Mer au matin

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« Que je m’arrête ici !… Et qu’à mon tour je contemple un peu la nature… Belles couleurs bleues de la mer matinale et du ciel sans nuages… Sables jaunes…Tout cela, éclairé avec grandeur et magnificence… Oui, m’arrêter ici, et me figurer que je vois ce paysage (à la vérité, je l’ai aperçu en arrivant, et l’espace d’une seconde), et non pas seulement mes illusions, mes souvenirs, mes voluptueux fantasmes… »

Constantin Cavafy, Poèmes, Gallimard
Photo : Marlen Sauvage

Le mur de Vermeer, Abbas Beydoun

« Les fissures qu’on voit dans le mur de Vermeer pourraient être ma douleur de maintenant. On s’abandonne volontiers à ses fissures. Je dis que cela vient d’une frivolité. Tu fréquentes une obsession et tu ne lui coupes pas les ongles.Tu vois une virgule et tu te dis : aucune chance qu’elle ne se transforme en esperluette douloureuse ! Tu crois que la précaution ne fonde pas les murs et, à force de parler longuement aux passants, tu ne croiseras jamais ta vie dans les escaliers.
Il se peut que la fissure disparue du mur de Vermeer ait été une illusion : la douleur est une simple signature dont nous parlons une fois qu’elle est périmée. »

Abbas Beydoun, Le mur de Vermeer. Traduit par l’auteur et Bernard Noël
in Le Spleen du désert, Petite anthologie de poèmes arabes en prose, Abdul Kader El Janabi
©Editions Paris Méditerranée, 2001.

Carnet des jours (26)

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[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

Le 7 octobre
Premier jour d’octobre avec la mort d’Edmond Maire, figure oubliée du syndicalisme et proche de Rocard… l’impression d’une gauche déjà enterrée depuis très longtemps… Mais première semaine de ce beau mois entamée sous le soleil cévenol et avec les feux de bois en soirée. La maison n’est toujours pas vendue ; je ne désespère pas, quelques visites, quelques curieux. Las Vegas pleure ses morts, un fou a tiré sur la foule venue assister à un concert de musique country et Trump se contente d’une minute de silence à la Maison Blanche. On vendra encore des armes à feu tant que les intérêts de tous bords s’y retrouveront. Sémaphore avec Juliette Binoche et Jeanne Balibar pour deux films qui ne marqueront pas les annales mais qui m’ont sortie de ma campagne, de mon ennui du moment et de mes petits soucis. Un beau soleil et Barbara.
Je découvre l’existence de Sherin Khankan, première femme « imame », au Danemark, qui revendique un islam progressiste, professe un message d’ouverture et de modernité, et entend remettre en cause les structures patriarcales des institutions religieuses… « Une femme ne peut pas être imame », dit une amie de la dame. La partie est loin d’être gagnée (mais au moins elle est engagée…).
Toujours les séances de kiné avec cette sympathique praticienne qui ne compte pas ses heures ; on ne voit guère cela que dans nos montagnes… Visites amies et longs coups de fil, je ne me sens pas seule. Je consacre mes matinées à de la paperasserie et pars à la recherche de mon numéro d’allocataire de la CAF en… 1979… Je crois cauchemarder. Je découvre qu’aucune de mes notes de droits d’auteur ne signale une quelconque cotisation vieillesse. Pas d’Agessa non plus pour y prétendre à l’époque parce que pas assez de revenus à ce titre. Le sort des boulots précaires et multiples pour s’en sortir sans rien demander à la société. Heureusement, les chevreuils s’ébrouent dans le pré en face. J’entreprends de vider une des deux caves. Cathy me sape le moral : elle me prédit au moins un an pour venir à bout du déménagement de la maison !

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Lundi 9 réveillée à 8 h par un appel Messenger de A. (debout en quatrième vitesse mais à 3h30 du matin je cogitais encore sur ce qui reste à faire dans la maison) qui me raconte ce qui fait la une des journaux tunisiens : la mort d’une crise cardiaque de leur ministre de la santé en pleine assemblée. Ici c’est le Picasso que Macron aimerait avoir à l’Elysée… Et une série de faits divers qui alimentent les journaux radiophoniques comme le reste et c’est pourquoi j’évite cette presse aussi. Mort de Jean Rochefort, l’élégance de la profession.
Week-end consacré à la déchetterie où j’ai emporté une partie de la cave ; à la peinture des éléments de la cuisine, à celle de portes… On dirait que mon matou sent mon départ approcher. Jamais il n’a été aussi présent et affectueux. Je me suis attachée à dépersonnaliser la maison puisqu’il faut semble-t-il cela pour mieux vendre. Enlevé tous les souvenirs et quelques tableaux. « Que les visiteurs puissent se projeter dans cet espace » me conseille Lily. Me rappeler le parfum des roses rouges ; ce matin il m’enchante et leur couleur me ravit. Ciré 30 m2 de parquet sur une jambe ou à plat ventre… En écoutant Nina Simone la gorge serrée.

