Visages, par Sabine Lavabre Chardenon

Le week-end dernier, nous écrivions sur le thème des Visages avec un groupe de stagiaires, à la Roncière (Cans-et-Cévennes). J’ai décliné ce thème en quelques propositions dont les intitulés donnent une idée : « Et le temps a passé », « Galerie », « Mon essentiel dans ton visage », « Ton visage est un paysage (ou tout autre chose) », « Je te reconnaîtrais parmi cent mille visages », et « Ce que ton visage me dit de toi »… Tous les participants n’ont pas toujours écrit à partir de chaque proposition, aussi j’en redonne l’intitulé avant chaque texte, ainsi que l’auteur principalement convoqué pour son écriture. Enfin, je restitue les textes tels qu’ils m’ont été livrés, dans leur ponctuation et leur présentation.

Henri Cartier-Bresson (1908-2004)

Et le temps a passé (avec Marguerite Duras, L’Amant)

Ma grand-mère maternelle à eu 10 enfants. Ma cousine journaliste à un jour décidé d’écrire un livre sur la vie de cette femme qui pour nous ne ressemblait à personne. Feuilleter ce livre m’a permis de voir des photos de ma grand-mère jeune. Son visage resplendissait, on ne peut pas dire qu’il était beau, mais  il était lumineux, gai, il semblait que rien ne pouvait l’attrister. Plutôt ovale la peau paraissait nette et lisse, aucune cicatrice ne venait altérer cette sérénité. À 98 ans son expression était identique et malgré les tracas les souffrances ses yeux étaient toujours pétillants, espiègles, comme s’ils avaient effacé de sa mémoire les mauvais souvenirs. Les paupières n’étaient plus étirées donnant des yeux que l’on aurait décrit comme des yeux de biche, elles étaient gonflées tombantes leurs bords étaient discrètement rouges et leurs formes s’étaient bizarrement rétrécies et arrondies. Ses yeux n’étaient plus lubrifiés une certaine sécheresse donnant un aspect plus terne à ses cornées et ses conjonctives hyperhémiées montraient leur irritation, dans ces yeux vieillis persistaient des pupilles hyper-réactives prêtent à tous moments à réagir, à se dilater ou au contraire à se rétrécir témoignant de l’interprétation que ma grand mère avait au sujet de ce qu’on lui disait ou qu’elle voyait.

Jeune sa peau était lisse, ses joues à peine perceptibles n’étant ni pommées ni creusées, sa peau claire ne laissait apparaître aucune tâche, quel changement par rapport à cette vieille dame au port encore altier dont les bajoues tombantes molles étaient parsemées de tâches brunâtres plus ou moins épaisses aux contours irréguliers certaines surplombées d’une croûte qu’on nommait comme étant de la crasse  sénile, quelle vilaine expression ! pour des lésions qui nous ne nous gênaient pas. 

Son menton naguère discrètement fuyant s’était épaissi d’une peau un peu poilue granuleuse, on pouvait y apercevoir de-ci de-là quelques petits points noirs, qui cependant ne rendaient pas ce visage disgracieux. Deux éléments m’avaient frappée chez mon aïeule son nez et ses cheveux. Alors qu’à vingt ans on pouvait noter un nez certes bien présent mais non imposant, assez droit avec le temps il semblait être devenu proéminent,  irrégulier déformé par une bosse centrale lui donnant un aspect un peu crochu. Tout ce visage était surplombé d’une chevelure blanche gracieusement coiffée en un chignon. La mèche frontale  relevée discrètement bombante était striée d’une touffe sombre gris foncé, aspect qui était bien présent à vingt ans et donnait toujours à ce visage aimé et aimant une grande classe et dignité.

Galerie (avec Walt Whitman, Feuilles d’Herbes)

La table est mise le repas est prêt les pèlerins entrent seuls ou en groupe et s’installent. Pensive j’observe ces visages burinés par le soleil éreintés d’un long chemin parcouru.

Qui tête haute, menton relevé, regard vif et conquérant fier tel un lion dominant la troupe; qui petite chétive à la peau brûlée par le soleil le foulard sur la tête cachant ses cheveux qui n’ont pas encore repoussé, visage lumineux fendu par un large sourire voix guillerette et chantante heureuse de sa petite étape du jour il en émane une certaine dignité ; qui absent rêveur le regard lointain un peu terne une discrète larme au coin qu’il cache en se mouchant bruyamment, il aurait tant voulu qu’elle soit là ! qui en groupe bruyant tel un essaim entre brutalement jacassant visages indéfinissables indifférentiables tellement identiques modelés conformes cheveux courts c’est plus pratique, trace de lunettes de soleil témoignant qu’aucun d’entre eux ne les a oubliées, petit bandana aux coquilles autour du cou il leur a été offert par le club avant le départ au moins eux on le sait ils vont à Saint-Jacques.

Mon essentiel dans ton visage (avec Bernard-Marie Koltès, Combat de nègre et de chiens)

Rouge vif, strié de vermisseaux veineux et artériels,  réactivée au froid sa couperose occupe son visage tel un papillon dont les ailes se déploient du nez sur les 2 joues.

Pincé, mince, crochu à son extrémité, ce nez déformé par une bosse centrale faisait peur aux enfants qui évoquaient une sorcière.

Longue, savamment  taillée, peignée, nette, englobant sa bouche, avalant ses lèvres, cachant un menton un peu trop proéminent ; cette barbe finement crépue parfois parlante, douce au toucher adoucissait son visage.

Ce que ton visage me dit de toi (avec Michel Butor, La Modification et à partir de la photo de Henri Cartier-Bresson, au début de cette publication.)

