Carnet des jours – Journal du confinement #17

Photo : Marlen Sauvage

Première sortie depuis trois jours. « La promenade de la digue est interdite par arrêté préfectoral ».
Je sursaute sur le banc où je lis tranquillement depuis une demi-heure, tandis que le mégaphone hurle derrière moi. Bien sûr, je me lève en vitesse, remballe mon bouquin, croise les policiers municipaux dans leur voiture, auxquels je dis de loin que je l’ignorais. A mon arrivée vers 16 h 45 j’étais seule sur cette promenade (sans m’inquiéter outre mesure) ; quand j’en suis repartie, j’ai dû croiser en tout et pour tout une vingtaine de personnes… J’ai signalé l’information à quelques-un.e.s dont un jogger souriant qui m’a dit le savoir, et j’ai compris qu’il profitait de ses dernières foulées aujourd’hui au soleil ; une dame est restée bouche bée, me demandant si j’étais sûre de moi ainsi qu’un couple promenant bébé dans sa poussette. Oui, c’est vrai que cela semble tout de même un peu démesuré dans cette petite ville…

Rentrée chez moi, aucune info récente sur le site de la préfecture de la Drôme, les dernières informations concernant les mesures de confinement (on parle de « durcissement ») datent du 20 mars et mentionnent en effet l’interdiction de certaines promenades jusqu’au 31 mars. Du coup, je l’apprends !, même si celle de la digue à Nyons n’a jusqu’ici jamais fait l’objet d’un quelconque contrôle… Mais bien sûr, comme nul n’est censé ignorer la loi, je m’estime heureuse de n’avoir pas été verbalisée. Dans les jours qui viennent, je vais me rabattre sur un banc de la place en bas de chez moi, je ne vois plus que ça. Si tant est qu’on ne vient pas me déloger. Ok pour respecter les mesures de sécurité donc, mais nous dira-t-on enfin quand nous allons pouvoir disposer de tests dignes de ce nom pour arrêter ce grand délire ? Depuis le début du confinement je n’ai jamais croisé plus de trente personnes et encore sur cette digue ! Bref. J’arrête.
Ce matin j’ai appris par M. que « ça bouge à la zone artisanale (de Florac). Certaines entreprises ont réouvert. » Super. Quelle cohérence dans les décisions… mais il est vrai qu’ici nous ne sommes pas en Cévennes, et j’ignore d’ailleurs si les entreprises locales embauchent ou non (en dehors des commerces alimentaires).

Heureusement, il y a toujours des nouvelles réconfortantes et des découvertes à faire grâce au réseau d’amis.

Une gentille promesse
Hier soir, mes voisins m’ont fait passer une part du fondant au chocolat réalisé par leur deuxième fille, laquelle répond à mes remerciements par SMS : « Un jour si tu veux, tu peux me demander, je t’en ferai un entier, que pour toi, ou des cookies. »

Les mains négatives, de Marguerite Duras, relayée par Gwen Denieul
« Je t’aime d’un amour indéfini (…) je t’aime plus loin que toi, j’aimerai quiconque entendra que je crie que je t’aime. » MD

Pour celles et ceux qui auraient envie de participer à un agenda ironique (d’avril)
https://carnetsparesseux.wordpress.com/2020/04/02/en-avril-decouvre-le-fil-agenda-ironique-davril/

Une citation retrouvée parmi les mails triés hier, merci Sylvie C.
« La crise est le moment où l’ancien ordre du monde s’estompe et où le nouveau doit s’imposer en dépit de toutes les résistances et de toutes les contradictions. Cette phase de transition est justement marquée par de nombreuses erreurs et de nombreux tourments. La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés… Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. Le malheur a habituellement deux effets : souvent il éteint toute affection envers les malheureux, et, non moins souvent, il éteint chez les malheureux toute affection envers les autres. »
CAHIERS DE PRISON, Passé et présent. Antonion Gramsci (envoyé par S. en novembre 2016, donc rien en lien avec cette crise.)

