Carnet de voyage (Sud tunisien 1)

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27 décembre 2017 – 4 janvier 2018
Le désert m’appelle, j’y serai bientôt. Pas de Facebook, pas de connexion, mais un fil tendu entre nous, et qui passe par les yeux… Je regarderai intensément, me dis-je.
Attente longue à l’aéroport de Tunis du groupe d’Italiens qui participent au voyage, A. est avec Sabrina pendant que je repose mon genou. Près d’une heure trente plus tard, les voici… deux ou trois m’abordent… en français… Mais bientôt je me retrouve avec S. et je me lance dans cette belle langue si peu parlée ces dernières années !
Soirée-repas et conférences à Sfax, chez un professeur de littérature française qui a ouvert un centre culturel dans sa maison. Club de lecture pour enfants, rencontres avec des étudiants de l’Afrique subsaharienne, événements divers… La bibliothèque est immense, son propriétaire veut la déplacer à la fac pour ouvrir ici un atelier d’art. Il nous raconte l’histoire de son père, dissident, partisan du Destour, anti-Bourguiba, que l’on a tenté en ce temps d’assassiner deux fois. Moment d’émotion quand il ouvre le cahier rouge où sont notés – pour chaque prénom donné à ses frères et sœurs – une prière et l’explication du nom de chacun…

Suivent deux interventions, l’une d’un étudiant prof de français en lycée qui préside une association culturelle éducative « qui concerne toutes les générations », puis un prof de génie mécanique qui en 2012, a créé un « rassemblement de têtes pour être utiles à la révolution »: la Ligue de La Défense de la Révolution… Ils développent des projets dans la région de l’Ayn, avec l’aide du PNUD, travaillent à la vulgarisation de la constitution tunisienne, s’engagent dans l’éducation durable et environnementale, et depuis 2014, tentent de prévenir radicalisation et migration en aidant les jeunes d’une région caractérisée par la violence et la délinquance, à se former à des métiers de bouche ou de service. Petit tour dans la bibliothèque. Nous faisons la connaissance de Raouf Karray, illustrateur-graphiste, ami du maître de maison, dont nous admirons quelques albums.

marlen-sauvage-raouf-karrayExtrait de l’album « Grandir » de Raouf Karray et Abderrazak Kammoun

La soirée se termine dans la danse et les chants aux sonorités langoureuses et enjouées, avec un groupe de musiciens. L’occasion de rire ensemble, de regards complices, d’écharpes échangées à s’enrouler autour des hanches, de youyous intempestifs… Et nous regagnons notre hôtel vers minuit… qui se trouve être le premier hôtel où j’ai dormi lors de mon tout premier séjour en Tunisie.

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28 décembre
Petit-déjeuner et départ quelque peu retardé… Nous attendons sous le soleil de Sfax dans une atmosphère déjà laborieuse. Ici, dans la deuxième ville tunisienne, poumon économique du pays, la circulation est pire encore que dans la capitale. Je donne un coup de main à Sabrina pour nettoyer les vitres arrière des minibus tandis quelle pose les affiches du prochain festival international du Sahara qui se tiendra à Douz du 28 au 31. Finalement nous démarrons avec 25 minutes de retard sur l’horaire prévu (une broutille au regard de nos « quarts d’heure » locaux) dans la musique de Cheb Mami. Direction l’oasis de Netfta, près de la frontière algérienne, au nord du Chott el Jerid, à la limite du Grand Sahara. Nous allons traverser le pays d’est en ouest en passant par Gafsa…

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Le Grand Sahara, frontière naturelle entre Afrique noire et Maghreb, pays des hommes bleus. Ici ce sont les hommes qui couvrent leur visage… « Les « Amazir » [et non les Berbères – barbares – nom donné par les Romains] sont un peuple sédentaire qui vit sur la côte nord de l’Afrique du nord, au contraire des Touaregs qui sont nomades. » Pour notre plus grand bonheur, A. déroule un pan de l’histoire du pays (2 Italiens nous ont rejoints), les mains sur le volant, tentant de rattraper les trois minibus devant nous. Nous apprenons tout de la cité de Tyr, de la fondation de Carthage, de la technique des Carthaginois pour protéger les navires, du conflit entre Carthage et Rome, des guerres puniques, de l’histoire d’Enée et de Didon… Pour A., Alyssa-Didon, préfigure la femme tunisienne, son intelligence et son charme enjôleur. Nous apprenons ainsi (moi en tout cas) que Carthage fut une république dotée de la première constitution écrite de l’Antiquité.

marlen-sauvage-route-de-NeftaSur la route de Gafsa

marlen-sauvage-olives-NeftaSur la route de Gafsa – Vendeurs d’olives

marlen-sauvage-petrole-NeftaSur la route de Gafsa – Barils de pétrole, à vendre !

