Retour

© Marlen Sauvage 2021

Oter ses sandales et palper la fraîcheur de l’herbe détrempée par le gros orage de la nuit.  Un geste de l’enfance. Fermer les yeux pour mieux ressentir la vigueur de la terre envahir le corps. Pour éloigner l’appréhension qui gagne. Admirer l’envol des passereaux tout autour. D’un tremble à un hêtre, d’un bouleau à un cyprès. Ils s’appellent, criaillent dans leur essor, déchirant dans leur course le bleu franc du ciel. Deux mésanges huppées se poursuivent un instant au pied des conifères. Les observer, tout de gratitude pour ce cadeau inattendu, une aquarelle en gestation dans un coin du cerveau. Se laisser surprendre par le moteur, au loin, d’un tracteur trouant le silence de la matinée. Jeter un œil derrière soi, vers les rangées de vignes palissées, feuillues, aux fleurs fécondées qui verront naître dans un mois les premières baies. Ici, le paysage se noie dans les vignobles, les champs de lavande, un village sur un éperon domine la vallée, un autre s’est agrandi de lotissements et d’une zone commerciale ; les montagnes des Baronnies, au loin, veillent sur les hommes. A vingt mètres devant soi voir se dresser l’ancienne grange. N’en rien reconnaître d’abord. Se laisser happer par le dépit. Constater que la façade de pierre a été percée de larges baies vitrées, qu’une glycine habille une structure de métal rouillé, protégeant de son ombre une terrasse dallée. Apercevoir à droite, le puits obus émerger toujours de la surface du terrain. Soupirer de soulagement. De son dôme gris sombre s’échappe le chant dru d’un jet d’eau sur la pierre creusée. Sourire et pleurer des larmes soudaines. Reconnaître l’escalier bordé de murs témoins d’un passé qui est le sien. En grimper les marches jusqu’à la terrasse, attraper du regard l’érable du Japon au feuillage éclatant, le grenadier d’ornement taillé, fleuri de capuchons rouges, la deuxième terrasse enherbée, surélevée, sur la droite, qui donne accès à un corps de bâtiment inexistant dans son souvenir. De quelles espérances avoir nourri les années en revenant ici ? Un coup de vent brutal anime les carillons suspendus à l’érable. Il sursaute, égaré, piégé dans son présent. Il est revenu.

Marlen Sauvage

Ce texte, issu d’un atelier avec François Bon, démarre (probablement) un récit long en cours d’écriture.

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