Le vieux châtaignier ou ne pas perdre le nord

Photo : Monique Fraissinet

Une rose des vents gravée dans le schiste, posée sur le mur, à tous vents. Je vais de-ci, de-là. Les jours me font tourner en rond, en cause le confinement, alors je vaque. Au bout du compte, je choisis de ne pas perdre le nord jusqu’à aller étreindre un châtaignier, étreindre, un bien grand mot, cet arbre séculaire ne me le permet pas tant il est énorme. Je caresse son écorce aux rides profondes.

– Tu perds de ta vivacité, vieux châtaignier !

– La mondialisation, que veux-tu !

En cause le cynips qui me ravage. Il est venu de Chine cet hyménoptère ravageur, il est passé par le Japon, puis la Corée, il a traversé les océans, par cargo certainement, pour arriver aux USA, puis il est revenu comme un boomerang vers l’Europe par l’Italie pour ensuite se répandre en France et bien ailleurs, rien ne l’arrête. La lutte chimique n’est pas envisageable. En France, un plan de surveillance du territoire est réalisé chaque année par un organisme chargé de surveiller et de protéger les végétaux. Dans les forêts nous gardons espoir.

Je m’assieds contre tes racines bien ancrées dans le sol pauvre et je médite sur la mondialisation. Je n’avais jamais imaginé que nos maux respectifs aient pu prendre les mêmes chemins ; ça finit par me donner le tournis à en perdre le nord.

Pour toi, mon frère, mon arbre à pain, pour ta survie, c’est un arrêté de novembre de 2010 qui définit les mesures de lutte sur le territoire et précise les modalités de mouvements du matériel végétal. Et tu souffres encore et toujours de ne pouvoir donner autant de fruits comme tu l’as fait pendant deux siècles.

Je vais afficher sur ton écorce tenace de cévenol, les modalités des interdictions de mouvements de circulation des êtres humains sur cette terre. Tiens bon ! Luttons contre ces sales bêtes ! nous vaincrons !

De toi à moi il n’y a pas un kilomètre, je reviendrai te voir un de ces jours, si d’ici là je n’ai pas complètement perdu le nord.

Photo : Monique Fraissinet

Texte : Monique Fraissinet

Carnet des jours – Confinement #11

Lever tardif comme jamais, 9 h 30. Envie de… rien ! L’effet confinement du onzième jour. L’amie artiste qui ne peut pas peindre, vide dans la tête et dans le geste, ma grande sistra qui n’y parvient pas non plus, imputant la chose au manque de stress… Je lis les nouvelles, graves celles-là, de celles et ceux dans un cercle d’amis plus lointains ou plus virtuels atteints par la maladie ; comme d’habitude les infos me sapent le moral, et engendrent une montée de colère noire. Heureusement il y a des coups de fil qui vous réveillent immédiatement, parce que vous entendez le sourire poindre sous les paroles, comme un réconfort qui ne dit pas son nom, parce que les vieux souvenirs, le bon temps de l’école de journalisme, des rigolades à « Canal-de-Pantin », en nous remémorant certains épisodes comme notre réunion de rédaction, croqués par Faujour, les Banlieues Bleues, notre interview commune de son directeur, Pierrot à la photo, moi en porteuse de micro… nos débriefings dans le troquet du coin… la mémoire précise d’une pensée fulgurante, jamais partagée et que l’on peut aujourd’hui s’avouer, la prescription aidant… Le bon côté du confinement ? On se promet de se revoir comme il était prévu, mais plus tard, bien sûr, et je peste encore contre cette nouvelle entendue sur Inter d’un confinement prévu jusqu’au 15 avril. Pour qui décidément nous prend-on ?

Que se passe-t-il ailleurs ? En Guyane, la vie dans certains quartiers a repris de plus belle, supermarchés, chantiers ouverts, selon le producteur de légumes et œufs qui vient livrer Prêle dans sa cité. « Les gens travaillent, le monde circule, c’est pire qu’au début du confinement, affirme-t-il, et pour nous, petits producteurs, on ferme les marchés… » Sentiment profond d’une injustice criante. J’écoutais aussi la situation des routiers en Espagne, pour qui il était impossible de trouver une douche, des toilettes sur leur route, une épicerie où trouver le minimum basique… Mais on a remédié à cela après des témoignages, les pleurs d’une « routière »… Ce qu’il faut endurer quand on est « en bas » de l’échelle, parmi ceux qui contribuent à maintenir le nécessaire pour le commun des mortels… A La Réunion, la polémique des masques périmés, (merci Julie !)… 

En ce vendredi (après un coup d’œil à mon agenda…), nous devions tenir notre réunion de délibération avec le comité de lecture du concours de Nouvelles initié par Chrysalide… Je barre le rendez-vous comme tous ceux qui ont précédé… en me demandant comment nous allons parvenir à caser dans le futur tout ce qui était prévu… et bien, nous prendrons le temps, ma chère, puisque nous aurons appris que tout peut attendre. Sur la route de ma promenade hier, puisque je ne suis pas sortie en ce onzième jour, j’ai croisé quelques autres confinés, les voici, toujours à l’isolement… sauf le chien peut-être qui a manifesté longuement son désaccord avec les mesures prises.

