Révélation

Photo : Marlen Sauvage

Ils se retrouvaient autour d’un verre dans le salon éclairé par le soleil passé de l’autre côté du versant de la montagne, les rayons se réfléchissaient encore dans la baie vitrée habillée de voilages d’un blanc virginal. De toute la journée, ils ne s’étaient pas croisés, lui dans son bureau, elle dans la maison ou à l’extérieur. Il lui tendit un verre de whisky mordoré, ils trinquèrent, elle sourit pendant que l’Adagio pour cordes de Barber déployait sa mélancolie. Il posa son verre sur la table basse, retourna vers la cuisine ; elle passait en revue ses activités de la journée toutes liées à l’entretien de la maison, du linge, des soins à apporter aux plantes, au jardin, elle n’avait rien à raconter ce soir pensait-elle alors qu’il revenait s’asseoir en face d’elle. Elle ne supportait pas de boire seule. Au moment du fortissimo-forte, juste avant le silence, il coupa la musique et brancha la radio pour les informations de vingt heures. Il fredonnait un air inconnu d’elle – elle poursuivait l’adagio en silence – c’était si rare de l’entendre chanter, l’avait-elle entendu déjà ? Il fermait les yeux, elle se souvenait du sillon fin des rides de son front sous la pulpe de ses doigts il y avait des années maintenant, elle l’observait avec tendresse et cette crainte qui ne la quittait plus depuis qu’elle l’avait retrouvé inconscient un soir dans le pré voisin. Elle ne parvenait à capter aucune nouvelle parmi le journal du soir, étonnée de cette joie qui émanait de lui, sans qu’il ait encore prononcé un mot, lui si bavard d’habitude, si enclin à parler de son travail en cours, de ses questionnements, de ses doutes, de ses trouvailles, des commentaires des uns et des autres. Comme il ne paraissait pas non plus s’intéresser aux nouvelles déroulées sur un ton insipide, elle lui demanda son avis sur la parure de lit qu’elle venait d’installer dans la chambre blanche et qu’il n’avait pas manqué de remarquer en traversant la pièce. Il la dévisagea, comme s’il venait de s’apercevoir qu’elle vivait avec lui, arqua ses sourcils et fit mine de vomir. Elle comprit alors que quelque chose avait changé.

Marlen Sauvage

Adélia, par Aline Leaunes

Photo : Stef Heendrickxen

Revenir sur ce matin surprise, matin imprévu, matin ébahi, matin stupeur. Comment dire le trouble, le tumulte, la tourmente pour lui qui depuis des années vivait dans le silence, la solitude et le soliloque.

Recevoir ce matin d’hiver, où la neige se donne en spectacle, recevoir une lettre de Senlis, ville qu’il a quittée depuis bientôt vingt ans. Des souvenirs morcelés, des couleurs effacées, des mots oubliés, un prénom gravé, ses mains tremblent, il a posé la grande enveloppe sur la table, il s’est précipité dehors pour sa marche quotidienne. Ouvrir cette lettre, cette chose, c’est encore et encore rechuter dans les souvenirs, ressasser les pourquoi ? Ruminer cette rancœur qui l’a poursuivi si longtemps, sans jamais donner une place au pardon.

Mais aujourd’hui c’est fini, c’est fini.     

La neige est tombée toute la nuit, de gros flocons lourds tombent encore au petit matin, un ciel gris, le silence comme une banalité, une respiration dans ce pays de pierres, de roches éclatées, de granit, de solitude où il s’est  installé depuis bien longtemps, il a fait son nid… non pas son nid non, plutôt, il a creusé sa caverne, sa grotte dans un fatras de tapis, de tentures, de voilages, de tableaux inachevés, de chevalets encombrés, de pinceaux en bouquets colorés dans de grands vases, de toiles de lin vierges, de palettes multicolores où depuis longtemps, le medium, le véronaise et l’outre-mer se mélangent  avec bonheur et, parfois oubliés, sèchent et craquellent. 

Dans le fond de la pièce une immense bibliothèque qui s’écroule – surcharge  anarchique de livres, d’objets inattendus, cloches, pots de terre ébréchés, lampes, une immense sculpture, cerisier brun rouge – s’étale comme garde-fou protecteur. 

Autour de la cheminée, deux fauteuils avachis où il fait bon se lover quand parfois, Eugène veut bien ouvrir sa porte pour un petit moment de confidence à mots parcimonieux. 

Sa vie d’avant, sa jeunesse, ses délires d’étudiant aux beaux-arts de Toulouse et plus tard ses frasques insensées à Senlis, ses amis Louis et François et surtout la belle, si belle, trop belle Adélia.

Là Eugène a un sourire, oh ! petit sourire, sourire en sourdine qu’il garde pour lui, des souvenirs joyeux, des souvenirs heureux, ses extravagances, ses folies, son libertinage, il a le geste élégant d’une main qui s’envole pour me dire : « oui c’était avant, c’était une autre vie ou insouciance et légèreté étaient  mon alibi.  Tu sais, j’étais très amoureux d’Elle. Elle était belle, de cette beauté qu’il faut bien chercher, pas une évidence… non… non, pas une évidence, une beauté du regard, une beauté de la voix, une beauté du geste, une beauté lascive qui t’enflamme à dix mètres de distance… tu vois ce que je veux dire ? Voilà c’était Elle, c’était Adélia, elle était comme ça. 

Je vais te raconter, pour elle j’ai peint, La Joconde, une fois, deux fois, dix fois, vingt fois, pour Elle j’ai recommencé, recommencé, recommencé  jusqu’à l’absurde,  jusqu’au dégoût des nuits entières à refaire cette Mona, cette huile sur bois de soixante-dix-sept par cinquante-trois, des nuits entières.

Et un jour, Elle est partie.

C’était un soir, comme tous les autres soirs, elle a attendu très longtemps, attendu que les enfants dorment  attendu que l’avenue soit vide, attendu que l’épicerie au bout de la rue soit fermée, attendu que l’épuisement me couche sur le parquet de l’atelier, que le silence l’agresse, que le besoin la déchire, alors elle a ouvert la porte, l’a refermée avec précaution et elle a fui, Elle s’est enfuie.    

