Construire une ville… – Trois obstacles

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Seule devant la façade sous les trombes d’eau, la tête en l’air vers les fenêtres, la robe légère collée au corps, les bras ballants, toute la mauvaise conscience de l’adolescence bridée, entre les grondements de l’orage, la musique du bal, aucune entrée que par cette montée d’escaliers, quatre pas sur le balcon, à gauche, la porte, attendre dans la verrière refuge ?, jeter un œil à travers les carreaux épais, tourner la poignée ronde, refus… Une soirée sombre ou bien un matin de mauvais temps, le monde dans la cuisine au buffet blanc, était-ce l’hiver ?, se collait-on au poêle à mazout ?, l’air qui vibre, c’était qui ce monde, ces têtes de bal masqué ?, la discussion qui s’envenime, une trace de désespoir, un silence de glace qu’on écoute de l’autre côté de la porte, des hurlements, la mémoire béante, bien plus tard, l’impact de deux balles dans le plafond Assise au frais de l’ombre du figuier, sur le béton du bassin carré, casser des amandes avec un caillou, dans le ciel, un avion passe et emmène l’enfant, elle n’a aucun souvenir de ce que c’est un avion, dedans, elle part, à dix mille mètres au-dessus de cette cour blanche, elle regarde la fillette casser des amandes. 

 

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

Construire une ville… – Envers du décor

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Chimère. Malentendu. Erreur. Ne me dis pas que tu n’as jamais deviné la faille ! Le goût du silence, le silence de la solitude… l’ennui, oui ! Un souhait exaucé ? un pis-aller ! Une carrière brisée. Une maison restaurée sur des renoncements, des exhortations, la grande peur de la cassure, de la rupture, du vide, une spirale sournoise démarrée là, sur ce bout de terrain aride, où rien ne pousse que les reproches, les frustrations ; où que tu te tournes, la laideur, la poussière, le rabougri, le vent, la violence, les cachotteries, les mensonges, l’indifférence sociale, la mesquinerie, la torpeur de l’été, les ragots, le manque d’eau, les fins de mois difficiles, le choc de la différence, la pierre grise de l’évier, le béton de la cuisine, la chambre à trois lits, le palier sombre, l’échelle de meunier… Il suffit de te remémorer tes désirs secrets, ta faim de lectures, les heures dans les arbres, les rêves de ville et de brouhaha, de voix dans le grand matin, de bruits de pas voisins, de musique par la fenêtre, de théâtre et de cinéma, de visites. Toulouse et son meublé sous les toits, allées Jean Jaurès, le quartier Saint-Michel, et la famille M. qui mangeait un repas sur deux ; Marburg et les berges de la Lahn, ses maisons à colombage et ses places pavées, les résidences de la Georgstrasse ; Arzew et sa haute église surplombant des palmiers nains, la cour plombée de soleil, les franges au carré de tous les enfants d’alors ; Reims, Londres, Big Sur, Carthage, et tu t’agrippes à ce bled qui ne ressemble plus à ton souvenir. Tu ne trouveras rien. A déblayer la terre blanche et caillouteuse, à gratter les racines, à photographier mille fois cette façade, à faire mine de croire à la chèvre d’or quand l’enfant n’y croyait pas. Du vent ! Ce n’est qu’un pays de vent. Que bâtir là-dessus ? Cette histoire-là, c’est du passé !

