Hors du temps

© Marlen Sauvage 2022 – Le Vallon du dragon, bambouseraie d’Anduze.

Anduze… On avait annoncé de la pluie, il est tombé quelques gouttes, et tout l’après-midi s’est déroulé sous le soleil. Il y avait dans le jardin aquatique les grenouilles et leur chant – des mâles appelant les femelles, entendait-on derrière nous – et au détour des allées la majesté du gingko biloba, le foisonnement des fougères arborescentes, la surprise des arbres aux mouchoirs, les immenses séquoias, sans parler bien sûr de la forêt de bambous, des spécimens verts, noirs, roses– et je pensais tout de suite à un tableau de Hans Hartung (voir la vidéo ci-dessous). Il y avait le Vallon du dragon dont je découvre que le projet a été porté en 2000 – année du dragon – par Erik Borja, connu aussi sous le nom de Shun Ryu Deutzen, créateur d’un atelier d’écriture de haïku… Il y avait un atelier ludique pour découvrir le rôle des pollinisateurs : insectes, papillons et abeilles, où nous avons pu mesurer l’étendue de notre ignorance ! Il y avait une petite fille blonde, lutin agile de sept ans, bondissant sur le trampoline, escaladant à toute allure les structures de l’aire de jeux et dévalant à l’envers les toboggans… Il y avait de magnifiques azalées rouges… Trois heures de balade dans un lieu connu depuis belle lurette mais toujours aussi apaisant, serein, hors du temps.

Toutes les photos © Marlen Sauvage 2022

De la tragédie à la grâce

© Marlen Sauvage 2022

« S’approcher de la mort est l’opportunité spirituelle la plus puissante d’une existence. »

« D’une certaine manière, on peut dire que la proximité de la mort permet à l’individu de demeurer sur la ligne de l’immédiateté afin de la supporter. »

Kathleen Dowling Singh, La grâce à l’approche de la mort

Vinsobres

© Marlen Sauvage 2022

Le panorama du jour, depuis ce terroir de vignobles qui entourent le village de Vinsobres, soit 1800 ha de coteaux, la moitié de la commune ! Vinsobres ou sobre vin, buvez-le sobrement, pouvait-on lire sur les bouteilles de vin il y a… une cinquantaine d’années… au temps où mon père se fournissait à la cave locale. J’apprends en fouinant sur le net que c’auraient été les mots de l’archevêque de Vaison en 1633…

Bâti en hauteur, le village de Vinsobres domine non seulement les vignes, mais un paysage d’oliviers, de cyprès et de cerisiers. En face veille le Ventoux !

© Marlen Sauvage 2021

A gauche, en bas du village, l’Église de la Nativité, construite entre 1686 et 1710. A droite, en haut du village, le temple du XIIe siècle, qui fut d’abord une église, mis plus tard à la disposition des protestants en 1806. Le recensement de 1838 mentionnait 1100 protestants sur 1500 habitants à Vinsobres !

© Marlen Sauvage 2021

En descendant par les ruelles, les surprises de façades fleuries, les porches et puis les murs de pierre ronde, une rambarde à contre-plongée sur un à-plat de ciel, l’embrasure d’un fenestrou égayé de flacons de verre, les volets bleus, verts, violets qui rehaussent les façades blondes…

MS

Vers la Combe de Sauve

C’est une tradition à Venterol, le comité des fêtes propose chaque 1er mai de randonner autour du village, avec cette année trois sentiers au programme. Le plus court, de six kilomètres environ, nous a emmenés vers la Combe de Sauve, tranquillement, tandis que les sacs de victuailles nous attendaient au point de ralliement (un luxe !). Le Tour des Crêtes pour nous n’en était donc pas un, puisque notre chemin descendait plus qu’il ne montait mais enfin ce fut un premier mai baladeur dans une douce chaleur, après une trempette (de pieds !) dans la rivière. (Photos : Marlen Sauvage)

MS

Si âme il y a…

Quand te submerge la nostalgie
Repousse-la vers l’horizon extrême
Oie sauvage fendant les nuages
Tu portes en toi la morte-saison
Roseaux gelés arbres calcinés
Ployés en bas sous l’ouragan
Oie sauvage délivrée des haltes
Libre enfin de voler, ou mourir…
Entre sol natal et ciel d’accueil
Ton royaume unique : ton propre cri !

François Cheng, Le Dit de Tianyi

Rose, par Liliane Paffoni

© Marlen Sauvage 2021

C’est une femme. Toute de gris vêtue. Toujours. Un ample et long manteau gris. Un manteau qui a affronté des jours de vent, de pluie, d’orages. Usé, lavé, lessivé. Une femme, donc. Agée. Cheveux gris, rides, plis, maigre silhouette, les pas encore sûrs, très sûrs. Elle s’appellera Rose. Pour un peu de couleur. Et beaucoup de douceur. Rose. Tous les matins, elle quitte son immeuble. A 7h30. Par tous les temps. Courses ou promenade. Pas de cabas, ni  sac à provisions. Les mains dans les poches. Promenade donc. Rue quasi déserte. Rose, toute seule, dans son grand manteau gris. Frêle, seule dans une rue. Ecoles fermées, magasins, bars, restaurants fermés, bureaux désertés. C’est le grand enfermement. Départ 7h30. Rayon de marche : 1 km. Durée : 1 h. Retour de Rose : 8h30. Le temps s’étire. Où êtes- vous, Rose ? Où êtes-vous allée ? Au square, fermé. A la bibliothèque, fermée. Au parc, fermé. Assise sur un banc de l’avenue. Banc barricadé. Où êtes- vous, Rose ? A 12h30,  Rose apparaît, mains dans les poches. S’engouffre dans son immeuble.