Trafic entre Libye, Tunisie, Algérie… 40 % de l’économie est due au marché noir à travers le pays…

Le paysage change. Carrières de gypse (gesso) et phosphates, moins de vert, davantage de minéral. Depuis notre arrêt dans un village, nous arborons sur le pare-brise de la voiture l’affiche du festival, histoire d’être reconnus comme faisant partie du convoi. (Nous apprendrons plus tard que notre trajet a été remis aux autorités policières du pays.) Sur le bord de la route, des oliveraies dans la terre ocre. Des silhouettes voilées manipulent des filets verts… Des carrioles tirées par des ânes sillonnent la grand-route. Les troupeaux de moutons pâturent ici et là. Les figues de barbarie ponctuent le paysage, arête verte et rouge qui nous sépare de l’étendue aride.

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Arrêt technique au milieu de dattiers. Partage de gâteaux locaux. Photos. Sourires. Je ne connais pas encore tout le monde, mais je tente de mémoriser quelques visages et prénoms.

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Sur les coups de 13 h, nous arrivons en vue de bâtisses pour la visite d’un atelier de tissage, dont Sabrina nous raconte l’histoire et les techniques, ainsi que les symboles. C’est là que nous déjeunerons.

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marlen-sauvage-borghoulBorghoul, au menu…

28 décembre (suite)
Après le repas, nous filons dans un quartier de Gafsa, aux poubelles à ciel ouvert, parmi des bâtiments de brique rouge pour la plupart en construction… Destination : un atelier de tissage de haute-lisse où travaillent exclusivement des femmes. Le lieu est minuscule, caché derrière une porte quelconque. Un grand tapis de 2 m sur 3 m coûte 750 dinars… à diviser par 3… pour obtenir le prix en euros. Quelques Italiens se laissent tenter.

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Nos guides ont prévu Tozeur au programme du jour et nous repartons dare-dare dans cette direction. Mais alors que la nuit tombe, nous tombons nous-mêmes dans un embouteillage causé par un mariage !

marlen-sauvage-sud-tunisien1marlen-sauvage-soleil-couchant

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Sabrina descend de voiture, discute avec celle que je crois être la mère de la mariée, et nous nous retrouvons happés par la foule une fois descendus de nos véhicules respectifs, une trentaine de touristes au milieu de dizaines de Tunisiens qui dansent, font péter les fusils en pleine rue, chantent et nous sourient.

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Tout cela se termine dans une maison (pour les femmes au moins), assises par terre sur des coussins, entourées de jeunes femmes qui nous peignent des motifs au henné dans le creux des mains. Deux jeunes filles, deux sœurs, sont à mes genoux, se présentent, nous échangeons nos numéros de téléphone (elles aiment parler français, nous nous téléphonerons une ou deux fois dans les jours qui suivent), et elles m’entraînent ensuite sur le lieu du repas où l’une d’entre elles me glisse dans la bouche un morceau d’omelette épaisse et moelleuse ! Mais il faut repartir et tout le monde s’engouffre de nouveau dans les minibus pour atteindre notre hôtel du soir que nous atteignons à la nuit tombée… Repas puis conférence sur le soufisme animée par A.

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(à suivre)

Texte & photos : Marlen Sauvage

 

 

Générique&Expansion. Avec Claude Simon

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Dans l’immense réfectoire, les dalles de pierre grise jumelles à l’origine se sont parées d’une identité spécifique au cours du temps, les pas leur ayant infligé de doux enfoncements, abrasant le granit, en patinant la croûte grenue, et l’on ne sait à quoi attribuer les auréoles de rouille ici et là, pareilles aux anneaux d’une chaîne déposée au sol, oubliée pendant des lustres. Des fissures superficielles où s’accumule la poussière strient les longs pavés (mais c’est une boue qui jointoie les pierres là où l’eau a suinté des plafonds abîmés, tout contre les murs) quand d’autres se crevassent de lésions ulcéreuses, à se demander quelles charges les ont altérées ; et aux nids-de-poule qui marquent le seuil de la pièce, face à la cheminée, si des carrioles lourdes de bois ne les ont pas blessées pendant leurs traversées. Une dalle, près de l’âtre, porte sur sa longueur l’empreinte de lignes gravées, parallèles, légèrement recourbées en fin de parcours, d’où semble surgir la pointe d’une épée qui entaillerait le drapé de granit.

