Parenthèse

© Columbia TriStar Films

Gros plan serré sur le visage d’un homme, de trois-quarts | à gauche de l’écran | sous un chapeau à bords relevés, un visage rond, de petits yeux sertis de rides qui s’efforcent de voir à travers la nuit et la pluie | il parle | un visage soucieux comme tout entier porté par la volonté d’exprimer enfin ce qu’il a tu si longtemps | un visage chargé de l’urgence à dire | au regard intense de celui qui va livrer quelque chose de lui-même | qu’une foule de souvenirs assaille au moment de parler | qu’une houle de sentiments submerge | il sait que le temps presse | qu’il disposera de peu de mots | que le roulement de la pluie amortira sa fougue | autour de lui, un abri d’autobus que l’on devine | l’homme s’adresse à | les yeux légèrement relevés vers | gros plan sur le visage de face d’une femme | ce sera avec le précédent plan, le plus long parmi la succession de plans qui mènera à la fin de cette minute | cheveux relevés, cachés sous un foulard | la pluie a mouillé son front à peine ridé | elle a le regard rivé à celui de l’homme, que l’on distingue de dos, comme en ombre chinoise | elle serre les lèvres et approuve en silence ce qu’il est en train de lui dire | son visage lisse n’exprime rien d’autre qu’une attention soutenue à ce que lui livre l’homme en face d’elle | ce sont les lèvres de l’homme qu’elle suit des yeux avec attention | sensation fulgurante que ce cadeau arrive trop tard | quelque chose est passé dans ses yeux | puis elle acquiesce plusieurs fois, sourit dans un rictus comme en remerciement alors que dans le même temps, son regard se déplace et que la caméra file dans la nuit vers le bus attendu |  suit un plan d’ensemble qui serre l’homme et la femme l’un près de l’autre | lls descendent de l’abribus, sous le même parapluie que l’homme déploie | lui à gauche de l’écran, elle à droite | une tache claire derrière eux, celle du mur de l’abri, une haie de feuillage sur la gauche, mais la nuit bleutée autour d’eux | ils se rapprochent de la caméra, s’avancent vers le spectateur | plan moyen | il la prend par l’épaule tout en regardant au-delà de l’écran | travelling avant sur le bus qui arrive dans la pluie, croise une voiture | phares ronds pour seule lumière de la scène jusqu’à ce que le bus traverse l’écran, de la droite vers la gauche, tandis que le couple s’avance de la droite vers l’arrière du bus | Il stoppe | on imagine un grincement de freins | elle monte à l’arrière, il la protège de son parapluie jusqu’à sa montée dans le bus | elle se penche vers lui | tout son corps tendu comme une offrande qui n’aura jamais lieu | il y a dans ce mouvement vers l’homme des années de désir contenu, ce contre quoi on ne peut plus lutter et qui sera défait par la vie dès l’instant suivant | plan rapproché | elle se penche vers l’homme en parlant et en souriant | un sourire contraint | visage de la femme en contre-plongée, l’homme de dos, une ombre encore | elle a l’air triste malgré son sourire | on aperçoit un passager derrière elle | plongée sur le visage de l’homme si vulnérable alors | il sourit aussi, à peine, dans la pluie, dans la nuit | elle de profil, un sourire | gros plan sur leurs deux mains qui se sont jointes pour un au revoir | seuls les contours éclairés par la lumière des phares peut-être ou d’un réverbère proche | c’est une franche poignée de mains qui s’effiloche et la main de l’homme reste tendue vers la femme une fraction de seconde | plan rapproché sur le visage grimaçant de chagrin de la femme, debout à l’arrière du bus qui s’éloigne | travellling arrière | ses larmes se noient dans le rideau de pluie | plan sur l’homme sous son parapluie, qu’il tient de la main gauche, il porte toujours son chapeau, le soulève à peine | il crie quelque chose | il a le regard de celui qui voit partir sa seule espérance | on est dans le noir sauf une toute petite lumière sur sa gauche et le plan suivant éclaire aussi la gauche du bus qui s’éloigne | avec la femme dans l’ombre maintenant dont on devine seulement la silhouette |

Marlen Sauvage

Ce texte est issu d’un atelier avec François Bon en 2022. J’avais hésité entre cette scène où la gouvernante découvre la lecture du majordome et celle écrite ici, à la toute fin du film… A propos, de film il s’agit des Vestiges du jour (1993), de James Ivory, avec Anthony Hopkins et Emma Thompson, que j’ai vu en 1995. Magnifique !

2 commentaires sur “Parenthèse

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