Je marche, donc je suis, Monika Espinasse

Photo : Marlen Sauvage

Ah non ! Pas sur le béton, ni sur le goudron ! s’écrient les vrais randonneurs très vite et sans réplique possible. Il n’y aucun plaisir !

Mais si ! Mais si ! Quand tu es né enfant de la ville, tes pieds apprennent très vite le béton des trottoirs ou le goudron de la chaussée. Tu marches dans les rues, tu cours après le tramway, tu sautilles aux feux rouges, tu flânes dans les parcs civilisés sous les marronniers et les tilleuls, avant de t’aventurer dans les forêts des environs. Plus tard, tu trouveras un autre plaisir dans les chemins de randonnée, de plus en plus loin, mais tu ne perdras jamais le goût des premiers pas dans ta vie.

D’ailleurs, plus tard, beaucoup plus tard, tu habiteras à la campagne, à la montagne, et si les routes goudronnées t’étaient familières, les chemins sinueux, caillouteux, embarrassés de racines enchevêtrées, de creux et de bosses, demanderont un apprentissage. Les pieds sont incertains, tâtonnent, trébuchent, et demandent une attention de tous les instants. La nature est belle, sauvage impitoyable. Il faut prévoir le soleil trop pesant, l’ondée soudaine, le vent qui secoue les branches au-dessus de ta tête, la rivière qui déborde, l’herbe poussée trop vite qui te fait avancer dans une petite jungle, qui te mouille, qui s’accroche, qui t’emprisonne, …et ce n’est pas l’arc en ciel poétique et lointain qui te consolera de tous ces désagréments. Il faut aussi avoir une boussole dans la tête pour ne pas s’égarer. Il y en a qui savent d’emblée, qui sont doués. Tu les mets dans la forêt, au milieu des arbres, ils s’en sortiront toujours. Ils tracent tout droit, ils créent leur chemin, ils n’ont besoin ni de soleil, ni d’étoiles pour se retrouver. C’est inné. Ce sont des chanceux… Je vous l’ai dit, il faut apprendre, exercer, pour aimer la nature sauvage.

C’est pour ça que j’aime les chemins qui demandent juste l’effort des pieds. Mes pieds savent faire. Ils avancent, d’un pas régulier, pas besoin de penser, de les guider, ils trouvent leur rythme qui est aussi le mien. Nous sommes en harmonie. Je leur fais confiance et je pense à autre chose. Ou à rien. Cent mètres plus tard, les pieds font toujours leur travail et je ne m’en suis pas aperçu, j’ai à peine vu le paysage, j’étais dans les nuages…Détente complète quand je marche ainsi, liberté totale de l’esprit qui vagabonde, qui balaie, qui invente, des mots, des sons, des idées, des projets, des mélodies, des poèmes, des romans entiers, je sais tout faire quand je marche avec mes pieds. Ce qui est difficile, c’est la mémoire. Retenir. Retenir, ce que je viens d’inventer. Trouver le bouton d’enregistrement dans ma tête. Ne pas arrêter les pieds. Le rythme qui berce. Le flottement qui permet l’envol de l’esprit. Pas de petit carnet, de crayon, ça casse l’élan. Pas de dictée téléphone, les pieds perdront leur équilibre. Et si on s’arrête pour noter, si on interrompt le merveilleux équilibre par une courte pause, une prise de conscience, c’est fini, plus d’idées, plus d’envol, plus de nuages. Ce sera une, deux, une deux, ce sera accélération, course, sport, santé. C’est bien aussi. Cela entretient, le corps est heureux. Mais l’esprit s’est mis en veille, en laisse. Et le rêve, le rêve s’est envolé.

Texte : Monika Espinasse

Ma proposition d’écriture
Une histoire de marche et d’écriture, où le texte s’élabore en marchant, et en ces temps de confinement (à ce moment-là !), nous pouvons marcher dans notre tête. La phrase restitue le mouvement de la marche, dans son allure, ses arrêts, ses hésitations, selon le sol et ses accidents.
 MS

On a laissé couler le temps, Monique Fraissinet

Photo : Marlen Sauvage

On n’était pas sorti depuis maintenant dix-huit jours, quand on dit qu’on n’était pas sorti, je ne parle pas du dehors, je parle de la ville, sortis en ville. On a suivi scrupuleusement les consignes de la distanciation sociale, on s’est adapté. On n’a plus besoin d’ouvrir l’agenda le matin en se levant, aucun rendez-vous ne sera manqué puisqu’il n’y a plus de rendez-vous. On se lève sans précipitation, l’heure on s’en moque, une petite faim, on a le temps, ça peut attendre que l’appétit vienne. Le gargouillis de l’estomac annoncera le moment de préparer tartines, boissons et fruits. En peignoir, cheveux pas coiffés mais pas négligés tout de même, on n’aime pas trop la négligence.

