Les trois colombes

Photo : Marlen Sauvage

Quelques mois plus tard, les deux chênes de la cour emmêlaient leurs feuillages davantage encore qu’au moment de la vente de la propriété. La tempête qui s’était abattue sur le pays les avait épargnés quand elle avait déraciné tous les arbres alentour situés pourtant sur le même couloir et peut-être les avait-elle rapprochés. Solène revoyait avec émotion ces témoins d’un passé où était engloutie la mémoire familiale. Le banc et les fauteuils de bois avaient disparu… La clôture à mi-hauteur d’homme séparait toujours la cour du pré où des vaches rousses paissaient tranquillement. A sa gauche, la façade de la fermette aujourd’hui trouée par une porte-fenêtre éclatait d’une blancheur factice : elle jura de colère ; à travers les larmes naissantes, elle savait bien le crépi grumeleux et jaune dessous, les fissures entre la brique et le torchis. Au moment de signaler sa venue, elle leva la main sur la droite vers la clochette de son souvenir et resta ainsi le geste suspendu devant l’absence de dispositif, tandis qu’au même moment la porte s’ouvrait sur une femme svelte, en tenue d’équitation, surprise de sa présence dans l’encadrement de la porte. Solène bredouilla quelques mots d’excuse, rappelant son appel et la proposition du propriétaire de passer ce jour-là. La femme activa la sonnette à gauche de l’entrée et lui demanda d’attendre son mari puis comme pour se justifier, elle ajouta qu’elle devait se rendre au haras.

Solène se demanda si la propriétaire ne se méprenait pas sur son identité, si elle avait une idée quant à la raison de sa venue ; elle conclut que de toute évidence, cela lui importait peu. Elle patienta sur le seuil, détaillant le gravier blanc, visualisant la petite dalle de béton posée devant l’entrée durant des années, à laquelle était fixée une grille de métal destinée à gratter les semelles boueuses des sabots puis des chaussures. Perdue dans la remémoration de cette grille, elle fut tirée de sa rêverie par une voix. L’homme se tenait devant elle, jovial, la main tendue, et l’invita à le suivre sans plus de façon.

L’entrée étroite et sombre avait disparu. A peine dans la maison, le regard se perdait sur la droite dans une immense pièce éclairée par la baie vitrée, une salle carrelée, froide, blanche… Tout brûlait de blanc désormais ici. Le mur tapissé de bleu, aux patères accueillantes, débordant de manteaux, de parapluies et de chapeaux avait été abattu. Elle vacilla imperceptiblement. Pour retrouver son appui, elle ferma les yeux et l’homme s’inquiéta de son état. « Ah ! vous ne devez plus rien reconnaître ! Ça vous fait un choc ? J’en suis désolé ! » Elle s’excusa, et devant son désarroi, il lui proposa un verre d’eau qu’elle refusa instinctivement. En avant d’elle, la voix chantante de l’homme ne cessait de raconter les multiples travaux, le décaissement du sol ici, l’installation de matériau isolant ailleurs ou l’aménagement de l’espace. Quelques pas en arrière, elle promenait son regard sur la maison nouvelle, dont le fantôme surgissait de chaque mur, chaque plancher, chaque plafond. Il lui suffisait de fermer les yeux un bref instant.

La chambre parentale occupait les trois-quarts de cette nouvelle pièce, avec l’armoire en orme blond, le lit assorti, les rideaux lourds au tissu frappé de grandes fleurs, et elle revit ce matin d’août rempli d’effroi, la robe de chambre de son père abandonnée sur un fauteuil de velours rouge, le livre ouvert sur le chevet du côté où dormait sa mère, le désordre de la vie précipitée en quelques secondes dans l’inattendu ; elle revit le carrelage bleu du couloir qui desservait le séjour à gauche, avec sa cheminée simple – aujourd’hui prétentieuse –, surmontée de deux personnages en biscuit coloré, le jardinier, la jardinière – autour de laquelle elle se tenait avec ses sœurs pour découvrir le nom donné à la maison par leur père en l’honneur de ses trois filles ; elle revit les larges dalles de pierre réchauffées de tapis élimés, le plafond de poutres peintes, mal dégrossies par endroits, puis la pièce attenante où l’on mangeait en famille, les meubles en noyer, les bibelots de verre ; le bureau ouvrant sur une chambrette éclairée par une fenêtre avec le pré pour tout décor ; la chambre verte au fond qu’elle préférait à toutes avec son lit haut et son matelas de laine, bosselé, et l’édredon jaune d’or qui rappelait les vacances de Pâques dans la maison des grands-parents ; la grande chambre installée dans l’ancienne étable – dortoir pour les petits-enfants –, à laquelle on accédait en descendant deux marches, transformée en atelier de peintre par sa mère ; la haute salle de bains noyée sous les miroirs, la cuisine aux meubles de chêne à « chapeaux de gendarme » désuets, et où le carillon sonnait chaque quart d’heure, la table ronde recouverte d’une toile cirée, les peintures sur les murs, la véranda d’où l’on admirait les asters bleus et roses semés sur le gazon et les deux chênes unis dans une même contemplation…