« Je t’en prie, ne tape pas à la porte. Je suis à la fenêtre en train de contempler le pont. » Wadih Saadeh (Je vais calmement  vers le miroir).

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Le 23 octobre
Marseille-Tunis dans la même attente qu’à chaque fois, le même désir, les mêmes interrogations. Oublié mon téléphone dans un bac au contrôle, accompagnée quarante minutes plus tard par un jeune policier qui me regarde à cinq pas devant moi me débrouiller avec valise, ordinateur et sac pour descendre la volée d’escaliers avant de retrouver mon bien. (Juste un constat et d’ailleurs, le gars ignore que j’ai un genou en vrac.)

Le vol est à l’heure, l’arrivée applaudie, il n’y a guère qu’en Tunisie et au Québec que les passagers applaudissent l’atterrissage. A. sera là dans trois quarts d’heure, je lis l’entretien de Charles Juliet et Pierre Soulages. A l’appartement, bien sûr, je râle de n’avoir qu’une seule étagère dans l’armoire. J’en prends trois.

Mercredi 25
Après-midi colloque La Tunisie sous la plume des voyageurs à l’epoque moderne (1492-1789) au palais de l’Académie des Lettres, des Sciences et des Arts à Carthage. Intermède café. Le Boukornine me salue de sa large face bleutée. Les prestations sont inégales, certains chercheurs lisent leur publication tête baissée. A. est le plus convaincant (en toute objectivité) qui nous raconte l’histoire des chrétiens réduits à l’esclavage au pays de Barbarie telle qu’en témoigne le Révérend Père Dan dans je ne sais plus quel ouvrage.

Jeudi 26
A Monastir depuis hier soir. Accueillie par le bleu des portes intérieures.

Samedi 28
Repas chez H. avec John et Martine. Rentrée de nuit à Tunis.

Dimanche 29
Seule à l’appartement. A. est parti marcher aujourd’hui, je regarde de nouveau une partie de la série GOT.
RV en soirée chez K. et R. Repas coloré après avoir skypé avec I. et ses enfants amusants comme tout. Nous repartons avec une bouteille d’huile, j’aime ces cadeaux improvisés et spontanés, marque de la vraie générosité.

Lundi 30
A la fac de Manouba toute la matinée pour écouter Jean-Philippe Schreiber parler de religions et « comment de l’ère moderne à l’ère contemporaine l’histoire des religions s’est construite et a pu s’émanciper à l’égard des sciences religieuses ». Trois heures à évoquer la critique textuelle, la notion de vérité, les premiers dialogues interreligieux, l’orientalisme, le déisme philosophique, l’amorce du comparatisme et d’une conception évolutionniste de la religion… De quoi me donner encore envie de lire et de me cultiver. Je n’aurai pas assez de ma vie. Repas au restau des profs.

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Statue d’Ibn Khaldoun, avenue Bourguiba à Tunis.

Rendez-vous avec Anissa devant le théâtre municipal de Tunis. Je lui avais promis Le camp des autres, elle est émue et m’embrasse chaleureusement, nous ne nous sommes pas revues depuis le village francophone de Korba en mars 2015 ! Nous discutons de tout, la société tunisienne, le manque d’engagement des intellectuels (elle parle de lâcheté), de sa maladie, du regard des autres, de son séjour à Aix-en-Provence quand elle avait douze ans, de ses amours ratés, de poésie, des collégiens auxquels elle enseigne le français, de son mémoire de master de littérature, de Camus, de Sartre, de Juliet… En partageant tiramisu et cheese cake… Une femme intelligente et chaleureuse.