Les deux chats supportent mal le confinement et signifient, d’un petit miaulement plaintif, parfaitement synchronisé, qu’il est temps de leur ouvrir la porte pour une escapade. Ce sont bien les seuls qui n’ont rien modifié au rythme de leur vie, à leur heure de sortie, ça ne traîne pas de ce côté-là.

On vit l’instant présent, ça faisait tellement longtemps qu’on ne savait plus ce qu’était l’instant présent. On nous dit bien que les enfants savourent l’instant présent et que nous, devenus adultes, on ne sait plus ; ça vient, et c’est agréable, très agréable. C’est bon dans le corps, c’est reposant dans la tête, on n’est pas happé par la fuite en avant, les yeux s’ouvrent mais pas comme avant. Le regard s’attarde sur une fleur, sur les nuages, on entend même la lourdeur du silence. Un silence envahissant, qui rayonne autour de nous, qui nous enferme et nous sommes au centre. Une pause.

Aujourd’hui, on a deviné le sens du vent, les herbes de la prairie se courbaient, faut dire que ces derniers jours, l’herbe a bien poussé, peut-être de dix ou quinze centimètres en une semaine, le beau temps, la douceur de la température, et voilà que tout repart. D’ailleurs on l’avait remarqué puisque cela fait au moins dix jours qu’on se promène en traversant le pré en contrebas de chez nous, on doit lever les pieds au risque de s’entraver dans une touffe d’herbe. Le matin on a les mains mouillées en passant la paume de la main sur les haies de buis. Le givre s’était déposé là pendant la nuit. On avait oublié que les rayons de soleil, dès qu’il se posent ont tôt fait de faire fondre le givre.

Dix jours qu’on n’est pas allé faire les courses, on avait des idées de menus et puis tant pis s’il manque quelque chose, on fera différemment, on va pas se prendre la tête, le frigo n’est pas vide. Si on allait faire un petit tour pour récolter quelques brins de ciboulette sauvage pour agrémenter l’omelette de ce soir. Faut faire attention de ne pas cueillir n’importe quoi, couper le brin, le froisser entre les doigts et sentir. C’est bien de la ciboulette, très odorante. On la cisaille précautionneusement avant de la jeter dans les œufs battus, faut pas en perdre une miette.

La journée est passée, on n’a jamais buté contre les heures, on a laissé couler le temps.

Qu’on s’en souvienne.

Texte : Monique Fraissinet

Ma proposition d’écriture : Dans l’idée de La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, de Philippe Delerm et sur ce mode du petit rien qui éclaire la vie, je vous propose d’écrire un plaisir minuscule. En ces temps de confinement, vous avez dû prêter attention à bien des détails du quotidien, que ce soit du côté du corps, des sensations, de la nature, de la vie à deux, des enfants… L’enjeu est d’écrire ces petits moments de plaisir avec légèreté ! Marlen Sauvage

Une histoire de temps, Monique Fraissinet

Photo : Marlen Sauvage, collection personnelle.

Le texte ci-dessous a été écrit par Monique Fraissinet en réponse à une proposition autour du temps passé.

Aujourd’hui j’ai mis de l’ordre dans un vieux meuble recouvert de la poussière du grenier. Une carte postale. Une vue de la côte bretonne, un prénom écrit par la main d’un enfant précédé d’un texte. Il ne s’ennuie pas. C’est beau la Bretagne, il mange bien, il dort bien, il joue avec ses nouveaux camarades. Le moniteur est gentil. Moi, je pleure, il est loin. C’est la première fois. C’est long vingt et un jours.

Une petite valise à la main. Sa mère avait pris soin de ne rien oublier. Elle est partie, elle a agité sa petite main par la fenêtre de l’autobus. Elle les a regardés jusqu’à les perdre de vue à cause d’un virage. Ses petites jambes collent au skaï du siège. Elle ne reconnaît aucun des paysages qui défilent. Le chauffeur est au courant. Sa tante l’attendra-t-elle à l’arrêt de bus ? C’est la première fois, elle compte sur lui. Elle la prend dans ses bras. Une grande place, une belle fontaine, de nombreux véhicules, une boutique de fleurs. Elle voudra acheter un bouquet pour sa maman quand elle repartira.