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

La foule du 14 juillet…

« Il faut écrire ce qu’on ignore. Au fond, le 14 Juillet, on ignore ce qui se produisit. Les récits que nous en avons sont empesés ou lacunaires. C’est depuis la foule sans nom qu’il faut envisager les choses. Et l’on doit raconter ce qui n’est pas écrit. Il faut le supputer du nombre, de ce qu’on sait de la taverne et du trimard, des fonds de poche et du patois des choses, liards froissés, croûtons de pain. Le plancher bâille. On aperçoit le très grand nombre muet, masse aphasique. Ils sont là, à la Bastille, il y a de plus en plus de monde dans les rues, tout autour. Ceux qui ne possèdent pas de fusils se sont armés de bâtons, de méchants bouts ferrés, de merlins, de tire-bouchons, qu’importe ! Depuis l’Arsenal jusqu’à Saint-Antoine, les rues sont noires de monde. Les gueux, les décrotteurs, les cochers, tous les campagnards venus chercher pitance à Paris sont là. Les étudiants arrachent les pieux des palissades, les pieds des tabourets, les bras des charrettes. On saute, on crie. De lourds nuages roulent sur le ciel. On pisse devant les portes.

Qu’est-ce que c’est, une foule ? Personne ne veut le dire. Une mauvaise liste, dressée plus tard, permet déjà d’affirmer ceci. Ce jour-là, à la Bastille, il y a Adam, né en Côte-d’Or, il y a Aumassip, marchand de bestiaux, né à Saint-Front-de-Périgueux, il y a Béchamp, cordonnier, Bersin, ouvrier du tabac, Bertheliez, journalier, venu du Jura, Bezou, dont on ne sait rien, Bizot, charpentier, Mammès Blanchot, dont on ne sait rien non plus, à part ce joli nom qu’il a et qui semble un mélange d’Egypte et de purin. (…) »

Eric Vuillard, 14 juillet, récit, Actes Sud, août 2016.

Construire une ville… – le je qui tu

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Sous ce porche, je ne suis qu’un homme comme un autre. Faillible. Tu ne me réduiras pas à cela, je le sais. A cette erreur de trajectoire, à cette attirance, cette passion. C’est de la peau qui parle, cette passion, qui suinte de toutes nos frustrations, nos désillusions, nos fantasmes. Tu vois, je t’associe à moi. Regarde-moi. N’essaie pas de te souvenir. Regarde-moi, seulement. Je ne cherche pas à me justifier. J’ai compris il y a longtemps que nous étions habités par la mort. Je croyais lutter contre elle, j’ai lutté avec elle pour dépasser l’angoisse de vivre. Par optimisme, même si ça te fait rire. Et des années plus tard, la vie recommençait avec cette passion. Soulevé. Aspiré hors de soi. Tu connais ça, toi. Je me fabrique des images, des souvenirs. Pas des remords. J’éprouvais le besoin de. Comme si la conséquence que je savais inéluctable, je ne pouvais y échapper. C’est cet instant fugace où tu devines la mesquinerie de l’autre, sa méchanceté, ça te dégoûte au plus haut point, mais ça ne suffit pas pour t’écarter de ce chemin-là. Ou alors. Une mimique. La couleur d’un vêtement. Un comportement. Et pourtant tu suis ce fil-là. Tous ces travers comme des encouragements dans la partie sombre de toi-même. Je me suis faufilé là. Je ne le passerai pas sous silence. Tu ne m’éviteras pas. Je te parlerai de son sexe, de son goût, de notre désir, de notre délire commun de tout transgresser. On ne peut comprendre que par le corps. Une fois franchies certaines frontières, l’envie de retour s’effiloche. Et puis lâcheté, confort, pitié. Alors je suis retourné quand même, pas au même endroit. Ce que j’ai découvert là, c’est une absence de regard. Le corps non habité. La vacuité. J’avais vécu intensément. J’étais mort.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