Mardi 31
Skype avec Julie. Son petit Barack est mort et je la trouve en pleurs. Sacha heureusement nous fait rire. Souleyman rentre de l’école en bus, un masque sur le visage. Comme sa voix est belle ! Rendez-vous au Bardo, au Bonzai café, avec Amal et Mehdi. Belles retrouvailles avec la jolie jeune femme rencontrée pendant les mois de création de ce fameux journal de l’éducation… Quelle histoire ! Cela nous vaut de bons fous rires. Quant à Mehdi, toujours la même discrétion, le même humour et la même gentillesse. Durant les 40 minutes où nous attendons un taxi dans le soir tombé, j’apprends une phrase célèbre de Ibn Kaldoun, que je n’écrirai pas sur ce blog pour ne pas me ridiculiser, mais qu’il a traduit par « Tout homme est naturellement civilisé ». (Le lendemain de cette belle rencontre a lieu un attentat au Bardo où deux militaires sont agressés, l’un égorgé, devant la chambre des députés.)

Texte et photos : Marlen Sauvage

Ithaque

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Merci à toi, Pierre Sève
Quand tu partiras pour Ithaque, souhaite que le chemin soit long, riche en péripéties et en expériences. Ne crains ni les Lestrygons, ni les Cyclopes, ni la colère de Neptune. Tu ne verras rien de pareil sur ta route si tes pensées restent hautes, si ton corps et ton âme ne se laissent effleurer que par des émotions sans bassesse. Tu ne rencontreras ni les Lestrygons, ni les Cyclopes, ni le farouche Neptune, si tu ne les portes pas en toi-même, si ton cœur ne les dresse pas devant toi.
Souhaite que le chemin soit long, que nombreux soient les matins d’été, où (avec quelles délices !) tu pénètreras dans des ports vus pour la première fois. Fais escale à des comptoirs phéniciens, et acquiers de belles marchandises : nacre et corail, ambre et ébène, et mille sortes d’entêtants parfums. Acquiers le plus possible de ces entêtants parfums. Visite de nombreuses cités égyptiennes, et instruis-toi avidement auprès de leurs sages.
Garde sans cesse Ithaque présente à ton esprit. Ton but final est d’y parvenir, mais n’écourte pas ton voyage : mieux vaut qu’il dure de longues années, et que tu abordes enfin dans ton île aux jours de ta vieillesse, riche de tout ce que tu as gagné en chemin, sans attendre qu’Ithaque t’enrichisse.
Ithaque t’a donné le beau voyage : sans elle, tu ne te serais pas mis en route. Elle n’a plus rien d’autre à te donner.
Même si tu la trouves pauvre, Ithaque ne t’a pas trompé. Sage comme tu l’es devenu à la suite de tant d’expériences, tu as enfin compris ce que signifient les Ithaques.
Constantin Cavafy, Poèmes, Gallimard

(avec une Présentation critique de C. Cavafy par Marguerite Yourcenar, qui ne peut que donner envie de découvrir cet auteur, mort en 1933…)

Photo : Marlen Sauvage

Portrait (Avec Pierre Michon)

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(Ceci est une fiction)

Sud Viet-Nam. Environs de Saïgon. Dans un décor de bambous serrés, assis à un bureau, il écrit. Il a le visage émacié, long, aux pommettes haut placées, une peau cuivrée qu’aucune barbe n’assombrit, il est parfaitement rasé. Son nez, fort déjà, divise en deux son visage fin, alors que sa bouche fermée n’esquisse pas un sourire. Il aime cette heure matinale et la fraîcheur du lieu, propices à la clarté des idées. Derrière lui, accroché à la paroi végétale, la photo colorée, contrecollée sur un carton bis, d’une chaumière au toit à deux pentes, aux palmiers dressés que cache en partie sa tête aux cheveux bruns, ras, au front dégagé. De ses yeux bleu lagon parsemés de grains mordorés, il regarde avec surprise arriver un soldat de la compagnie. Toute annonce le laisse de marbre, il sait toujours faire preuve de sang-froid.

Vingt-huit correspondantes, ses marraines de guerre, reçoivent de longues lettres à la graphie droite, appuyée, régulière. Il rend visite à quelques-unes à chaque permission, aux quatre coins de la France, sans arrière-pensée ; il n’a pas l’âme d’un don Juan ; ses visites de courtoisie allient le goût de la rencontre et de la découverte de nouveaux paysages à celle de la reconnaissance pour lui évidente de la gentillesse de ces dames à son égard, elles qui lui procurent colis et courriers au plus creux de la solitude du front. La correspondance à sa femme emplira des années plus tard une grande malle de bois. Il écrit. Et ce sera toute sa vie sa part secrète. A sa mort, des blocs orange Rhodia couverts de la même écriture élégante. Des réflexions sur la vie, la confrontation avec les ombres du passé, les pensées tues.

