c’était une nouvelle liberté pour lui à 15 ans. L’atelier de Jean était dans la continuité de cette chambre .C’était son jardin secret , on savait que si on ouvrait la porte de l’armoire  en bois face au vasistas, punaisée sur la porte, il y avait une photo de femme à poil comme disait Jean-Pierre ! Orfèvre de métier, Jean créait des bijoux en argent, des boucles d’oreilles, des broches avec des pièces de monnaie ou des morceaux d’avion ! Là dans ce minuscule atelier, il avait les outils à portée de main, il aimait se retrouver seul, comme il aimait surveiller la rue du Cardinal-Lemoine par le vasistas entrebâillé sur la pointe des pieds du haut de son mètre cinquante et demi !  
Mais redescendons au 5e. Une petite entrée nous faisait accéder à la salle à manger, la pièce principale, la pièce de vie face à la rue de Jussieu. Gilbert y  a longtemps dormi dans un lit-cage, toujours pour gagner de la place, il était déplié le soir tandis que le reste de la famille passait dans la chambre à côté. Nous, nous sortions les lits gigognes. Raymonde tirait les rideaux pour nous isoler et ne pas les voir dans leur lit ! je suppose… la mémoire est gommée mais je me rappelle plutôt des  bonnes crises de rire  sous les couvertures pour ne pas se faire houspiller ou en prendre une ! Jean avait la torgnole facile si nous étions trop excités… Nous on aimait bien se glisser l’un contre l’autre dans le même lit pour se raconter des histoires sous les couvertures, je dévorais la Comtesse de Ségur, Jean-Pierre c’était plutôt les Tintin ou  les illustrés. Difficile  d’imaginer les lits gigognes dans l’alcôve aujourd’hui ! Elle a été transformée en salle de bain quand Raymonde a repris sa liberté, elle a pu s’y délecter dans des bains parfumés plein de mouss…  Elle, au cinquième, Jean au sixième, il lui a quand même installé sa baignoire.
A côté de cette alcôve en 1955, il y avait un minuscule cabinet de toilette avec un lavabo et une ingénieuse douche en hauteur. Papa l’avait fabriquée en fer, un bac à douche rond dans lequel nous montions. C’est dans ce cabinet de toilette que je me suis longtemps tartiné le visage de crème à raser avec le savon à barbe ! Je me rasais avec la corne à chaussures pour faire comme papa, pendant que Jean-Pierre secouait la porte comme un malade pour savoir ce que je faisais !
C’est dans ce même cabinet de toilette que Jean sortait le grand rasoir « coupe-chou »de  son étui en cuir noir élimé. Il le cachait très haut dans un placard : nous avions l’interdiction d’y toucher… C’est aussi de ce cabinet de toilette qu’il sortait un visage plein de mousse à raser pour hurler après Gilbert qui faisait des pompes quotidiennes. Le frangin comptait les pompes avec un effort énorme dans la voix pour faire croire qu’il exécutait l’exercice. En fait il ne bougeait pas, restait  allongé sur le sol. Jean sortait, hirsute, pour lui en mettre une et le remettre au boulot ! Nous, on se carapatait en ricanant… Le cabinet de toilette donnait dans la grande chambre, on voit encore la découpe de la porte sur la cloison actuelle. Le lit de Jean et Raymonde était adossé au mur avec une table de nuit de chaque côté, une penderie à droite, une armoire à glace en face du lit et un  meuble fabriqué par Jean pour ranger les chaussures de toute la famille .A droite je n’arrive pas à me souvenir de ce qui pouvait s’y trouver.
Dans la salle à manger une table carrée en chêne avec un  repose-pied en cuivre. Le lit de Gilbert, le grand buffet à vaisselle sous lequel Jean-Pierre planquait le poisson qu’il détestait dans une boîte à dragées jusqu’au jour ou Raymonde le lui a déposé délicatement dans son assiette !
Il y avait le poêle à charbon transformé plus tard en bibliothèque, reste  le trou du conduit .Le charbon était monté de la cave dans un seau en ferraille gris émaillé. C’est Jean ou Gilbert qui s’y collaient. Sur le mur, élément important : la pendule. Nous n’avions pas le droit d’y toucher, seul papa était  habilité à la remonter avec une clef cachée sous le cadran,  la porte grinçait  beaucoup quand elle se fermait. La pendule sonnait toutes les heures  et demi-heures. Son tic-tac était comme un métronome, une respiration dans toute la maison. Mes souvenirs se mélangent un peu. Jean avait construit un coffre à jouets sous la fenêtre, il fallait exploiter le moindre rangement. Nous montions dessus avec Jean-Pierre, une balustrade grillagée nous empêchait de tomber.
Cela donnait des sueurs froides aux commerçants du carrefour quand, grimpés dessus, nous secouions la barrière… Il a fallu un jour que Raymonde se trouve en bas et nous  en haut pour qu’elle comprenne la gravité de la situation ! J’essaie de me souvenir des bruits, des odeurs, celle des crêpes de ma grand-mère qui vivait sur le même palier que nous, leur parfum nous faisait grimper les marches 4 à 4 pour arriver en soufflant, c’était aussi le temps des chocolats chauds Van Houten.
Aujourd’hui l’immeuble dort, cette nuit pas de bruit encore dans la rue. Je vis les derniers instants, je les savoure dans le silence, j’ai envie de fermer ma boîte à souvenirs en toute conscience, enfance heureuse même si… Je vais donner tout à l’heure les clefs de l’appartement complètement vide  à  Alexandra et Salim. Je leur donnerai les 80 pages du 46, quelques textes de cette époque, quelques photos, quelques dessins. Ils ont manifesté l’envie de connaître le vécu de l’immeuble. Ils sont charmants, attentifs, je suis heureuse de leur offrir ce passage de flambeau en douceur.

Texte et dessin : Claudine Albouy

2 commentaires sur “Derniers instants au 46, Claudine Albouy

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