Construire une ville – Silhouette

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Sous le porche allongé, ses jambes fuselées s’échappent de son short très court. On voit la peau de son ventre sous son caraco blanc. Elle a lâché ses cheveux longs. C’est une femme libre. Une nature. Elle a du chien. Un parfum de patchouli. Du khôl sur les yeux. Il la croise. Guindé dans sa cravate étroite et son col serré. Les yeux cachés derrière des lunettes d’écaille. Il se retourne. On voit leurs dents. Un rire sonore. Communicatif. Elle effleure le bras de l’homme qui tient la sacoche. ll y a des bruits de pas, des bruits de voix. La vieille dame à la silhouette voûtée, large comme un tonneau, allonge le cou. Elle les regarde par en-dessous. On dirait une tortue. On sait bien qu’elle alimentera les cancans. On l’écoutera par goût de la médisance. Pour être du côté « des autres ». De ceux qui parlent. Un éclair de fleur d’oranger. C’est l’odeur de la boulangerie pas loin, le jour des fougasses. Une autre femme bouscule le couple, leur sourit d’un air entendu, elle aussi, les cancans, la médisance, les autres. Elle habite juste là, au premier étage de la placette. Derrière les rideaux. Le couple s’écarte pour laisser passer monsieur le curé qui se rend à la cure, de l’autre côté du porche. Près de l’église dans le vieux village. C’est l’heure du cours de catéchisme. La femme du couple ne quitte pas des yeux l’homme et sa sacoche, de l’autre côté du curé qui passe. Elle finit de sourire. Elle entrouvre la bouche. L’homme détourne la tête, murmure quelque chose. Et s’en va.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

Eclipse exquise – Portrait d’une Chine

Envie de vous parler de deux garçons talentueux  – Dr Pêche (photographiste) et Cédrick Vannier (peintre) – tous deux diplômés d’écoles d’art (IAV d’Orléans et Beaux-Arts de Bourges) qui se sont lancés ensemble il y a quelques mois dans un projet d’envergure, envie de vous montrer leur travail, et de râler aussi un peu contre la façon dont on mène les artistes en bateau, en leur demandant de produire des dossiers de demande de suventions, sachant que les dés sont pipés à l’avance. Toutes choses connues mais voilà, y’en a marre !

Eclipse exquise. C’est ainsi qu’ils nomment leur projet de portraiturer « une Chine en peinture et photographie ». L’aventure chinoise démarre en mai 2017… avec le soutien de la Ville d’Orléans, de celle de l’ADEFC, le centre d’art de Tucheng, le musée d’art de Longzhou et d’autres… (document Pdf plus bas), elle se poursuit malgré les subventions qui n’arrivent pas, certains « officiels de la culture » détenteurs des cordons de la bourse, ne comprenant pas ces deux-là venus rencontrer « des gens » et travailler avec eux, sur eux. Mais de Yangzhou à Changsha, de Lianzhou à Nankin, Cedrick peint, Dr Pêche rêve ses photographies et voici ce que cela donne…

 

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Leur démarche, le détail de leurs actions en Chine est dans le document Pdf joint ici. Avec bien d’autres images…

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Peintures :  Cédrick Vannier – Photos : Dr Pêche – Textes : Marlen Sauvage

 

Construire une ville… – intérieurs extérieurs

 

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Pour rejoindre la place du marché depuis le haut du vieux village, on passait par la ruelle couverte du Ha ! ha !, bouche sombre d’un pâté de maison, Ha ! Ha ! c’était le nom que l’on donnait à ce boyau où jadis « les dames se laissaient serrer par les messieurs contre menue monnaie », lui avait expliqué d’un air entendu monsieur H. mimant en riant des ha ! ha ! suggestifs qui avaient mis l’enfant mal à l’aise. Hâtant le pas, elle avait traversé la ruelle et rejoint la rue pavée qui serpentait entre les maisons du village, ocres et roses. Aujourd’hui, des graffitis à la peinture blanche recouvraient les murs, forçant les yeux à lire à l’endroit le plus noir de la ruelle « Ni l’or ni la grandeur ne nous rendent heureux ».

