Nos 27 septembre

1988 (mardi)

La nuit tombait déjà, le froid cinglait, le parvis se peuplait de gens pressés d’attraper le train ou le métro. Elle marchait d’un pas rapide en baissant la tête pour échapper à tout regard, à tout accroche d’une enseigne lumineuse ou d’une étoile perdue dans le ciel noir. Elle désirait rester seule avec elle et traverser ses pensées comme la foule, sans se laisser distraire. Le vent lui gelait les oreilles et elle enroula soigneusement l’écharpe grise autour de sa tête. C’était comme une caresse odorante, la bonne odeur de cette eau de toilette dont il se parfumait le matin – alors qu’il était à douze heures de vol. Son passé était constitué d’étapes géographiques. Chaque déménagement portait en lui ses promesses. Elle avait tout aimé. Le soleil de Provence et ses garrigues, les Pyrénées aux réveils gelés, la Marne et ses champs de craie. Aucun paysage ne l’avait retenue. Elle était de nulle part. En déambulant ce soir sur le parvis de La Défense, elle avait admiré les jeux de lumière et d’eau, elle sifflotait en pensée la musique qui générait les sourires des passants en même temps que les gerbes jaillissantes, Tea for Two. Elle surprit le regard d’un homme qu’elle croisa. Elle venait d’éclater de rire au plaisir de traverser cette place vivante. Un éclat de bonheur à l’heure où l’on rentre chez soi d’un pas pressé.

1997 (samedi)

Des petits destins… 
L’estafette verte devant la maison rose à Charolles.
Il y a des étrangers dans ma rue et je ne comprends pas leur langue.
Le temps passe et je n’entends plus ta voix au téléphone.
Le suicide de cet écrivain que j’ai découvert il y a trois mois.
Le baiser dans le train.
L’Huma, le Figaro et Le Monde, dans un train encore.
La maison de Tantine aux portes toujours ouvertes.
Le cellier du Ragabodot.

1999 (lundi)

Du vide parfait, de Lie ZI. Maître taoïste, Lie Zi estime davantage le XU (le vide) que le ROU (le souple, cher à Lao Zi) et que le REN (la bienveillance) prôné par Confucius. 

[Difficile de me relire… est-ce le ROU ou le RON ? Et je suis incapable d’écrire le o barré obliquement de Lao…]  

Trois sections dans ce petit livre : Faveurs célestes, L’Empereur jaune, Yang Zhu. 

300 ap. J.-C. Penseur taoïste. Style simple, direct, clair (une clarté qu’on lui a reprochée). Cet auteur se met en scène dans des situations qui ne l’avantagent pas, contrairement à d’autres maîtres (Lao Zi, Zhuang Zi).

Dans Faveurs célestes : « Aussi revient-il (…) à chacun des dix mille êtres de suivre sa nature. » « (…) que la saveur soit goûtée, ses ingrédients ne se montrent pas. »  « Celui qui oublie son chemin en voyageant ne peut rentrer chez lui. » (Les Anciens appelaient les morts « Ceux qui sont revenus »)

« (…) Brisez le silence, remplissez le vide, vous ne trouverez nulle part où aller. »

Huang Di
« No wanting to clink like jade they clunk like rocks. » « Il préfère rouler comme un caillou qu’être un jade poli. » Traduction de R. Pine.

« Pour rester ferme, deviens souple. Pour rester puissant, préserve ta faiblesse. »

« Qui s’attache aux apparences pour reconnaître un Sage ne découvrira rien qui s’en rapproche. »

A propos des animaux : « En quoi leur cœur est-il différent du nôtre ? » Seuls leur forme et leurs cris nous sont étrangers et encore n’est-ce pas parce que nous ne savons pas communiquer avec eux ?

Yang Zhu
« Celui qui veut gouverner un grand Etat ne s’attache pas à des détails. Celui qui veut s’élever ne s’abaisse pas. »

2002 (vendredi)

De Gubbio

3 pièces rapportées
2 soliflores
1 long et mince
1 court et gros
1 assiette creuse aux oiseaux

Tout est dans les nuages

Firenze
Nous sommes montés dans la coupole et je crois que nous avons vu l’Enfer, l’Enfer et le Ciel.