Un rendez-vous avec lui à dix-sept heures à l’angle de la rue Hugues-Mangin et de la rue des 4-vents. Incertitudes. La barbe longue, blanche, bien taillée, propre. Des cheveux blancs, longs, retenus par un élastique. Le son grave de sa voix, il lui tend la main. Elle la prend sans dire un mot. Juste quelques secondes se sont écoulées. C’est la première fois. Elle lui sourit.

Elle est placée devant, au milieu de la photo, une jupe plissée blanche, un corsage blanc en broderie anglaise, un serre-tête blanc, des sandales blanches. Seule une croix brille autour de son cou. La famille qui l’entoure est endimanchée, en vêtements sombres, ils se tiennent droits, des sourires timides. Ce jour-là, pour elle, c’était la première fois. elle recevait le baptême et le corps du Christ. Mais surtout elle n’a pas oublié qu’elle allait recevoir de précieux cadeaux dont elle gardera le souvenir. Ce sont ses premiers vrais cadeaux.

Elle porte un robe claire à manches ballon, des chaussettes qui ne couvrent que la moitié de ses petites jambes frêles, ses cheveux bouclent sur ses épaules. Elle a les bras levés, maintenant en l’air un ours en peluche. C’est la première fois qu’elle a un jouet neuf. Elle l’a tant aimé qu’il a vieilli avec elle. Handicapé, il n’a plus qu’un œil, qu’un bras, il lui manque une oreille. Il se prénomme Copain.

Une soirée pas comme les autres, elle attend, attend encore. Le téléphone sonne. Une voix de femme, une voix qui lui demande si elle est bien Madame…., ces quelques mots suffisent à eux seuls pour en comprendre la suite. Elle sait déjà. Elle a compris. Les mots d’après sont tous de trop. Elle a mal. A partir de ce jour, elle aura toujours mal. Elle gardera, comme dans un écrin, les derniers mots de son dernier coup de fil, le son de sa voix, précieuse, envolée à tout jamais. C’était la dernière fois.

Monique Fraissinet

Ma proposition d’écriture 
Des ravages du temps… Que fait notre mémoire à tous nos souvenirs, bons ou moins bons ? Que dit-elle de nous ? Comment raconter notre passé en traversant l’épaisseur du temps sans pour autant tomber dans la chronologie ? MS

Petits bonheurs, Aline Leaunes

Photo : Marlen Sauvage

Quand nous sommes arrivés, tout était en place. Sur la scène les rideaux tirés cachaient une cuisine reconstituée, sur la table, une  miche de seigle à la couleur de fin de semaine, une bouteille de vin rouge déjà bien entamée, des miettes de pain oubliées là et trois verres aux culots colorés. Sur la gauche un fourneau de fonte noire, surchargé de casseroles rouges, semble attendre la cuisinière. Les chaises de paille sèche nous montrent leur fatigue échevelée.
Heureux, nous sommes heureux, jouer ce spectacle préparé depuis six mois déjà, quel bonheur. Ils sont tous là, tout le village nous attend,  parents, grands-parents, et nos petits élèves surexcités. Moments joyeux, plaisir de partager, spectacle applaudi, tout en sourire, rire, fou-rire, complicité, clin-d’œil, et bravo sifflé par les plus jeunes.
Plus tard, autour de gâteaux, de jus de fruits, de tartes colorées, sucreries et confiseries, offerts par les parents, régaleront petits et grands. Moment de partage  dans ce petit village haut perché, où la vue s’égare entre Mont Lozère et Finiels. Moment ou chacun fait, défait, refait, le mot, la phrase, le geste, où l’émotion des souvenirs remonte, où la complicité se partage.
Juste là,  à ce moment, un cri d’enfant : « il neige !! il neige !!!  ouhhh il neige ! »
Branle-bas de combat, il neige… déjà cinq ou six centimètres, il faut redescendre dans la vallée, vite… vite… ne pas attendre plus longtemps. File de voitures prudentes, chauffeurs attentifs, enfants excités, arrivée au village vingts kilomètres plus bas, tout est ok, appel de phares, pour certains klaxons, il est une heure du matin.
Pour nous, il faut continuer encore un bout de chemin, passer le petit pont tout en arche, rencontre difficile avec la neige, il faut s’y reprendre à trois fois, suivre la route étroite où la voiture patine parfois mais avance tout de même, et voila la montée en lacets, le moteur s’emballe, les roues patinent, le chauffeur se crispe, les enfants hurlent, joie mêlée de peur, la voiture glisse lentement sur le côté et se fige dans la neige.
Les portes s’ouvrent, premiers pas qui s’enfoncent dans la neige, crainte, appréhension, provocation, première boule lancée  au hasard, première imitation du loup, rire et fou rire encore et encore…
Les arbres plient sous la neige grasse, certaines branches se courbent vers le sol, le passage est difficile, on se met à trois pour secouer les branches et les laisser reprendre leur place, la manœuvre est magique, et c’est un feu d’artifice de milliards de paillettes glacées qui s’envolent.
Et encore des éclats de rire, oublier les chaussures trempées, les pieds glacés, les mains nues rougies, presque ankylosées, les vêtements humides, qui glacent le corps, et toujours, comme une communion dans la nuit, cris de joie, cris enfantins, onomatopées gutturales face au silence, ode a cette nature qui s’offre.
Enfin arrivés, les lumières nous aveuglent, la chaleur du poêle nous brûle les mains. 