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

Construire une ville… – lieu non lieu

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Déjà sur le perron de béton qui courait telle une coursive autour des rondeurs du bâtiment, il n’était pas rare de croiser Constance, – toujours une lecture intéressante à conseiller, qui encourageait ses anciens élèves même les plus âgés devenus étudiants à découvrir de nouveaux auteurs –, et chaque début d’été, en juin, le libraire, qui préparait la prochaine rencontre où il donnerait ses coups de cœur, des lectures sous le parasol quand une vingtaine de lectrices et de lecteurs face à lui – c’était surtout des femmes – rassemblés sur les gradins de la bibliothèque égayée de coussins colorés, une bibliographie des livres de l’été photocopiée sur les genoux, un stylo à la main pour annoter, souligner, rayer d’une grande croix, l’écouteraient attentivement parler de littérature de voyage, de romans de transmission, d’auteurs américains, de nouveaux écrivains, avec la passion contenue qui était la sienne et qui expliquait sa fébrilité à passer d’un livre à l’autre, à perdre ses notes, à se pencher en hâte pour récupérer un marque-page, rayonnant de joie quand une question fusait ou un commentaire et qu’un dialogue pouvait s’amorcer.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

Yeux curieux…

Cet été, 5e saison du projet #MyCuriousEyes, initié par Karen Ward, qui a duré 12 jours. Un thème quotidien à illustrer par une photo… 250 participants environ pour cette aventure qui aiguise le regard et tisse des liens entre des photographes amateurs (voire du dimanche pour ce qui me concerne) de tous les continents !

Couleur, forme, motif, lumière, liberté, pause, freestyle, chaleur, jeu, saveur, j’en oublie… Dans le désordre, quelques-unes de mes propositions.

Marlen Sauvage

Construire une ville… – compte triple

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10 A – Dans un ultime carton, tout au fond, une pochette plastique transparente protégeait une écriture noire et penchée qui donnait une recette détaillée de couscous. Celle-ci venait du Maroc où il y en avait autant que de familles, comme pour la ratatouille en Provence…  Instantanément, la couleur dorée de la graine excita ses papilles, sous la langue elle retrouva la texture gonflée d’eau safranée salée, de beurre rance et d’huile ; les légumes fondants qu’avaient respectés la cuisson étagée dans le haut couscoussier ; la sauce à l’harissa trop piquante pour les enfants mais dont vibrait encore dans son souvenir la couleur vermillon ; le parfum d’épices, qu’elle associa dans une vision multicolore aux pigments découverts bien plus tard sur les marchés indiens, aux saris magnifiques des femmes qui lui rappelaient le safran, le curcuma, la cochenille, les ocres, la garance, le cinabre ou l’indigotier – et, oscillant entre mémoire de voyages et images confuses de l’enfance, toutes saveurs maintenant répandues dans sa bouche, elle les revit tous, attablés dans les rires et l’illusion d’un bonheur durable, à l’ombre des chênes touffus.

10 B – Devant la maison cévenole poussait un mûrier noir, couvert de fruits violets – qu’elle laissait aux oiseaux dès le mois de juin –, mordoré à l’automne avant que ses feuilles ne parsèment délicatement le sol. Le regarder lui suffisait. Le mûrier de l’enfance était blanc, elle ne se lassait pas de l’enlacer, de poser le front sur son tronc rugueux, d’en suivre délicatement les méandres de l’écorce. Ses fruits longs et sucrés collaient aux mains dès la fin du printemps, ils lui rappelaient de gros vers translucides qu’elle ne se résignait pas à goûter. Sans doute les deux arbres avaient-ils rempli en leur temps la mission de nourrir de leurs feuilles les magnans – ces gros bombyx du mûrier – qui fourniraient le cocon. Quel destin renfermait celui qu’elle avait un jour tenu longuement, rugueux sous la pulpe des doigts, à quel moment la dernière Parque trancherait-elle le fil de soie, déjouant son instinct de vie, son optimisme, ses projets ?

10 C – Gauloise. Bleue. Des cendriers dans chaque pièce. Le tabac brun qui accompagne toutes les discussions, les engueulades, les signatures au bas du carnet scolaire. Pas une fois enfant elle n’a toussé, enveloppée de cette fumée stagnant dans l’air. Une présence éthérée.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé