Conseil soufi…

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L’être humain est un lieu d’accueil.
Chaque matin un nouvel arrivant,
Une joie, une déprime, une bassesse,
Une prise de conscience momentanée
Emergent tels des visiteurs inattendus.
Accueillez-les et choyez-les tous !
Même s’ils sont une foule de chagrins
Balayant violemment votre maison
Et la vidant de ses meubles,
Traitez chaque invité honorablement.
Ils peuvent vous débarrasser du superflu
en vue d’un nouveau ravissement.

Rumi

(Poète mystique soufi persan)

Photo : Marlen Sauvage

Je vous le disais bien, par Aline Leaunes

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Te parler de sa mère, ta grand mère Y., son départ en catimini, sa fuite en douce, l’abandon de ses deux enfants J., 5 ans et A. ton père, 3ans, un jour ordinaire ; d’une semaine ordinaire du beau mois de mai.

Enfants livrés à eux-mêmes toute une nuit suivie d’une longue journée ou le temps n’a de sens qu’à travers les bonbons avalés, engloutis, mal digérés, entre larmes et morve.

Situation révoltante aux yeux de la grand-mère Louise (ton arrière grand-mère). Comment ?, pourquoi ?,  avec qui ?,  pour qui ?,  où était-elle partie cette Y. de misère, cette femme de peu, cette moins que rien, fille à soldats, qui avait osé laisser une lettre, un mot, un brouillon, une bavure, une vomissure, un chiffon sur la table de la cuisine :

JE PARS
Y.

L’armoire vide jupes et jupons disparus
chapeaux feutre délicat ou soie froissée envolés
chaussures de cuir souple, escarpins de satin ou bottines à lacets
iront à petits pas danser sur d’autres parquets

Je vous le disais bien, répétait Louise, l’arrière-grand-mère au corps lourd,  aux hanches larges, à la poitrine tombante, et je crois même deviner sur la photo un soupçon de moustache… Je vous le disais bien que tout cela finirait mal, c’était pas une fille d’ici cette Y. Elle avait le regard par en-bas, les lèvres trop rouges, la chemise trop moulante, la jupe trop courte et les pieds toujours en mouvement. Je vous le disais ! C’est pas une fille d’ici ça !!!

Aline Leaunes
Texte écrit en atelier d’écriture, 17.6.17

Photo : Marlen Sauvage
« Reflets de nuage dans une mare »

Foin

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Alentour seuls les bêlements des agneaux
les mots des autres dans la tête
leurs peurs de la Bête
Et personne sur la route
pour l’extirper de mes entrailles
Le foin avait belle allure
avant
mais corseté ainsi quelle indélicatesse
L’homme est ballot
plus que la paille
Je me disais en foulant les genêts

Texte et photo : Marlen Sauvage

Carnet des jours (16)

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[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

Lundi 17 avril
Je taille la route dès 9 h pour être vers midi à la maison et préparer le repas pour la venue de S. Woody le précède ! Déjeuner au soleil et discussion autour de son livre quasiment terminé maintenant. Lecture de quelques passages. La contrainte qu’il s’est imposé l’oblige à retravailler son texte dès qu’il s’avise de modifier quoi que ce soit… Mais il a ainsi contourné l’obstacle qui se dressait entre lui et la satisfaction du résultat. Il tient son histoire à distance dans l’épaisseur des mots, des expressions saugrenues qui émergent au hasard de vieux dictionnaires, et tout cela reste compréhensible pour qui veut bien s’en donner la peine !  Balade sur la Royale. A notre retour, Uma a le droit de brouter l’herbe en notre compagnie, chacun lit et écrit de son côté en attendant le soir.

Mardi 18 avril
Poulet fermier sous le soleil. Je ne lui prêterai pas Laurent Gaudé. Mais je suis d’accord avec S. quant à la luminosité de l’écriture de Cohen. J’en prends pour mon grade au passage. Mais il n’y a que les amis pour vous secouer ainsi.
L’atelier du soir à Florac nous a toutes réunies, sauf A. et c’est encore un temps de partage essentiel pour moi, avec ces femmes si différentes, aux écritures-univers que j’explore avec elles dans les retours sur leurs textes. Durant le trajet, je cogite sur les remarques des unes et des autres.