MS

Carnet des jours – Confinement #10

Photo : Marlen Sauvage

Je m’aperçois aujourd’hui que les jours n’ont plus de nom, mais seulement un chiffre lié au confinement, pour moi.
J’essaie de satisfaire chaque matin à mon rituel d’écriture du journal de la veille, je lis mes mails, m’attarde à la lecture d’autres journaux, passe quelques coups de fil… Mais tout cela me demande de plus en plus de temps ! Grand soleil et ciel bleu. Le jour où rentre du Vietnam après deux mois de bourlingue un neveu confiné là-bas durant les derniers jours avec d’autres Européens, son vol retour ayant été annulé, et après bien des rebondissements, un autre restauré dans l’après-midi. Pour la première fois depuis le début de cette drôle de période, je déjeune en silence, sans radio, sans documentaire, sans film, les yeux vers le ciel où s’accumulent les nuages, ce matin la montagne était blanche de givre (ou de neige ?), mais tout a fondu, des oiseaux volètent en couple de cheminée en cheminée. Ma mère, à Guérande, me disait qu’aux alentours de minuit, debout sur son balcon, elle entendait comme jamais les mouettes et les goélands. La colère gronde toujours, j’entends celle de ma chère Prêle, qui rejoint celle-ci, sur le site Entre les lignes entre les mots. Comme le temps s’étire et que resurgissent de vieux démons, je me décide à aller marcher le long de la rivière en fin d’après-midi, quelques promeneurs, les plus jeunes ne croisent pas mon regard, mais deux dames poursuivent leur discussion l’une sur un balcon, l’autre en bas, avec de grands signes qui me réconfortent, elles acceptent que je prenne une photo ; sur le chemin du retour, encore des gens qui devisent d’un balcon à l’autre… Alors que je rebrousse chemin, un homme voyant mon appareil photo m’indique des nuages lenticulaires et nous retournons sur nos pas, à bonne distance, pour poursuivre durant une vingtaine de minutes une conversation amicale que nous n’aurions sans doute pas partagée en temps « normal ». C’est cela aussi que me dit le confinement, ce besoin vital d’échanger, entre inconnus, loin de toute ambiguïté, de dire notre colère (encore !) contre ceux qui nous gouvernent et n’ont pas pris la mesure de la situation quand ils pouvaient le faire, et je mets le lien ici vers le site de Thierry Crouzet, dont je partage questionnements et réflexions…

MS

Carnet des jours – Confinement #9

« Réveille-toi ! me dit ma petite voix intérieure. »

Photo : Elise Chatauret, trouvée sur le net hier, par le biais de la page Facebook de Jean-Yves Fick. Merci !

Une journée soleil et ciel bleu où il est décidément difficile de rester entre quatre murs, d’où je m’extrais une demi-heure pour quelques achats à proximité. Il est 11 h. Peu de gens dans les rues, personne aux fenêtres, aucun policier… Un enfant fait de la trottinette sur la place des Arcades sans me lâcher des yeux, mon petit bonheur du jour ! C’est un jour de joie… et de colère, je partage les réflexions de Thierry Crouzet que je croise avec celles d’une Guyanaise datées du 22 mars, un message audio envoyé par Prêle, que je synthétise ici :