2004 (lundi)

Petite expo concentrée, ramassée, des travaux de Zao Wou-Ki au musée Fabre de Montpellier. Quel chemin entre ses débuts en peinture et ce que l’on en a vu là. J’ai découvert que sa rencontre avec Michaux l’avait réconcilié avec son écriture « originelle ». Je me souviens d’un grand bonheur, perdue dans la contemplation d’une toile dans les tons de terre et de nuit. 

2005 (mardi)

Lu ce mois-ci (septembre) : Paul Auster, L’invention de la solitude. James Baldwin, Harlem Quartet. Anne Lauricella, Charles Juliet : d’où venu ? Erri de Luca, En haut à gauche. Jacques Réda, Le méridien de Paris (offert par Patrick Roy). François Bon, C’était toute une vie (Verdier). Bernard Noël, Le tu et le silence. Bernard-Marie Koltès, Combat de nègres et de chiens

2008 (samedi)

Stef parle en anglais au petit gars [Justin, 3ans1/2] qui lui répond : « Moi, je parle en majuscules ! » (il voulait dire « en français »)

2011 (mardi) 

A Céret. Hôtel Vidal, aux moulures colorées, à la girouette datant de 1736, dans un petit salon moelleux éclairé par deux grandes fenêtres, nous lisons. Et c’est déjà la vacance du corps.

Dans les rues de Céret, terrasse du café de France, la sirène des pompiers a retenti deux fois, saisissant un centième de seconde les esprits dans un même questionnement. Une nuée de jeunes s’est levée d’un seul mouvement, rien à voir avec la sirène, mais sans doute avec l’heure de rentrée du lycée. Ici les toilettes ne sont pas à l’étage. Le panneau indicateur est visible de loin, ornementé, joli, et quand on s’en approche, il nous dit que les toilettes ne sont pas à l’étage. Du coup, je pense à tout ce qu’on affiche, tout ce que l’on donne à voir, qui, en fait, est menteur. Racoleur, provocant, et trompeur à la fois. A qui raccrocher cela dans le monde de la littérature ?

Rieira y Arago, musée d’art contemporain de Céret. Toutes les formes parlent d’hélices, de sous-marins, de poissons, d’êtres humains, d’arcs, d’objets en marche, de roues, d’élan spirituel entre l’air et les vagues, des couleurs de la vie, du jaune au rouge, au bleu turquoise, au bleu du ciel, au bleu de Prusse, au gris, à l’or, au rouge vermillon, le tout gainé de noir et de blanc. Toutes les pièces redisent la même obsession, chantée différemment [dessin]. Une seule nous laisse notre place pour penser l’absence [dessin]elle dit en trois morceaux ce que taisent les autres qui en disent trop.

Haïkus par Rieira y Arago. Juste quelques traits de peinture qui affleurent le tissu bis et qui, traversés par la fulgurance du mouvement, ou de l’intention du peintre, livrent l’essentiel de son émotion. 

Absence Disparition Oubli Egarement Manque Enfouissement Extinction Anéantissement Eloignement Rupture Evanescence Ephémère Diaphane Pas de côté Engourdissement Faille Présence à soi

2016 (mardi)

Enfance berlinoise, Walter Benjamin, prêté par Samuel.

Marlen Sauvage

C’était la 8e proposition de l’atelier de François Bon, il s’agissait de retrouver trace (fictivement ou non) de quelques 27 septembre, comme l’avait fait Christa Wolf, écrivain allemande, dans Une journée ordinaire.

Trois mots en partage

J’ai lancé il y a plusieurs mois une rubrique « Petits bonheurs » que j’ai partagée d’ailleurs avec quelques internautes, lesquels m’envoyaient leur image/texte publiés sur ce blog. Et puis j’ai arrêté… Non pas que je ne vivais plus de petits bonheurs, mais la crainte de lasser avec ces « petites » choses sans importance. Or, elles sont tellement importantes ! J’ai trouvé sur Twitter récemment une initiative identique à laquelle bien sûr j’ai participé, et sur le net bien d’autres sites évoquant la nécessité de savoir apprécier les cadeaux de la vie.

