Une vie en éclats (24)

Sur l’écriteau de la photo de groupe, on peut lire Les lions de la 6e Compagnie (de) Rabat. Tu es un jeune lion alors ! Le troisième en partant de la gauche, au premier rang. Tu auras 21 ans dans deux mois… Nous sommes en 1947, tu es arrivé à El Hajeb au corps du 2e bataillon du 8e régiment de zouaves. Et tu es en effet affecté à la 6e compagnie. (Ouf !) Je ne connaissais pas ces photos de toi en tenue de parade (en noir) et chéchia. Je reviens donc en arrière, toute cette histoire avance à rebours si je peux dire ! Ces photos, conservées par la petite sœur de mon père me parviennent alors que j’en étais restée à la dissolution de ce régiment en janvier 1949…

MS

Jean-Pierre, en souvenir de notre amitié

©Marlen Sauvage

Jean-Pierre,

J’ai retrouvé une photo de toi, un peu floue, datée de 2011 ; face à l’appareil, ton regard droit et sombre, tes yeux marron fixés sur moi derrière tes lunettes cerclées de noir. Tu as les cheveux tirés en arrière, les attachais-tu, je ne me souviens pas. Tes lèvres fines ne sourient pas. Tu me regardes, c’est tout. Le ton de ta voix démentait toujours cette tristesse que je percevais chez toi ; la lecture de tes textes, drôles, à l’humour cinglant, cynique, déclenchait les rires, les situations rocambolesques que tu inventais engendraient les fous rires souvent. Tu n’étais pas cabotin, tu souriais seulement de temps en temps de tes propres saillies. Tu avais un côté désabusé, je pensais au début que tu le cultivais, que c’était une posture. Et puis j’ai compris quand tu m’as parlé de toi que c’était l’une de tes facettes, la vie, ses tourments, ne t’avaient pas épargné. Tu écrivais à peine la proposition d’écriture énoncée ; quand tu avais terminé ou si tu avais besoin de temps, cela t’arrivait aussi, rarement, tu sortais rouler une cigarette, et je te rejoignais « Je t’en roule une petite ? ». J’ai repris la cigarette après des années d’abstinence, à cause de toi, Jean-Pierre ! Mais loin de moi l’idée de t’en vouloir ! Cette cigarette partagée chaque quinzaine, c’était notre rituel, j’y tenais autant que toi. Tu écrivais au stylo plume, dans un Zap book grand format. Tu raturais très peu, je pourrais dire jamais même durant l’atelier, tu observais ta page, tu écrivais, tu te relisais la main en l’air, le stylo immobile, avant de redémarrer l’écriture, d’un jet qui s’arrêtait de nouveau, et tu recommençais jusqu’à la fin de ton histoire. Il te fallait l’espace d’un Zap book grand format, oui. La dernière fois que je t’ai rencontré, chez toi, tu te débattais avec des papiers concernant ta retraite. Tu m’avais offert une bière, nous étions assis dans cette pièce qui faisait office de salle à manger-salon, cuisine. Tu m’avais parlé de ton fils, de ta petite-fille. De tes envies d’écriture qui s’étaient heurtées à la page blanche. Je t’avais proposé de travailler d’anciens textes. Tu ne voulais rien retoucher, réécrire n’était pas pour toi, tu écrivais et puis, tu ne revenais pas en arrière. Je ne t’ai pas revu ces dernières années depuis mon départ des Cévennes, pourtant ton souvenir habitait mes pensées dès qu’il était question d’atelier d’écriture. Toi et Poussy. Toi et Djibril. Tu fais partie de ceux et celles qui ont bâti mes ateliers, par ta présence fidèle. Je souhaite le repos de ton âme, mon cher compagnon d’écriture, et je t’envoie par-delà l’univers tangible ma pensée affectueuse.

Marlen Sauvage

Encore une fois…

©Marlen Sauvage

Ces roses dorment sur mon bureau depuis plusieurs jours, depuis ma visite à Génissac, dans ce paradis parfumé qu’a su créer mon amie Claude. Je les retrouve ce matin, dans un autre paradis, et, décidant de les publier, je cherche une citation qui pourrait les illustrer (les mots illustrant la photo, oui). Comme je ne suis pas chez moi, et comme je ne connais pas l’immense bibliothèque, je me fie à ma main, attrape La Première fois, d’Anne-Marie Garat, l’ouvre au hasard et tombe sur ce passage, vous me croirez ou pas :

« Avisant de loin le rosier, l’idée m’est venue d’un geste positif. Par exemple, de le tailler en vue du printemps prochain. Mais ce remontant ne se rabat qu’aux premières gelées, du reste il est en pleine floraison, ses roses sont si belles, coupons-en une, mettons-la dans un verre, me dis-je mais, à quoi bon, demain je repars. Alors, glissons-la entre les pages d’un livre : faisons sécher la dernière rose des Calinottes, gardons ses pétales peu à peu dévitalisés en souvenir du dernier soir, voilà un geste de haute portée. Au lieu de quoi, j’ai mis mon nez dans son cœur humide, inspiré son parfum, mais ces roses n’en ont pas beaucoup, il ressemble au sirop d’orgeat trop dilué, aux fleurs d’oranger fanant sous les globes. Malgré tout, je le recueillais, pleine d’espoir et de déférence, attentive à son signal lointain, sans en obtenir davantage le sentiment que je cherchais, sa piété ou son chagrin de dernière fois. » (1)

J’ai retrouvé dans ces phrases une impression de déjà vécu, toutes ces réflexions que l’on se fait à la vue de roses qui explosent ou se fanent, cette envie d’immortaliser entre les pages d’un carnet une senteur et une couleur dont on sait bien pourtant qu’elles ne dureront pas ; le désir de les conserver dans la gelée ou dans l’alcool, d’en disperser les pétales sur une table ou dans des coupelles, mais plus encore m’a saisie la mémoire de la plongée en apnée dans le cœur d’une rose, dilatant les narines d’un coup pour en extraire le parfum subtil, la plus lointaine essence, et le souvenir m’a projetée dans un passé heureux, dans l’image figée d’un instant où l’intense connexion au monde vous rend vivant plus que jamais.

MS

(1)- Anne-Marie Garat, La première fois, Essences, Actes Sud, 2013.