« Mal de tête, dormi trois heures seulement. Une petite voix chuchote, que je reconnais. Réveille-toi ! (…) Elle m’empêche de dormir. Je rêve que je suis sur un brancard, et que je dis à l’infirmière, je pars, stop ! Cette même voix qui vient me dire dans les pires situations « stop ! ». Encore une fois la voix me dit « non ». Mais de quelle relation dois-je me soustraire ? Contre qui, contre quoi me rebeller ? Pas contre le confinement, qui n’est pas problématique en soi. Ce qui révolte ma petite voix intérieure, c’est le fait d’obéir… Obéissance à la loi. On l’a tellement répété pendant le carnaval. Je ne dis pas qu’il faut désobéir au confinement. Mais ma petite voix vient me réveiller. Comment puis-je continuer à dormir et à accepter que des incompétents, mégalo, assoiffés de pouvoir et d’argent puissent continuer à décider de ce que doit être ma vie ? (…) Je ne peux pas avoir grandi, pris conscience de tant de choses pour repartir comme avant. Je ne trouve pas le sommeil parce que ma petite voix pense à demain. Ils vont finir par nous rendre fous. Je repense à mes cours de psycho et à la notion du double lien qui finit par faire sombrer l’enfant dans la psychose. Psychose : état pathologique dans lequel tu perds le contact avec la réalité. On nous dit une chose et son contraire, on agit de façon paradoxale, on donne des ordres contradictoires qui nous plongent dans une dissonance cognitive angoissante et inhibante. (…) Accepter les règles tant que la petite voix ne crie pas de partir. On ne peut pas avoir subi ce confinement et demain repartir comme hier, comme si on n’avait rien appris, je suis en train de comprendre que ma vie est précieuse, plus encore que jamais. Et ce que j’ai compris c’est que je ne suis pas la seule à l’avoir compris et appris. Non ! nous ne pouvons pas continuer d’alimenter, de donner notre confiance, notre naïveté, à ceux qui sont au pouvoir et à leur système capitaliste inhumain. Si nous nous réveillons en même temps, cela peut finir : « game over ». J’ose espérer, croire, que nous n’aurons pas fait ces sacrifices pour rien, que nous n’allons pas nous laisser affaiblir par leur discours « schizophrénogène », que nous n’avons pas courbé l’échine et accepté d’être privés de notre liberté pour rien, alors profitons de ce temps d’arrêt, de cette parenthèse pour écouter notre petite voix, celle qui veut que nous apprenions à vivre autrement, que nous aidions nos enfants à ne pas se soumettre, que nous nous soulevions contre ce sytème pervers qu’est l’argent. Cette petite voix qui veut nous aider à exiger l’abolition de cet esclavage moderne institué par ce sytème consumériste, déshumanisé. Je rêve qu’à la fin de ce confinement, quand le virus qui n’est autre que la petite voix de la Terre mère, aura fini de nous parler, je rêve que dans un énorme carnaval nous puissions crier notre joie, notre espoir, notre colère, et que nous brûlions Vaval. Qui est Vaval sinon ce système capitaliste assoiffé de pouvoir et d’argent, qui ne demande qu’à s’effondrer et que nous continuons d’alimenter parce que nous n’avons plus le temps de penser, de nous poser… au détriment de notre bien-être et de celui de nos enfants. Obéissance à la loi. Alors stop !, nous devons nous réveiller. Demain doit vraiment être un autre jour. »

De quoi alimenter nos discussions jusqu’à des heures indues, par WhatsApp, avec ma nièce de Cayenne… Et la journée se passe, entre coups de fil aux un.e.s et aux autres, écoute de livres audio, tandis que les fleurs continuent de pousser sur la place, que la nuit finit par tomber et que les cloches sonnent à toute volée, inexplicablement, à 19 h 30 !

MS

Vos petits bonheurs (52)

Photo : Liliane Paffoni

J’ai toujours eu conscience qu’avoir un jardin était un grand privilège. Issue d’une famille de paysans, j’ai toujours entendu mes grands-parents et mes parents parler de leur jardin avec respect et reconnaissance. Ma mère était institutrice et nous étions donc logés dans une maison/ école et pendant mes dix premières années, nous n’avions pas de jardin. Je me souviens encore du bonheur de ma grand-mère quand la commune nous a alloué un petit jardin en dehors du village. Nous habitions à côté du presbytère et M. le Curé avait un jardin magnifique. Un mur séparait l’école du presbytère, il y avait un trou dans ce mur et j’ai passé des heures à contempler ce jardin inaccessible. 
Les sensations, les odeurs, les couleurs, les textures… tout vient de l’enfance. 
J’ai dû attendre l’heure de la retraite pour avoir un jardin. Et, aujourd’hui, à cause du confinement, je sais combien il est précieux et je pense à mes enfants et petits-enfants qui vivent en appartement et à tous les autres qui en sont privés. 
Quand je me promène dans les villes ou villages, que je vois des maisons entourées de terrains complètement vides où pousse juste une pauvre herbe famélique, j’imagine immédiatement tout ce qui pourrait y naître, grandir et embellir la vie.
Comme le jardin est un lieu de méditation, le mien est parsemé de quelques citations dont voici un exemple sur la photo…

