Gladwys et Emile

Marlen Sauvage – Collection personnelle

C’est grâce à Marie que je ne suis jamais allée travailler dans une ferme, tu vois. Marie qui était si timorée dans les premières années de son mariage a obtenu ce qu’elle voulait de mon père qui était fou d’elle et de ses beaux yeux ! C’est cet amour qui a révélé le vrai tempérament de Marie, elle savait ce qu’elle voulait, elle était tenace et savait jouer de ses atouts ! Sur cette photo, je pose en tenue d’écolière à côté d’Emile, le fils qu’elle a eu avec Germain, donc, mon père. A l’époque je l’ignorais, mais Marie était une cousine germaine de mon père… Sa mère était la sœur de Germain, on l’appelait Claudine. Je ne sais si c’était vraiment son prénom de baptême. En tout cas, Claudine a épousé un entrepreneur qui travaillait dans l’import-export, ce qui a fait d’elle une femme socialement plus respectable que mon père… Il n’a eu de cesse de s’enrichir pour obtenir le même statut ! Tout paysan qu’il était… Au fil du temps, il a acquis des terres, des maisons, des fermes… C’était un parvenu, personne ne s’y trompait. Il se donnait des airs… Mais je reviens à mes moutons ! Ce petit Emile était à la fois mon demi-frère et mon cousin, si tu vas par là ! Il y a eu quelques mariages comme cela dans la famille… Cette lointaine cousine mariée si jeune à un homme bien plus vieux qu’elle, je crois qu’ils avaient trente-cinq ans d’écart, te rends-tu compte ! Il était veuf, il est mort quelques années après son mariage avec cette jeune femme, qui a fini par épouser un de ses cousins… veuf lui aussi, mais beaucoup plus jeune et agréable à regarder ! Emile a failli s’appeler Germain figure-toi ! Mon père y tenait et pourtant c’est encore Marie qui a obtenu gain de cause. Elle a été une bonne mère pour Emile et pour moi. Je n’ai pas connu ma mère, Jeanne, qui est morte en couches… Je l’ai regrettée si longtemps. Je le regretterai toujours je pense. Aujourd’hui à quatre-vingt-six ans, encore je me demande qui était cette maman que je n’ai pas connue… En quelle année sommes-nous ici ? Laisse-moi réfléchir un peu… Probablement dans les années 1880-1881, je dirais… J’avais six ou sept ans, Emile un peu plus de cinq. Je ne fréquentais pas encore l’école, mais mon père avait tenu à ce qu’on immortalise ma future entrée à l’école puisque sa femme tenait à ce que j’y aille ! C’était un amoureux de la photo. A chaque fête ou cérémonie, il convoquait le photographe de la ville. C’est grâce à lui finalement que tu peux reconstituer l’histoire de la famille. Tu penses bien que je n’allais pas à l’école dans ces beaux atours… ça c’était pour la photo ; le chapeau, je le portais le dimanche, à la messe. Mais j’avais une jolie petite jupe plissée, ça oui. Ma tante Ernestine me l’avait cousue, j’en étais si fière. Ernestine ? Ce n’était pas vraiment ma tante, mais je l’appelais ainsi. C’était une grande amie de ma mère, elle avait été très affectée par sa mort. Elle m’a pour ainsi dire adoptée à ma naissance ! Je n’ai pas débuté ma vie dans l’amour paternel, c’est le moins que l’on puisse dire. Ernestine était là pour moi, au nom de son amitié avec Jeanne… Il lui arrivait de me garder dans sa mercerie qu’elle tenait sur le tour de ville à l’époque. Elle fabriquait des vêtements sur mesure pour adultes et enfants et j’étais son modèle favori, me disait-elle. J’ai adoré Ernestine… Elle n’a jamais eu d’enfant. Elle venait parfois me rechercher à l’école, je me souviens, l’école des sœurs, voisine de sa boutique. Emile n’y allait pas, en tout cas pas à cette époque, il avait une gouvernante anglaise, dont j’ai bénéficié moi aussi et qui m’a appris mes premier rudiments d’anglais. Rose… elle s’appelait Rose. Marie suivait les conseils de sa mère. Rose… une jeune femme enjouée qui adorait les enfants et… les roses ! Lui succéda un précepteur… Mais je parle, je parle… reprends donc un gâteau avec ton thé, ma chérie.