MS

Carnet des jours – Confinement #16

Photo : Marlen Sauvage

Je suis au fond de l’eau. J’ai rempli d’air mes poumons, je retiens ma respiration, je reste le plus longtemps possible recroquevillée, concentrée, j’essaie de penser à autre chose, et puis quand ce n’est plus possible, je donne un grand coup de pied et je remonte à l’air libre. Je suis au fond de la piscine. Et je préfère la mer.

Nous sommes entrés dans la deuxième quinzaine du confinement. J’ai passé quasiment trois heures à supprimer des mails datant des trois dernières années, assise dans le canapé, à les relire, me remémorer les situations, les discussions, les boulots bénévoles ou non, les voyages. J’ai conservé les conversations avec mes filles, quelques mails d’amis que je ne me résigne pas à jeter, quelques photos envoyées par X ou Y, des idées de projets envisagés avec les un.e.s et les autres, des extraits de bouquins… J’ai retrouvé un enregistrement de la voix de S. qui m’avait envoyé un de ses textes… Et puis des choses rigolotes comme cette anecdote racontée par Stef, de Milo demandant à son père pourquoi le Père Noël vient toujours la nuit. A la réponse du papa que c’est parce que le Père Noël est un vampire, Milo de répondre « Ben non, les vampires, ça n’existe pas ! ». Un peu d’oxygène encore avec les premiers textes qui me parviennent de l’atelier de mardi. En dehors de ces réponses aux propositions d’écriture, les participantes débordent d’humour et de créativité, comme pour enterrer la quinzaine et repartir dans la joie pour la suivante. Elles envisagent  une « cororéunion » pour discuter de leurs textes à distance, plutôt qu’une coronaréunion, la question est posée, mais je l’entends comme un pied-de-nez à la situation pour laisser place aux choses du cœur… J’ai droit à un poisson masqué (nous sommes le 1er avril… et ce sont des gamines !), je découvre l’arbre à ballons qui a poussé dans la cour de l’une d’elles, la « question existentielle » de la fille de Fanette, 7 ans : “Il existe Boris Vian ?” Oxygène.

A savoir :
« Le poète Paul Celan, né à Czernowitz (aujourd’hui en Ukraine) en 1920, il y aura cent ans le 23 novembre, suicidé le 20 avril 1970 à Paris, il y aura cinquante ans ce 20 avril. Dans le recueil de poèmes que lui ont consacré les éditions José Corti en 2007, que je consultai il y a quelques jours, on peut lire, extraits d’un recueil paru en 1952, Mohn und Gedächtnis (Pavot et Mémoire) deux poèmes qui se suivent : Corona, puis l’un des plus célèbres poèmes de cet auteur Todesfuge (Poème de la mort). Le rapprochement de ces deux poèmes est troublant. Même si le poème Corona ne fait pas explicitement référence à la mort. Bien au contraire. » Patrick Roy, éditeur en Cévennes, à Barre-des-Cévennes.

A regarder (merci Aline !) :
https://www.youtube.com/watch?v=K-5Bs4rVnyY

A consulter :
Le blog d’une Canadienne installée en Chine (merci Stef !)
… http://emberswift.com/pet-play-date-borrow-a-dog/?

A lire (merci Claude !)
https://lesamisdebartleby.wordpress.com/2020/03/27/edouard-schaelchli-lettre-ouverte-a-m-le-maire-degletons/#more-1900

