Souvenirs, par Stéphanie Rieu

marlen-sauvage-ateliers-du-deluge-balancoireJe crie de peur dans la cuisine, ça me déborde, on va mourir, c’est sûr, galop des adultes en provenance du jardin, ils ouvrent la porte, paralysée je suis, la flamme de la bougie lèche le vieux bahut, ça noircit ; le toboggan vert passé, herbe fanée sur socle orange délavé, cochon pendu, souffle coupé, le vieux noyer, la balançoire, il ne faut pas jouer à la mort, gronde grand-mère ; dispute sous la table, ma cousine boude, encore une marchande qui a mal tourné, c’est toujours moi qui sais mieux, ça l’énerve, je suis plus petite, je ne me trompe pas dans les additions, pas de faute quand je copie le nom des choses à vendre sur les bouts de papier, elle chante bien, elle, elle m’apprend les chansons à la mode au fond du jardin, gravement ; l’odeur de la corne des pieds de ma grand-mère, le soir elle les pose sur un tout petit tabouret de bois, ils sont tout gonflés, elle dit mes bégonias me font mal en se massant, en grimaçant, parfois, elle les met dans le poêle avec le pain qui décongèle, ça sent le mazout ; son frère, en bas ; tous les matins il va chercher le journal sur sa mobylette, orange aussi, je le vois de dos, avec son casque chevauchant, on dirait que c’est lui qui l’oblige à se tenir droite ; pour les tranches de jambon, il faut attendre, faire la queue dans la boucherie chevaline parce que ça donne des forces, le cheval, c’est rouge et c’est du muscle, il faut dire bonjour au monsieur avec son crayon sur l’oreille, il connaît bien grand-mère et sa dignité de veuve offensée, il me donne des bonbons, dire merci d’une voix sucrée, on rentre à pied ; le magasin de motoculture, le fleuriste en kiosque, mon ancienne école maternelle dans le quartier où vit grand-mère, il y avait un âne, un jardin, des lapins et des tortues ; j’avais obligé Cathy La Peste à montrer sa culotte aux garçons, elle m’avait mordue sous l’œil, voulait être amoureuse du même que moi, ça ne le gênait pas d’en avoir deux à bécoter à la récré, ça picotait sous mon œil, ça bleuissait, j’avais honte pour la culotte, les garçons l’avait obligée à la baisser, je savais que c’était à cause de moi ; des poissons aussi, dans un grand aquarium du hall avec un fond bleu nuit profonde et étoilée, ce petit rouquin assis en tailleur à côté, habillé comme un adulte en miniature, on avait parlé de la fin du monde, j’avais perdu pied, entrevu ce grand vide, retour de la peur, peur qu’il ait raison, pris le temps de vérifier ensuite auprès de ma mère (on ne parle pas de la mort avec mon père non plus), il avait effectivement raison puis appris à vivre avec.

Auteure : Stéphanie Rieu, 2020

Photo : Marlen Sauvage 2021

2 commentaires sur “Souvenirs, par Stéphanie Rieu

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