Adélia  a disparu, emporté le faux Mona, numéro vingt,  emporté les « je t’aime » faux, emporté les faux « te quiero mucho », les faux « tu es mi vida » , emporté ma naïveté, ma candeur, ma crédulité.

Me regarder dans la glace et me traiter d’abruti, de pauv’ con, une colère volcanique et un feu de joie de ces dix-neuf Mona silencieuses et ridicules.

Besoin de silence, de vent dans mes oreilles, de pluie dans mes yeux, et de bleu dans la nuit. 

Alors tu vois, maintenant, ma victoire, ma guérison, ma cicatrisation, c’est de ne jamais… jamais  ouvrir cette chose  oh ! pas la détruire non plus, non… non pas la détruire, savoir qu’elle est là, et ne plus avoir LE BESOIN de l’ouvrir,  de savoir ;  être dans l’indifférence, tu comprends, l’indifférence… voilà c’est ça   ma liberté, j’ai cassé la chaîne.      

Texte : Aline Leaunes

Ce texte est issu de la proposition d’écriture de décembre 2020 où il s’agissait d’écrire à partir d’un événement vécu, ou d’un fait divers, susceptible de nourrir une fiction. MS

Clandestin, par Mireille Rouvière

Photo : Marlen Sauvage

Mon frère m’a accompagnée sur l’aire d’autoroute et il a attendu avec moi l’arrivée du bus.  Son bras autour de mes épaules me protège de la fraîcheur matinale de ce printemps et surtout de la peur qui étreint ma cage thoracique. Nous nous sommes embrassés et j’ai monté les trois marches du bus comme celles qui amenaient les condamnés à l’échafaud. Les yeux baissés, j’ai avancé droit dans le couloir et me suis assise à la première place libre. Je regarde le baluchon que je serre très fort sur les genoux. En échange du paiement du transport et de l’opération, j’avais reçu la liste des effets dont je devais être munie pour le voyage.  Dans quelques heures j’allais passer sur la table d’opération. L’amie qui m’avait donné l’adresse de l’association qui s’occupait d’organiser ces voyages, avait elle-même subi un avortement par ce biais. Elle avait tout fait pour me rassurer. Mais elle, elle avait déjà deux enfants, savait ce que voulait dire faire l’amour, de plus elle avait déjà vécu deux accouchements. 

Moi j’avais rencontré Richard lors d’une boum. J’étais tellement surprise qu’il m’ait remarquée alors que j’étais plutôt quelconque ! Il était beau comme un dieu grec. J’étais tombée immédiatement sous son charme. Après les danses endiablées, nous avons repris notre souffle lui devant une autre bière et moi devant un reste de jus de fruit. Dans le vieux garage des slows se sont succédé. Il a pris ma main et nous avons suivi le rythme langoureux qui s’élevait de la platine. Il m’a embrassée, mais je n’ai pas aimé le goût de son haleine alcoolisée. J’ai caché mon visage dans son cou. Il a pris cela pour un assentiment. J’ai senti ses mains dans mon dos qui descendaient jusqu’au bas de mes reins. Une chaleur inondait toutes mes cellules. J’aimais ses caresses qui faisaient frémir tout mon corps. Je sentais mes seins se durcir. J’aurais voulu que cet état dure, dure, dure. En  dansant il nous a emmenés jusqu’au fond de la pièce dans une pénombre où je pouvais cacher l’émoi qui envahissait mon être. Il dégrafa deux boutons de mon corsage et plongea son visage dans ma poitrine. Il me serra si fort que je sentis son sexe durcir. La mini-jupe que je portais l’avait incité à glisser sa main dessous et à commencer, par-dessus ma culotte,  à caresser mon sexe. J’étais tellement électrisée par ce que mon corps demandait, que je ne me suis pas aperçue qu’il m’avait allongée sur des sacs et me retirait mon slip. Je me débattis, mais il me traita d’allumeuse et je fus si bouleversée que j’en perdis mes forces. Je serrai les jambes. Non, non,  ce n’est pas ce que je voulais. Mais avec brusquerie il essaya de me pénétrer en me tenant vigoureusement dans ses bras. Une douleur me surprit. Je lâchai prise et son sperme gicla tout chaud entre mes cuisses. Il me traita de vierge effarouchée. Quelle affreuse méprise. Je me rajustai toute honteuse de m’être laissé avoir par mon corps et je quittai la soirée en larmes.

Maintenant, me voilà en route pour un avortement, en compagnie d’autres femmes. Mon angoisse monte en voyant le bus se remplir au fur et à mesure que nous montons dans le nord de la France. Je sais que le voyage va être long. Je me suis un peu assoupie et à mon réveil, une femme noire un peu corpulente m’a rejointe sur le siège attenant. Elle me sourit et engage la conversation. Moi je n’ai pas envie de palabrer. Mais je l’écoute volontiers, elle est gaie à l’inverse de moi. Elle vit ce voyage avec légèreté. Elle échange avec les autres voyageuses leurs expériences personnelles. De temps en temps je perds le fil de leurs conversations. J’ai fauté et je dois être punie. De confession catholique, ma famille ne doit pas apprendre ce que je m’apprête à faire. Mon frère aîné m’a fourni l’argent dont j’avais besoin. Pour mes parents je suis partie quelques jours avec des amies. Je ne suis pas rassurée par ce que je viens de décider. J’ai entendu dire tant de choses sur l’avortement : les aiguilles à tricoter, la dépression, l’infection, le remords, la culpabilité, la fragilité du corps, la stérilité, la mort. De toutes ces possibilités laquelle m’attend ? Je n’ai que 17 ans et tous me disent que j’ai la vie devant moi. Elle commence bien ma vie. Un amoureux pervers. Un dépucelage catastrophique. Un bébé non voulu.