Aline Leaunes

Ma proposition d’écriture : Dans l’idée de La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, de Philippe Delerm et sur ce mode du petit rien qui éclaire la vie, je vous propose d’écrire un plaisir minuscule. En ces temps de confinement, vous avez dû prêter attention à bien des détails du quotidien, que ce soit du côté du corps, des sensations, de la nature, de la vie à deux, des enfants… L’enjeu est d’écrire ces petits moments de plaisir avec légèreté ! MS

Quatre souvenirs, Liliane Paffoni

Photo : MS

De grands blocs de béton brut, posés les uns sur les autres, des coursives extérieures toujours ventées, pleines de courants d’air, sans doute pour donner l’impression d’air plus ou moins pur, des coursives jalonnées de vide-ordures débordants, maculés de flaques indéfinissables ou trop identifiables, valait mieux ne pas trop insister, des vide-ordures où les cafards allaient s’en donner à cœur joie, trouvant leur pitance à leur survie et à leur prolifération, les cafards qui allaient gagner les appartements et se répandre en nuées dans la cuisine, les placards, les aliments et les chambres, au bout des coursives, des escaliers en colimaçon, des escaliers, véritables issues de secours, quand les ascenseurs déglingués, puant l’urine,  émaillés de déjections humaines et animales, le ventre de l’ascenseur souvent ouvert, ventre qui vomissait des amas de fils électriques, trop heureux quand on ne restait pas coincés dans ce cloaque, attendant la délivrance qui tardait toujours à venir, des escaliers de secours, véritable aubaine pour elle, qui descendait d’abord les roues du landau, sa main gauche agrippée fermement à la structure en métal, son bébé bien calé au creux de son bras, elle descendait les deux étages prudemment, elle abandonnait sa charge au pied de l’escalier, invoquant des saints  auxquels elle ne croyait plus depuis longtemps, pour qu’on ne lui vole pas, remontait chercher la nacelle, redescendait, installait son enfant, partait arpenter la ville à la recherche d’un petit coin de verdure, en traversant la place intérieure, elle voyait çà et là, sur certains murs, des arbres peints en vert fluo, des arbres pour dire que la nature existait dans cet endroit, que l’on avait été bienveillant avec les habitants, elle levait les yeux et voyait sur un pan de mur gris, une esquisse de visage peinte en violet, sous le visage qui semblait empreint d’une tristesse infinie malgré le flou, elle lisait une inscription : Place Victor Jara, qui était-ce ? elle avait ouvert son dictionnaire d’étudiante, c’était un chanteur chilien qui avait été assassiné après avoir eu les doigts coupés par une hache, frisson d’effroi, chaque fois qu’elle fermait les volets de sa chambre, elle voyait son visage et pensait à lui, place Victor Jara, cité Allende, lui, elle savait qui il était, bâtiment 3, 2ème étage, appartement 213, c’était sa nouvelle adresse, là, il y avait aussi des balcons où résidaient des oies qui cacardaient jusqu’à s’égosiller, sans doute réclamaient-elles à corps et à cri de l’herbe tendre et verte, balcon qui accueillait parfois un animal éventré, qui pendait à une porte, la tripaille à l’air, comme dans le tableau de Bacon Personnage avec quartier de viande, son balcon avec ses géraniums odorants, son pied de basilic, petite décoration qui ne survécut pas au flot de sauce venue des étages supérieurs, ni la layette aux tons pastels qui finit teintée, dans une immonde couleur de dégueulis, et puis, le bruit, le bruit, tonitruant, assourdissant, le bébé pleurait, et ils se serraient tous les trois et, elle, elle se promettait que le béton n’aurait pas raison d’elle.

