Ce qu’il ne sait pas encore

© Marlen Sauvage 2021

A chaque orage après son départ – on ne lui en avait pas vraiment donné la raison – la petite sœur dansait sous la pluie, en souvenir de son grand frère. Sa façon à elle de célébrer celui qui lui manquait tellement, elle criait plus qu’elle ne chantait « l’orage a fait tomber sur nous toute la pluie du ciel, l’orage nous a surpris mais en attendant l’arc en ciel… », il avait vingt ans, elle en avait six, et il était son grand amour de petite fille. Elle se revoyait tourner dans les airs, à bout de bras, chanter à tue-tête et rire. Jamais elle n’avait pu lui donner de ses nouvelles, ni en recevoir de lui. Toute son enfance soufflée. Rideau. Le grand frère était sorti de la famille un soir de printemps. On ne prononçait plus son prénom. Interdit. Elle avait su pourquoi des années plus tard. Pour son plus grand malheur, elle avait osé le prononcer. Et de ce qui était arrivé alors, elle ne voulait plus se souvenir. 

Ses tableaux croupissent dans l’humidité du grenier, plus personne ne sait rien de ses talents ni ne veut rien savoir. Il en manque pourtant un parmi la centaine oubliée, délaissée, après l’infamie. Une toile à l’acrylique dans les tons verts et jaunes qu’éclairent quelques touches de rose saumon transparent, où se cachent des graffiti, des lettres maladroites couleur de brique… 

Depuis son départ, la ferme voisine a été vendue trois fois. L’actuel propriétaire, ex-veuf, a épousé la veuve du deuxième propriétaire. Une affaire de gros sous, de terrains, peut-être une histoire de cœur après tout. On raconte que la veuve avait bénéficié d’une assurance-vie phénoménale et que c’était elle qui tenait les cordons de la bourse. Des projets immobiliers dont les habitants alentour avaient fait des gorges chaudes, aucun encore n’avait vu le jour. Le couple s’était contenté d’acquérir toutes les terres autour de la ferme originelle, celle de la veuve, puis des parcelles dans la montagne, de la garrigue et quelques murets, des jasses abandonnées, les ruines d’un ancien prieuré, mais aussi des sources, des terrasses près de la rivière… Le viticulteur suit des yeux la silhouette de l’homme près des grands arbres.

Il y a des années que la grange ne ressemble plus à celle qu’il a connue, un corps de bâtiment destiné aux animaux et au fourrage de l’été. Son idée de la transformer en maison d’habitation a été reprise par l’un de ses frères qui non seulement en a conçu les plans mais en a agrandi la surface originale, créé l’aile est, relevé les combles, élaboré l’agencement intérieur. Le deuxième de la fratrie. Le revanchard. Le doué.

Quelqu’un l’observe à son insu. Une femme, d’une quarantaine d’années, à l’air inquiet, et un homme, à ses côtés, au sourire incertain. Le benjamin, quelques temps interné en hôpital psychiatrique, revenu vivre près de la petite sœur. 

Ils ne cessent de l’épier, le souffle suspendu, lui ne peut les voir, les baies reflètent le mobilier de la terrasse, la grande table de bois clair, les chaises et les bancs, l’érable et le grenadier. Tandis qu’il se laisse submerger par l’émotion, la petite sœur retient sa respiration, le fixe d’un regard inflexible, serre la mâchoire. 

Derrière l’escalier qui l’a vu partir des dizaines d’années auparavant, se dresse toujours la petite construction de pierres disjointes, où s’est tissé en son absence un autre drame.

Marlen Sauvage

Ce texte, issu d’un atelier avec François Bon, appartient à un récit long en cours d’écriture.

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