L’intendance militaire qu’il intègre à dix-huit ans dans le premier régiment d’infanterie, il en parle parfois… Un service de l’armée de terre, chargé du ravitaillement, de la solde, des subsistances, de l’habillement, du campement, des marches, des transports et des lits. « Créé par une ordonnance de Louis XVIII, actif depuis 1817… ». Le rythme de son élocution est martial, il en a pleinement conscience. A la tête du service, des intendants généraux et des intendants militaires : des officiers. Il le quittera bien avant sa dissolution en 1983.

Indochine, cet été 1951, c’est à sa mère qu’il se confie avec tendresse et sincérité. Dans la petite église de Yen Lai, il est allé prier à sa demande. Un bâtiment abandonné après le départ des habitants où il se rend afin de pouvoir lui écrire qu’il y est entré… « Malgré l’éloignement, nous sommes si près par la pensée que cela est pour moi le plus grand réconfort, et je suis certain que mon moral restera toujours aussi élevé ; j’aurai peut-être des défaillances mais je les surmonterai parce que j’ai justement ta pensée avec moi… » Il ne sait pas prier.

Le 8 octobre, on le soigne à l’infirmerie de la garnison de Nane-Dinh pour un furoncle au genou qui l’a gêné durant une marche d’une vingtaine de kilomètres. Il enrage d’être immobilisé. Il ne peut plus plier la jambe. Il ne rechigne devant rien, la traversée de rivières où les sangsues se collent aux mollets, l’avancée dans la jungle d’où peut surgir la mort derrière chaque tronc d’arbre. Mais il se sait protégé par une étoile. Sa croyance et son optimisme provoquent dans son dos le mépris de certains sous-officiers. Dans la famille, seule sa mère saura qu’il a sauvé des dizaines de compagnons grâce à sa connaissance des lieux et une intuition étonnante des dangers. Il n’évoque jamais sa maîtrise de la stratégie militaire ; quand on le récompense, il place ses médailles dans une boîte en carton. Les opérations de ces derniers jours ont causé des dégâts, on compte de nombreux blessés et des morts. Les lois de la guerre. Derrière son bureau, éclairé par le plafonnier qui jette des ombres sur sa page, il consigne tout avec détachement. Plus tard il ne refoulera pas ses larmes en évoquant certains faits d’armes dont on ne saura jamais rien… Pour l’heure, il ne souhaite qu’une chose, rejoindre ses copains et « ses hommes ».

Quelques jours plus tard, dans un courrier de quatre pages, il réalise que ses confidences inquiètent sa mère. Il minimise le danger : « tu t’imagines qu’à chaque pas je suis prêt à tomber sous les balles. C’est une grave erreur vois-tu car on se déplace encore assez librement, s’il y a des endroits où l’on se fait un peu accrocher, ce n’est pas partout, et il faut bien se faire une idée, c’est que l’on y reste si l’on doit y rester… » Il cachète l’enveloppe et s’apprête à partir. Une photo l’accompagne dans ses manœuvres, celle d’une jeune femme asiatique, à la coiffure relevée sur le devant en un rouleau lisse, aux boucles d’oreilles et au collier de perles. Elle pose de trois-quarts sans regarder l’objectif. Difficile de lui donner un âge, elle paraît si jeune. Il a dû aimer ses yeux en amande, sa bouche pulpeuse, un tantinet boudeuse, son nez long.

Le 4 novembre 1951, il écrit encore. Il a besoin d’argent à prendre sur sa délégation du mois précédent pour acheter une moto. Son vélo a disparu, « cela vaut mieux que de perdre la vie. » Mais il n’a confiance en personne et parle de ses tourments, de « quelque chose qui ne tourne pas pour (lui) ». L’émergence d’une paranoïa qui le tourmentera jusqu’à la fin de ses jours. Qu’est-il arrivé, qu’il ne mentionne pas et qui tourne à l’obsession ? « Je ne sais si tu me comprends bien, il me semble qu’il y a quelque chose contre moi, je ne saurais dire quoi, mais je le sens, c’est pourquoi ici je n’ai confiance qu’en moi et mon arme. » Avant de glisser son courrier dans l’enveloppe, il considère une dernière fois cette lettre étrange, à l’écriture dérangée, qui contraste avec celle régulière, aux longs jambages, témoignant de la fluidité de sa pensée. Pour la première fois de sa vie, il s’inquiète de sa santé mentale.

