Un lieu, un personnage, Chrystel Courbassier

Photo © Marlen Sauvage 2019

Noircies par le temps, sans jointure, traversées de part en part par un rai de lumière d’octobre, les pierres m’avaient plu. J’en avais senti l’épaisseur, la consistance, la solidité. Il ne nous en avait pas fallu davantage pour acheter la maison. Nous ne savions pas encore le travail qu’elles allaient nous demander, les heures interminables passées dans le froid, la poussière et l’humidité à en sublimer les couleurs, les contours, les surfaces, à les ramener à la vie. Grises, rayées, allongées, bosselées ou rectilignes, épaisses ou toutes fines, unies entre elles par un enduit fabriqué par nos soins dont les nuances variaient en fonction des dosages de colorants mélangés au sable et à la chaux, du beige au rosé en passant par divers tons de jaune orangé. A chaque zone de la voûte correspondait le travail d’une personne, lui, moi, ou bien d’autres venus prêter main forte pour une heure ou deux. Là, entre la cheminée et la cuisine, à l’endroit où descend une arête de la voûte, on devinait des coulures jaunâtres sur la pierre, première tentative non concluante d’un enduit tout prêt, vision d’horreur, minutes de désespoir… Au-dessus de la hotte d’aujourd’hui, quelques pierres restées sombres malgré le sablage, traces laissées par le poêle d’autrefois. 

Elle ouvrit les yeux avec difficulté sous l’assaut du soleil qui venait de surgir par  la porte-fenêtre. Elle tenta de bouger une jambe puis l’autre mais chaque mouvement, même infime, de ses membre inférieurs lui arrachait un râle de douleur. Elle sentit le poids de la chaîne métallique qui reliait ses chevilles à un crochet planté dans une grosse pierre aux coulures jaunâtres, près du sol. De sa main droite, elle écarta les cheveux gras et poussiéreux de son visage. Elle passa sa langue sur la peau craquelée de ses lèvres. Même redresser sa tête lui semblait une prouesse. Elle la laissa poser lourdement sur le carrelage froid et crasseux de la pièce, près d’une assiette et d’un verre vides à même le sol. Elle se concentra sur sa respiration, les battements lents et réguliers de son cœur pour tenter d’avoir moins froid et moins mal aussi. Ses vêtements en lambeaux ne recouvraient plus qu’une mince surface de son corps décharné, pâle et couvert de croûtes. Ne lui venaient à l’esprit que des images floues sans couleurs et sans mot, sans lien entre elles. Sa tête tournait, elle ferma les yeux, les rouvrit et dans un effort désespéré, fit pivoter son corps en position allongée sur le dos. Elle vit alors la masse écrasante des centaines de pierres qui constituaient la voûte, grises, glaciales, immobiles, prêtes à l’ensevelir une bonne fois pour toutes. Depuis combien de temps gisait-elle là prisonnière ? Dans l’instant, elle ne savait le dire. Elle tourna légèrement la tête sur sa gauche, près du crochet, quelques traits alignés sur une pierre plus grosse que les autres, gravés à l’aide d’un vieux clou rouillé, soixante-cinq au total. 

Autrice : Chrystel Courbassier

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