MS

Carnet des jours – Confinement #15

Photo : Marlen Sauvage

Je démarre ma journée avec une question : n’avais-je donc pas le droit hier d’aller lire au soleil ? L’autorisation de marcher, promener son chien, faire une activité physique seule a-t-elle été supprimée, depuis quand ? A l’écoute d’un spot sur France Inter concernant le coronavirus, je découvre que l’option « exercice physique » n’est pas mentionnée… (c’est un hasard si j’ai branché l’appli radio de mon téléphone ce matin, en buvant mon café, les écouteurs sur les oreilles car j’ai renoncé à toute information radiodiffusée depuis des mois et que je n’ai pas la télé). Je relis l’attestation de déplacement dérogatoire – que m’a envoyée un ami (merci Pêche !) dont l’en-tête précise que le décret d’application date du 23 mars 2020 –, et cette option est toujours prévue… Si j’avais le droit, est-ce qu’il est vraiment risqué de se promener en ce moment, même en respectant les « gestes barrière » ? Je comprends que les soignants appellent à la prudence, et que l’on reste au maximum chez soi pour éviter toute contamination. Pourtant j’ai aussitôt envie d’ajouter : mais enfin ! le virus se promène-t-il dans l’air ? J’ai cherché la réponse sur le net et parmi les articles publiés, celui de L’Obs m’a paru complet… sauf qu’il ne répond pas (encore) à ma question (il date du 14 mars dernier). Celui du Figaro, daté du 20 mars, envisage cette possibilité tout en la minimisant. L’Observatoire mondial de la santé dans ses conseils au grand public ne la mentionne même pas… Est-ce que je suis prête à renoncer à cette promenade d’une heure, tous les deux jours ? A m’asseoir dans l’herbe, seule ? C’est tout ce que je m’autorise pour ne pas devenir cinglée dans mon appartement sans balcon ! Alors que le peu de personnes que je croise s’éloignent de plusieurs mètres… pfff… Disons que tant qu’on ne me prouvera pas que je risque ma vie, je continuerai à déambuler le long de la rivière tous les deux jours. Va-t-on me qualifier d’irresponsable ? J’assume.

Hier j’ai dit, finie la colère ! Je passe à autre chose. Parmi mes lectures du matin, je vous recommande ce bel article, daté de 2016, paru dans Diacritik, sur Juliette Mézenc qui offre son livre Sujet sensibles en version numérique.

Pour égayer ma journée sans sortie, j’anime ce soir comme chaque mois un atelier d’écriture avec le groupe de « dames-de-Florac ». Comme le confinement les obligera à être dispersées, pas de skype qui les réunira autour d’une table mais nous tenterons une conversation groupée histoire de se voir un peu quand je leur aurai envoyé mes propositions par mail. [En fait, décision du soir, nous opterons pour le mail uniquement, les conditions n’étant pas réunies pour tout le monde.]

Courte rencontre impromptue en bas de chez moi, sur un banc, à un mètre de distance au moins (je me sens obligée de préciser ça à chaque fois !), avec ma petite sœur qui me rapporte du pâté maison, des œufs de ses poules et… de la pâte de coing maison itou ! En échange je lui remets une enveloppe grand format dont elle a un besoin urgent. Je suis gagnante, il n’y a pas de doute !

Une vidéo me parvient, qui m’amuse et m’effraie à la fois, je dois dire… j’ai toujours un peu de mal avec certaines blagues qui viennent réveiller de terribles comportements…

Et pour se faire plaisir, une chanson que j’aime énormément (chanter aussi d’ailleurs), merci Fanette-de-Florac !
Et de ma part, celle-ci !

MS

Carnet des jours – Confinement #14

Photo : Marlen Sauvage

Ma colère est tombée…
Ou tout au moins, je décide de la mettre en quarantaine. Pour me concentrer sur le po-si-tif.
Nous parlions hier avec un ami de la difficulté à remplir en une journée le peu d’objectifs que nous nous donnons, compte tenu du temps dont nous savons disposer. Alors qu’à la fin des années 80, nous arrivions à bout de notre page « d’action items » (nous bossions dans une boîte américaine) tant pour le travail que pour la vie de la maison, tout est devenu plus compliqué avec les années. Et je m’en accommodais. Mais là avec le confinement, c’est le bouquet. Non seulement, on écourte la liste, mais on en reporte allègrement les points d’un jour sur l’autre… A l’époque de la trentaine bourrée d’énergie, le « devoir accompli » me remplissait de satisfaction, et c’est à cela que j’ai repensé après quasiment deux semaines d’activité molle, voire nulle, sans motivation. En ce quatorzième jour de confrontation à soi-même, j’ai re-pensé ma journée en termes d’objectifs (je vous épargnerai ma liste)… avec mesure, toutefois, pour lui redonner une « forme ».
J’ai donc rempli ce jour en activités diverses, écouté Etienne Klein parler de son dernier ouvrage Ce qui est sans être tout à fait : Essai sur le vide, passé deux heures à l’extérieur parce qu’oublié l’heure pendant que je lisais, discuté dans la rue avec une connaissance pendant dix minutes, et c’était bon !, reçu du petit groupe d’amies qui participent à mes ateliers d’écriture des nouvelles joyeuses (les petits-enfants de l’une, confinés comme tout le monde mais plus créatifs peut-être, ont créé le coronaphone, un tuyau de deux mètres à travers lequel se parler…), des questions drôles (qu’est-ce qu’on va bien pouvoir trouver cette année pour le 1er avril?), des idées de lecture (Les quatre filles du Dr March) « inoffensive en ces temps tourmentés et qui nous remet en phase avec les vraies valeurs de la féminité », des récits de rêves étranges où il est question de « crocodiles chlorophyllés », reçu aussi la photo d’une tortue de pierre (photo ci-dessous), et enfin une citation à méditer, qui vient boucler finalement le début de ce billet (et me rappeler de laisser une part à la méditation) : « Par peur du vide, nous courons d’une activité à l’autre sans laisser le moindre temps mort. Paradoxalement, ce temps plein à ras bord nous paraît, avec le recul, d’un vide effrayant. » Lars Fr. H. Svendsen – Petite philosophie de l’ennui.
Et des liens que je vous partage ici :
Une chanson de circonstance (merci Fanette-de-Florac)
Une lettre à écouter (merci Monika)
Une BD quelque peu visionnaire (merci Alain-de-Belgique !)
Une vidéo sur le vide, d’Etienne Klein

Photo : Liliane Paffoni

MS

Carnet des jours – Confinement #12 & #13

Photo : Marlen Sauvage

Journée de samedi, car il faut bien nommer les jours, teintée de tristesse avec l’annonce de la mort d’un vieil oncle aimé, emporté par le Covid19, ainsi qu’il en avait manifesté le désir quelques jours auparavant… Quatre-vingt quinze ans, veuf depuis vingt ans, une belle vie remplie… mais atteint d’un cancer des os douloureux. Disparaît un homme d’une grande gentillesse, courtois, cultivé… pilier discret d’une famille bientôt composée uniquement de femmes, un homme d’un autre siècle, et bien oui, que son fils unique, atteint lui aussi du Covid19 ne pourra honorer avant longtemps. Qu’il soit mort tout seul à l’hôpital m’a remplie de chagrin. Dès maintenant, où que je me retourne, le coronavirus a frappé.

Un week-end où, à l’initiative de Prêle, nous décidons d’appeler ce « confinement » du nom de « retraite » pour signifier notre renoncement actif à l’agitation du monde ! Une sorte de méthode Coué pour voir le côté positif de la chose… Nous parlons jeûne, sophrologie, échangeons au milieu de nos réflexions plus ou moins graves des liens qui réchauffent et des fous rires à n’en plus finir. Il y a bien sûr toujours les mêmes amis.e.s aux premières loges, indispensables dans ce temps qui s’étire, avec lesquels s’amuser des blagues trouvées ici et là, par textos ou mails interposés, au téléphone ou par skype, ceux des jours anciens et des jours plus récents, tant j’en ai découvert de « vrais » à travers les réseaux sociaux, mes amis tunisiens toujours présents et la petite famille plus ou moins éloignée qui reste une ressource indéfectible. Quelle chance ! Elle est pas belle la vie, comme tu dirais, toi qui te reconnaîtras !

Un week-end pas totalement confiné avec une lecture d’une heure (La trilogie écossaise, de Peter May) au soleil chaque jour le long de la digue, dans la conscience que le 15 avril – dernière date annoncée de fin de confinement – sera repoussée à la fin du mois, au moins, et pour éviter de penser à des scénarios catastrophes, je vous invite à aller cliquer sur les liens ci-dessous, pour se charger en émotions positives !

Un peu de slam
Un peu de percus
Autre chose

MS

Du bonheur national brut


« Les Etats contemporains ne considèrent pas que c’est leur rôle de faire le bonheur des citoyens, ils s’occupent plutôt de garantir leur sécurité et leur propriété. » Luca et Francesco Cavalli-Sforza

Photo : Marc Guerra

Lors d’un Forum de la Banque mondiale qui s’est tenu en février 2002 à Katmandou, au Népal, le représentant du Bhoutan, royaume himalayen grand comme la Suisse, affirma que, si l’indice du Produit National Brut (PNB) de son pays n’était pas très élevé, en revanche il était plus que satisfait de l’indice du Bonheur National Brut (BNB). Sa remarque fut accueillie par des sourires amusés en public et l’on s’en moqua en coulisse. Mais les pontes des pays « sur-développés » ne s’imaginaient pas que les délégués bhoutanais avaient de leur côté des sourires où se mêlaient amusement et désolation. On sait que, si le pouvoir d’achat a augmenté de 16 % aux Etats-Unis durant les trente dernières années, le pourcentage de gens qui se déclarent « très heureux » est tombé de 36 à 29 %.
Car n’est-ce pas singulièrement manquer de finesse que de penser que le bonheur suit l’indice Dow Jones de Wall Street ? Les Bhoutanais hochent la tête avec incrédulité lorsqu’on leur parle de gens qui se suicident parce qu’ils ont perdu une partie de leur fortune sur les autels de la Bourse. Mourir à cause de l’argent ? C’est que l’on n’a pas vécu pour grand-chose.
Chercher le bonheur dans la simple amélioration des conditions extérieures revient à moudre du sel en espérant en extraire de l’huile. Souvenons-nous de l’histoire du naufragé qui, tout nu, prend pied sur la plage et proclame : « J’ai toute ma fortune avec moi », car le bonheur est bien en soi et non dans le chiffres de production des usines d’automobiles. Il n’est donc pas étonnant que nos amis bhoutanais considèrent comme des rustres ceux qui n’ont d’yeux que pour la croissance annuelle du PNB et sont catastrophés lorsqu’elle baisse de quelques pour-cent. Et il n’eût pas été mauvais que les éminences de la Banque mondiale, oubliant un peu leur superbe, examinent de plus près les options que le Bhoutan a choisies après mûre réflexion et pas simplement parce qu’il n’avait pas d’autre choix. Ces options incluent notamment la priorité donnée à la préservation de la culture et de l’environnement sur le développement industriel et touristique.
Le Bhoutan est le seul pays au monde où la chasse et la pêche sont interdits sur tout le territoire ; les Bhoutanais ont en outre renoncé à couper leurs forêts alors qu’elles sont encore très abondantes. Voilà qui contraste fort heureusement avec les deux millions de chasseurs français et avec l’avidité des pays qui achèvent d’anéantir leurs forêts alors qu’ils les ont déjà considérablement réduites, le plus souvent dévastées, comme au Brésil, en Indonésie et à Madagascar. Le Bhoutan est considéré par certains comme un pays sous-développé – il n’y a que trois petites usines dans tout le pays –, mais sous-développé à quel point de vue ? Bien sûr, il y a une certaine pauvreté, mais pas de misère ni de mendiants. Moins d’un million d’habitants dispersés dans un paysage sublime de cinq cents kilomètres de long avec pour capitale Thimpou, qui ne compte que trente mille habitants. Dans le reste du pays, chaque famille a ses terres, du bétail, un métier à tisser et pourvoit à la quasi-totalité de ses besoins. Il n’y a que deux grands magasins dans tout le pays, l’un dans la capitale, l’autre près de la frontière indienne. L’éducation et la médecine sont gratuites. Comme le disait Maurice Strong, une personne qui aida en son temps le Bhoutan à entrer aux Nations Unies : « Le Bhoutan peut devenir comme n’importe quel autre pays, mais aucun pays ne peut redevenir comme le Bhoutan. » Vous allez me demander sur un ton dubitatif : « Mais sont-ils vraiment contents ces gens-là ? » Asseyez-vous sur le flanc d’une colline et écoutez les bruits de la vallée. Vous entendrez les gens chanter au moment des semailles, des récoltes, sur le chemin. « Epargnez-moi ces images d’Epinal ! » vous exclamerez-vous. Image d’Epinal ? Non, juste un reflet de l’indice du BNB. Qui chante en France ? Lorsque quelqu’un chante dans la rue, c’est généralement qu’il fait la manche, à moins qu’il ne soit timbré. Sinon, pour entendre chanter, il faut aller dans une salle de spectacle et payer sa place. N’être concerné que par le PNB, cela ne donne plus guère envie de chanter…

Matthieu Ricard, Plaidoyer pour le bonheur, (2004), Pocket 2017.