Debout sur une chaise en bois ; maillot de corps rose et petite culotte en coton ; jambes nues ; elle frissonne ; des mains ridées, très douces la frictionnent doucement ; une voix claire la rassure ; ce ne sera pas long ; juste un petit essayage ; ces mains habiles l’habillent d’une robe en laine bleue ; ça gratte un peu sur les genoux ; des petits trous à la taille, une tresse en laine terminée par deux pompons, tout ronds, tout doux ; elle s’amuse déjà à les faire sauter sur son ventre ; mais ça gratte ; très beaucoup ; ce n’est rien ; tu t’habitueras ; tourne-toi ; regarde dans la glace comme la robe te va bien.

Est-ce depuis ce temps qu’elle aime tellement le bleu ?

Il était arrivé tout doucement derrière elle, il l’avait enlacée tendrement et serrée contre lui, elle sentait son haleine chaude dans son cou, il avait déposé des baisers d’abord légers, aériens puis de plus en plus passionnés, il murmurait des paroles à ses oreilles, elle n’entendait rien, elle savourait cette chaleur qui montait en elle, ce désir naissant, elle s’était retournée très lentement, il avait pris son visage dans ses mains, elle avait plongé intensément dans ses yeux bleus et à cet instant, elle avait su qu’ils n’iraient pas sur le même chemin.

Le béton avait eu raison d’elle. Pas seulement d’elle, de la vie qu’elle portait en elle. Après tant d’années, c’était sa conviction profonde, une certitude que l’on porte en soi, et que l’on ose à peine à formuler par crainte. Cette  vie qui grandissait en elle, qui s’animait jour après jour, qui commençait à se mouvoir dans la douceur et la légèreté du liquide amniotique, cette vie-là qui avait su par elle, à cause d’elle, grâce à elle, alors elle s’était arrêtée d’elle-même, étouffée par la laideur du béton.

Liliane Paffoni

Ma proposition d’écriture
Des ravages du temps… Que fait notre mémoire à tous nos souvenirs, bons ou moins bons ? Que dit-elle de nous ? Comment raconter notre passé en traversant l’épaisseur du temps sans pour autant tomber dans la chronologie ? MS

Les marques du temps, Aline Leaunes

Photo : Marlen Sauvage

Revenir sur ce voyage raté, une bérézina  solitaire pour elle, paradoxe des mots, quand ils étaient quinze, de la même promotion tout juste diplômés en agronomie, de la fameuse école de Grignan.
Voyage découverte d’un pays où tout est possible, où tout est à faire ou à refaire, une agriculture à l’abandon et pourtant une immense  richesse à portée de mains.
Un pays qui a gâché sa  décolonisation.
Autour d’elle,  la joie exubérante du groupe, débordante de : « Oh comme c’est beau, ici  tout est concevable, possible, merveilleux », surabondance de mots qu’elle a du mal à entendre.
Pour elle, petite angoisse sournoise, petit mal être insidieux qui sourd au hasard d’un bruit incongru, d’un cri incertain, d’un enfant qui court sur le trottoir d’en face, d’une odeur qui vient bloquer sa respiration, qui  fait remonter inconsciemment ses peurs de petite fille.
Elle a recouvert son corps d’un caftan gris, se fondre dans cette foule, une protection, un ralliement protecteur, pour ou contre sa peur.
Eux, ils  la  trouvent amusante, drôle, originale, ils s’amusent de sa métamorphose, ironie des apparences, quant elle ne pense qu’a être invisible.
Quand dans sa tête, il n’y a que déflagrations, bombes, pleurs d’enfants apeurés, effrayés, ordres hurlés à la volée dans la nuit, et son  cri à elle qui n’arrive pas, qui reste là, coincé, tétanisé, étouffant, bloqué, sans respiration.

Elle a dix ans, de grands yeux noirs, des cheveux crépus noirs et des mains qui les tirent.  

Revenir aussi sur la voix qui lui disait : « poussez… poussez… encore… encore… encore… »
Elle n’en peut plus, elle voit la jeune femme monter sur la table, juste  derrière sa tête et mettre ses mains sur le haut de son ventre. « Poussez… poussez… encore… encore… encore… Voilà. Voilà. On voit les cheveux encore… encore… » OUF… enfin la tête est là… le corps, pas le temps de réaliser… vite… vite… il est parti, ils l’ont emmené, pas un bruit, pas un cri, pas de cri, il n’a pas crié, ah oui c’est un garçon, il n’a pas crié.
Pourquoi… pourquoi… 
« Inhalation amniotique, il part en réa »… phrase entendue par effraction.
Pourquoi   POURQUOI ????
« Mais madame ce n’est pas la rougeole d’un enfant de huit ans ! » 
Triple uppercut qui la laisse sans voix, sans cri, sans souffle.
Deux jours déjà, vite signer la décharge, se sauver, fuir, le rejoindre, le prendre dans les bras, lui dire des je t’aime, lui chanter notre petite chanson, voir son front se plisser, un bonheur en dedans, un éclat de rire silencieux, une explosion sans fracas, l’entendre pleurer et crier de joie.