Après l’inspection des documents officiels à la frontière. On nous a débarquées sur un parking et emmenées dans un immeuble pour une visite médicale. Puis le passage dans la salle stérile a commencé. Tout est allé très vite. Se déshabiller, écarter les jambes, le spéculum froid, une douleur au ventre, des analgésiques, des antibiotiques, un hôtel miteux, un sommeil lourd, un réveil douloureux et vaseux. Puis ma voisine de lit m’a emmenée visiter la ville. Nous nous sommes retrouvées à plusieurs. J’ai essayé d’oublier mes douleurs mentales et physiques. J’ai acheté un souvenir pour mon grand frère. Il était l’heure du retour. Dans le bus certaines pleuraient ou étaient prostrées comme moi, d’autres somnolaient ou regardaient le paysage les yeux perdus dans le vague. L’une à pris le micro et nous a interprété « Les Mignons » de Barbara. L’atmosphère s’est détendue et nous sommes parties dans des délires de joie et de détente. Nous étions les héroïnes d’hommes peu scrupuleux. Au parking de l’autoroute, je suis descendue du bus sous les applaudissements de mes compagnes de fortune, le moral remonté à bloc.

Auteure : Mireille Rouvière

Ce texte est issu de la proposition d’écriture de décembre 2020 où il s’agissait d’écrire à partir d’un événement vécu, ou d’un fait divers, susceptible de nourrir une fiction. MS

Résidence du Square

Photo : Marlen Sauvage

On accédait à la résidence par un haut portail de fer forgé noir et or ouvrant sur un square (qui lui donnait son nom) planté d’un grand arbre – effeuillé en cet hiver précoce –,  de conifères rachitiques et de buissons aux feuilles persistantes, vert pâle et crème, rouge et vert foncé. On se trouvait sur un boulevard de la capitale, à la fois populaire et chic, « middle class » selon la formule alors en vogue, où chacun dans le quartier pouvait se féliciter de vivre une vie de village et d’entretenir des relations de bon voisinage y compris avec les commerçants alentour. La façade de la bâtisse de cinq étages, trouée d’une multitude de hautes fenêtres, toutes protégées de balcons en fer noir et éclairées à la tombée du jour, racontait chaque soir l’histoire de ses occupants. Dans l’entrée qui nous intéresse, au n° 6, vivaient huit couples ou familles et une gardienne qui entretenait avec scrupule les parties communes, nettoyant à grande eau parfumée de menthe ou de tea-tree le carrelage des années cinquante, astiquant le miroir et son cadre doré, nourrissant l’unique plante verte, immense, qui trônait à gauche de la porte-fenêtre de son appartement.

Le jour de la troisième visite qui avait précédé l’achat d’un duplex aux grands volumes, aux plafonds moulurés, aux planchers de chêne blond, Clémence  était accompagnée de son fils de quatre ans, Edouard. L’enfant, d’abord impressionné par l’agent immobilier qui avait le verbe haut, se tenait sagement près d’eux, une main dans la main de sa mère. Comprenant que ce serait bientôt leur future maison, il s’enhardit à courir devant les adultes, tournant les poignées de porte, grimpant et descendant l’escalier menant à l’étage. Agacée, Clémence rappela Edouard près  d’elle et le petit garçon baissa le nez tristement vers le sol. Dans l’une des chambres à la cheminée de marbre gris, surmontée d’un magnifique miroir trumeau de deux mètres de hauteur, la chute d’un objet lourd surprit adultes et enfant. Rien ne se trouvant dans la pièce, tous trois restèrent interloqués, mais très vite l’agent immobilier invoqua les locataires du dessus : l’immeuble était ancien et bien que parfaitement insonorisé par ailleurs, il n’en restait pas moins que le conduit de cheminée unique pouvait résonner de chocs à proximité. On n’y pensa plus. Edouard se repéra vite dans les couloirs et cours intérieures menant à l’appartement, et sa mère le laissa finalement se familiariser avec les lieux tandis qu’elle discutait des dernières formalités de l’acquisition. En quittant la résidence, l’enfant sur ses talons, Clémence se félicitait de sa décision, elle en était même plutôt euphorique ; le jour fuyait et les lumières commençaient à illuminer la façade, elle se retourna vers le bâtiment quand elle aperçut la silhouette d’Edouard en grande conversation… avec personne ! Elle l’appela le gamin qui la rejoignit à toutes jambes, « tu sais j’ai un ami, il s’appelle Riri. » Sa mère éclata de rire lui rappelant de ne pas importuner les gens ni de suivre les inconnus. « Oui mais lui il habite ici et quand moi je serai là on jouera ensemble. » Edouard se tourna alors et, d’un geste de sa petite main, salua Riri au loin. Clémence écarquilla les yeux, ne vit toujours rien et en conclut que son fils était riche d’un monde intérieur… à préserver.

Après leur installation au début de l’été, Edouard prit l’habitude de jouer dans un jardinet où il retrouvait Riri. Clémence le surveillait depuis la cuisine au rez-de-chaussée, s’inquiétant un peu de cette obsession, et comptant bien sur la prochaine rentrée scolaire pour régler le problème « Riri » avant que le petit Edouard ne fût complètement schizophrène ! Alors qu’elle le cherchait un soir pour le dîner, Clémence crut apercevoir une ombre près de son fils. Mais il s’agissait sans doute d’une plante en pot grimpant au mur de béton qui séparait la cour d’un autre espace de la résidence. Pourtant l’enfant répondait à quelqu’un clairement, et elle crut même l’entendre parler anglais ! Ceci la surprit d’autant plus qu’Edouard refusait de parler la langue de son père, répétant qu’il la détestait, ce qui pour Clémence signifiait toute sa frustration, son dépit, son chagrin d’être séparé de ce papa trop peu connu. Étrangement craintive, ce dont elle se surprit elle-même, Clémence se précipita pour arracher le gamin à cet extérieur devenu sombre et inquiétant.  Edouard, d’abord interloqué d’une telle violence, expliqua avec un grand calme à sa mère que Riri était inoffensif, et Clémence, levant les sourcils, se demanda si elle avait employé ce mot récemment pour que le petit garçon l’utilise aussi pertinemment. Il avait raison, après tout, Riri ne faisait aucun mal à Edouard puisqu’il n’existait pas ! Ce qu’elle confirma en anglais. Comme Edouard restait silencieux, elle insista. « Don’t you  feel like speaking English with me? » Edouard, buté, tapa du pied par terre, refusant et de répondre et d’avancer. Sa mère s’impatienta. Tirant Eduard par la main, elle sentit une force énorme s’interposer entre elle et son fils, qu’elle ne pouvait s’expliquer, mais qui maintenait son enfant dans une sorte de bulle à laquelle elle n’avait pas accès. Elle finit par céder, lâcha la main de son fils, lui demandant gentiment de l’excuser pour sa colère et de rentrer avec elle. Tout son corps tremblait inexplicablement.