Son mal de tête s’estompe, heureusement ; il a dû s’allonger après le repas de midi, une heure à remâcher la honte de la veille, à regarder le plafond immense et si haut, troué de taches brunes, pour finalement s’assoupir dans le brouhaha des bavardages. Aussitôt réveillé, il lui a fallu repriser une chaussette pendant le bref temps de vacance avant son tour de garde. Il dépose l’œuf en bois jaune, dur, strié de veines claires, l’aiguille et la bobine de fil marron dans la boîte de biscuits Brun, jaune et noire, que lui a donné sa mère, et remet le tout dans sa valise posée à même les dalles de granit. Hier soir, après la fête entre soldats, après le vin rouge et le cognac, il a buté dans le creux de la pierre, tête la première sur son casque près de sa paillasse, et selon les dires de ses camarades, il est devenu comme fou, parlait de tuer tous les Boches, ils étaient quatre pour le tenir, et après des compresses froides et du café salé, dans le désordre encore de ses pensées, il se souvient avoir eu peur de la prison. Au contraire, ses supérieurs ont salué la vigueur de ses dix-huit ans et calmé ses craintes. Alors qu’il lace ses bottines, son regard croise un papillon à la livrée noire et orange, parsemée de taches blanches, habitant du lierre grimpant sur l’aile du château de la Guette où la compagnie est cantonnée. L’insecte, une Vanesse vulcain, gît dans une petite dépression que ses ailes occupent toute, les courbes orangées de sa robe rappelant – mais avec éclat – les auréoles rouilles qui parsèment les dalles à cet endroit de la salle.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Ecrit pour l’atelier Hiver 2017 de François Bon. Présentation et sommaire du cycle Vers un écrire-film ici

 

Vos petits bonheurs #31

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« Odeur sucrée, énivrante, voluptueuse. Lourdes grappes mauves. Egayer le gris du schiste. Bonheur double au printemps et en été. »

Texte et photo : Monique Fraissinet

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marlen.sauvage@orange.fr
Merci à vous !

 

Carnet des jours (30)

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[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

Dimanche 7 janvier 2018
Je reprends l’avion… De Tunis à La Réunion via Paris. Une journée dans les halls d’aéroport, neuf heures d’attente en France, à regarder passer les voyageurs, assise dans les courants d’air des troquets où je bois café sur café pour me réchauffer. Une heure seulement que j’attends à la Brioche Dorée d’Orly. La température ici est d’hiver, je crains d’être rattrapée par la bronchite à peine guérie ces derniers jours. J’emporte avec moi la sérénité retrouvée grâce à A., ses clins d’œil et son art de relativiser toutes les situations.
21 h : enfin dans l’avion pour une nuit de vol.

Lundi 8
Willy était là parmi la foule ! Ici, janvier ne fleurit pas, et à Saint-Denis l’océan roule ses vagues brunes. Tout s’éclaircit au fil de la route et je retrouve l’horizon bleu rassurant de la mer.

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A la maison, c’est une fête ! Les petits garçons ont grandi, chacun se dispute mon attention. Mais c’est Julie qui m’émeut le plus, elle qui dégage toujours la même force d’attraction… Une vieille âme. De quelle éternité vient-elle ?  En la femme je vois encore la petite fille blonde. Toutes réflexions au creux de mon lit, alors que l’humidité du soir me perce les os. Il ne fait pourtant pas froid.

Mardi 9
Mal dormi, une toux m’a vrillé les bronches et le ventre toute la nuit. J’avais oublié que les petits gars se réveillaient aussi ! Je me suis lamentablement endormie l’après-midi devant le dessin animé que m’a proposé Souleyman, alors que nous étions tous les trois allongés dans le lit des parents !
Découvert ce matin le pitaya, drôle de fruit à écailles, à la texture et au goût similaires à ceux du kiwi et aux couleurs superbes dehors et dedans.