Mercredi 19 avril
Atelier GEM dans les locaux de l’ancien Secours populaire. Nous poursuivons notre déambulation dans les mois de l’année. Quelques fous rires encore dus à la désinvolte approche des propositions par E. le chansonnier. Beaucoup d’émotion (pour moi en tout cas) à la lecture par R. de ses deux ou trois phrases toujours teintées d’une poésie décalée… Les deux C. m’épatent, à la fois par leur présence assidue et bienveillante, et par leurs écritures débridées et joyeuses, stimulantes. D’ailleurs la tendance est à la confiance et au relâchement. Ce qui me rassure finalement un peu ! J’ai acheté des fleurs de Bach !

Jeudi 20 avril
Journée de tri et de rangement. Je regarde la Terre éphémère, ce drame bouleversant d’un vieil homme et de sa petite-fille aux confins de l’Abkhasie et de la Géorgie, qui travaillent une terre née de la crue du fleuve. Un film de George Ovashvili dont j’ai envie de connaître la filmographie. Plus qu’un drame triste, une métaphore de la vie avec ses cycles auxquels il est inutile de tenter d’échapper, et les espoirs que permet justement l’engloutissement de l’ancien, du passé.

Vendredi 21 avril
Atelier Caravane, le dernier avec le groupe, visite de M.-N. Esnault qui a initié le projet. Discussion fructueuse avec elle et les autres intervenants et repas partagé sur la terrasse du GEM. Atelier d’arts plastiques l’après-midi pour finaliser la carte de nos territoires de mots.

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Dessin : Marlen Sauvage

Nous programmons une visite à l’atelier de Sophie puis je file au château du PnC pour l’agencement des stands éditeurs/auteurs du festival du livre avec Eva. Enfin, direction le mas de la Donzelenche, chez une autre Eva, pour assister à la représentation du Cas du Dr Jekyll et Mr Hyde, par Claude Enuset. Je retrouve là à ma grande surprise, Séverine et Josiane. Belle soirée ! Bluffée par la présence sur scène de Claude. Quelle performance ! Je fais la connaissance de M. toute en discrétion, qui assure la mise en scène, ainsi que celle « en vrai » de cet « ami Facebook » avec lequel nous parlons de Stevenson et de sa pièce avant que je reparte dans la nuit pour 1h30 de route, tout à fait revigorée par cette rencontre. Impression de renouer avec ma part belge, familiale, une gentillesse qui précède tout, et une sincérité rassurante.

Samedi 22 avril
Bref appel vidéo ce matin de R. qui va présider une « journée doctorante »… Une dizaine de thèses dont chaque thème sera présenté par son auteur. Marouane est l’un deux, avec ses « Petits traités de… (? j’ai oublié) à Pascal Quignard »… (Brillant, me dit R. plus tard. Comment en douter ?) Aujourd’hui, Sacha fête ses 2 ans, Pascal ses 59 ! Je calcule que nous nous connaissons… depuis 40 ans ! J’ai trouvé le temps de lire L’épervier de Maheux, de marcher une quarantaine de minutes, de fabriquer deux maquettes de livres objets, de téléphoner (à J.), de discuter avec M. pas très en forme ce soir. Je lui donne le flacon de Star of Bethléem, Espoir et courage ! Pas eu le courage, justement, de regarder Cléo de 5 à 7… Demain matin, élections, et virée à Nîmes pour retrouver S.