« Je t’ai entendu parler anglais, Edouard », affirma-t-elle quand l’enfant fut de retour dans la cuisine, avec ce qu’il fallait de complicité pour le faire sourire, enfin, l’espérait-elle. Une casserole tomba du crochet où elle pendait et avant que Clémence ait pu la raccrocher, la série dégringola dans un bruit indescriptible sur le plan de travail. Edouard éclata de rire tandis que Clémence avait reculé, épouvantée. Elle vérifia les attaches et en conclut qu’elle avait heurté les casseroles en tentant de remettre la première. Mais sa raison commençait à être ébranlée. Edouard, lui, prenait un air mystérieux en fixant les ustensiles, ce qui agaça tellement Clémence qu’elle le gronda. Au même moment, un bruit sourd se fit entendre dans la pièce où Clémence  avait installé son bureau, celle à la cheminée de marbre gris. Elle s’y précipita et ne vit rien par terre, tout était en place. Elle sortit en vitesse, intimant à Edouard de rester sur sa chaise, monta à l’étage, frappant violemment à la porte de ses voisins auxquels elle demanda d’un ton exaspéré s’ils venaient de faire tomber quelque chose de lourd dans la pièce située au-dessus de chez elle. « Calmez-vous, Clémence, que vous arrive-t-il ? » Clémence expliqua les casseroles, le bruit répété dans la cheminée, bredouillant quelque peu, s’excusant de cette irruption dans leur  soirée, n’osant parler de ce qu’elle soupçonnait : « quelqu’un » intervenait contre elle dès qu’elle grondait son petit garçon !

Redescendue chez elle, elle trouva Edouard sagement installé à table, sa frimousse adorable tournée vers elle qui, au bord des larmes, tentait de se ressaisir. Plus rien de notable ne se passa ce soir-là. Ni les jours suivants. Tout au moins Clémence cessa-t-elle de s’inquiéter pour ne pas céder à la panique. Elle emmena Edouard chez ses grands-parents la dernière quinzaine d’août  et en profita pour oublier ces désagréments.

A l’école Edouard se fit vite de petits amis qui furent ses invités aussi souvent que l’autorisait l’agenda de Clémence. La petite bande était connue des résidents de l’entrée n°6 qu’ils saluaient toujours poliment, leur proposant de partager leurs jeux, et chez qui au moment d’Halloween, ils allaient réclamer des bonbons le plus sérieusement du monde, Edouard y allant d’un « trick or treat » de plus en plus assuré  au fur et à mesure de leurs visites. Chacun félicitait Clémence pour la bonne éducation de son enfant et pour sa gentillesse.

Les années passèrent ; Edouard devint un collégien studieux, puis un lycéen engagé dans la vie de son lycée ; il maniait l’humour et la critique avec à propos et intelligence. Clémence en fit toutefois les frais au moment de sa « crise d’adolescence » ce qui leur valut de grandes discussions ponctuées d’éclats de voix invariablement suivis de chocs sourds dans la cheminée. Edouard gardait un air mutin qui agaçait prodigieusement Clémence, mais le jour où, exaspéré lui-même par la discussion, Edouard s’en prit à Riri, Clémence décida dans l’instant de l’emmener consulter un psychiatre et quelques mois plus tard, le jeune homme fut déclaré  « psychotique à tendance schizophrène », bien qu’aucun symptôme autre que les hallucinations auditives ne vienne alourdir le diagnostic.

Intelligent et travailleur, Edouard poursuivit d’ailleurs sans problème son cursus étudiant, se passionna pour l’informatique, le jazz, la randonnée et le saxophone jusqu’à ce qu’il quitte définitivement l’appartement de sa mère. Avec son départ cessèrent les chutes d’objets lourds dans la cheminée de marbre gris. Un an plus tard, à l’enterrement de la gardienne, Clémence découvrit que celle-ci avait une belle-famille anglaise, que son mari s’était appelé Henry, qu’avant le décès de ce dernier, tous deux avaient vécu dans « son » duplex durant des années et que Henry avait été  un passionné de bowling.

Au téléphone, elle raconta la cérémonie à Edouard, aujourd’hui installé en Angleterre. Elle le devina très ému, un grand blanc suivit l’annonce de sa découverte du passé de Madeleine Blanc, veuve  Green… Il s’excusa pour son trouble et rappela à sa mère ses moments de complicité avec celui qu’il appelait Riri, ses interventions quand elle le grondait et combien il s’était senti  désespérément seul de ne pouvoir confier ce secret à  quiconque, pas même à elle, enfermée dans son approche cartésienne de la vie, et hostile à tout ce qui pouvait sembler surnaturel, quand  tout cela lui paraissait faire partie de sa vie, de la vraie vie, souligna-t-il. Clémence raccrocha. Elle éprouvait le sentiment d’être  passée à côté de quelque chose d’essentiel, en tout cas à côté de son fils dans ses plus jeunes années. Se pouvait-il que l’on converse avec les morts, qu’il existe un univers parallèle accessible à certains et qu’Edouard ait été l’un d’eux ? Jamais elle n’avait prêté la moindre croyance à de telles thèses et l’émotion de son fils la bouleversait.

Elle ruminait tout ceci quand, mue par une pulsion qui la surprit elle-même, dans une urgence inexpliquée, Clémence, munie d’un marteau et d’un burin, se mit à  détruire la paroi de briques qui protégeait l’âtre de la cheminée de marbre gris. C’est presque sans surprise qu’elle découvrit alors un jeu de quilles et une énorme boule de bowling.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Ce texte appartient à la série Secrets de maisons, publiée sur le site des Cosaques des frontières en février 2017.

Le secret de Madame A.

