Un atelier avec Claude Simon, un texte de Monique F.

© Marlen Sauvage 2016

L’artisan n’avait pas de fil à plomb, pour preuve, le mur dans la cuisine, en entrant à droite n’a rien de rectiligne, vers le bas il est gonflé comme une éponge, est-ce pour sa solidité qu’il a été construit plus large à la base ? Il est plus étroit sur la hauteur jusqu’au plafond, les pierres ont été recouvertes de plâtre mal lissé sur lequel on peut imaginer le contour de l’Afrique, la tête d’un bœuf et dans un petit recoin caché lorsque l’on laisse la porte fermée, des initiales tracées au charbon de bois, un peu comme un dessin rupestre, personne ne les a effacées, elles sont là depuis longtemps, la peinture qui recouvre ce mur est toujours la même depuis cinq décennies, elle est bleue, d’un bleu sali par la fumée de l’âtre, si bien que les multiples calendriers des P.T.T., accrochés y ont laissé leur empreinte rectangulaire, la poussière s’est logée sur les replis de la peau de ce mur, poussière qui n’a jamais été enlevée sauf par les manteau et veste suspendus à la seule patère de bois vieilli et vermoulu ; la lumière du jour entrait peu dans cette pièce et ces vêtements donnaient l’illusion de quelqu’un tapi contre le mur, la table et les chaises étaient les seuls éléments mobiles de cette pièce, deux placards avaient été creusés dans l’épaisseur des murs, leurs portes avaient été ajustées selon la courbure du mur, ils fermaient correctement, la peinture du pourtour des serrures de ces portes a disparu, usée par les années, dans l’un les provisions d’épicerie, pâtes, sucre, farine, sel, une boîte métallique qui fut rouge et qui aujourd’hui est criblée de tâches de rouille, pas de chocolat, en ces temps si durs, il est réservé pour les étrennes au jour de l’an ou pour Noël, il n’y avait pas non plus de boîtes de tomates, de lentilles ou d’épinards, le jardin potager permettant de faire des conserves dans des bocaux de verre, le pain cuit dans le four banal du hameau est conservé dans un sac de toile de lin grisâtre laissant apparaître la forme arrondie de la miche qui n’a pas été entamée, elle le sera juste après que la maîtresse de maison ait fait le signe de croix au-dessus de la croûte dorée, un pot en terre cuite contient la graisse de porc nécessaire aux assaisonnements des plats, dans l’autre placard, le plus à gauche à côté de la fenêtre donnant sur la cour intérieure, la tome des fromages de chèvre s’écoulait des faisselles, une odeur aigre de petit lait s’en échappait.

Par souci d’économie il ne fallait pas allumer la lampe avant que la nuit noircisse la pièce, c’est alors qu’en entrant on distinguait tout juste une silhouette, quelqu’un d’assis devant l’âtre flambant à peine, ce qu’il restait des nuances claires des murs ne permettait pas d’identifier précisément la vie domestique dans cette maison. La petite fille entrait sur la pointe des pieds, évitant d’attirer vers elle les regards de ceux qui seraient là, et pourtant elle ne pouvait s’empêcher de craindre que quelqu’un s’échappe de derrière ces vêtements suspendus à la patère de bois, elle se souvient qu’un jour, à l’aide d’un charbon de bois tiré de l’âtre, elle a écrit ses initiales sur le mur du côté droit du chambranle de la porte d’entrée, témoin de l’année où elle était entrée à l’école communale, elle pensait même que c’était joli puisque personne ne les avait effacées, les poussières invisibles à l’œil nu dégagées par le feu de cheminée s’étaient déposées depuis des années sur le plâtre mal lissé du mur, elles y restaient collées et personne n’en faisait cas, ce n’était pas l’essentiel.

La journée de travail finie, chacun rentrait et prenait place autour de la table, le repas se prenait en silence dans une ambiance quasi monacale. La petite fille occupait ses yeux à déchiffrer, sur le mur en face d’elle, le contour de l’Afrique, la tête de bœuf, ça l’amusait, elle recommençait de même à chaque repas, ainsi elle parvenait mieux à supporter ces longs silences et les bruits de bouche.

Il n’y avait pas de livres, pas d’argent pour en acheter, Léonie, dès qu’elle pouvait sortir de table, se mettait à feuilleter les calendriers des P.T.T., elle connaissait par cœur les dates des foires à Florac, elle annonait les noms des Saints, cherchait à trouver celui qui portait le prénom de son père ou de sa mère, elle retenait ces dates de fêtes à souhaiter, elle aimait particulièrement la carte verte de la Lozère imprimée sur deux feuillets au centre du calendrier, elle connaissait parfaitement les noms des villes, bourgs et hameaux du département, la superficie et le nombre d’habitants, au fil des mois, la mère notait les kilos de fromage de chèvre ainsi que le nombre des chevreaux vendus, sur la ligne d’un jour des mois de janvier ou février, selon les années, le père avait inscrit le poids des deux cochons tués, il pouvait ainsi comparer avec les années précédentes, la dernière page de chaque calendrier n’était pas imprimée, elle servait de mémento, la date d’une crue importante, une adresse, le résultat du scrutin d’une élection municipale, pour ne pas oublier et en reparler dès que l’occasion se présentera, parce qu’il se présente toujours des occasions pour en reparler, au bout de quelques années la ficelle qui permettait de suspendre ces calendriers se cassait, on la remplaçait parce qu’il ne fallait pas jeter, ces calendriers étaient les archives, témoins des années passées, témoins de leur emplacement sur ce même mur par la trace rectangulaire de peinture bleu-clair qu’ils laissent derrière eux.

Autrice : Monique Fraissinet

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