Plus rien de tout cela dans cette ferme quelconque, clinquante de mobilier neuf et sans vie. Elle osa une question, demanda à revoir le grenier. Un sourire spontané s’élargit sur le visage de l’homme qu’elle ne sut à quoi attribuer… Là encore il la précéda, montant les escaliers extérieurs qui avaient conservé la rampe métallique d’un vert pâle écaillé, s’excusant presque de ne pas avoir encore entrepris de travaux dans cette partie de la maison, puis il se tut d’un coup au milieu d’une phrase et s’effaça devant elle, d’un air complice. Que lui signifiait-il ? La grosse clé restée dans la serrure joua sous ses doigts sans effort, sans même un grincement. Solène détourna la tête vers l’homme mais il avait déjà disparu. Le plancher courait sur toute la longueur du bâtiment. Par les fenestrons en losange répartis sous les corbeaux de la toiture pénétrait une lumière dont les rais éclairaient à intervalles réguliers les lames disjointes. Elle y voyait danser des particules de poussière. Elle resta là, songeuse, un instant.

C’est ici que s’étaient entassées pendant des décennies des cartons de courrier, de papiers administratifs, de photos, de papèterie, de souvenirs de voyages… Le contenu d’une vie dans laquelle elle avait plongé pour tenter d’en comprendre les secrets. Là qu’elle avait retrouvé, annotée d’une écriture parfois illisible, la définition de la barbarie, extraite d’un vieux dictionnaire universel et dont elle se remémorait encore quelques passages « Là, règne le despotisme le plus brutal, la servitude la plus vile ; là se débattent les intérêts les plus sordides, les appétits les plus grossiers ; là tout ce qui est esprit, tout ce qui est intelligence est dédaigné… » Et en marge de la longue définition, des interrogations qui étaient autant d’allusions à la cruauté déployée durant les guerres fomentées par les hommes au siècle passé. Elle se promit de revisiter les notes retrouvées, de déceler entre les lignes la voix de son père, ses pensées, son cheminement, sa sagesse, peut-être, venue avec l’âge et la confrontation avec la mort.

Alors elle s’assit, le dos au mur de la façade, plongeant le regard dans l’obscurité du mur nord. Elle pleura longtemps, silencieusement, retenant les sanglots par crainte d’être, au-dessous d’elle, dans la maison blanche, sinon entendue, devinée, découverte. Tout le discours de l’homme l’avait importunée, son comportement, ses excuses, sa sollicitude et cette fausse complicité. Lui qui l’avait assurée qu’il ne changerait rien dans la maison, qu’il la trouvait charmante ainsi ! Pourquoi était-elle revenue ? La mélancolie débordait d’elle ; elle lui lâcha la bride. Lavée de son chagrin, elle inspira profondément dans un soupir de soulagement, alors que dans le même instant, elle découvrait un point de lumière venu de l’endroit le plus éloigné d’elle, dans ce grenier vide et désolé. Elle s’y dirigea. Par terre, dans la poussière, une enseigne affichait en lettres noires sur un fond d’or patiné, le nom que son père avait donné à la maison quelques mois avant de mourir. « Les trois colombes ». L’avait-on vraiment oubliée ici au moment du déménagement ? Le propriétaire des lieux savait-il qu’elle se trouvait là ? Se pouvait-il qu’il ait deviné ce que venait chercher Solène quand elle-même l’ignorait ? Elle enfouit le bandeau rigide sous son blouson, soudainement réjouie, riant intérieurement de la rigidité de sa démarche, et s’éloigna rapidement de la maison, après un salut discret à l’homme debout sous les chênes centenaires.

Marlen Sauvage

Ce texte appartient à la série Secrets de maisons, publiée sur le site des Cosaques des frontières en février 2017.

