Stage d’écriture, Chrystel Courbassier (2)

© Marlen Sauvage 2022

Il inspire et compte en même temps UNE expire inspire DEUX… TROIS… QUATRE… CINQ… son corps blanc contracté monte et descend au rythme de son souffle. Monte et descend, monte et descend, souffle, monte et descend, sue à grosses gouttes, porte juste un caleçon noir brillant, monte et descend … VINGT-CINQ… la transpiration dégouline le long de sa nuque, de ses tempes, au creux du dos, monte et descend, il halète … TRENTE-HUIT. Il veut faire mieux qu’hier et qu’avant-hier, arriver jusqu’à CENT aujourd’hui. Et puis un jour jusqu’à DEUX-CENTS. Il n’y a que ça à faire. Ils font tous ça ici. Lui, il a commencé y a pas longtemps. Combien de temps déjà ? Il ne veut pas savoir, ne pas se rappeler, juste compter et souffler, compter et souffler, sentir ses muscles durcir sous l’effet du mouvement, son corps tendu comme un bout de bois, un tronc, juste un tronc. Ne pas penser, ne pas penser à ce qu’il a fait, à pourquoi il est là ni pour combien de temps. Un monstre, ça ne pense pas. Il continue de compter. CINQUANTE-SIX, CINQUANTE-SEPT… Il voit les grosses gouttes de sueur tomber sur le béton, s’étaler jusqu’à former deux petites flaques de part et d’autre de son visage. Fermer les yeux peut-être, ça sera plus facile. Non, ce n’est pas plus facile, il revoit alors la netteté des images défiler sous ses paupières, les couleurs de la chair et du sang qui goutte le long du corps de la femme, l’arme qu’il tient dans sa main et qui n’en finit pas de s’agiter, d’aller et venir, de monter et descendre… Non, vite rouvrir les yeux, regarder le béton gris sous la masse de son corps, monter descendre, encore, ça fait mal, allez encore, continuer, y a que ça à faire de toute façon, sentir ce corps qui fait mal, qui tire, qui chauffe, qui n’est plus que douleur, ce corps raide comme la mort. QUATRE-VINGT-NEUF… accélère, souffle comme un bœuf, accélère encore… monte descend, monte descend, QUATRE-VINGT-QUINZE… QUATRE-VINGT-SEIZE… monte descend, monte descend, son corps lourd comme un rocher, comme une montagne, impossible à gravir, insurmontable, innatteignable. Tétanisé, il s’écrase au sol, sur le béton gris et froid de sa cellule, immobile, le souffle coupé. Il s’est arrêté à QUATRE-VINGT-DIX-SEPT… n’a pas réussi, a échoué, encore une fois, encore une autre fois, une énième fois. Il n’est de toute façon qu’un échoueur, un loser, un moins que rien, une vermine… infoutu d’arriver jusqu’à CENT. Infoutu de rien. Rester là le plus longtemps possible, sans bouger, jusqu’à demain peut-être. Souffrir, s’endormir et ne surtout plus penser, réessayer demain.

Autrice : Chrystel Courbassier

  • Comme thème de stage, j’avais proposé « Le mouvement ». Et sans entrer dans le détail des propositions, le mouvement s’appliquait aussi bien aux situations qu’aux personnages, à leurs discours ou encore à la « technique » d’écriture.
    MS

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