Dimanche 23 avril
Je vote puis file à Nîmes pour A voix haute au Sémaphore avec S. Optimiste et lumineux (le mot du moment !). Au retour, pris en stop une jeune Italienne de 16 ans, prénommée Aria, quel beau prénom !, avec laquelle nous parlons de musique, de A voix haute, d’élections… Soirée entre voisins chez P. et E. Dans notre village sur 67 votants, 40 Mélenchon, 9 Hamon (j’en suis), 4 Le Pen, 4 Fillon, 1 Lasalle (!!!). A voir, il en manque 9… Le duel Macron-Le Pen nous attriste. Un vinho verde « Présidente » accompagne 11 natas comme les 11 prétendants et chacun veille à dire qu’il ne mange pas MLP ! Alors qu’il faudrait l’engloutir une bonne fois pour toutes. Bref. Nous buvons sans modération mais pas assez toutefois pour tout oublier.

Lundi 24 avril
Petit message de Juliette, triste des résultats. Nous « messengerisons », elle s’interroge sur la raison de la place de MLP, 2e derrière Mélenchon, à La Réunion. Ses convictions la poussent – aujourd’hui précise-t-elle – à ne pas voter Macron qui ne fera qu’aggraver la situation et qui n’empêchera pas dans cinq ans le retour de MLP. « Plutôt la merde tout de suite que ce cauchemar à répétition. » J’adhère à tous ses arguments, hésitant aussi à glisser au 2e tour un bulletin blanc dans l’urne (avec un gros « poutou » dessus ? une idée qui circule dans la vallée !) ou à voter Macron. Coup de fil de J. pour son anniversaire à G. que nous fixons finalement à la première semaine de septembre. Coup de fil à Maman qui me parle longuement d’un tas de choses mais de ses ennuis d’arthrose et de tension, ce qu’elle fait si rarement, tout en les relativisant d’ailleurs…
Petite vidéo brève avec F. ce matin, qui s’amuse de ma fidélité à Hamon, mais la salue en même temps (ouf) ; je prévois des vacances à M. Je continue la lecture de L’épervier… Déprimant. Je ne sais pas si j’irai jusqu’au bout.

Mardi 25 avril
Visite planifiée en France de R. Paris, Senlis au programme.

Mercredi 26 avril
Posté ce matin mon petit livre pour F. en allant à Alès faire la radio de ma cheville. Déjeuné au Gambrinus d’un tartare salade kfé. Me suis rattrapée ce soir avec fraises et banane et tranches de saucisson. Qu’est-ce que j’ai décidé déjà ce matin ? Posté le 3e récit d’ateliers de campagne pour demain. Reste à écrire le portrait pour Jan.

Samedi 29
Pierre est là depuis hier soir (on parle écriture, atelier du lendemain – enfin de ce jour, et de son rapport aux ateliers en général. Pas vraiment d’accord avec lui sur la « fonction » de l’atelier si tant est qu’il en ait une, pas ok non plus sur ses enjeux. Pour lui, un atelier doit permettre d’écrire quelque chose de « fini », avec une introduction, un développement et une conclusion. Ah ! l’école…) Lever vers 7 h, je n’ai rien dormi de la nuit tant la perspective de devoir me lever « pour » quelqu’un me tétanise toujours. Journée d’atelier en ce samedi, à la Rouvière finalement, car M. est malade (mais présente). Accueil chaleureux comme à son habitude par A. qui est heureuse de voir vivre sa maison. Ecoute attentive de Pierre et des raisons qui l’ont amené à mettre au point une méthodologie pour retrouver ses souvenirs même très anciens, qu’il a baptisée « auto-explicitation ». La mise en pratique de sa théorie par 2 exercices au cours de la journée porte ses fruits. Je pense, j’espère, que tout le monde est satisfait de cette rencontre et de ce que nous y avons appris.
Repas pantagruélique pris face à l’Aigoual, discussions à bâtons rompus, détente, joie d’être là parmi ces gens vrais.
Retour par grand soleil et vent jusqu’en vallée de Trabassac et discussion encore avec Pierre près du poêle, à propos de ce que son intervention suscite encore chez moi.

Dimanche 30
Pluie diluvienne. Au marché du village pour des produits locaux, quelques fromages et du bon pain. Départ en début d’après-midi de P.