Photo : Marlen Sauvage

J’avais trouvé la clé de la porte d’entrée sous la brique dans la boîte à lettres, à gauche du portail de bois blanc ; personne ne m’attendait, je revenais, c’est tout ; comme à ma première visite, les graviers crissaient sous mes pas, mais alors que je n’y avais pas vraiment prêté attention, j’entendais leur grincement parce que je n’étais plus dans l’attente d’une rencontre, que l’idée de la rencontre occultait tout alors, et je l’avais perçu comme un son banal dont on sait qu’il prendra toute sa signification plus tard. Dans le crissement des graviers sous mes pas, l’écho d’un cimetière. Je revenais pour quelques jours, j’ignorais combien de temps encore. Je déposai ma valise dans le corridor, sur le marbre blanc du sol qui habillait la surface de la maison. Tout était en ordre, aucune odeur suspecte n’affectait les narines, le seul parfum qui pénétra le salon et la salle à manger fut celui du jasmin en fleurs quand j’ouvris à l’arrière les persiennes blanches ciselées comme un moucharabieh qui donnaient sur le jardin vers le champ de fouilles, et à l’avant, les volets bleus d’où l’on aperçoit sans être vu le mendiant qui réclame une obole en secouant le portail. Je fis en vitesse le tour des pièces ; le salon où nous discutions chaque soir avec Madame A. était inchangé, l’imposante armoire toujours omniprésente dans un aussi petit endroit, et sur le guéridon en bois peint était resté posé Le rivage des Syrtes. Personne donc ne l’avait rangé, il avait passé de longs mois ici, marqué à la page où j’avais cessé de le lire quand la nouvelle était tombée. Je l’ouvris et retrouvai avec nostalgie la minuscule écriture de Madame A. qui, au crayon de bois, avait annoté dans les marges, les coups ordonnés de stabilo bleu, vert, jaune qui avaient gâché ma lecture, et certains passages soulignés… Les Syrtes… Le golfe de Gabès… Je courus presque jusqu’à la chambre de la propriétaire, le long du couloir étroit plongé dans le noir que j’oubliais d’éclairer, tâtonnant sur ma gauche à la recherche de la poignée de porte, pour enfin, à la lumière de la lampe de chevet, regarder, je devrais dire, examiner, scruter, le visage et le torse de cet homme en noir et blanc, photographié dans les années deux mille, et placardé ici depuis sa mort, sur un support de bois pendu au-dessus du lit. Toujours quand je frappais à cette porte, j’avais entraperçu cette photo, jamais Madame A. ne m’avait invitée à pénétrer ce lieu d’intimité conjugale. Tout de suite je lus dans les yeux de l’homme autre chose que le discours convenu de Madame A., teinté d’hésitations quand mes questions se faisaient trop pressantes, et qu’elle écartait avec agacement d’un geste de la main. Ainsi c’était lui, le mari, l’homme-pays…

Le regard infiniment lointain, empreint d’une grande tristesse, presque tragique, me ramenait à ma première visite dans cette maison. De l’extérieur, elle n’avait rien d’extraordinaire. Vue de la rue bordée d’eucalyptus, c’était un cube blanc relativement bas, percé de fenêtres et de portes, avec à l’étage une terrasse surplombant une autre terrasse en rez-de-chaussée. Monsieur A. n’avait pas le goût du luxe. Ni le jardin mesquin devant la rue, au citronnier desséché, aux plantes perdues dans une terre rouge, ni les lauriers roses et blancs si communs ici, ni les hibiscus ou les bougainvillées n’attiraient l’œil. Mais à l’intérieur de la villa, je fus subjuguée (la perspective de la rencontre, peut-être) avant que plus tard – je n’aurais su dire exactement quand – ne se fracture l’atmosphère tout entière, insidieusement.

Tout de suite en entrant l’escalier blanc me happa : tournant légèrement sur la gauche, se perdant vers un haut plafond égayé par une suspension de verre multicolore qu’éclairait à cette heure de midi le soleil trouant la petite fenêtre du palier par où, si souvent, j’allais accompagner le départ de l’homme aimé. L’escalier qui se rengorgeait et devenait massif quand Madame A. à la silhouette menue m’accueillit devant lui. Je sympathisais tout de suite avec cette vieille dame élégante, courtoise, aux yeux clairs cachés derrière d’épaisses lunettes… Avec elle, je m’extasiais devant les tableaux et les bibelots précieux, le kilim aux tons chauds suspendu au mur du couloir, les poteries romaines rassemblées sur les étagères, les amphores debout dans un coin de jardin… Tout alors faisait écho à mes sentiments. Quand je revins seule ce jour de novembre, je caressai la laine de mouton élimée, j’imaginai la main fière et heureuse qui avait choisi le tapis, j’entendais deux voix joyeuses s’exclamer devant la cafetière berbère en métal ouvragé, les arguments de l’un en faveur de la marine et de l’autre pour l’intérieur traditionnel et leurs jeunes rires conjugués à l’achat des deux peintures et c’est alors que l’évidence me submergea : « cela » était mort. Les poteries romaines, les tableaux, la maie en chêne aux pieds tournés, les calligraphies à l’encre rouge et noire, les milliers de livres répartis dans chacune des pièces de la maison, tout racontait une vie conforme au discours de Madame A. mais rien ne vibrait plus. La matière était morte. Creuse. Vide. Le souvenir de la volubilité de Madame A. m’indisposait. Tout venait contredire le sourire des yeux qu’elle arborait souvent derrière ses verres de myope (ou est-ce que ma mémoire travestissait ce regard ?). Aucune aura de bonheur n’entourait plus ces objets sous mes doigts. Ils ne se laissaient plus aimer. Dans la solitude de cette dernière visite, car je savais désormais que c’était la dernière, je les trouvais laids, objets de musée désinvestis de leur pouvoir séducteur. Sous le souvenir de leur beauté se terrait le regard blessé de l’homme-pays. Je débusquais à contrecœur et à contretemps le mensonge d’une vie dans la bouche pincée de Madame A. quand elle se détournait, dans le malaise qu’elle suscitait. De son discours bavard sur son arrivée dans le pays cinquante ans auparavant, de ses illusions de jeune professeur, de sa rencontre avec son mari… De toutes ses confidences, finalement, rien n’avait filtré de ce qu’elle aurait voulu vraiment me dire, je l’aurais juré.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Ce texte appartient à une série de fictions intitulée Secrets de maisons, publiée sur le site des Cosaques des Frontières en octobre 2016.