Cueillette, Monique Fraissinet

Photo : Monique Fraissinet

C’était, si je me souviens bien, à la fin d’un mois de juin, depuis au moins trente ans se sont écoulés, il faisait beau, le ciel était bleu, la température comme on l’aime au sortir du printemps, un été qui s’annonce en quelque sorte. En face de la maison, une petite colline boisée arborant une grande croix en son sommet minéral. Une saison de champignons comme on n’a pas eu depuis quelques années. Rien ne peut retenir Gaby, pas même la pêche, pas même les amis du bar-restaurant du Roc, pas même ses pinceaux et ses toiles, pas même ses chiens à promener. Cet ami de longue date m’invite à le suivre pour une cueillette comme je n’en ai jamais vu. Quatre paniers ne seront pas de trop, le couteau adéquat que doit avoir tout bon chercheur, c’est toute une Science. Je ne peux que lui faire confiance, Gaby est l’Homme des bois, un baroudeur des forêts, des rivières et des ruisseaux, surtout quand les grenouilles coassent même si c’est interdit. Vous avez compris rien n’arrête Gaby quand il est dans la nature de SA haute-Lozère. On prend la voiture pour aller un peu plus loin parce que par ici c’est beaucoup cherché, on poussera jusqu’au sectionnal. Invitée pour un week-end chez Gaby et Céline, je n’étais pas vraiment chaussée pour arpenter les bois mais qu’importe, j’ai le pied montagnard.

Nous roulons sur une dizaine de kilomètres, je ne vois aucune habitation dans le coin, seulement des bois de résineux et des troupeaux de vaches dans les prés. Nous prenons un chemin de terre qui s’enfonce loin dans la forêt sombre à cause de la hauteur des arbres qui empêchent les rayons de soleil de pénétrer. A part les gardes de l’Office National des Forêts, je me demande qui peut venir par là.« Là, c’est bon ! » dit Gaby, « on va se garer et on fera le bois en contre-bas, si je me souviens bien il y a une sapinette par là-bas ». Chacun un panier, on remontera les vider quand ils seront pleins. L’espoir que met Gaby dans sa future récolte ne m’étonne pas, il sait tout. La voiture ne gêne pas, on ferme à clef et nous voilà partis. « C’est ce bois que tu appelles le sectionnal ? Oui, je t’expliquerai plus tard, là, j’ai des droits. Tu passes à droite, je passe à gauche, on va pas se suivre sinon ça sert à rien ». L’odeur de  bois moisi, le tapis d’épines au sol, le vent qui se faufile dans les branches, des chants d’oiseaux, des branches tombées au sol qui gênent le passage, la lumière éteinte de cette forêt, chercher des champignons, ici ? Je le surveille du coin de l’œil, l’air de rien, parce qu’il faut qu’il ait eu mille raisons pour nous amener ici. J’aime bien les raisons que se donne Gaby pour me faire plaisir. Mais rien sur le sol pas la moindre tête de cèpe, des petites têtes noires comme il les appelle. Je ne dois pas les voir sans doute. Je tente de déceler le bruit des pas de Gaby mais le terrain est si insonorisé par les aiguilles de pins au sol que je n’entends rien. Je suis plus préoccupée par la recherche de sa silhouette que par la cueillette qui devait se solder par des kilos de champignons. Si au moins il avait mis une veste claire ou un bonnet rouge, si au moins il se manifestait par des cris de joie d’avoir – déjà – presque- rempli son panier, mais rien. Nous deux, perdus dans la forêt lointaine où on entend le chant du hibou, coucou ! Je l’appelle ! Ohé ! Gaby ! t’es où ? Pas de réponse. 