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Jeudi 11
Depuis mon arrivée, le temps est humide et relativement frais. Je hurle devant les bestioles qui sortent à cette occasion, de grandes blattes marron qui me donnent la chair de poule. Le soir les geckos couvrent le plafond de la varangue, ils guettent patiemment leurs proies, de petits insectes. Aucun d’eux ne me dérange.

Vendredi 12
Après-midi au haras pour la leçon d’équitation de Souleyman. Comme il est fier sur sa monture ! Les images de l’enfance des filles m’assaillent, leur joie de retrouver poneys et chevaux, leur regard droit devant, et pour moi l’attente derrière les clôtures… Souley est si touchant de vouloir bien faire et d’être pourtant tellement distrait par la présence de Sacha, le petit frère auquel il veut se rendre in-dis-pen-sa-ble !

Samedi 13
Aujourd’hui Julie a battu le jaque… dit comme ça, quelle énigme ! Quel étrange fruit /légume là encore, à la sève visqueuse digne de la colle la plus efficace.

Dimanche 14
Cyclone tropical intense, prévoit Météo France pour jeudi et vendredi prochains. Sur les forums que je consulte, certains craignent un épisode comme celui, récent,  de Saint-Martin. Julie et Willy restent zen. En l’attendant, puisque les enfants garantissent que la cour sera ravagée, j’en profite pour prendre fleurs et plantes en photo. Promenade dans le parc voisin, personne ne met le nez dehors… Il fait très chaud et rien n’annonce le pire…

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Mardi 16
Maux de crâne au réveil, encore, comme depuis trois jours. Ça a soufflé fort cette nuit. J’ai imaginé devoir se réfugier sous la maison (quelle idée !) avec les petits. Si j’ai peur déjà je dois me préparer psychologiquement, me dit Juliette. Le cyclone va passer au-dessus de nos têtes. Willy dort habituellement pendant les cyclones, me rappelle-t-elle. Une enfance bercée par la furie des éléments. On commence à ranger tout ce qui traîne dehors et ce qui est entreposé sur la varangue : outils de jardin, vélos, trottinettes, pots de peinture… Ça remplit la camionnette et la maison recevra le reste : étagères, fauteuils et coussins, plantes vertes…

Mercredi 17
La maison est parée, elle ressemble à un jardin. On a rempli les bouteilles d’eau, des seaux, fait le plein de nourriture, de couches pour le petit Sacha, rentré les animaux, chats et chien, mais Kyyubi erre depuis un mois dans la nature… On écoute le dernier album de Zanmari Barré et l’hommage à ses musiciens. La référence aux cheveux de Willy m’amuse… si ce n’était que cela… Ma préférée reste Voun qui me noue la gorge.
Séance guilis avec les petits gars. Sacha dit sobrement bonjour à A. sur Messenger. Souleyman le gratifie d’un sourire Gibbs. Depuis dix minutes, le vent souffle très très fort. On attend le cyclone depuis plusieurs heures, les informations l’ayant annoncé la nuit dernière mais il aurait perdu en intensité et se promènerait à l’allure de l’escargot : 9 km/h. A combien avance un escargot ? Ce soir d’autres nouvelles donnaient notre zone dans l’œil du cyclone. Julie me rassure : être dans l’œil, c’est pas si mal. Sortir de l’œil est plus problématique… A priori ce serait là que les ennuis commencent. Bon. comme tout le monde reste de marbre ici, j’ai quand même demandé que l’on ferme enfin les volets par sécurité. Je dois être la seule à m’inquiéter. Le propriétaire voisin s’est gentiment moqué de moi ce matin tout en me tapant la bise. Je l’ai joué intéressée mais je ne l’ai pas trompé. On en est donc aux grosses rafales sur le coup de 23 heures. Je suis seule dans ma chambre. Il paraît que c’est pour le petit jour…
Minuit. Je ne dors pas. Je n’entends subitement plus de vent et je découvre que ma fenêtre n’est pas fermée ! Une accalmie de très courte durée. Le temps d’attraper ma tablette et c’est reparti.
1h17. Ce ne sont plus des rafales mais le raffut d’une houle véhémente sans accroc. La pluie tombe. Pour m’en assurer, j’entrouvre prudemment les volets. J’aperçois au fond de la baie les lumières de Saint-Louis dans une brume diffuse. Je ne dormirai pas cette nuit.
1h32. Vacarme des trombes d’eau sur le toit.