Sur son bureau, il a laissé un porte-cigarettes en argent gravé représentant une scène aux champs, un paysan menant des bœufs dans une rizière, et une photo en noir et blanc au dos de laquelle est écrit de sa main « l’âge de l’insouciance ». On y voit un jeune garçon soufflant dans un brin de paille au milieu de la végétation, à proximité d’une maison au toit de chaume.

Texte : Marlen Sauvage
Photo : ©E. Cliche

Ecrit pour l’atelier d’été de François Bon, cru 2017. Tout est ici.

Je précise que ceci est une fiction car travaillant à la biographie de mon père,  je me suis inspirée d’éléments que je trouve particulièrement romanesques dans ce qu’il a vécu pour écrire ce texte à la suite de la proposition de François Bon. 

Avec Sei Shônagon

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Choses qui ne servent plus à rien,
mais qui rappellent le passé

Une natte à fleurs, vieille, et dont les bords usés sont en lambeaux.
Un paravent dont le papier, orné d’une peinture chinoise, est abîmé.
Un pin desséché, auquel s’accroche la glycine.
Une jupe d’apparat blanche, dont les dessins imprimés, bleu foncé, ont changé de couleur.
Un peintre dont la vue s’obscurcit.
Le rideau usé d’un écran.
Un store à tête dont le bord supérieur n’est plus recouvert.
De faux cheveux, longs de sept pieds, qui rougissent.
Un tissu couleur de vigne, teint à la cendre, dont la couleur s’altère.
Un homme qui fut autrefois le héros élégant de nombreuses aventures amoureuses, maintenant vieux et décrépit.
Dans le jardin d’une jolie maison, un incendie a brûlé les arbres. L’étang avait d’abord gardé son aspect primitif ; mais il a été envahi par les lentilles d’eau, les herbes aquatiques.

Sei Shônagon, Notes de chevet
Traduction et commentaires par André Beaujard

Photo : Marlen Sauvage

Josué

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Josué, rassemblant à Sichem toutes les tribus d’Israël, convoque les anciens d’Israël, chefs, juges et organisateurs, qu’il fait se tenir debout devant Dieu.

– Ainsi parle Yhwh, Dieu d’Israël, dit Josué à tout le peuple :

« Depuis toujours, c’est au-delà du fleuve qu’ont vécu vos pères, Térah, père d’Abraham et de Nahor. Ils servaient d’autres dieux. J’ai pris votre père Abraham au-delà du fleuve, je l’ai mené par toute la terre de Canaan, j’ai multiplié sa descendance et je lui ai donné Isaac. A Isaac, j’ai donné Jacob et Esaü. A Esaü, j’ai donné la possession de la montagne de Séïr. Jacob et ses fils sont descendus en Egypte. J’ai ensuite envoyé Moïse et Aaron et j’ai durement frappé l’Egypte par mes actions au milieu d’elle. Puis je vous ai fait sortir. J’ai fait sortir vos pères d’Egypte, vous êtes arrivés à la mer mais l’Egypte, ses chars et ses cavaliers ont poursuivi vos pères vers la mer des Roseaux.

Ils ont crié vers Yhwh qui a disposé l’obscurité entre vous et l’Egypte, faisant venir sur elle la mer qui l’a recouverte – vos yeux ont vu ce que j’ai fait contre l’Egypte. Puis vous avez vécu de longs jours dans le désert. (…)

Je vous ai donné une terre qui ne vous a pas demandé de fatigue, des villes où vous vivez sans les avoir construites, des vignes et des oliveraies dont vous vous nourrissez sans les avoir plantées. »

La Bible (© 2001, Bayard)
Jos 24,1-24,13
Traduction de Jean Echenoz et Robert David

Photos : Marlen Sauvage

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Cette bible dort sur mes étagères depuis qu’elle m’a été offerte. Parfois ouverte pour peu de temps, jamais lue intégralement. De cette version littéraire de la bible, dont la traduction de chaque livre a été confiée à un exégète et à un écrivain, j’extrais ce qui me paraît le plus positif. Je le fais dans l’ordre établi des « livres » qui est celui de ma lecture. Ce choix très subjectif est contestable bien sûr, car j’ai décidé d’occulter le plus violent de ce « texte sacré » (tout au moins dans ce qui constitue l’Ancien Testament, ici appelé « Alliance »).

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My curious eyes (6-7-8-9-10-11-12)

Suite du défi photo My Curious Eyes initié par Karen Ward, que je remercie encore !

Jour 6 : « Freestyle »
Figure libre, donc, pour les deux prochains jours… et voilà ce que trouve en haut de la terrasse ! Coincée dans un fer à béton, une queue de poisson… lâchée par un oiseau ? Ah ! drôle de hasard en tout cas.  #freestyle #mycuriouseyes

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Jour 7 : « Freestyle »
Je choisis la photo d’un thé partagé au bord de l’eau. Un moment dans une journée sereine. Une autre image de l’amour…#mycuriouseyes    #freestyle  #love
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Jour 8 : « Depth »
Pour moi, ce jour-là, une certaine idée de la profondeur de l’amour sur un mur de Manouba !
« You are my one in 7 billion, My one and only » #mycuriouseyes    #depth

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Jour 9 : « Humo(u)r »
Fouiné dans mes photos, je dois dire pour cette nouvelle proposition… et retrouvé ce dessin, qui m’avait amusée – d’une chaise –, intitulé « table de salon »… (©Philippe Guitton)   #mycuriouseyes    #humour

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Jour 10 : « Irony »
Une paire de chaussures oubliée dans une exposition de peinture où rien d’autre ne m’a semblé aussi digne d’intérêt. #mycuriouseyes #irony

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Jour 11 : « Self »
J’avais lu en vitesse la longue suggestion de Karen… Comme je n’aime pas vraiment les selfies, « une autre moi-même aux longues jambes » me paraissait faire l’affaire. Dont acte. #mycuriouseyes  #self  #amawesome

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Jour 12 : « Joy »
Ce sentiment qui me remplit de chaleur et de lumière, qui fait surgit des papillons dans mon ventre et un sourire sur mon visage, selon la proposition de Karen, pourrait être représenté par cet horizon bleu…
#mycuriouseyes  #joy

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Texte & photos : Marlen Sauvage

L’apostat

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Les pierres, ici, sont parfois objets de contemplation, presque supports d’exercice spirituel. Je ne les regarde ni dans leurs dimensions ni dans leurs qualités. Je ne m’attache qu’à leur apparence, qui est d’elles à peu près tout ce que je sais et tout ce que j’en perçois. Comme les anciens Chinois, je suis porté à considérer chaque pierre comme un monde. (…)

Je pars de l’objet. J’y porte une attention soutenue, quasi lassante. Je ne prétends pas que je m’y abîme. Au moment où j’exige de moi un surcroît d’exactitude, une approche plus précise, je déteste encore plus les métaphores où je suis contraint, les glissements qui me sollicitent à forcer l’image et, partant, à la faire basculer dans l’insignifiance, comme papier-monnaie sans couverture. (…)

L’étendue soudain cesse d’être, comme l’enseigne la philosophie, le contraire incompatible de la pensée, l’autre mode de l’existence. Elle en devient le milieu naturel. Il me semble alors que l’esprit ne peut guère s’essayer qu’à une heureuse et correcte classification, c’est-à-dire à une distribution des choses et des principes dans une rose des vents idéale. Je ne tiens plus la géométrie ou le retors système des nombres comme une construction de l’esprit, ni comme le reflet de l’intelligence enfin intelligible à elle-même. C’est la pensée qui à l’inverse m’apparaît comme la douteuse et confuse approximation de l’ordre sous-jacent, que tantôt elle prolonge, téméraire, presque égarée et qu’il lui arrive aussi de chercher à rejoindre. Si loin qu’elle se hasarde, elle devine ou recompose l’ordre démantelé ou devenu illisible. Elle s’y reconnaît. Elle l’identifie d’instinct, chaque fois qu’elle réussit à s’extraire des ténèbres de la physiologie, du détour nécessaire et coûteux à quoi elle est obligée pour accéder à la conscience. Sitôt dégagée de la fermentation, elle est aspirée et restituée à la grammaire, aux rigueurs de l’espace inaltérable, qui demeurent les siennes, pures et, au sens propre, sublimes : au-delà du seuil interdit aux êtres partiels et transitoires.