Il a de grands yeux noirs, des cheveux crépus noirs, et des mains gantées de blanc.

Aline Leaunes

Ma proposition d’écriture 
Des ravages du temps… Que fait notre mémoire à tous nos souvenirs, bons ou moins bons ? Que dit-elle de nous ? Comment raconter notre passé en traversant l’épaisseur du temps sans pour autant tomber dans la chronologie ? MS

Le corps et l’esprit, Liliane Paffoni

Photo : Marlen Sauvage

Une heure de marche quotidienne serait vivement conseillée, sur du plat, si possible. (éviter les efforts physiques violents)

Le ton était ferme, médical.

Marcher, elle savait. Et elle aimait, beaucoup, passionnément. Ce qui était problématique, c’était la fin de la phrase : sur du plat, si possible. Il fallait trouver le plat dans un pays de creux, de bosses, de gorges, de causses, de montées, de descentes, de chemins caillouteux, escarpés, schiste, calcaire, il y avait le choix. Elle en connaissait des chemins où le corps s’échauffe, où les articulations sont des rouages d’une grande précision mécanique, où les muscles ne doivent pas être pris par surprise, où le souffle est en parfaite harmonie avec chaque pas, où une sorte de fluide de vie traverse votre corps, où on s’élève et où on a soudain l’impression d’être immortelle. Pendant ces marches, l’esprit ne prenait pas la poudre d’escampette, il était concentré, lucide. Les sens étaient aux aguets. Regarder ses pieds, éviter les obstacles cachés et parfois sournois : un trou dissimulé par une touffe d’herbes, des cailloux prêts à rouler sous vos pas, des plaques rendues glissantes par la pluie, un sentier coincé entre la paroi rocheuse et le vide. On s’arrêtait pour contempler le paysage, s’imprégner de la beauté, des pauses pour souffler et arrêter les emballements du cœur. Ces grands chemins, elle les retrouverait, plus tard.

Finalement, elle avait trouvé son plat. C’était un chemin banal, bitumé à certains endroits, doux et herbeux à d’autres. Il longeait la rivière qui coulait sereine et limpide, ou bien brunâtre et colérique, parfois presque à sec lors des étés caniculaires. Côté rivière, il était bordé d’arbres ou de buissons, de l’autre côté s’élevait un talus, parfois un mur où s’accrochaient des plantes des murailles obstinées à vivre coûte que coûte. Ce n’était pas un plat à couper le souffle et c’est ce qu’il lui fallait. Au fil des jours, elle l’avait apprivoisé. Son corps était en marche, mode normal. C’est l’esprit qui bouillonnait. Il faisait tout et n’importe quoi. Il cuisinait, jardinait, rangeait, triait, jetait, écrivait, démêlait des nœuds, des pelotes, tirait des fils, déterrait des souvenirs enfouis tellement loin qu’elle était étonnée de les voir surgir là sous ses pieds. Parfois, l’esprit stoppait net, comme un chien aux arrêts. Il était pris au dépourvu par le vol d’un héron effleurant l’eau de façon placide, par le bruissement des feuilles, par des éclaboussures argentées à la surface de l’eau. Alors le corps s’arrêtait pour reposer l’esprit.

Liliane Paffoni

Ma proposition d’écriture : Dans l’idée de La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, de Philippe Delerm et sur ce mode du petit rien qui éclaire la vie, je vous propose d’écrire un plaisir minuscule. En ces temps de confinement, vous avez dû prêter attention à bien des détails du quotidien, que ce soit du côté du corps, des sensations, de la nature, de la vie à deux, des enfants… L’enjeu est d’écrire ces petits moments de plaisir avec légèreté ! MS

Plaisirs minuscules, Chrystel Courbassier

©hjaynefoster. Montefalcone Appennino, Les Marches, Italie. 

Nouvelles lointaines

Dès le matin, en jetant un coup d’œil à son portable, on voit qu’elle nous a répondu. On lui a écrit juste hier soir, après des mois voire des années de silence et elle nous a répondu, tout de suite. On ne pensait plus guère à elle qu’épisodiquement, un texte écrit récemment dans un autre contexte, un brin nostalgique, on savait la relation rompue physiquement, par le temps et par la distance, on savait qu’il n’y avait plus à espérer et puis voilà qu’avec les événements, l’Italie au cœur des actualités, on s’est remis à penser à elle, pour de vrai, pour de bon. Et on a eu envie de lui envoyer ce petit message pour prendre de ses nouvelles. Elle, partie en retraite dans l’Italie des Marches. Elle, qui nous a accompagnée si régulièrement pendant sept ans. Elle nous a répondu aussitôt et pas juste une ligne mais plusieurs, des nouvelles, des encouragements, des propositions. La lire et la relire avec bonheur. Le lien existait donc toujours, latent, affleurant, près à ressurgir à l’aune d’un mauvais virus.

