Ce que j’ignorais…

© Marlen Sauvage 2021

Je veux saisir son pas au moment où il s’apprête à franchir la porte de la grange, un pas résolu, garant d’une décision – la sienne, irrévocable – peu importe la réponse qu’on lui opposera ; un pas franc, long, ancré dans la terre, un pas qui pèse son poids d’homme et de conviction, un pas du soir quand tout a été jaugé, mesuré, parce qu’on en a pris le temps le long de la journée, dès le matin au réveil quand l’esprit embrumé par le sommeil encore retient l’idée percutante qui le traverse aussitôt les yeux ouverts sur le jour, qu’on l’a ressassée en mâchant lentement chaque bouchée de son repas – les scénarios un et deux abandonnés mais le troisième oui, le plus plausible, le plus jouable, le plus lucide compte tenu des circonstances, oui, celui-ci conservé en dépit des renoncements qu’il suppose, des cris qu’il engendrera, de la solitude, de la distance, de l’absence qu’il exigera.

Je veux saisir sa main sur la grosse clé de la porte quand il la tournera – ce moment fugace où tout peut basculer, quand le regard se tourne en dedans au risque de faire renoncer à ce qu’on vient difficilement de s’imposer – la main qui heurtera ensuite le battant lourd, imprimant sa résolution dans cette poussée virile, enfin, quelque soit le visage face à lui, grave et compatissant, ou révolté, vindicatif et insensible. Je veux capturer son regard quand il la cherche des yeux dans la pénombre, inquiet brusquement de ne pas la trouver, cisaillé par la pensée brutale qu’elle pourrait avoir renoncé à venir à la dernière minute, quand il balaie l’espace imprégné des odeurs de foin, ses narines s’ouvrant malgré lui sur ce parfum d’été, je veux capturer son regard quand il le lève sur elle, debout dans un angle de la grange, au moment où il affronte la pâleur de son visage dans la pénombre, un rai infime de soleil couchant posé sur une de ses joues, un visage de madone auréolé de poussières lumineuses, un visage sérieux, triste, quelque sera son choix. 

Je veux saisir l’angoisse qui le happe d’abandonner définitivement son père à l’espérance d’un avenir tracé pour lui, cet avenir qu’il a refusé maintes fois, bataillant pied à pied pour expliquer son désintérêt pour la ferme, son amour de la peinture et la nécessité en lui, plus forte que lui, de peindre, de se comprendre mieux à travers ses tableaux, d’exprimer son essentiel, ce qui le taraude si fort depuis l’enfance ; la crainte de reléguer si vite l’insouciance et la jeunesse dans un baluchon qu’il aurait jeté négligemment sur son épaule, de finir par oublier la fratrie incapable de comprendre le choix qui est le sien, et le village prêt à l’absoudre, lui, l’ingrat s’improvisant pèlerin du monde. Il ne sait rien à cet instant de ses projets s’ils ont une chance de se réaliser, si la fuite aura raison de ses tourments, et même s’il s’est raccroché tant de fois à l’histoire des marrons créant leur royaume dans les montagnes des îles, il sait bien qu’aucun royaume ne l’attend nulle part, et qu’il faudra puiser en lui, dans le vide qui le saisit parfois, dans la mélancolie obsédante, dans le bruit des intestins qui se tordent, le calme et la paix, pour avancer sur son chemin.

Marlen Sauvage

Ce texte, issu d’un atelier avec François Bon, viendra nourrir un récit long en cours d’écriture.

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