Et là, il m’arrive quelque chose de si émouvant que je le partage sous la forme d’un grand bonheur ! J’ai « rencontré » Anne Dejardin par son écriture, sur le Tiers-Livre de François Bon où nous collaborons parmi une centaine d’autres auteurs à l’atelier « Pousser la langue« . Lors d’une récente publication sur le site qui nous est dédié, Anne m’a gratifiée du commentaire suivant : « Trouer l’oubli, magnifique. J’ai adoré ce texte tellement à propos, au cœur de nos recherches actuelles et la phrase d’Etienne Klein… Grand merci. Et la photo et le verre vert et ce qui s’écrit… Merci, Marlen. » (je publierai ce texte ici prochainement et quelque chose sur le bouquin d’Etienne Klein !)

Avec ce que je croyais être un dessin qu’elle m’envoie sur Messenger, Anne me demande si elle peut « m’emprunter » « Trouer l’oubli » !!! Comme si les mots m’appartenaient ! Au contraire, quelle joie de les partager et de voir qu’ils résonnent chez les autres ! Et voilà que le dessin est une broderie à laquelle elle ajoute mon nom. Je vous assure, j’en ai versé des larmes ! 😀

Je vais donc reprendre ma rubrique de petits bonheurs et vous êtes bienvenus pour m’envoyer les vôtres en image et/ou texte que je publierai ici @ lesateliersdudeluge@orange.fr

MS

Le blog d’Anne Dejardin ici
Et celui du Tiers-Livre

Dans la série « Je vous emmène »

En route ce samedi lumineusement froid pour Montbrun-les-Bains, commune du Parc naturel régional des Baronnies provençales (qui ne fait donc pas l’unanimité !).

Pourquoi Montbrun ? parce qu’une carte du Parc justement le présentait comme un des plus beaux villages de France. Me voilà donc à 8 h du matin par 3° C, roulant sur une départementale qui traverse quelques jolis villages et un vignoble roux orangé, vendangé, où plus rien ne reste à grapiller (avec une pensée pour Agnès Varda – Les Glaneurs et la Glaneuse – grâce à laquelle j’ai confectionné confitures et gelées à moindre coût en Val d’Oise pendant des années).

L’herbe craque sous les pas, encore gelée, et de légers nuages de brume découvrent lentement le paysage, c’est beau à murmurer « c’est beau » (et je murmure)…

Je croise peu de monde sauf des animaux, tous plus accueillants les uns que les autres ! Des chevaux, des bœufs assez placides et quelques chèvres curieuses. Seul le bouc me fait m’écarter avec prudence quand je le vois gratter du sabot en me fixant… Je réalise qu’il est hors du pré, par-delà la clôture !

Je l’ai à peine vue, la petite jasse, noyée dans la végétation…

Et je finis par arriver vers 9h30 à Montbrun, après quelques égarements, compte tenu de ma distraction habituelle. Nous sommes au pied du Ventoux, à 600 m d’altitude, il fait 7° C. A voir : le beffroi, le château, l’église… Je commence par le petit marché du jour et quelques pommes bio, admirant en mon for intérieur les quelques forains courageux qui doivent battre le pavé depuis deux bonnes heures dans le froid.

Montbrun-les-Bains ainsi nommé en 1887, apparaît pour la première fois dans les chartes sous le nom de Montis Bruni (1274). Je retrouve ici encore la trace du fameux Baron des Adrets de mon enfance (si je peux dire !) en la personne de Charles Dupuy de Montbrun, « digne » successeur dudit baron, condamné à mort en 1575 par le Parlement du Dauphiné – cour souveraine de justice – pour toutes les exactions, pillages et cruautés qu’il a commis, en tant que chef des calvinistes. (Une famille dont il a déjà été question dans ce blog !)

Montbrun fait partie de ces villages perchés typiques en Provence. Les maisons en hauteur abritaient les étables au rez-de-chaussée, le logement sur un étage ou deux, et le grenier sous les combles. Elles datent pour la plupart du XVIe siècle, à l’époque où les guerres de religion imposaient une vie derrière les fortifications du village. La vie se développe plus tard hors des murs, dans la vallée. (merci Wikipédia)

L’église date du XIIe siècle, elle abrite un retable de Jacques Bernus (1650-1728) qui (en dehors de la décoration du chœur, du maître-autel, du tabernacle et d’une gloire en bois doré ainsi que du sanctuaire de la cathédrale Saint-Siffrein de Carpentras) a sculpté de nombreuses statues et mobilier pour les églises de la région provençale.