Retour à la maison
L’après-midi s’achève, il est l’heure de rentrer. On pose ses papiers justificatifs sur le siège passager aux côtés du sac à main élimé et on démarre. On ne croise personne sur la route, personne sur les trottoirs, pas de bus scolaire, pas de cris d’enfants, pas de bruit, même pas un gendarme au rond-point ! La route est étrangement morte. Et enfin on arrive. Un dernier virage à droite, en descente, il est là, avec son gilet bleu marine, la capuche sur la tête, un bâton à la main, en chaussettes. Il bondit et s’amuse sur la plate-forme bétonnée autour du muret, de la boîte aux lettres, il attend sa maman, rescapée du travail. Il accourt, fait la fête, nous sourit, nous enserre, nous inonde du récit de ses aventures journalières.  Tant de vie nous ravit. Après une morne journée, on apprécie l’accueil, on commence enfin à sourire à son tour, on se sent soudain moins seule. On retrouve des forces pour continuer, pour entamer la soirée dans une autre temporalité, avec une nouvelle énergie.

Chrystel Courbassier

Ma proposition d’écriture : Dans l’idée de La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, de Philippe Delerm et sur ce mode du petit rien qui éclaire la vie, je vous propose d’écrire un plaisir minuscule. En ces temps de confinement, vous avez dû prêter attention à bien des détails du quotidien, que ce soit du côté du corps, des sensations, de la nature, de la vie à deux, des enfants… L’enjeu est d’écrire ces petits moments de plaisir avec légèreté ! MS

Eden Lake

Photo : ©Justin Heendrickxen-Cloutier – Lac Kempt, Québec, 2019.

Un texte d’atelier de Chrystel Courbassier

Ils pensaient que tout allait bien se passer. Ils avaient planifié ce petit week-end en amoureux de longue date. Ils fêtaient leur première année de couple. Ils avaient choisi de partir pour la Pentecôte et cela tombait bien, la météo prévoyait un temps magnifique pour ce week-end-là. Louis avait acheté une petite tente dépliable en un seul geste et Olivia s’était chargé des achats annexes : nourriture, boissons, réchaud, duvets, tapis de sol… 

Ils pensaient que tout allait bien se passer. Ils se connaissaient depuis quelques mois et envisageaient d’emménager ensemble à la rentrée prochaine. Lui était étudiant en biologie et elle en sociologie. Ils s’étaient rencontrés à une soirée étudiante sur le campus de la faculté de lettres. Ils étaient jeunes et insouciants.

Ils pensaient que tout allait bien se passer. Louis avait choisi le lieu sur une carte, il en avait entendu parler par des amis qui partaient camper là-bas tous les ans. Il y avait un lac au nom prometteur, entouré de prés et de bois. Il fallait rouler deux heures et quart pour atteindre l’endroit. C’est lui qui conduisait, elle n’avait pas encore son permis, elle était en train de le passer. Ils avaient failli manquer le panneau sur la droite mais l’avaient aperçu quand même au dernier moment, dissimulée sous l’herbe grimpante de cette fin de printemps. Eden Lake. Ils avaient prévu d’y passer deux nuits et de rentrer lundi soir. Olivia devait préparer son partiel qui aurait lieu dans quinze jours.

Ils pensaient que tout allait bien se passer. Et pourquoi en aurait-il été autrement d’ailleurs ? Ils avaient garé la voiture sur le bas-côté, marché un peu à travers la forêt avant de découvrir le lac et hésité un moment avant de choisir l’endroit idéal pour s’installer. C’était finalement Olivia qui avait eu le dernier mot, prétextant une vue splendide sur le coucher de soleil au loin derrière les roseaux. Il avait fallu plusieurs allers et retours pour apporter toutes les affaires qui remplissaient le coffre de leur automobile. Le soir approchait, ils avaient dû se hâter pour planter la tente qui leur avait demandé un peu plus qu’un seul geste il faut bien l’avouer. Elle était bleue et verte et sentait le plastique neuf. Ils n’avaient qu’une dizaine de pas à faire en sortant de la tente pour se trouver sur une petite plage de galets, les pieds dans l’eau limpide du lac.