Il ne s’agit pas ici d’une préférence pour l’étendue aux dépens de la pensée mais plutôt d’une connivence entre elles, qui serait constante et fondamentale. Qui dit espace, lequel est souvent vacuité, ne dit pas nécessairement matière, mais il écarte encore plus l’idée d’un principe exclusivement spirituel qui par définition s’y opposerait. Lors d’une de mes premières méditations sur les pierres, pour définir les états particuliers où m’entraînait un examen prolongé, j’ai hasardé le terme de « mystique », le détournant de sa signification religieuse et lui donnant pour support la matière elle-même. J’ai conscience du paradoxe : je sais que les mystiques ont le sentiment de lutter pour échapper à la matière elle-même, encore qu’ils y retombent aussitôt après chaque extase, et ceux qui tiennent la matière pour l’unique et ultime réalité s’indignent communément au seul mot de mystique. Je persiste cependant, poussé par l’expérience, à défendre la possibilité d’une mystique sans théologie ni église ni divinité : pure action plus éperdue que philosophique, pour employer un terme que mes contemporains m’ont appris à haïr. L’âme s’y éprouve mieux introduite dans la totalité à laquelle elle appartient et elle en retire un bonheur fugitif, mais puissant, une sorte d’ébriété mentale.

(…)

Les pierres furent pour moi le point de départ de ces randonnées immobiles par nature et quasi initiatiques. Les corolles, les coraux, les frondaisons, les ailes – chaque ossature, architecture ou nervure – auraient pu aussi bien, si le hasard l’avait voulu, me communiquer ou plutôt réveiller en moi l’enseignement qu’une millénaire et mystérieuse sédimentation y a déposé. Certes, ils ne procurent pas le message fondamental, mais des allégories accidentelles, interchangeables fragmentaires.

La pierre, située dans l’univers aux antipodes de l’homme, parle peut-être le langage le plus persuasif. Elle, qui dure plus que tout vivant, mais sans le savoir, rappelle que la pérennité est à ce prix. Qui connaît ajoute à soi-même et qui ajoute à soi, fût-ce la conscience, fût-ce la mémoire, meurt, s’use ou se transforme. Les formes et les dessins des pierres offrent un prétexte à la dérive de mon esprit autant qu’une énigme à sa réflexion. M’attardant à les regarder, il m’arrive également d’être distrait, détendu, flottant. Je navigue à l’estime ou à la corne de brume en ces eaux du songe. Si je pensais que l’illumination fût autre chose qu’un éblouissement, je dirai extatiques ces états opposés, proches parents les uns de l’hypnose, les autres du vagabondage, où se pressent des conjectures tour à tour strictes et sauvages, comme une foison d’herbes folles, ortie et ivraie, envahit dans une promiscuité abominable des plants d’agronomes, de généticiens.

Je ne prends pas les images qui m’assaillent dans leur signification littérale. Elles m’apportent un lexique de figures comme les pierres m’apportèrent la pente d’une rêverie. Je ne suis pas dupe des dimensions que je feins parfois de consentir à des cailloux qui tiennent dans la main et dont je parle comme s’il s’agissait de montagnes, de forteresses, de palais. Je leur attribue mes angoisses, mes hésitations, mes carrefours. Mais ces projections, je n’oublie pas qu’elles sont mirages. Je ne les suscite que faute d’avoir atteint le degré d’abstraction ou d’indifférence nécessaire pour m’en passer. Pourtant, je me surprends, pour une fois, à douter des vertus de la rigueur autant que de celles de l’errance. Je souhaite me couper le moins possible du plus ancien réel, du plus ancien ordre du réel, celui qui préside aux angles et aux faces des cristaux et qui est ordre spontanément issu du chaos. Je voudrais plutôt en réinventer la vieille austérité et m’y appareiller davantage, au moment où je le prends pour la durable substance d’un fragile discours.

Il est infiniment plus malaisé et plus rare de découvrir, de calculer un alphabet que de composer ou de laisser de soi jaillir un cri, un aveu, une brève splendeur, je veux dire : un poème. J’ai cherché je cherche dans le monde, qui est limité pour un dieu, mais inépuisable pour un mortel, l’élémentaire, le chiffre, plus précisément l’alphabet. C’est démarche vaine. Trop fortuné encore si, au cours d’une quête qui toujours l’a refusé, il m’arrivait de buter contre le poème.

L’apostat, Prologue à Pierres réfléchies, Roger Caillois.

Photo : Marlen Sauvage