Jeudi 18, matin
Très peu dormi et le cyclone s’est transformé en tempête tropicale. Ça souffle toujours. On reste dans la maison tous volets fermés, sauf ceux de la chambre des parents. Les premiers désagréments apparaissent : toilettes bouchées, fuites au plafond… Y a de la tension dans l’air.

Samedi 20
Nettoyage des coupes faites par Willy dans les heliconia  après la tempête. Ramassage des avocats trop jeunes. Sacha m’accompagne. Il crapahute et s’en donne à cœur joie. Le sol est jonché de fruits. Quel gâchis ! Courses dans l’après-midi avec Julie. On emmène Arlette un bout de chemin, partie se rendre compte des dégâts d’après ce que je comprends. Sacristain et chou à la crème au salon de thé du coin.

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Dimanche 21
Visite à Saint-Pierre. Quelques routes sont coupées. Toute la végétation regorge de flotte. A Basse-Terre, grand soleil et piscine pour les enfants (et les grands). Quelques photos sur le front de mer. Je m’étonne toujours de cette prolifération de coraux échoués. Cet après-midi, Julie a tenté d’expliquer à Sacha la course du soleil dans le ciel : patience d’un côté, bonne volonté de l’autre et fous rires pour tout le monde.

Lundi 22
Canard à la mangue et au riz blanc, plaisir des yeux et du palais. Un zozio vert à lunettes s’est échoué dans la pelouse, il est si minuscule… J’accumule les petits bonheurs !

Mardi 23
Je me réveille en réalisant que je n’ai plus que deux jours à passer ici. Je n’ai pas suffisamment joué avec les petits garçons. Pas eu l’énergie. Malade la première semaine. Le genou en vrac. Sensation de ne pas savoir « y faire » avec des petits gars. Je récapitule pour me rassurer : les deux soirées de garde avec les jeux de ballon et nos fous rires, les histoires dans la cabane, les dessins animés, les tentatives de lecture, le ballon prisonnier dehors, la promenade dans le parc avec leur maman…
Regardé La Cité des enfants perdus. Je me demande si je l’avais vu finalement. Souvenir du cinéma pourtant et de l’ambiance glauque du début. Revu Talons aiguilles dont j’avais quasiment tout oublié. L’amour filial dans ses extravagances almovodariennes. Magnifique. Comme Willy s’est foulé la cheville, il n’est pas certain que nous sortions entre filles, Julie et moi, ce soir.
Et bien si ! Délicat repas japonais à Saint-Pierre où nous avons d’abord admiré la houle sur l’océan. Murmuré entre deux grands silences comme toujours avec Julie. Le plaisir contemplatif que je ne partage ainsi qu’avec elle. Elle, si loin, tout comme sa sœur, chacune à un bout du monde… toutes deux si loin de moi. Quel destin…

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Mercredi 24
Conférence de presse à 10h30 à Kazkabar, Bois Rouge. Nous décollons à 10h40. Mais ici on n’est jamais en retard. Une heure plus tard, je croise Daniel Waro avec quelques feuilles de palme dans les mains, pour les assiettes, me dit-il. Simplicité et nonchalance. Intense sensation de vie au milieu de ces musiciens, leurs familles et amis. Jamais autant qu’ici le temps n’apparaît comme une construction humaine. Même impression qu’en Crête il y a trente ans déjà. La petite foule ne me fait pas peur, j’ai réussi à me glisser parmi les sourires et les regards. Il n’y a que de la bienveillance et le créole que l’on parle est si beau dans ses images et ses sonorités. Daniel me propose du jaque congelé, un bonbon !

Soirée familiale et repas de porc massalé cuisiné par Julie. Une première, un régal.

Jeudi 25
Dernier jour pour moi avant mon retour pour la métropole en soirée. A 7 h, les volets s’ouvrent sur un grand soleil et le ronflement sourd de l’océan dans le lointain. Je pars en quête d’images de fleurs après la pluie. Les oiseaux donnent leur concert matinal. j’en manque beaucoup, je les écoute, cachée parmi les caoutchoucs et les palmiers.

