La victoire ou la mort, par Bluette

 

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Jean se passa la main sur le front. Son crâne luisait malgré le talc dont il l’avait saupoudré. Il se sentait nerveux. Aujourd’hui était jour de corvée. Il ne rendait pas souvent visite à sa famille et lorsqu’il se prêtait au jeu, une fois l’an, il mettait un point d’honneur à imposer une distance qui décourageait tout de suite les tentatives de manifestations affectives à son égard. Raide et inflexible, il trônait. Il consacrait exclusivement son attention à dévier les périlleuses conversations de l’ordinaire vers des sujets plus anodins pour lui. Il soupira et empoigna avec une vigueur toute feinte la chaînette rouillée du carillon qui avertirait tout le monde de sa présence. Il eut à peine la présence d’esprit de s’enquérir de la santé du petit dernier en se rappelant in extremis de sa récente existence avant de se lancer dans l’exercice pour lequel il excellait, un long et pénétrant discours. Tout y passa. Sa vie héroïque, ses exploits militaires, ses stratégies en combat rapproché, ses vieilles blessures qu’un temps humide continuait pourtant de réveiller, ses anciens camarades de chambrée, les décorations brillantes qu’il affichait jadis sur son plastron. Il s’appliqua, noya le poisson. Du coin de l’œil, il pouvait observer le bâillement quasi-continu des enfants que l’on avait obligé, pour l’occasion, à porter des vêtements raides et empesés. On arriva enfin devant le restaurant. Chaque année, Jean offrait un pantagruélique repas à sa quantité de neveux et à sa non moins nombreuse progéniture. C’était le rituel. A peine installé, il déversa sur ces chers petits la flopée de cadeaux faciles dont il se munissait toujours : livres achetés au poids et sans discernement, monceaux d’atlas historiques ou géographiques qu’il espérait formateurs d’esprits et de destins glorieux. Pas de pause. Il saisit un mot de son neveu au passage, en profita pour reprendre la main, pour dominer la conversation, pour n’y laisser apparaître aucun blanc, aucune faille susceptible de l’aspirer dangereusement. « Un grenadier ? Mais non, mon cher, ceci est un grenadier d’ornement ! ». Échec et mat. Il tendit à sa filleule le coûteux bijou qu’il lui avait choisi pour l’occasion, dans un écrin de velours bleu et se demanda si elle était dupe et comprenait qu’il achetait ainsi sa présence parmi eux et surtout, leur silence. Les enfants n’avaient nul besoin de savoir. Autant leur donner l’image du vieux tonton radoteur plutôt que de leur laisser deviner ne serait-ce qu’un instant quel homme déchu il était. Le reste ne regardait que lui et d’ailleurs, il avait payé pour son crime. Il n’était même pas sûr de regretter son geste tant sa femme neurasthénique et inconstante était devenue un obstacle à sa progression sociale. Il avait appris à tuer et avait mis ce savoir à profit. Il n’avait pas trouvé plus difficile d’enserrer le cou gracile de Catherine entre ses deux mains puissantes et d’appliquer ses pouces à l’endroit exact où il savait que la privation d’oxygène entraînerait une mort rapide que d’exercer son talent face à l’ennemi, en service commandé. Souvenir d’Indochine. Il se sentait simplement vexé, agacé, atteint dans son orgueil de chef guerrier, voilà tout. Amère sensation qu’il trimballait depuis plus de vingt ans dans ses insomnies chroniques durant lesquelles il disséquait patiemment chaque seconde des événements passés, cherchant vainement à y découvrir la cause de son échec. Pourtant, il avait tout planifié. Une fois sa femme inanimée, il l’avait portée dans sa robe blanche, poids plume sur son épaule, jusqu’à la rivière toute proche dans laquelle il l’avait laissée glisser puis, lui avait donné une petite impulsion pour lui faire prendre le large et avait tranquillement remonté le sentier qui conduisait tout droit à sa demeure bourgeoise. Les enfants ne s’étaient même pas réveillés. Au bout de deux jours, éploré, il avait signalé la disparition de Catherine à la gendarmerie locale, soulignant, l’air de rien, l’état dépressif dans lequel elle surnageait depuis si longtemps. Plan parfait. Les pandores zélés, sûrement impressionnés par son grade et ses prestigieux états de service l’avaient retrouvée bien trop tôt, bien avant que l’eau n’ait eu le temps d’effacer les discrètes marques violacées sur son cou. Procès aux Assises, éclatement familial, vingt ans de prison. On lui avait retiré de droit de s’approcher de ses trois enfants, sa tête était apparue en gros plan à l’ouverture des journaux télévisés et Madame sa Très Sainte Mère avait failli en avaler son chapelet. Le pire restait à venir. Les autorités militaires lui avaient ôté le droit d’arborer toute décoration, le privant par là-même de son unique raison d’être. Puis Henriette. Visiteuse de prison. Manières douces mais fermes. Cultivée, élégante. Une main de fer dans un gant de velours. Henriette connaissait son histoire et l’aimait comme il était. Leur petit appartement de la banlieue lyonnaise était tenu avec soin et c’est elle qui faisait le lien avec la famille, elle, qui insistait pour sacrifier à ce rituel immuable et inconfortable pour lequel il n’éprouvait aucun appétit particulier. Un silence soudain le tira de ses réflexions. Les conversations s’étaient tues et il avait négligé de les relancer en direction de ses terrains favoris. Il sourit intérieurement et prit une grande respiration avant de retourner dans la mêlée. Il ne leur devait décidément rien.