Je vous vois, je vous regarde intriguée un peu perdue. Votre visage allongé maigre qui serait presque pointu, cela étant accentué par votre nez très long dont l’arête se dédouble en narines assez développées sur une bouche à peine étirée encadrée de part et d’autre par un pli tout juste marqué, pourrait être inexpressif,  peut-être discrètement narquois,  si vos yeux globuleux profondément tristes ne vous racontaient pas. On vous voit jeune belle grande femme élancée, racée arrivant dans la famille de votre mari . Oui vous avez été mariée très jeune vous ne l’avez pas choisi mais vous étiez promise et chez vous on ne discute pas. Fini les cheveux au vent, fini les robes multicolores, fini l’espièglerie les jeux, dans le lit de cet époux vous vous êtes soumise. Sous le joug de sa mère vous avez obéi, la maîtresse femme dirigeait la maison, dirigeait ses brus eh ! oui vous n’étiez pas la seule. Au moins entre vous vous pouviez rire, papoter en nettoyant, en  frottant, en cuisinant , en vous occupant des enfants, oui vous en avez eu des enfants, moments de souffrance mais aussi multiples moments de bonheur. Très jeune cela a commencé au moins durant ces grossesses il ne vous touchait pas s’occupant d’en engrosser ou d’en épouser une autre….

Je ne peux vous donner d’âge, votre lassitude, votre aspect désabusé qui n’attend rien, qui n’espère rien si ce n’est que surtout il vous oublie, l’absence de fantaisie sous  ce voile sombre qui couvre totalement votre chevelure dont naguère vous étiez si fière me perd. Le regard de vos belles-filles ou de vos remplaçantes plus jeunes m’intrigue : êtes-vous devenue la  « mère » de la maison, la vieille est-elle morte  ? Vous souvenez-vous des jours passés sans doute pas si lointain où vous subissiez ? vos belles-filles vous craignent-elles? vont-elles vieillir comme vous en permanence grosse ou allaitant, soumises, s’éteindront-elles peu à peu ou bien les aiderez-vous malgré vos traditions, vos croyances à se défendre à retrouver des couleurs des cheveux, des yeux rieurs une bouche souriante mais assez ferme pour refuser la domination ?

Votre visage ne me le dit pas.

Ton visage est un paysage… ou tout autre chose (avec Hubert Haddad)

Dans cette nuit noire, pas d’étoile, pas de lune rien seul ce feu nous attire, nous réchauffe et nous emporte.

Dans la danse des flammes  rouges, vives élancées, m’apparaît un visage maigre plutôt que mince déformé par les ondulations du feu. Sa bouche ovale étirée douloureuse crépite venant résonner dans ma tête: « aide-moi, sors-moi de là » ses yeux écarquillés orangés, sanguins, semblent terrifiés apeurés effrayés me répètent inlassablement « aide-moi sors-moi de là ».

Qui est-ce ? que faire ? Je ne peux l’attraper, je ne peux la saisir !

Ses longs cheveux pendant de part et d’autre de son visage sont léchés, happés par le brasier, une fumée grisâtre épaisse s’échappe et de loin en loin l’écho répète « aide-moi sors-moi de là »

Angoissée larmoyante cette femme semble prise, seul son visage apparaît part en fumée et réapparaît répétant inlassablement « aide-moi sors-moi de là »

Je le saisis entre les deux mains, je veux la rassurer sans savoir comment faire, mes mains se joignent se touchent rien tout à disparu, doucement la flamme diminue passant du rouge au jaune, je suis inquiète et soulagée incapable de bouger, mais déjà quelqu’un a jeté du bois sec de longues flammes vives surgissent et avec le visage rouge intense rageur râlant, vigoureux mais impuissant, les sourcils froncés me menacent, les yeux noirs me reprochent mon impuissance cette fois les flammes crient  « aide-moi sors-moi de là » sa bouche se déforme colérique, grimaçante, reprochante, incapable de réagir devant ce visage douloureux je ne souhaite qu’une chose que ça s’arrête !

Le temps s’écoule, le bois s’épuise les flammes diminuent la fumée me pique les yeux , dans ma tête résonne toujours « aide-moi sors-moi de là » 

Je te reconnaîtrais parmi cent mille visages (avec Emmanuel Levinas)

Tu viens de passer devant moi, encore une fois sans me voir sans m’adresser la parole, voûté, tête baissée, bouche bougonne, visage à la peau acneïque. Je devine ton regard blasé, exaspéré. 

Qu’ai-je fait ? qu’ai-je dit qui mérite cela ? Rien je le sais, je dois y passer, on doit y passer. Où est mon bébé à la peau douce, qui sentait bon et souriait aux anges ? Est-ce ce grand dégingandé que je ne reconnais que par le cœur et non la vue ? Combien de temps faudra-t-il encore subir ce visage indiffèrent à tout, fermé, qui se sent mal-aimé ?

Que faire de plus que remplir le frigo, les placards, veiller sur lui, avoir un regard bienveillant mais pas trop ? Oui c’est sûr je dois patienter, accompagner de loin, surveiller discrètement je le sais mais  « mon Dieu «  que c’ est long ! » , que c’est fatiguant. Je ne peux tout accepter quand même ! Il pourrait faire un effort !  comme ranger un peu, se coiffer, se doucher, déposer son linge dans la corbeille et non par terre éparpillé dans toute sa chambre, je vais le lui dire, c’est assez ! Non Non, je dois accepter, après tout quand il en aura assez du désordre, de la crasse, de l’indifférence et d’être le plus malheureux de la terre il reviendra. Je dois continuer, surtout ne pas râler, ne pas questionner, ne rien montrer, fermer ses poings rageurs les mettre dans les poches, se taire,  se dominer, accepter patienter sourire être accueillante,  être prête. 

Sabine Lavabre Chardenon

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