Arrêt à Saint-Pierre pour laisser les petits gars. Nous prolongeons la pause, la route du littoral étant fermée encore après la tempête. Je déguste les mangues vertes du jardin, fermes, accompagnées de gros sel. Le voisin grimpe sur le toit pour décrocher une papaye énorme. Sous la varangue, la discussion en créole est entrecoupée de rires et je ne saisis pas tout ce qui se raconte. Je surveille l’heure. Je crains subitement de rater mon avion. Mais ma remarque suscite un grand rire ! Les cousins et la piscine occultent mon départ, je ne sais pas si je dois me réjouir. Nous prenons la direction de l’aéroport vers 19h. Un autre cyclone est en train de se former sur l’océan. Le ciel est blanc d’énormes nuages avec des bouts de bleu intense, une lumière rose diffuse… On a l’impression de rouler dans une voiture aux vitres fumées. Les nuages sont si bas. Et la pluie recommence à tomber… 19h42, route bouchée. Tous warnings dehors.  J’écris à l’arrière de la voiture.

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Avant la tombée du jour, j’ai noté le nom des ravines et des bras, et c’est une comptine : ravine blanche, ravine des cabris, bois d’olives, ravine du ruisseau, ravine du Trou, ravine du Cap, ravine du Petit Etang, ravine du Grand Etang, ravine de la Chaloupe, Bras Mouton, Souris Chaude, petite ravine, ravine Cocâtre, ravine des Trois bassins, ravine Tabac, ravine de la Saline, Bras de l’Ermitage, ravine de l’Ermitage, Plateau Caillou, bras Saint Gilles, ravine Saint Gilles, ravine Etang Saint Paul, ravine des Galets, ravine à Marquet… J’ai loupé la ravine à Poux… Ravine à Patates à Durand, ma préférée. Puis je m’arrête là. Plus assez de jour pour lire. Comme la radio ne fonctionne plus, nous roulons vitres ouvertes à l’écoute des radios voisines. On se parle d’une voiture à l’autre. Et pour finir, l’aéroport est en vue. Il a fallu plus de deux heures pour y arriver. Je laisse mes deux chéris derrière moi, juste un regard pour le souvenir.

Du 25 au 26.
Vol de nuit. Arrivée pluvieuse à Marseille. Train pour Orange où m’attend B. Jusqu’à N., c’est le déluge. La France est sous l’eau depuis des jours, ici c’est un moindre mal, c’est même bienvenu. Je retrouve ma chambre dans la maison accueillante.

Samedi 27 et dimanche 28. Passage chez Orange où j’apprends que mes mensualités ont augmenté de 10 € du fait que je ne suis plus rattachée à un compte. Mais le comble est que je n’ai aucune connexion ici… Les prélèvements vont bon train. Impression d’être l’otage une fois de plus d’un système frapadingue.

La cascade n’a jamais été aussi alimentée en eau. C’est un déluge et le ruisseau caracole avec vigueur.

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Chez Julien le plaqueminier déborde de fruits que nous mangeons à même l’arbre dans le jour tombant, la vraie vie !

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Mardi 30
A l’agence on me rassure quant à l’appartement pour lequel les choses menacent de traîner avec la signature d’un avenant inattendu. Visite à la recyclerie où je dégote un manteau neuf et un blouson en bon état, pour 13 euros. C’est le souk à échelle humaine !

Mercredi 31 janvier
Bonne nouvelle : pas d’opération mais rééducation du genou pendant deux mois. Je reçois le livre de Domi Bergougnoux qu’elle troque. Quelle bonne idée ! Lecture émouvante qui  me remue les tripes. Je lui envoie le recueil Itinéraires

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Texte et images : Marlen Sauvage

 

 

 

 

 

D’un mot à l’autre. Monique Fraissinet

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Tendresse
Lovée dans le creux de la main qui caresse, la main jointe à l’autre, les mains qui prient pour demander refuge

Refuge
Refuge dans un bateau, bateau d’espoir, bateau du désespoir. Les secours qui approchent, la sirène hurle, les bras se lèvent, les mains se tendent. Les femmes et les enfants d’abord !

Femmes
Les femmes sont libres d’aller au stade, libres de conduire, leur liberté est toute enfouie. Seul cet habit nous dit que c’est une femme.

Habits
Habits de fête, habits de travestis, habits de moine, habit de noce. C’est selon, vis ta vie, attache-toi aux moments délicieux.

Moments
Moments éphémères des fumerolles qui remontent du lac gelé au petit matin glacé, moments éphémères de l’arc-en-ciel, moments délicieux devant l’éternel va-et-vient des vagues, moment agréable du reflet de la nature dans l’eau claire.