Texte : M. Sauvage
(Je rebaptise ma série Carnet des jours. Plus pertinent me semble-t-il qu’un singulier…)

 

 

Onze fois trois trente-trois

 

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Elle ne fréquentera plus les salles de danse contemporaine. Elle abandonne sa vie pour épouser un maçon aveugle rencontré dans un asile psychiatrique. La dernière fois qu’on a entendu parler d’elle, ils jetaient des appareils électriques par la fenêtre.

A son arrivée dans le village, plus grand monde pour le reconnaître. Le vieil épicier pourtant, oui. « Vingt ans que tu as disparu ! Et de ta vie, plus rien que sept tombes et la maison… » Tous, morts de mort violente. Et lui qui revient de l’enfer.

Elle marche le long des petites routes de la vallée, fuyant les regards. Un jour elle portait un pansement sur son œil gauche. Elle n’a pas trente ans. On dit qu’elle erre à la recherche de celui qu’elle a aimé. Elle s’introduit dans les maisons en l’absence de leurs occupants.

Personne ne le croira : douze femmes pour un seul homme, douze ! L’espérance chevillée au cœur. Il n’ira pas jusqu’à treize. Toutes épousées ou c’est tout comme. Il aimerait que celle-ci partage sa passion pour les astres. Mais comment s’assurer de sa fidélité ?

Elle se souvient de la nouvelle apprise à la radio. Comment l’oublier ? L’accident d’avion, leur anniversaire de mariage fêté en Egypte, leurs mains qu’elle imagine l’une dans l’autre avant le crash. Il y a la maison, cet arrêt sur image, leur intimité. Deux personnes inconnues.

Il se remémore l’entretien avec la psycho-généalogiste. Il déjouera la malédiction qui veut que tous les aînés de la famille meurent à trente-sept ans. Il contemple les pièces de son nouvel appartement. Il écrira. Un an à passer là, reclus, dans cette capitale européenne.

Il arpente les berges du lac, scrute l’eau verte, tente d’imaginer le village qui se dressait là avant le barrage. Sa retraite, il la passera à enquêter sur la série de « suicides » inexpliqués au cours de ces dix années. Noyades. Un jour on retrouve ses chaussures sur la berge.

Sur son lit de mort, Eve avoue à son mari l’existence d’un amant de trente ans. Organisatrice d’événements. Toujours aux quatre coins du monde. Elle tient maintenant des propos incohérents. Son regard est vitreux. Qu’a-t-elle inventé pour le torturer encore ?

Période caniculaire. Les trois policiers le maintiennent contre la voiture. Ils essuient la sueur sur leur front presque en même temps. L’homme s’échappe dans l’embouteillage monstre. De quoi l’accuse-t-on ? Un migrant de plus. Un tueur en puissance. Un étudiant en histoire.

Emeline, quatre-vingt-dix ans, n’en croit pas ses yeux. L’histoire de sa vie racontée là, par une jeune écrivaine dont elle ignore tout. C’est dans le journal, rubrique Culture. Elle note son nom. Elle l’invitera chez elle pour en savoir davantage sur sa propre vie.

Un ancien chef d’entreprise à la retraite rêve de fabriquer le meilleur pain du monde. Il sillonne la terre en quête de recettes, se fait construire un four professionnel à faire pâlir les boulangers de sa région. Il finit par s’enfermer dans son laboratoire blanc, carrelé, lumineux.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Ecrit pour l’atelier d’été de François Bon, cru 2017. A partir du Journal d’Edouard Levé. Tout est ici.

 

Une envie de t’écrire…

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« Sur toutes ces pensées mortes, sur cette infinité de choses inaccomplies j’aurais tant voulu écrire ! » Patricia Runfola, Leçons de ténèbres, éditions La Différence, 2002.

Au moulin de Brousses, la beauté des papiers chiffon (lin, chanvre, alfa, coton) empilés avant d’être lissés…

Texte et photo : Marlen Sauvage