Stage d’écriture, Chrystel Courbassier

© Marlen Sauvage 2022

Propos de voisinage

  • Ça faisait quelques mois qu’ils se fréquentaient ces deux-là. Il restait dormir de plus en plus souvent. De la fenêtre de ma cuisine, je le voyais quitter l’immeuble au petit matin de bonne heure. Je pense qu’il avait un boulot.
  • Oui, c’est incroyable ce qui s’est passé. Un type plutôt propre sur lui, vêtu de façon convenable, poli, pas très costaud mais pas moche non plus, un type normal quoi, il avait une voiture, un emploi, il ne faisait pas de bruit. Plutôt discret d’ailleurs. Un peu trop peut-être…
  • Taciturne, je dirais. Pas très sociable ni très bavard. Bonjour, bonsoir, pas plus. On savait rien de lui en fin de compte.
  • Cependant il faut reconnaître qu’il s’occupait bien de la petite. Il allait la chercher à la sortie du collège quand sa mère finissait tard. Il préparait le repas, lui faisait faire les devoirs, d’après ce qui s’est dit au procès. Vraisemblablement, elle l’aimait bien. Heureusement qu’elle n’était pas là quand c’est arrivé !
  • Il faut dire que son père à elle, il était pas très présent. Depuis que les parents étaient séparés, on le voyait plus. Il devait la prendre un jour ou deux par mois, pas plus.
  • Si c’est pas malheureux tous ces couples qui se séparent ! Enfin, après, il a bien été obligé de prendre ses responsabilités, le père. 
  • Oui mais tu vois, on croit connaître les gens et on ne les connaît pas du tout en fait. On fait connaissance sur internet, on se donne rendez-vous dans un café, on s’invite à la maison et puis voilà ce qui se passe… Il faut se méfier de tout.
  • Tu crois qu’ils se sont rencontrés sur internet ? Non, un coup de folie moi je dis. 
  • Ou une dispute qui tourne mal.
  • Je crois pas que tout ait été dit au procès. D’après ce qu’on m’a raconté, il était pas très loquace le bonhomme quand on l’interrogeait.
  • Il avait honte à mon avis. 
  • Ou bien il avait bu ou il se droguait, on ne sait pas. C’est pas écrit sur la tête des gens ce qu’ils font quand ils sont chez eux bien au chaud en famille.
  • Peut-être qu’elle le trompait tout simplement. Il a découvert le pot-aux-roses et il a pété les plombs. Moi, si ma femme me trompait, je sais pas comment je réagirais.
  • Quand même, quinze coups de couteau, c’est pas rien ! Il fallait qu’il soit sacrément en colère.
  • Il paraît qu’il n’avait pas de casier judiciaire, rien ! Pourtant, tu vas pas me dire, on se retrouve pas à commettre un crime pareil comme ça du jour au lendemain sans préalable. On n’en vient pas là par hasard.
  • C’est dans les gènes ce truc-là.
  • Oui, le gène du tueur, j’ai déjà entendu ça quelque part à la télé.
  • Bon, ce qui compte, c’est qu’il est enfermé pour un bon bout de temps maintenant.
  • Oui mais quel gâchis quand même ! On est en sécurité nulle part.

    Autrice : Chrystel Courbassier

    Comme thème de stage, j’avais proposé « Le mouvement ». Et sans entrer dans le détail des propositions, le mouvement s’appliquait aussi bien aux situations qu’aux personnages, à leurs discours ou encore à la « technique » d’écriture. Merci à Chrystel pour ce premier texte.
    MS

Une histoire de langue…

Un roman estonien d’Andrus Kivirähk, paru en 2007 en Estonie, en 2015 au Tripode, traduit par Jean-Pierre Minaudier, Grand prix de l’imaginaire 2014. Ça se lit comme un conte fantastique qui se déroulerait au Moyen Age en Estonie, et en cela le livre est accessible à un public adolescent. C’est en réalité un pamphlet contre la modernité à tout crin, sans pour autant tomber dans la glorification du passé et des traditions. Le ressort fondamental du récit est l’anachronisme et qu’est-ce qu’il m’a valu comme fou-rires ! Mais ce qui domine au final, c’est l’impasse inéluctable qui guette l’homme lucide, condamné à une solitude intellectuelle, morale, physique même… La conclusion du traducteur à laquelle je me rallie est celle-ci : « vivre en faisant le moins de dégâts possible autour de soi, c’est accepter l’inévitable tristesse de tout cela, sans se vautrer dans le conformisme et la bêtise qui triompheront toujours, sans pour autant verser dans la haine ni se réfugier dans l’idéalisation d’un passé fantasmé, qui est une autre forme de bêtise… »

MS

Celle du moulin qui grince

C’était hier dimanche à Aubres et le jour d’avant à Villedieu… Les enfants assis sur des coussins sous le nez du conteur, les parents derrière mais pas les derniers à rire à l’histoire contée par Remi Lapouble qui a su embarquer dans la forêt –  de la route goudronnée, en passant par le chemin creux et puis la roche plate et la clairière – jusqu’au moulin qui grince, les dizaines de spectateurs attentifs.
Contes et rencontres, 34e édition, du 11 novembre au 11 décembre. Et on n’a pas encore tout vu !