Texte et photo : Monique Fraissinet

Un texte écrit en atelier à partir d’une proposition que j’ai intitulée « D’un mot à l’autre », inspirée d’un texte de Anna Jouy, publié sur sa page Facebook le 5 avril (à lire ci-dessous). Marlen Sauvage

poète

– se demande si 58 kilos ce n’est pas trop pour le plaisir et le goût éthéré des choses

choses

-un mot que j’aime bien, comme s’il soutenait tous les indéfinis de trottoir et que cela m’exemptait de chercher à monter et à les assembler

assembler

-peut-être mais trop souvent, il faut ensuite en découdre, un fil sous la peau et puis le trou suivant… encore.

découdre

-c’est un poing dans l’espace, je ne frôle que le vide, la fuite, et je ne les bats même pas.

frôler

-caresse inaboutie qui tient entre ses dents, son chapeau. toutou sage et formaté. la peur est une amante sans la moindre idée de mon désir

chapeau

-toujours le porter sur le côté responsable. la vie se vit avec un rebord large, comme un anneau de Saturne. mais que des manèges et des tournées de veste

anneau

-je le retiens celui-là, pour toutes les conneries qui passent au travers du feu et n’en sortent même pas roussies

conneries

-fortes, âcres, sentant leurs reflets fauves, oppression de pores et remugles de caniveau où je navigue- paraît que je suis folle-, c’est l’essentiel à dire. je n’en doute pas. ça suinte.

doute

-pourtant. tout est fuites sans corde de rappel. les choses n’ont pas de prix, ne valent pas certes le temps de disparaître. elles vont dans le silence, silence de ce qui est mort.

silence

-pour en finir. on y voit la liberté de vivre, selon soi. à l’autre bout, il n’y a personne – parait-

mais j’en doute

poète

-58 kilos de mots et de gras sur les papiers.

©Anna Jouy

D’un mot à l’autre, par Anne Vernhet

anne-vernhet-ateliers-du-deluge

Partir
Mouvement du corps ou de l’âme qui consiste à oublier ce qui m’oppresse

Oppression
Sentiment permanent que le monde est trop lourd et manque d’oxygène

Oxygène
Gaz mythique qui prétend nous donner la vie et même nous rendre heureux

Bonheur
Sentiment ponctuel que le moment présent, s’il est agréable, est éternel

Éternité
Laps de temps interminable illustré par Mr Camus comme celui perçu en écoutant une conférence donnée dans une langue inconnue sur un sujet inintéressant

Inconnu
Personne ou endroit étrange, suspect, inquiétant, mais tellement nécessaire et attirant

Nécessaire
Augmente sans-cesse jusqu’à donner envie de Partir

Texte  et photo : Anne Vernhet

Un texte écrit en atelier à partir d’une proposition que j’ai intitulée « D’un mot à l’autre », inspirée d’un texte de Anna Jouy, publié sur sa page Facebook le 5 avril (à lire ci-dessous). Marlen Sauvage

poète

– se demande si 58 kilos ce n’est pas trop pour le plaisir et le goût éthéré des choses

choses

-un mot que j’aime bien, comme s’il soutenait tous les indéfinis de trottoir et que cela m’exemptait de chercher à monter et à les assembler

assembler

-peut-être mais trop souvent, il faut ensuite en découdre, un fil sous la peau et puis le trou suivant… encore.

découdre

-c’est un poing dans l’espace, je ne frôle que le vide, la fuite, et je ne les bats même pas.

frôler

-caresse inaboutie qui tient entre ses dents, son chapeau. toutou sage et formaté. la peur est une amante sans la moindre idée de mon désir

chapeau

-toujours le porter sur le côté responsable. la vie se vit avec un rebord large, comme un anneau de Saturne. mais que des manèges et des tournées de veste

anneau

-je le retiens celui-là, pour toutes les conneries qui passent au travers du feu et n’en sortent même pas roussies

conneries

-fortes, âcres, sentant leurs reflets fauves, oppression de pores et remugles de caniveau où je navigue- paraît que je suis folle-, c’est l’essentiel à dire. je n’en doute pas. ça suinte.

doute

-pourtant. tout est fuites sans corde de rappel. les choses n’ont pas de prix, ne valent pas certes le temps de disparaître. elles vont dans le silence, silence de ce qui est mort.

silence

-pour en finir. on y voit la liberté de vivre, selon soi. à l’autre bout, il n’y a personne – parait-

mais j’en doute

poète

-58 kilos de mots et de gras sur les papiers.