PAUSE

En début d’après-midi, Rose est à nouveau dans la rue. Petit cabas à bout de bras. Courses, donc. Retour de Rose vers 18h. Dans son cabas, de bien maigres provisions.

NUIT

Jour après jour, Rose est dans la rue. Seule. Dans son grand manteau. Elle marche. Arpente la ville. S’arrête peut-être. Dos à un mur. Face à un rayon de soleil. Reprend son souffle. Dans l’encoignure d’une porte. Pousse la porte d’une église. Close. Erre dans les rayons d’un supermarché. Pas trop longtemps. Ne pas attirer l’attention. 

MARCHE-PAUSE-MARCHE-NUIT-

Un jour, la voix de Rose résonne dans la rue.  Deux hommes en bleu à ses côtés. Papiers d’identité. Attestation. Dépassement. Voix résignée de Rose. Je vis, sous les combles, dans une pièce de neuf mètres carrés, très sombre. Cette pièce est un tombeau. Suis bien mieux dehors. Les hommes en bleu s’en vont.

Rose rentre chez elle.

MARCHE-PAUSE-MARCHE-NUIT-

MARCHE-PAUSE-MARCHE-NUIT-

Marcher, encore, marcher, toujours.

Un jour, la rue est vide. Sans Rose. Où alliez-vous, Rose ?

Ce texte est inspiré d’un fait divers relaté par Régis Jauffret dans la revue Zadig numéro 7. L’article s’intitule : « Ce qui s’est passé près de chez vous. » 

Cette femme s’appelait Louise M., elle avait 79 ans. Elle vivait dans neuf mètres carrés. Sans famille. Sans amis.  Elle est décédée dans cette pièce qui ressemblait à une tombe.

Autrice : Liliane Paffoni
(Texte d’atelier – Décembre 2021)

Enfance |Vert

Je retrouve ces vieux textes écrits il y a des années, où j’ai décliné les couleurs de l’enfance (vert, jaune, bleu…) et cela fait écho au « Rouge » suggéré par la toute nouvelle revue Dire, un thème large où se couler pour écrire avant le 31 avril un texte à leur proposer. 

marlen-sauvag-ateliers-du-deluge-vert

Il suffisait de pousser le portail métallique vert amande, d’entrer dans la cour qu’empoussiérait le mistral, de lever les yeux vers le ciel. La maison était là. Plus aucun chien ne vous attend pour saluer d’un joyeux aboiement votre venue, plus aucune pie ne descend la rampe de l’escalier pour se percher sur votre épaule, plus aucun chat ne miaule.

J’y suis retournée, le portail a été remplacé.

A chaque maison son portail, je les pousse les uns après les autres, les portails sont des aimants, j’entre ici puis là, toujours une cour poussiéreuse, en terre battue, et un escalier droit qui mène à l’étage, les maisons ont un étage, toujours, un seul, alors je dirai la maison, la maison au portail métallique, et là je mets un point avant de m’y introduire. Après le portail une porte en bois plein sans doute, à la clé oubliée dans la serrure, mais une autre avait une ouverture grillagée et je pouvais regarder à l’intérieur, apercevoir dans le rectangle un couloir au sol carrelé d’un marbre bon marché, deux portes sur la droite, fermées, une à gauche ouverte sur un morceau de canapé de velours vieilli, les maisons ont leur secret, celle-ci n’en dirait pas davantage, et je poussai donc la première porte finalement pour respirer dans la pénombre l’odeur d’un tabac à pipe,

Elle lui avait repeint sa chambre en vert. « Le vert, c’est la couleur de l’espérance ! » lui avait-elle annoncé glorieusement comme pour laisser présager les belles nuits à venir. Cela lui fit soudain froid dans le dos, il frissonna comme à la dégustation d’un vin vert, qui laisse un goût aigrelet dans la gorge, ou au premier coup de dents dans la Granny Smith, au jus acidulé. Si encore elle avait choisi un vert amande, propice au sommeil, ou un vert olive qui l’aurait précipité tout droit au pays de Giono, mais non, elle avait opté pour un vert pomme, un vert Granny justement et une régurgitation incongrue lui brûla soudainement l’œsophage. Sur une table de chevet, Qu’elle était verte ma vallée, couronnait le tableau. Il tourna sur lui-même prêt à découvrir une affiche Votez vert, histoire d’enfoncer le clou. « Et bien moi qui avais envie de me mettre au vert, pensa-t-il à part lui, c’est réussi ». Elle, toujours à l’affût de ses réactions, fière et sûre de son succès, mordait dans un kiwi dont elle crachait la peau à même le sol. Ça lui rappela la maison de son enfance, créée par les fidèles de Dolto, une maison verte où il retrouvait les copains de cinq ans, les jouets multicolores, les ballons qu’il prenait plaisir à crever et qui éclataient en lambeaux comme autant de peaux de kiwi jonchant le parquet. Elle s’était approchée de lui et doucement le déshabillait alors qu’il était encore tout à ses pensées. Avant d’être nu comme un ver, il s’enfuit à toutes jambes à travers les prés.

Marlen Sauvage

Un matin sur la place

© Marlen Sauvage 2022 – Eglise Saint-Vincent, Nyons.

Elle ne change pas, ma place. La place où je vis, revis, viens, reviens, retrouve mes habitudes après de courts séjours ailleurs, où me mènent mes pas, mes envies, mon cœur. Ce matin, le ciel était franchement bleu au-dessus de l’église qu’on aperçoit en fond, derrière les platanes et les oliviers ; les rues s’agitaient de forains et de passants, c’était jour de marché. Et puis, tout a repris son cours. La place a repris la sienne. Une place de place, que le vide envahit dès qu’on a le dos tourné. MS

© Marlen Sauvage 2022