Le château de la famille Dupuy-Montbrun…

Textes et photos : Marlen Sauvage

Un monde perdu…

Mercredi 30 octobre. Je ne quitterai pas la Lozère sans réfléchir à l’organisation d’un stage d’écriture en mai prochain, ce que me rappelle gentiment mon hôtesse, pour faire suite à notre décision de l’an dernier.

Monique, qui a donc de la suite dans les idées, m’emmène à Saint-Laurent-de-Trèves visiter un lieu qui pourrait nous accueillir. Nous en profitons pour faire le tour du village, où nous croisons une petite dizaine d’habitants sur les 189 recensés en 2016. Le temple qui surplombe la vallée, arbore un joli clocher, tout est si paisible ici !

Ce n’est ni à ses maisons serrées ni à son clocher que Saint-Laurent doit sa renommée dans le coin, mais à la présence d’empreintes de dinosaures ! Nous grimpons donc sur le Castellas, un site naturel protégé (mais privé), aménagé par le Parc national des Cévennes il y a quelques années. La vue est magnifique ! N’est-ce pas que ce serait un endroit propice à la rêverie et à l’écriture ?

J’avoue que seule je n’aurais pas su lire les traces laissées par les mastodontes… La griffe bien sûr renseigne sur la direction de la marche ! Les empreintes sur ce site pourraient avoir été laissées par un dinosaure de 3 à 4 m de long. Elles courent le long de la pierre, érodées par le temps mais reconnaissables une fois qu’on a repéré « la fleur de lys » (n’est-ce pas, Monique ?) ! Il semble que quelques-uns de ces individus – apparus il y a 225 millions d’années, disparus il y a 65 millions d’années – se soient promenés dans le coin, selon mon guide qui ne tarit pas d’histoires d’empreintes découvertes ailleurs dans la vallée…

Photos : Marlen Sauvage

Ciels, mes Cévennes !

Départ pour la Lozère… je devrais dire les Cévennes lozériennes, au sud du département, vers Florac et Saint-Laurent-de-Trèves, pour rejoindre Monique qui m’accueille dans son beau moulin. Dès les premières crêtes schisteuses dentelées, plus ou moins érodées, qui dessinent d’étranges châteaux envahis par les pins sous un ciel bleu et quelques nuages voyageurs, dès les premières lauzes et les maisons de pierre, j’exulte, je respire les châtaigniers roux, les bouleaux, les hêtres. Ici l’herbe est d’un vert irlandais, mais il y a autant de verts que de bleus…, les murets de pierre sèche me parlent de courage et d’ingéniosité, les chemins m’invitent à la cueillette des champignons (je n’irai pas), les fougères rousses envahissent les fossés, les pentes réclament toujours de bons genoux…

Enfin, j’arrive au moulin de Grattegals près de sa rivière transparente. Le soleil a disparu derrière la barre rocheuse, le ciel est blanc, le temps d’un thé et des dernières confidences, il est bientôt temps de rejoindre le groupe à Florac pour l’atelier du soir.

Retrouvailles ! Huit personnes nous attendent, papotant joyeusement dans la maison de Mireille, embrassades, accolades, sourires des yeux, mains pressées, quel réconfort ! Et nous démarrons la lecture des textes issus d’une proposition de récit épistolaire, après avoir parlé de Jane Austen et de Lady Susan, et d’autres romans tels que Je vous écris, Hisashi Inoué ; Le fusil de chasse, Yasushi Inoué, 84, Charing Cross Road, de Helene Hanff ; Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, d’Annie Barrows ; Inconnu à cette adresse, de  Kathrine Kressmann Taylor), et j’en passe. Je reste époustouflée par l’imaginaire de ces dames, leurs talents d’écriture, et nous sommes captivées durant près de 4 heures par ce qui se raconte et que nous imaginons chacune pour soi derrière nos fronts penchés ou nos yeux rêveurs. J’attends les textes ! L’atelier se termine vers 23h30 après un repas partagé et la proposition donnée pour notre rencontre du mois suivant.

Le lendemain matin, surprise ! Les castors ont profité de la nuit pour dévorer quelques pieds d’arbustes le long de la rivière… C’est net et presque sans bavure… Nous tentons de repérer les traces de pattes et de queue sur le sable gris.

Nous partons à Saint-Laurent-de-Trèves visiter un lieu magnifique tenu par une jeune femme qui ne l’est pas moins, en vue d’un prochain stage. Arpentons le village où j’étais venue il y a près de vingt ans m’extasier devant les traces de pas de dinosaures… Une capacité que les années n’ont pas altérée. Et je reprends le chemin du retour avec quelques kilos de noix, un morceau de courge, des oignons doux et des châtaignes.

Le four à pain du moulin de Grattegals

Textes et photos : MS

Guggenheim & Thannhauser

Aix-en-Provence ce jour-là promettait la découverte enthousiasmante de dizaines de chefs-d’œuvre de la peinture impressionniste, post-impressionniste et de l’art moderne. Issues du Solomon R. Guggenheim Museum à New York, et pour la première fois exposées en Europe, des œuvres de Manet à Picasso en passant par Cézanne, Van Gogh, Picabia, Braque, Kandinsky, Paul Klee, Franz Marc, Matisse…, réunies à l’hôtel Caumont, donnaient l’occasion de revisiter l’histoire de la peinture à travers celle d’une collection et d’une vie, particulièrement tragique, celle de Justin Kurt Thannhauser. 

C’était en septembre, l’expo se terminait le 29… j’intercale ici quelques-unes des citations qui éclairaient la démarche des artistes. Car je lis toujours autant que je regarde… Et je puise aussi dans le catalogue les informations qui suivent.

Justin Kurt Thannhauser (1892-1976, ci-dessus) fait don en 1963 à la Fondation Solomon R. Guggenheim de 75 œuvres couvrant une petite centaine d’années. Sa famille, juive allemande, a subi les affres de la guerre, et le mécène a depuis perdu ses deux fils ainsi que sa femme.  Les raisons de cette donation, il les donne au New York Times : « Après avoir vécu cinq cents ans en Allemagne, ma famille est maintenant éteinte », « cette collection est  l’œuvre de toute une vie ». Avant lui, son père, Heinrich, avait déjà en 1909 à Munich marqué de son « audace artistique » une exposition de 200 œuvres parmi lesquelles 55 impressionnistes constituant alors « le panorama le plus complet du mouvement jusqu’alors présenté à Munich. » 

Bien incapable de photographier les tableaux, les ayant tous escamotés, et leurs couleurs étant loin d’être fidèles, je m’en tiens ici à quelques détails… Et à quelques œuvres, car j’ai tourné autour des toiles comme autour des visiteurs, pour mieux y revenir, sans pour autant améliorer mes prises de vue…

« Le motif est pour moi chose secondaire. Ce que je veux reproduire, c’est ce qu’il y a entre le motif et moi. » Claude Monet

Monet, Le Palais ducal vu de Saint-Georges-Majeur, 1908

A propos du Palais ducal vu de Saint-Georges-Majeur, Monet assurait qu’il « n’était qu’une excuse pour peindre l’atmosphère (de Venise) ». Il avait été acheté 5 500 dollars par la Galerie Thannhauser en 1928. C’est le tableau je crois qui m’a le plus étonnée… Un panneau expliquait que « Cette œuvre est avant tout une étude de la lumière et de l’air, avec l’irisation scintillante du soleil qui se reflète dans l’eau et au loin la façade de marbre miroitant du palais. » C’est ça… et c’est magnifique.

« La couleur est la touche. L’œil est le marteau. L’âme est le piano aux cordes nombreuses. L’artiste est la main qui, par l’usage convenable de telle ou telle touche, met l’âme humaine en vibration. » Vassily Kandinsky

Seurat figurait aussi parmi les peintres exposés, et Matisse, Degas puis Maillol avec quelques sculptures superbes, j’en oublie.

Un petit tour par la boutique, des œufs aux oiseaux perchés, un cadran solaire, de la vaisselle anglaise… et j’offris à l’ami cher qui m’avait invitée ce jour-là le catalogue de la collection… que j’eus le plaisir de recevoir en cadeau à mon tour !

MS

Secrète Victoire

« Sortons pour étudier la belle nature, tâchons d’en dégager l’esprit, cherchons à nous exprimer suivant notre tempérament personnel. » Paul Cézanne

le frisson de l’air bleu et l’odeur bleue des pins que respirait Cézanne        un vœu à exaucer un vingt-cinq septembre        sous les arbres penchés        le chemin jusqu’au jardin        vers la Sainte Victoire        son chevalet posé ici puis là peut-être où une femme aujourd’hui délave les couleurs        dans l’horizon vibrant d’avant midi et les jeux d’ombre        la mauvaise heure        son œil encore quelque part        entre toi et la montagne        et cette vue recommencée de la majestueuse au grand pin si proche et si distante       massive Victoire épaulant  l’azur       cri incarné des entrailles de la terre         les yeux fouillent en quête du jaune du violet de l’ocre de l’orange brûlé qui manquent au paysage        les secrets regards du peintre        tout ce que tu ne mettras ni en couleurs ni en mots        sauf la voie vers le ciel        oblique        de la lame pétrifiée aspirant les nuages        et ton souffle court        et tes os transis dans la chaleur transparente de l’automne

MS

Boutikodon(s) à Mollans

Le titre sonne comme une invite, non ? Allons « boutikoder » à Mollans… Je vous y emmène ! J’y étais hier pour photographier ce village des Baronnies, à 20 km au sud de Nyons, et pour contribuer à l’initiative de Patricia, laquelle a ouvert il y a six ans la Boutikodon – qui comme son nom l’indique est une boutique où tout se donne… et se prend gratis. Que des choses en très bon état, car ainsi que le souligne la propriétaire, « le neuf peut se donner aussi » !

Vue du parking, un château (propriété privée) dont la construction remonte au XIIIe s, domine le village. Après avoir déposé mon tribut – 5 robes, une veste – et récolté 3 ou 4 pulls pour l’hiver, j’ai laissé sœurette et amie fouiner dans les bacs pour tirer le portrait du patelin. Le temps n’était pas de la partie, mais voilà…

Une petite chapelle semi-circulaire (Notre-Dame-de-Compassion,1851, ici à droite, dont on aperçoit les rondeurs sur la photo de gauche), marque l’entrée du village. En face, une tour médiévale et son beffroi (1720). Tout de suite, l’œil est attiré au-delà du pont par une fontaine publique (la fontaine au dauphin, 1713-1714) et un lavoir semi-circulaire. C’est pour eux que je voulais revenir !

Le dauphin rappelle ici l’appartenance du village au Dauphiné, jadis partie de l’ancienne Provence. C’était même un Etat (le Dauphiné de Viennois), sous l’autorité des comtes d’Albon, qui furent les premiers à porter le titre de dauphins. Titre qui revient au fils aîné du roi de France jusqu’à la Révolution de 1789. Ce n’est qu’ensuite que la région est divisée en 3 départements : Drôme, Hautes-Alpes et Isère (merci Wikipédia).

Le lavoir date de 1863, j’ai admiré ses arches et sa charpente…

Ci-dessus, un des quatre mascarons, très érodés, qui crachent l’eau de la fontaine. Il existe à Mollans un sentier balisé qui permet de découvrir une dizaine d’autres fontaines. L’église Saint-Marcel aussi est à voir… j’y retournerai par ciel bleu…

Petite balade en bas du pont pour découvrir de beaux espaces arborés, les vieilles pierres de ce village médiéval, les platanes typiques des villages du sud.

Et la vue sur l’Ouvèze, pauvre encore, affluent du Rhône (93,3 km) qui arrose Mollans et circule entre Drôme et Vaucluse.

Texte et photos : MS

LE jardin

« Une histoire ? Du solide, du tangible, comme un pot avec deux anses, fait pour être saisi, fait pour boire dedans ? »

Ma lecture du matin… celle de Christa Wolf (Aucun lieu nulle part et 9 autres récits (1965-1989), arrêtée en pleine vision, celle d’un jardin, « LE jardin », écrit l’auteur*.

…arrêtée par quelques coups à la porte, mon voisin de palier m’invitant à venir visiter les jardins familiaux dont une parcelle vient de nous être attribuée par la commune. Après le bonheur du jardinage en Cévennes durant quinze ans, j’avais abandonné l’idée de tout jardin, ce refuge de la pensée, dès mon arrivée dans la petite ville de Nyons.

Avant d’attraper mon appareil photo, je poursuivais ma lecture :

« Une vision peut-être, si toutefois vous comprenez ce que je veux dire. Depuis que nous le connaissons, cela ne fait d’ailleurs que trois ans, il n’a jamais pu montrer ce dont il est capable. Il apparaît aujourd’hui qu’il ne rêvait ni plus ni moins que d’être un jardin verdoyant, luxuriant, sauvage, exubérant. L’archétype du jardin. LE jardin. »

Drôle de coïncidence, la visite du jardin ce matin et ma lecture. Car j’en avais oublié la date et parce que je me suis procuré ce livre de Christa Wolf à la médiathèque il y a quelques jours.