Le vieux châtaignier ou ne pas perdre le nord

Photo : Monique Fraissinet

Une rose des vents gravée dans le schiste, posée sur le mur, à tous vents. Je vais de-ci, de-là. Les jours me font tourner en rond, en cause le confinement, alors je vaque. Au bout du compte, je choisis de ne pas perdre le nord jusqu’à aller étreindre un châtaignier, étreindre, un bien grand mot, cet arbre séculaire ne me le permet pas tant il est énorme. Je caresse son écorce aux rides profondes.

– Tu perds de ta vivacité, vieux châtaignier !

– La mondialisation, que veux-tu !

En cause le cynips qui me ravage. Il est venu de Chine cet hyménoptère ravageur, il est passé par le Japon, puis la Corée, il a traversé les océans, par cargo certainement, pour arriver aux USA, puis il est revenu comme un boomerang vers l’Europe par l’Italie pour ensuite se répandre en France et bien ailleurs, rien ne l’arrête. La lutte chimique n’est pas envisageable. En France, un plan de surveillance du territoire est réalisé chaque année par un organisme chargé de surveiller et de protéger les végétaux. Dans les forêts nous gardons espoir.

Je m’assieds contre tes racines bien ancrées dans le sol pauvre et je médite sur la mondialisation. Je n’avais jamais imaginé que nos maux respectifs aient pu prendre les mêmes chemins ; ça finit par me donner le tournis à en perdre le nord.

Pour toi, mon frère, mon arbre à pain, pour ta survie, c’est un arrêté de novembre de 2010 qui définit les mesures de lutte sur le territoire et précise les modalités de mouvements du matériel végétal. Et tu souffres encore et toujours de ne pouvoir donner autant de fruits comme tu l’as fait pendant deux siècles.

Je vais afficher sur ton écorce tenace de cévenol, les modalités des interdictions de mouvements de circulation des êtres humains sur cette terre. Tiens bon ! Luttons contre ces sales bêtes ! nous vaincrons !

De toi à moi il n’y a pas un kilomètre, je reviendrai te voir un de ces jours, si d’ici là je n’ai pas complètement perdu le nord.

Photo : Monique Fraissinet

Texte : Monique Fraissinet

Carnet des jours – Confinement #11

Lever tardif comme jamais, 9 h 30. Envie de… rien ! L’effet confinement du onzième jour. L’amie artiste qui ne peut pas peindre, vide dans la tête et dans le geste, ma grande sistra qui n’y parvient pas non plus, imputant la chose au manque de stress… Je lis les nouvelles, graves celles-là, de celles et ceux dans un cercle d’amis plus lointains ou plus virtuels atteints par la maladie ; comme d’habitude les infos me sapent le moral, et engendrent une montée de colère noire. Heureusement il y a des coups de fil qui vous réveillent immédiatement, parce que vous entendez le sourire poindre sous les paroles, comme un réconfort qui ne dit pas son nom, parce que les vieux souvenirs, le bon temps de l’école de journalisme, des rigolades à « Canal-de-Pantin », en nous remémorant certains épisodes comme notre réunion de rédaction, croqués par Faujour, les Banlieues Bleues, notre interview commune de son directeur, Pierrot à la photo, moi en porteuse de micro… nos débriefings dans le troquet du coin… la mémoire précise d’une pensée fulgurante, jamais partagée et que l’on peut aujourd’hui s’avouer, la prescription aidant… Le bon côté du confinement ? On se promet de se revoir comme il était prévu, mais plus tard, bien sûr, et je peste encore contre cette nouvelle entendue sur Inter d’un confinement prévu jusqu’au 15 avril. Pour qui décidément nous prend-on ?