9, rue des Clottins

Photo : Marlen Sauvage

Comme bien d’autres maisons, celle-ci l’avait séduite par son dehors : les pommiers cinquantenaires alignés, palissés, dans le terrain carré à l’arrière du pavillon, qu’il fallait dépasser pour découvrir le petit potager à l’abandon ; les rosiers remontants et leurs roses anciennes fleuries en ce début de juin ; le massif de noisetiers qui aurait mérité une taille douce – mais la propriétaire déjà veuve venait de mourir et le jardin n’avait plus été entretenu depuis des années. Un mur grillagé dans sa partie supérieure le séparait de la maison voisine. Elle se souviendrait toujours du regard que l’homme jeta sur elle lors de sa première visite avant de retourner se courber sur ses semis.

Depuis qu’elle y vivait, de nombreux aménagements avaient totalement transformé le pavillon des années trente, en pierre meulière, « très imperméable, à l’abri de l’humidité » (paroles d’agent immobilier). Elle avait fait tomber la plupart des murs intérieurs pour disposer de pièces d’un seul tenant – cuisine américaine, salon, séjour – dont elle avait aussi modifié l’implantation, et avait préféré une grande chambre aux deux petites installées au rez-de-chaussée ; entièrement démoli la salle de bains pour en faire une salle d’eau à l’italienne, à la robinetterie rutilante ; agrandi les ouvertures ; redonné vie à la vieille cheminée. A l’étage également, deux chambres sous les combles disposaient maintenant d’une salle de bains moderne – là où une baignoire sabot avait provoqué les exclamations de ses neveux –, d’un éclairage naturel venu d’un puits de lumière, de miroirs en pied. Il ne restait que ce parquet foncé qu’elle désirait encore enlever et ce dressing à installer sous la partie la plus basse du toit, mais d’une hauteur suffisante, dans la chambre qu’elle occupait.

On était au 9 de la rue des Clottins, dans une petite bourgade du nord de Paris, proche de la gare, de petits commerces, dans une zone essentiellement pavillonnaire. Accolée au mur droit de la maison, une extension au volume irrégulier, aujourd’hui esthétique, agrandissait la superficie de base. L’entrée de la quincaillerie qui s’était tenue là durant des dizaines d’années avait fait place à un patio carrelé garni d’une multitude de plantes, séparé par une porte vitrée d’un immense bureau parqueté – l’ancien magasin –, agrémenté au sol de sisal, aux murs couverts de livres, de boîtes d’archives, d’objets glanés au cours de voyages, s’étageant à près de cinq mètres de haut jusqu’au toit. Dans le prolongement de ce bureau, un peu en contrebas, une véranda aménagée en salon d’hiver ouvrait sur le jardin où elle se trouvait ce soir-là, admirant de l’extérieur le parquet couleur capucine, d’un orange qui réchauffait la pièce au soleil couchant.

En ce soir d’été, le voisin devenu veuf depuis qu’elle s’était installée six ans auparavant, lui avait offert par-dessus le grillage une salade, un bouquet de persil et quelques premières feuilles d’épinard. C’était un peu leur rituel, ces échanges de légumes après une discussion ou pour l’engager. Elle-même avait renoncé à l’entretien d’un jardin potager, faute de temps à y consacrer, et ne cultivait que roses, pivoines et camélias. Il venait de l’inviter à prendre l’apéritif et elle pensait en ce moment-même aux conseils qu’il lui prodiguerait pour les prochains travaux. Elle inversa donc la proposition et retournant sur ses pas, lui demanda de se joindre à elle pour partager une bière et quelques rondelles de saucisson. L’homme approchait les soixante-dix ans et s’activait toujours dans son appentis, bricolant à toute heure, ou veillant sur fleurs et plantations, entretenant les haies de son terrain pour y abriter les oiseaux et les hérissons. Il avançait un peu voûté – l’arthrose, disait-il, l’avait rattrapé – pourtant l’ancien peintre en bâtiment ne rechignait jamais à donner un coup de main aux voisins qui en avaient besoin. Quelques instants plus tard, il se présenta chez elle comme à son habitude en bleu de travail, un sourire jovial aux lèvres. Elle pensa qu’elle avait apprivoisé son regard…

Une chope à la main, ils montèrent jusqu’à la chambre où elle exposa son projet d’aménagement. Il s’obstinait à regarder par la fenêtre, vers la zone industrielle, aussi lui fit-elle remarquer que là, comme dans la pièce du rez-de-chaussée qui donnait du même côté, mais plus encore ici, elle appréciait le double vitrage. Le ronronnement des énormes frigos la nuit l’avait dérangée durant les premiers mois de son installation. A sa moue, elle supposa qu’il la trouvait un peu chochotte, ou qu’il jugeait inconvenantes les dépenses engagées dans ce pavillon, il hochait la tête d’un air peu convaincu devant les matériaux utilisés, dont elle soulignait le caractère écologique mais qu’il trouvait hors de prix. De son poing, il tapotait les cloisons, appréciait les huisseries, s’interrogeait à voix haute sur la nécessité d’avoir automatisé l’ouverture et la fermeture des persiennes et en revanche, appréciait le travail entrepris sur les poutres des plafonds. « Alors c’est quoi ce que vous voulez faire encore ici ? ». Elle avala une gorgée de bière avant de répondre dans un sourire que le vieux plancher n’était pas à son goût. « Quoi, du chêne ? Pas de votre goût ? Mais vous n’en retrouverez plus d’aussi beau ! Suffit de le poncer, je vous le fais si vous voulez. » Mais elle ne voulait pas, et argumenta pour un sol plus moderne, un parquet flottant beaucoup plus clair que ce chêne foncé, alla chercher quelques échantillons qu’il regarda d’un air distrait, évoqua l’idée d’un dressing dans le fond de la chambre. Il haussa les épaules et bougonna. « Moi je ne ferais rien de plus ici… » Mais elle tenait à son dressing et n’avait nul besoin de son aval, aussi lui demanda-t-elle s’il serait libre un jour prochain pour l’aider à démolir la cloison.