A l’approche des cabanons, des parcelles, je ne tenais déjà plus en place. L’appel de la terre, l’appel du jardin ! Envolées mon apathie des dernières semaines et ma mélancolie ; des courges rondes orangées, des fleurs d’automne, des blettes, des sillons tout frais me rappelaient mes joies passées !

Avec la découverte de Christa Wolf (merci François Bon) et sa poétique du quotidien, je retourne à la vraie vie, les deux mains dans la terre, agréablement partagée entre rêve et réalité, entre réel et virtuel, puisque déjà je pensais à dire ici ma joie du jour.

Notre parcelle…

* Pour ma décision de ne plus féminiser les noms, vous pouvez vous référer à l’excellent article d’Audrey Jougla, dont je partage le point de vue à 100 %.

Maisons perdues

Les mains derrière le dos       le regard en l’air       elle doit contempler le ciel ou les oiseaux       les pieds sanglés dans des souliers de tissu       à la semelle suffisamment épaisse       pour ne plus sentir le sol et ses aspérités       ses chausse-trappes       ces boursouflures dans le ciment       des chaussures       qui l’empêchent d’anticiper       la chute       elle qui tombe si souvent       se souvient-elle de ce rideau de tissu imprimé       derrière elle       qui occultait l’entrée       de la cuisine       avec ses pompons à franges        était-ce bien la cuisine       son carrelage aux petits losanges       colorés       doux à la plante du pied       à laquelle on accédait après le palier       surélevé       bétonné de la terrasse       la terrasse       un univers      celui dont son corps se souvient le mieux     sans doute parce qu’elle y passait son temps       à rêvasser dans la poussière       et la lumière aveuglante       tout reconstituer tout        car aucun souvenir vraiment       mieux vaudrait parler      essayer au moins       de la ferme des vacances de Pâques       la longue route       sur la nationale 7        les chansons durant le trajet       sous la pluie d’avril             puis les départementales et les questions       sur l’arrivée       qu’on répétait       sans crainte alors       quand est-ce qu’on arrive       traverser les vallons       verdoyants et les prés       s’étonner de l’immobilité       des charolaises       sous le ciel gris       avant d’apercevoir       au bout du chemin gravillonné       la ferme y avait-il       un portail       oui sans aucun doute       mais où se cache-t-il dans son souvenir       seule la tonnelle       subsiste      sur l’écran de mémoire       et puis le banc       devant la porte d’entrée       elle n’entrera pas       justement        pas en ce moment       c’est l’extérieur        qu’elle fouille des yeux       sans être sûre       de son constat       le petit portail de bois       tout à droite au fond de la cour       avant le pré       mais où se trouvaient alors       le poulailler la porcherie       tout cela       elle l’imaginait devant       impossible       deux maisons se confondent       la Crêpière       en surimpression       une autre longère       pourtant        sans jamais aucune poule       ni cochon       trahison des traces       avec un escalier à la rampe de fer forgé       tout de suite        sur la gauche       de la bâtisse       je n’y entrerai pas non plus       l’abri à bois       sous l’escalier       qui évoque l’autre       encore plus ancien       de la maison d’enfance       où s’est cachée longtemps        la honte       d’avoir découvert        mais plus encore        lu       les courriers interdits       manquerait à la liste       celle-ci de maison       route de Grillon       avec sa cour et son grenadier       et l’escalier extérieur       qui mène elle ne sait où       dedans tombé dans les oubliettes      ne reste que ce cube       et son toit à deux pentes       et la rue devant       la route plutôt       où le chat noir       avait perdu la vie       bien après       la maison jaune     l’appartement de la grand-mère       dans une cour du Nord       qui rayonne encore       de sa cuisine de formica       où tout s’invente aussi       à chaque récit       à chaque tentative de remémoration       parce que les émotions       réclament de vivre encore         

Texte et photo : Marlen Sauvage

Atelier d’été de François Bon, un deuxième interstice intitulé « A la recherche des maisons perdues », avant d’autres propositions… Les textes des autres participants sont .