©Anna Jouy

 

 

En amont de l’histoire. Stéphanie Rieu

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Sur le grand panneau peinturluré à l’entrée du village, on voit une péniche paisible, le canal vert et immobile, des platanes plus que centenaires, immuables et dignes encadrent joliment l’image qu’on croirait presque d’Epinal. « Un village aux portes de Toulouse » clame gentiment le slogan en lettres déliées. Sur le mur d’un salon quelconque et sans caractère, vignette anecdotique crachée par la télé, l’extraordinaire énergie libératrice d’un peuple qui fracasse et escalade les gravats du mur passe presque inaperçue dans le brouhaha des routines. Des mains se tendent et se rejoignent pendant que sur la grosse scène, tout au fond, des chanteurs, des musiciens accompagnent en hurlant à la lune, le mouvement de la foule. Nous sommes en 1989 et le mur de Berlin vient de tomber. A la campagne, on a beau célébrer le bicentenaire de la Révolution, planter des forêts en forme de dates devant toutes les écoles, au sein des familles, ça ronronne pas mal, ça suit son petit bonhomme de chemin, ça se consume en consommant doucement, le choc pétrolier est passé par-dessus les belles envolées et a mazouté les rêves sans aucun scrupules. Où placer alors ces frissons qui nous gagnent en voyant le mur qui s’écroule ? Comment dire la joie qui nous emporte à l’idée, peut-être bien naïve, que la décision de réunir est venue de vrais gens et pas d’un capital qui rampe et avance vers nous lentement ? Comment faire face à cette époque qui absorbe la contestation pour la rendre neutre et placide, qui autorise la parole pour qu’elle ne change surtout plus rien ? Comment inscrire dans ce lieu si paisible et si débonnaire la force des convictions qui battent en nous et ne demandent qu’à jaillir ? A voir le grand mur qui tombe, on ferait bien tomber les nôtres si seulement on en avait une vision claire. L’ambassadeur du Burundi parade dans la région, et c’est un événement. Il organise des conférences dans les collèges de la circonscription. Personne, dans le monde des professeurs, ne soulève d’objections au fait qu’il est membre d’une dictature. Les parents pensent qu’on en fait toujours trop, on ferait mieux d’écouter en classe. Les plus jeunes ont le droit d’assister au spectacle de sa grandeur, ils pourront poser des questions à la fin du discours. Pas les grands. Alors, on proteste dans les couloirs. Rien à faire, question de planning, d’occupation de salles, rien à voir avec nous. On s’arrange pour faire passer aux petits frères et aux petites sœurs,  des morceaux de papier farcis de questions importunes griffonnées à la hâte dans un semblant d’AG et on écoute derrière la porte, on est prêts à en découdre, on attend sa réaction. Silence. « Touche pas à mon pote ! », clame la main jaune sur nos blousons. Mais aucun de nous ne sait qu’une grande marche populaire est en route vers Paris pour dénoncer le racisme. On est en campagne c’est encore Waterloo,  le bruit est loin, le Liban encore plus, les adultes sereins au milieu de ces mots qui servent à endormir et à vendre de la paix sociale au rabais. Le système s’empare sans vergogne des fulgurances et des sursauts et leur tamponne un code-barres dans le dos. Au suivant ! C’est la chute du mur, c’est la fin du politique. La machine est en route et tout devient marchand, culturel et sans échelle de valeur. Alors, nous, les oisillons trop crédules, on hurle de rire en bande organisée pour se blottir en pleurant juste après dans les bras des icônes d’antan, récupérées dans les poubelles de nos aînés, Che Guevara, Bob Marley, Ferré, des cœurs purs et étincelants de vigueur, loin des adultes en sommeil qui laissent vendre aux plus offrants les cendres de leurs rêves en se félicitant mutuellement d’avoir gagné la guerre et vu Mai 68.  Qu’il y aurait-il encore à vivre après ça ?

Texte : Stéphanie Rieu
Photo : Moerschy, 2014 – CC0 Creative Commons

Un texte écrit en atelier à partir d’une proposition inspirée de l’Écran de nuit : retour autobiographique sur mai 68 en 5 épisodes de François Bon, que j’ai intitulée « En amont de l’histoire »… Marlen Sauvage