Elle avait déplacé les meubles dans la chambre voisine, posé la caisse à outils à même le sol, monté un escabeau, des sacs à gravats, des chiffons, une masse, un pied-de-biche, un balai, une pelle, avait branché la radio, et attendait assise en tailleur que son voisin la rejoigne. Il était 8 heures du matin quand il débarqua, en bleu de travail. Ils s’échinèrent sur la cloison jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien. Malgré la poussière avalée pendant une heure, il refusa le verre d’eau qu’elle lui proposa et s’accouda au rebord de la fenêtre tout en regardant au loin. Il lui raconta le paysage d’avant, des années trente, quand il vivait ici enfant avec ses parents, puis avec sa première femme bien des années plus tard. Il se souvint du couple de voisins qui habitait cette maison-ci, des commerçants qui avaient ouvert un bazar dans cet appendice transformé aujourd’hui en bureau, et où ses enfants venaient acheter confiseries et gâteaux conservés dans de gros bocaux sur le comptoir. Elle ne l’avait jamais entendu parler aussi longtemps. « Bon, on attaque le plancher maintenant ? » Il se retourna, et elle le vit très nettement déglutir, blanchir puis se ressaisir. Troublée, elle l’interrogea sur son état de santé. Mais il s’excusa et s’empara du pied-de-biche. Elle empilait les lattes au fur et à mesure, tentant de reprendre la discussion mais il ne répondait plus que brièvement. A la question de savoir ce que signifiait « les Clottins », il répondit que jusqu’au siècle dernier, cette zone n’était que jardins entourés de palissades, de haies, de murets… D’où sans doute, ce terme de clottins, mais il ne garantissait rien et sur ce, il se tut pendant la demi-heure qui suivit, enlevant avec dextérité les lames clouées, dont il vérifiait la qualité de temps en temps, d’un geste rapide, voire fébrile. Elle l’observait avec un brin d’inquiétude. Quand elle entendit sonner 10 h 30 au clocher du village, elle descendit chercher pain, fromage et pâté qu’elle lui proposa de façon presque autoritaire. Il sourit, levant vers elle son regard bleu, évoquant les pauses durant les chantiers, le vin rouge dans les bouteilles d’un litre, étoilées, que l’on rapportait à la consigne. Il ne s’était jamais adonné à l’alcool, précisait-il, non, pour ça, il avait toujours été correct. Il lui sembla que sa voix se brisait légèrement, mais il se reprit et la questionna sur son métier, sur sa vie en solitaire. « Une jolie fille comme vous, sans mari, sans enfant, c’est pas normal ! » A son tour de ne rien répondre.

Elle lui tournait le dos quand elle entendit un soupir bref, comme expulsé sous le coup de l’émotion. Il tenait dans ses mains un objet entouré de papier journal, et vacilla sur ses genoux. « Michel, que se passe-t-il ? » Il s’écroula sur le sol. Le tapotant sur la joue, elle l’exhortait à retrouver ses esprits. Il avait le visage blême, respirait trop doucement, elle prit peur, le mit en position latérale de sécurité et courut en bas appeler les secours. Elle remonta près de lui toujours évanoui, déroula le journal vieilli et découvrit un pistolet de petite taille, noir et gris. L’objet tomba de ses mains tremblantes. Mais elle retrouva son sang-froid et le cacha immédiatement dans la boîte à outils juste avant que les pompiers n’arrivent. Ils embarquèrent Michel jusqu’à l’hôpital le plus proche. Elle ne pensait plus qu’au révolver.

C’était un pistolet Manufrance, elle en reconnaissait le sigle sur la poignée noire, le M majuscule dont la jambe droite constituait la barre verticale du F, le tout entouré d’une couronne de lauriers. Un modèle compact très léger… Pour elle, cachée ici sous le plancher, c’était l’arme d’un résistant qui avait refusé de la rendre comme l’exigeaient les autorités après la Seconde Guerre mondiale. Un appel téléphonique à son grand-père maternel confirma son hypothèse. Après qu’elle eût renseigné les dimensions de l’engin et du canon, décrit les plaquettes finement quadrillées, il lui précisa qu’il s’agissait très probablement d’un pistolet automatique, un modèle dit Le Français, un 6,35 mm d’environ 300 g, issu de la manufacture d’armes de Saint-Etienne, très utilisé par la Résistance durant cette période de l’histoire. Et, en l’occurrence, non neutralisé : il pouvait donc encore fonctionner. Elle n’avait pas retrouvé de cartouches, mais il restait encore une bonne partie du plancher à enlever ! « Quelqu’un ici a dû être membre d’un réseau et pour des raisons sentimentales ou patriotiques, a conservé clandestinement ce pistolet… ce qui finalement est plutôt une bonne destinée pour une arme de maquisard ! », avait conclu son grand-père. Et plus sérieusement, il avait ajouté : « Tu détiens donc illégalement une arme de guerre, ma chérie ! » Qu’en faire ? Si elle n’affectionnait pas spécialement les armes à feu, elle n’en avait pas non plus une peur telle qu’elle craignît de la conserver chez elle. Elle décida donc de ne rien décider, trouvant même plutôt amusant que sa petite maison ait abrité pareil trésor durant d’aussi longues années.