Liliane Paffoni

Carnet des jours – Confinement #8

Photo : Marlen Sauvage

Est-ce le blues du confinement ? Plusieurs appels entre hier et aujourd’hui relatent des souffrances, des conflits, des chagrins larvés, le manque de reconnaissance des uns, l’ingratitude des autres, des faiblesses sur lesquelles on met le doigt, de vrais besoins… de ces perturbateurs du quotidien relégués à l’arrière-plan des soucis comme ce qu’on ne veut pas voir, pas encore, et qui un jour surgissent de plus belle parce qu’ils ont tout loisir de le faire. Et c’est là – car je ne sors pas du lot de ceux qui voient surgir leurs failles – que je décide de mémoriser, par écrit, la liste de ce qui m’apparaît crucial, tant on est porté à tout oublier, une fois les tempêtes éprouvées, laissées derrière nous. Elle se terminera avec le dernier jour du confinement, pfff !

Deux heures d’internet, de 7 h à 9 h – lecture de textes, de vidéos d’auteurs que je conseille chaque fois que j’en ai l’occasion (Gwen Denieul, Brigitte Célérier, Claude Enuset, Ahn Mat, Gracia Beijani, Arnaud Maïsetti, Milène Tournier, il y en a d’autres !) – temps d’échange en différé avec Prêle qui depuis sa Guyane m’envoie des exercices de sophrologie par WhatsApp. Je suis gâtée. Aujourd’hui est un jour de cadeaux : dans l’après-midi Stéphanie me donne un lien vers des podcasts de lecture audio de Radio Canada (allez-y ! ici il s’agit d’enquêtes policières), me suggère de « m’imposer une routine » pour ne pas me sentir complètement débordée, car mes horaires dérivent étrangement vers une vie nocturne et un sommeil diurne ! Trop de temps, ça nous inhibe, conclut-elle. Elle m’invite à prendre l’initiative de chanter à la fenêtre avec mes petites voisines, des chansons en canon « comme quand on était petites, tu vois. » Je ne sais pas si j’irai jusque-là pour satisfaire mes besoins « d’animal social », comme elle dit encore… « Si on ne fait pas des choses comme ça pour se changer les idées, on s’en va dans le mur sur le plan de la santé mentale ! » Certes. J’irai encore profiter de l’heure allouée pour les sorties et me contenterai, je pense, de sourire et d’échanger un mot de loin à qui je croiserai. Parmi les dernières nouvelles du Québec, les grands centres d’achats se ferment – jusqu’ici tous les commerces ne l’étaient pas, seuls les lieux où des foules pouvaient se rassembler (bibliothèques, cafés) (encore pour moi une incohérence !), mais pas encore d’autorisation de sortie à fournir, pas de policiers dans les rues, en tout cas dans la grande banlieue de Montréal. Les écoles sont fermées au moins jusqu’au 1er mai, ce qui fait que l’année scolaire de Justin est « pas mal ruinée » (j’aime le vocabulaire québécois), Stef ne fait aucun pari sur la durée du confinement, « ça ne donne rien de spéculer, on arrête les médias et on se concentre sur les trucs qui font du bien » (en dehors du travail à réaliser quand même !) : jardiner, marcher dans la nature, faire un peu de sport le soir, passer du temps ensemble autour d’un film ou de jeux vidéo… Ben oui, à trois, c’est autre chose ! Encore que tout bien réfléchi, je ne sais pas si ce n’est pas plus compliqué de gérer ses états d’âme « en public »…

Au milieu des larmes des unes, des confidences des autres, des conseils, des suggestions, j’ai finalement trouvé l’énergie pour faire un peu de sophrologie le matin, grimper sur le vélo d’appartement l’après-midi, écrire, engager quelques travaux de nettoyage de printemps… 

Parmi les cadeaux trouvés sur le net :
• Plus de 300 livres d’art à télécharger gratuitement, sur la bibliothèque virtuelle du Getty Museum.
• Des oiseaux et leurs histoires, avec les chants associés en cliquant sur leur image.

Et puis quelque chose que je pratique pour son côté agréable et écologique et nous avons le temps de penser à nous, profitons-en, les femmes comme les hommes : un gommage pour le visage et le corps (pour tous !). Si vous faites votre café dans une cafetière filtre ou italienne, essorez le marc et placez-le dans une coupelle. Ajouter une ou deux cuillères d’huile d’olive (ou une huile neutre de votre choix, huile d’amande douce, huile d’argan, etc.), deux gouttes d’huile essentielle de lavande, ou de mandarine, ou tout autre senteur qui vous est agréable. Massez votre visage et votre corps pendant quelques minutes avec cette pâte, rincez, savourez, partagez votre peau pour celles et ceux qui le peuvent et profitez-en pour aller lire ou relire ceci !

MS