Texte : ©Bluette
Photo : Marlen Sauvage

Conversation, Serge Marcel Roche

Ma lecture du soir, et je vous invite à aller lire ce recueil de Serge Marcel Roche ici, illustré par Olivier Dende.

C’est dis-tu un troisième lieu
Un nid dans l’arbre creux
Du cœur endormi
Une porte bleue
Entr’ouverte et cachée à demi
Par l’auvent gris d’une ombre
La gaze d’un rideau
Et à la saison verte
La longueur des pluies

Un autre lieu
Sur une rive
Un entre-deux
Afin de vivre
S’il est possible de vivre heureux

Serge Marcel Roche
Extrait de Conversation, poèmes.
2016 © Serge Marcel Roche, Olivier Dende & Éditions QazaQ
(A télécharger gratuitement sur le site des éditions QazaQ)

Des pas sur le causse

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Chemin entrouvert
Un but à notre balade
~ La beauté du causse

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Dans la magie blanche
Nos pas foulent le silence
~ Le regard suffit

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Pures stalactites
Que tu décroches, vainqueur ~
Epée dans le ciel

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Les murets de pierre
témoignent du temps qui passe ~
Immobilité

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Peu de vie ici
Derrière tous les volets ~
L’été attendra

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Pour Sam, janvier 2017

Texte et photos : Marlen Sauvage

Blanc comme neige

chez-moi
Ce matin, réveil dans un étrange silence, bien différent du silence habituel, et je n’avais rien vu venir alors que deux jours auparavant j’avais cru déceler dans le ciel le poids de la neige. Elle était là derrière le rideau, enveloppant le paysage devant la maison, et à l’arrière, occultant la vue sur la montagne plus loin et l’autre versant de la vallée.

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Je devais ce matin aller jusqu’à la Combe del Salze pour sortir Whisky, le chien de mes voisins et c’est ce qui me tira vraiment du lit. Pourtant je dus attendre qu’il cesse de neiger avant de partir à pied. Je voulais prendre quelques photos et ne pas me mouiller inutilement bien que le trajet par la route n’excède pas deux kilomètres. Un pic martelait un tronc de toute sa vigueur.

departbis
J’admirais en passant devant lui ce vieux châtaignier qui avait résisté à toutes les tentatives de détrônement par son propriétaire, mais c’était bien lui le roi de ce pré.

chataignier

descenteLe crissement de la neige sous mes pas m’entraîna dans une méditation en mode alpha dont je ne sortis qu’après quelques centaines de mètres et je me réveillais sous la voûte des châtaigniers enneigés dont les branches parfois ployaient jusqu’à terre au milieu de la route. A La Baume, je décidai de photographier la première maison surplombant les prés avant de bifurquer vers la Combe…

la-baume

valleeJ’admirais cette blancheur qui embellissait encore ces petites montagnes. Je voyais dans cette beauté l’appel du pays pour que j’y reste… Ou le cadeau de la nature avant un prochain départ…

A la Combe, c’est un paysage de chênes verts plus que de châtaigniers. Avec la neige, je remarquais le toit de la clède qui se fondait habituellement dans les couleurs de la nature.

terrasse

Je retrouvai en contrebas la terrasse qui donne sur la vallée, tous les pots de fleurs recouverts d’une couche de neige épaisse, et plus tard j’admirais un lys jaune en pot, me disant qu’il n’y avait que Véro pour garder d’aussi jolies fleurs en cette saison. 

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Sur la route du retour après les manifestations de joie de Whisky et les gâteaux en récompense, je m’exhortais à sortir de ma zone de confort, à imaginer une suite  à cette vie cévenole. J’avais rangé mon IPad et mal m’en prit car un renard apparut soudainement sur la route et s’enfuit à mon approche. J’observais ses traces dans la neige et l’escarpement d’où il était sorti.

renard

Plus loin ce furent les pas d’un chevreuil qui avait descendu le pré et traversé la petite route qui mène à la maison. 

chevreuil

Je décidais d’aller enfermer Uma dans la clède ce qui me valut des bêlements de dénégation une fois la porte refermée sur elle… Et pendant que la neige continuait de tomber, je retournais près du poêle, face au paysage blanc.

uma

Texte et photos M. Sauvage

Calme

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Le pesant est la racine du léger ;
La quiétude est maîtresse de l’agitation.
Aussi le prince voyage-t-il tout le jour
sans quitter son pesant fourgon.
Devant les spectacles les plus magnifiques
il reste calme et détaché.
Comment le maître de dix mille chars
pourrait-il se permettre de négliger l’empire ?
Qui se conduit avec légèreté
perdra la Racine de son autorité,
Qui s’agite
perdra la maîtrise de soi.
Lao-tseu, Tao-Tö King
Traduit du chinois par Liou Kia-hway

Productions élémentaires (47)