En revanche, que le malaise de son voisin semblât lié à cette découverte la tracassait. Elle comprenait mal ce qui pouvait l’avoir mis dans cet état. Un souvenir dramatique de cette époque ? Ou cela n’avait-il été que coïncidence ? Elle avait surpris les prémisses d’un malaise lui semblait-il… Ayant fourni aux pompiers les coordonnées de Myriam, la fille de Michel la plus proche géographiquement, elle espérait que celle-ci ait pu se rendre à l’hôpital. Alors qu’elle pensait à l’appeler pour prendre des nouvelles de son père, elle rassembla les feuilles de journal jauni qui emballaient le pistolet et tomba en arrêt devant une photo en noir et blanc d’un pavillon des années trente tels qu’il s’en était beaucoup construit dans cette banlieue nord de Paris et ailleurs. Un pavillon comme le sien. Elle était certaine de le reconnaître. C’était celui situé au 7 de la rue des Clottins, celui qu’occupait Michel. On distinguait dans le prolongement de la maison la proéminence de la quincaillerie voisine – sa propre maison aujourd’hui – dont on pouvait d’ailleurs lire les premières lettres de l’enseigne et apercevoir la grille de la vitrine. En légende de la photo était mentionné : Le pavillon du crime. Elle sursauta. Elle lissa de ses mains le journal froissé pour parvenir à lire le fait divers raconté dans la demi-colonne, qui annonçait la suite de l’enquête menée dans la petite ville de M. après le meurtre non élucidé de Madame Suzanne A. C’était son fils de dix ans, Alain qui, rentré de l’école avait prévenu les secours. Alain… le prénom du fils aîné de Michel… ou plus exactement de Suzanne. Son cœur battait à tout rompre, elle chercha la date du journal et découvrit qu’il datait de… 1954 ! D’après les premiers résultats de l’enquête, la mère de l’enfant avait été tuée le jeudi précédent en début d’après-midi d’une balle de révolver, la maison ayant été retournée, laissant imaginer un cambriolage, quelques économies avaient été subtilisées ainsi qu’un coffret de bijoux et ni le criminel ni l’arme du crime n’avaient au moment de l’article été retrouvés. On racontait encore que les voisins les plus proches avaient été entendus dans les locaux de la gendarmerie, et lavés de tout soupçon, disposant à cette heure de la journée d’un alibi de poids : ils déjeunaient comme chaque jeudi au café de la gare, en compagnie du maire du village, et n’ouvraient leur magasin qu’à 15 h 30.

Marion savait que Michel devenu veuf avec deux garçons de 10 et 4 ans, s’était remarié à la fin des années 50. Son corps était traversé d’un long frisson. Lui revint en mémoire le regard de Michel lors de sa toute première visite avec l’agent immobilier : elle s’était demandé pourquoi cette insistance à la dévisager de l’autre côté de la haie du jardin. Il y avait six ou sept ans de cela, elle en avait conclu qu’il était bien normal de s’inquiéter de ses nouveaux voisins. Aujourd’hui, elle décelait autre chose dans ce regard, dans le souvenir de ce regard… Elle comprenait mieux pourquoi Michel avait tellement vanté la qualité du parquet de chêne, pourquoi il avait été réticent à le démonter… Bref tout lui semblait clair à présent. Elle ne parvenait pourtant pas à comprendre comment l’arme du crime avait pu se retrouver cachée sous le plancher… Avec la complicité du quincailler ? Le couple était mort, la veuve ayant rejoint son mari dans la tombe dix-huit mois auparavant…

« Mais qu’est-ce que je raconte ? Où est-ce que je divague comme ça ? Qui me dit qu’il s’agit de l’arme du crime ? Tu es complètement folle ma pauvre fille ? » se morigéna-t-elle en replaçant le révolver dans son emballage d’origine.

Une fois le parquet entièrement démonté, elle y avait passé des heures, sans trouver d’ailleurs de cartouches ni de balles, elle dîna d’un morceau de fromage et de pain. Dans son lit, elle poursuivait malgré elle ses élucubrations quant à l’histoire du meurtre, ne voyant décidément pas en Michel un assassin potentiel. Mais qui saurait jamais ce que cachait une personnalité, une vie, quels secrets les uns et les autres emportaient dans la tombe ? La réponse à cette énigme lui parvint le lendemain soir avec la visite de Myriam. Née du deuxième lit et seule enfant du nouveau couple, Myriam souffrait de dépression chronique depuis la mort de sa mère deux ans auparavant. Bien que mariée, mère elle-même, elle ne parvenait pas à « tenir debout », expliquait-elle dans un désordre de gestes et de grimaces. L’appui inconditionnel de sa mère lui manquait. « Mais vous avez votre père, Myriam, il est si seul… » Myriam raconta ce qu’elle n’avait pas connu ou dont elle n’avait que des souvenirs lointains : l’homme jaloux du premier fils de Suzanne, le père trop jeune qui avait eu son premier enfant à dix-neuf ans l’année de sa rencontre avec elle – sa tendresse excessive pour elle qui l’avait éloignée de la fratrie, les horreurs débitées par les frères au moment de la mort de sa propre mère, insinuant que « les meilleures partaient toujours en premier. Papa en avait été malade, il aimait ma mère, elle l’avait sauvé du pire. C’était une femme exceptionnelle. » Du pire ? « Oui, du suicide après la mort de Suzanne dans des circonstances terribles (Marion approuva malgré elle), tuée d’une balle de révolver en plein cœur… Son adorée, tuée par un… par un… maquisard. » Un homme qui s’était livré à la police une quinzaine de jours après le meurtre.

Marion apprit alors le passé de Suzanne, tondue, la croix gammée peinte sur le crâne, Suzanne ayant échappé à un lynchage, « la pauvre, tout cela pour avoir aimé un Allemand » répétait Michel quand il en parlait à sa seconde femme… « Pour lui avoir livré un homme », répliquait alors celle-ci. « Suzanne avait cinq ans de plus que mon père, mais elle était pour lui une femme-enfant, et il jugeait qu’à dix-huit ans, dans la tourmente de la guerre, elle avait payé suffisamment pour cette faute de jeunesse, ayant dû fuir à Paris à la première occasion, loin de son village, loin de sa famille. » Mais un ancien résistant l’avait retrouvée, traquée, tuée chez elle… la guerre n’était pas encore si loin… Michel avait eu à affronter l’opprobre du village. Suzanne avait jeté le doute sur lui, mais il ne lui en avait jamais voulu. Les deux garçons en revanche lui avaient toujours reproché de ne pas avoir fui, d’avoir subi le regard gêné des autres enfants quand ce n’était pas leur cruauté. Myriam confirma le passé de résistant de l’ancien quincailler, voisin du couple. Ainsi le malaise de Michel s’expliquait-il. Il n’avait pas déballé l’arme… C’était la seule vue du journal qui avait provoqué son évanouissement, la confrontation avec un souvenir dramatique conservé par un voisin qui avait connu la victime, sa Suzanne… et peut-être aussi d’ailleurs le meurtrier… Qui sait quel secret on emporte dans la tombe ?

Texte et photo : Marlen Sauvage

Ce texte appartient à une série de fictions intitulée Secrets de maisons, publiée sur le site des Cosaques des Frontières en novembre 2016.