Ils pensaient vraiment que tout allait bien se passer. Louis était allé ramasser du petit bois pour faire un feu et Olivia faisait réchauffer le couscous qu’elle avait acheté en promotion au rayon traiteur du supermarché le plus près de chez elle. Elle avait sorti la vaisselle en plastique et ouvert une bouteille de Bordeaux. Elle en avait pris toute une réserve. Ils avaient de quoi faire la fête tout le week-end. 

Ils pensaient que tout allait bien se passer. Après avoir vidé la casserole et la bouteille de vin rouge, ils s’étaient accordé un petit câlin rapide sur la couverture posée à même le sol avant d’entamer la longue nuit torride dont ils rêvaient tous les deux depuis des semaines…Puis Louis avait lavé les couverts dans une bassine tandis qu’Olivia préparait les duvets pour la nuit. Le ciel se parait de différentes nuances d’orange et de rouge avant d’accueillir la Lune.

Ils pensaient que tout allait bien se passer. Ils ne pouvaient se douter alors qu’ils ne seraient pas les seuls à vouloir se trouver là ce soir. Ils ne pouvaient imaginer non plus qu’ils allaient bientôt entendre, par-dessus les coassements des grenouilles et les craquettements des grillons, les vrombissements des moteurs de plusieurs motos et qu’une bande de jeunes allait décider d’investir le même lieu qu’eux pour finir leur soirée déjà bien arrosée. Une bande de jeunes qui avaient envie de s’amuser, envie de se divertir après toute une journée de frustration et de contraintes. 

Ils n’auraient jamais pensé une seule seconde que ce lieu paradisiaque serait celui d’un calvaire qui ne finirait qu’à l’aube et qu’ils allaient vivre la pire soirée de leur existence, la dernière aussi…

Chrystel Courbassier

Ma proposition d’écriture
Retrouver un moment heureux ou non, et en restituer ce qui aujourd’hui en constitue l’essence. En quoi notre mémoire est-elle suffisamment intacte (mais le sait-on jamais ?) pour venir nous dire quelque chose de notre état du moment ? En quoi le passage du temps modifie-t-il le souvenir de ce qui nous a affecté et révèle-t-il une part de nous inexistante alors ? MS

Balade, de Mireille Rouvière

Photo : Marlen Sauvage

Un texte d’atelier de Mireille Rouvière

Aujourd’hui j’ai décidé de prendre le large et de m’aérer. Je sors de ma maison, j’inspire un grand bol d’air et je m’étire. Je me dirige vers la grange et je prends à droite tout au-dessus du bâtiment. J’emprunte le chemin balisé et je marche ou peut-être je me balade aidé de mes bâtons télescopiques. Je décide de prendre à travers champs. J’arpente à grands pas le pré multicolore au-dessus de mon cloître. J’avance lentement dans les hautes herbes. Je chemine ou je trimarde sur la sente que les sangliers ont tracée par leurs passages répétés. Je me précipite vers le bas de la falaise que j’escalade à quatre pattes plus que je ne crapahute. Je me dépêche et je cours  en clopinant et en me dandinant pour ne pas rater le lever du soleil.  Repu du spectacle  qui irradie l’Est, je saute par-dessus le petit ruisseau qui susurre aux truites Fario qu’un intrus arrive. Je m’abreuve à l’onde claire puis je déambule, je flâne et je me déplace à cloche-pied le long de son cours. J’erre pour passer le petit pont de bois. Je défile devant une rangée d’arbres centenaires, ce sont les hêtres que mon grand-père a plantés il y a maintenant bien longtemps. Le soleil est à son zénith, je trotte ou je lambine au bord de la mare où quelques libellules rasent l’eau de leurs ailes bruissantes. Je baguenaude ébahie par des grenouilles qui plongent à mon approche dans un plouf silencieux. Une main en visière je lanterne devant les faneurs qui au loin ramassent leurs foins et prendront bientôt le repas qu’apportera la fermière dans un panier d’osier recouvert d’une nappe à carreaux rouges et blancs. Je musarde devant une musaraigne étonnée qui lève son nez et détale. Je baguenaude devant un horizon plein d’espoir. Que c’est bon de vagabonder dans sa tête. J’ai  sillonné ma campagne du fond de mon fauteuil roulant !

Mireille Rouvière

Ma proposition
Une histoire de marche et d’écriture, où le texte s’élabore en marchant, et en ces temps de confinement, nous pouvons marcher dans notre tête. La phrase restitue le mouvement de la marche, dans son allure, ses arrêts, ses hésitations, selon le sol et ses accidents.
MS