Que se passe-t-il ailleurs ? En Guyane, la vie dans certains quartiers a repris de plus belle, supermarchés, chantiers ouverts, selon le producteur de légumes et œufs qui vient livrer Prêle dans sa cité. « Les gens travaillent, le monde circule, c’est pire qu’au début du confinement, affirme-t-il, et pour nous, petits producteurs, on ferme les marchés… » Sentiment profond d’une injustice criante. J’écoutais aussi la situation des routiers en Espagne, pour qui il était impossible de trouver une douche, des toilettes sur leur route, une épicerie où trouver le minimum basique… Mais on a remédié à cela après des témoignages, les pleurs d’une « routière »… Ce qu’il faut endurer quand on est « en bas » de l’échelle, parmi ceux qui contribuent à maintenir le nécessaire pour le commun des mortels… A La Réunion, la polémique des masques périmés, (merci Julie !)… 

En ce vendredi (après un coup d’œil à mon agenda…), nous devions tenir notre réunion de délibération avec le comité de lecture du concours de Nouvelles initié par Chrysalide… Je barre le rendez-vous comme tous ceux qui ont précédé… en me demandant comment nous allons parvenir à caser dans le futur tout ce qui était prévu… et bien, nous prendrons le temps, ma chère, puisque nous aurons appris que tout peut attendre. Sur la route de ma promenade hier, puisque je ne suis pas sortie en ce onzième jour, j’ai croisé quelques autres confinés, les voici, toujours à l’isolement… sauf le chien peut-être qui a manifesté longuement son désaccord avec les mesures prises.

MS

Carnet des jours – Confinement #10

Photo : Marlen Sauvage

Je m’aperçois aujourd’hui que les jours n’ont plus de nom, mais seulement un chiffre lié au confinement, pour moi.
J’essaie de satisfaire chaque matin à mon rituel d’écriture du journal de la veille, je lis mes mails, m’attarde à la lecture d’autres journaux, passe quelques coups de fil… Mais tout cela me demande de plus en plus de temps ! Grand soleil et ciel bleu. Le jour où rentre du Vietnam après deux mois de bourlingue un neveu confiné là-bas durant les derniers jours avec d’autres Européens, son vol retour ayant été annulé, et après bien des rebondissements, un autre restauré dans l’après-midi. Pour la première fois depuis le début de cette drôle de période, je déjeune en silence, sans radio, sans documentaire, sans film, les yeux vers le ciel où s’accumulent les nuages, ce matin la montagne était blanche de givre (ou de neige ?), mais tout a fondu, des oiseaux volètent en couple de cheminée en cheminée. Ma mère, à Guérande, me disait qu’aux alentours de minuit, debout sur son balcon, elle entendait comme jamais les mouettes et les goélands. La colère gronde toujours, j’entends celle de ma chère Prêle, qui rejoint celle-ci, sur le site Entre les lignes entre les mots. Comme le temps s’étire et que resurgissent de vieux démons, je me décide à aller marcher le long de la rivière en fin d’après-midi, quelques promeneurs, les plus jeunes ne croisent pas mon regard, mais deux dames poursuivent leur discussion l’une sur un balcon, l’autre en bas, avec de grands signes qui me réconfortent, elles acceptent que je prenne une photo ; sur le chemin du retour, encore des gens qui devisent d’un balcon à l’autre… Alors que je rebrousse chemin, un homme voyant mon appareil photo m’indique des nuages lenticulaires et nous retournons sur nos pas, à bonne distance, pour poursuivre durant une vingtaine de minutes une conversation amicale que nous n’aurions sans doute pas partagée en temps « normal ». C’est cela aussi que me dit le confinement, ce besoin vital d’échanger, entre inconnus, loin de toute ambiguïté, de dire notre colère (encore !) contre ceux qui nous gouvernent et n’ont pas pris la mesure de la situation quand ils pouvaient le faire, et je mets le lien ici vers le site de Thierry Crouzet, dont je partage questionnements et réflexions…

MS