Marlen Sauvage

Douleur, Monique Fraissinet

©Marc Guerra

La douleur n’avait pas complètement quitté son ventre, des flots de sang arrivaient par petites saccades souillant son jupon, dégoulinant sur ses bas de laine mités. Elle prendrait, pour le couvrir les derniers haillons qui avaient été jetés dans le bas de l’armoire bancale de la chambre sombre et froide et qui n’avaient pas servis depuis au moins deux ans. Un bonnet d’indienne rouge et blanc seule touche de couleur, couvrait  la petite tête dodelinante laissant apercevoir une peau fripée, rougie par le froid de ce début d’hiver. Tout au long du chemin  bordé de sapins, elle ne se plaindra pas, elle avancera, évitant les flaques et les boues qui en couvrait le sol, espérant qu’au moins, pour cette longue nuit, la clarté de la lune éclairerait son premier trajet.

Elle essaierait de lui donner pour quelques heures un peu de la chaleur de son corps,  elle le serrerait fort contre elle afin qu’il entende les battements de son cœur. 

Des kilomètres à parcourir, combien, elle n’en savait rien, elle savait juste qu’il lui faudrait du temps. Il ne s’agitait pas malgré la cadence effrénée qu’elle lui faisait subir. Arrivée en haut de la colline qui surplombait la grande falaise, elle déboutonna son corsage. L’instinct de survie avait guidé sa petite bouche rose. Avide de vivre, il ne se fit pas prier. Elle se pencha vers lui puis détourna son visage se refusant à la réalité.  

L’ ombre de sa silhouette la poursuivait, ils ne faisaient qu’un. 

Dans son dos, la musette qu’elle portait en bandoulière battait ses fesses au rythme de ses pas. Arrivée à l’orée du bois, c’est le vent qui lui glaçait le dos. Elle n’avait pas d’autre choix.

En bas dans la vallée, l’horloge du Prieuré sonnait les douze coups de minuit.

Monique Fraissinet

Un texte issu d’une proposition d’écriture, par une habituée de mes ateliers…  Illustré par la photo de mon petit Souleyman, 7 ans maintenant, merci à lui !

Chez la mère Joyeux

Photo : boutique.genealogie.com

Après la séance de photographie, Germain emmena Marie manger chez la mère Joyeux, sur le boulevard. Il y avait affluence, c’était jour de marché. Habitué des lieux, Germain avait sa table. La patronne elle-même leur servit un savoureux coq au vin auquel Marie pourtant ne fit pas honneur. Ils avaient laissé la petite Gladwys chez Ernestine, amie de feue Jeanne, dont la mercerie avait pignon sur rue. Nounou occasionnelle, la couturière s’amusait de la présence de cette petite fille encore à quatre pattes, s’enthousiasmant devant les coupons de tissu, les dentelles et les cordons. Marie, elle, s’éternisait devant son assiette, grapillant un champignon ici, un petit oignon là. « Vous ne buvez pas non plus… » Les regards appuyés de Germain la tétanisaient. Elle tourna la tête sur la droite, vers une tablée pleine de discussions et d’hommes en chapeau. Elle reconnut monsieur Desfeux, banquier, croisa son regard, ainsi que monsieur Cippe, mais s’attarda sur l’homme plus jeune qui les accompagnait. « Monsieur de Lamargelle, héritier d’une famille de vignerons depuis plusieurs générations, et… célibataire. Mais vous êtes mariée, ma chère. A moi. », lança-t-il avec un air à la fois de défi et de satisfaction. Marie se prit à rougir violemment, elle piqua du nez dans son assiette, troublée d’être surprise ainsi à regarder un homme, alors qu’elle cherchait seulement à échapper aux yeux de son mari. « Comment va mon fils ? », demanda Germain en pointant son doigt vers le ventre de son épouse. « Il bouge depuis ce matin, cette séance de photographie et puis ce repas… je crois que tout cela l’a fatigué… m’a fatiguée… et je suis confuse de ne pas être… enfin, je préfèrerais ne pas m’éterniser ici, si cela ne vous ennuie pas, bien sûr. » Elle termina sa remarque en hochant la tête, comme pour appuyer sa demande. Il s’amusait de sa confusion, se perdant dans la limpidité de ses yeux verts, ah ! décidément, cette cousine lui plaisait, il ne désespérait pas de lui plaire un jour. Elle fixait un point au-dessus de Germain, attendant sa réponse. « Je comprends, j’ai abusé de votre état sans aucun doute. Je vous raccompagne. J’ai à faire. Je vous retrouverai plus tard. » Elle poussa un soupir de soulagement discret, tandis qu’il s’était levé pour lui donner le bras. Et monta dans la voiture à cheval sans un regard pour lui.

Marlen Sauvage