Moi qui me dis être une fille de la campagne, là, je ne suis pas tranquille, parce que je ne connais pas l’endroit, parce que je ne sais rien de ce qui entoure ce bois, parce que je n’ai aucun sens de l’orientation, parce que c’est sombre. C’est d’ailleurs comme ça quand je suis sur la route, dans un carrefour, aller à droite ou à gauche, forcément à force d’hésiter je ne prends pas le bon chemin. Je n’aurais pas pu lui refuser, j’aime trop être en sa compagnie silencieuse, mais en sa compagnie quand même. Il est leste le bougre, ça je le sais, il aura bien marché, lui à gauche, moi à droite. D’accord, mais où est sa gauche et moi ma droite ? Cet arbre là, il me semble que je suis déjà passée par là. Ils vont pas me faire le coup des carrefours. Ohé ! Gaby ! J’aurais dû prendre une montre (on n’avait pas encore les téléphones portables). Quand il aura le panier plein, il va bien remonter. Sur l’instant je le maudis mon ami, je n’ai plus envie de chercher, et puis le temps passe, ça doit bien faire une bonne vingtaine de minutes que nous sommes là, enfin que je suis là, seule, et que l’égoïste homme des bois qui-sait-tout-de-la-forêt-et-des-coins-à-champignons n’est plus dans ma ligne de mire pas plus qu’à portée de voix. C’est franchement pas drôle, en même temps je ne lui en veux pas, c’est Gaby, c’est un homme gentil, il est capable de me faire une farce, lui peut-être me voit mais ne dit rien. Je m’adosse au tronc d’un sapin, roi-des-forêts, tu parles, tous les mêmes troncs qui m’embrouillent, au moins chez nous, les châtaigniers laissent passer la lumière. Pas de panique. Gaby va s’inquiéter de ne plus me voir, lui seul sait si ce bois est grand, vers où aller pour retourner à la voiture. C’est pas le soleil qui va le guider ici, il faut qu’il ait une boussole dans la tête. Ohé Gaby ! Ohé Gaby ! 

Céline doit s’inquiéter, elle ne sait pas où nous sommes allés puisqu’au dernier moment Gaby a changé de direction, elle doit avoir l’habitude, peut-être qu’elle pense que nous nous sommes arrêtés au PMU – Gaby joue au tiercé – il gagne de temps en temps. J’ai les pieds mouillés, je commence à avoir froid, il ne doit pas être bien loin. Je veux rentrer. Quand je ne maîtrise plus la situation, mon cerveau devient un sens giratoire que je prends à défaut de tout autre. « Ah ! Tu es là ! J’ai fait un petit tour par là, y’en a qui sont déjà venus et qui ont tout raflé ! » Je fais celle qui… tant je suis ravie de le revoir. Mes battements de cœur accélérés par l’agacement que je me suis moi-même causé passent à un rythme quasi normal. Je n’aime pas contrarier Gaby, j’ai bien compris qu’il faut lui laisser croire qu’il gère parfaitement tout bien. Nous rebroussons chemin, en fait, je ne sais pas si nous rebroussons chemin où si nous prenons un autre chemin pour rejoindre la voiture ? L’essentiel est que nous puissions rentrer. La tête qu’il a fait quand il a mis la main dans la poche de sa veste, puis dans l’autre poche, puis dans le pantalon, puis il tâte son corps à travers les vêtements pour trouver le trousseau de clefs, comme fait la police quand elle veut savoir si vous êtes armé. Rien ! 

Pas du tout démonté le garçon. Nous étions face à face, moi avec des points d’interrogation dans les yeux, lui avec la certitude qu’il allait trouver la solution. « On va à la route, on arrêtera une voiture, j’irai chercher le double à la maison ». Pour me donner du courage j’avais envie de le prendre par la main quand il a pris mon panier de sa main libre. « C’est tout ce que tu as trouvé ? ».  Nous avons éclaté de rire. Il a posé les paniers vides sur la capot de la voiture. L’air tiède des débuts d’été n’avait pas atteint les sommets de la haute-Lozère. Ici tous connaissent Gaby. C’est un voisin du village qui nous a embarqués alors que nous avions déjà fait un bon kilomètre à pied sur la départementale. Gaby n’a pas donné les raisons de notre errement sur cette route. Ils se sont mis à parler comme s’ils venaient de se quitter.

Céline nous a vus débarquer sans panier, sans champignons, sans voiture. Je lui ai souri, je frottais mes doigts frigorifiés en joignant mes mains en même temps que je haussais les épaules pour marquer la cocasserie de la situation. « Je vais préparer quelques champignons qui sont au congélateur, il faut que Monique les goûte ! ». 

Gaby est allé ouvrir à ses chiens pour les faire courir un peu.

Monique Fraissinet

Ce texte est issu de la proposition d’écriture de décembre 2020 où il s’agissait d’écrire à partir d’un événement vécu, ou d’un fait divers, susceptible de nourrir une fiction. MS

Le cahier de raison

Photo : Marlen Sauvage

En surplomb d’abord, des toits. Et le soleil de fin d’après-midi jetant l’ombre des branches sur les lauzes grises. Elle était là, nichée en contrebas, dans la clairière d’une châtaigneraie. Tout de suite, tu t’étais projetée l’été dans cette herbe verte, à l’écoute du chant de la nature. Il avait suffi de contourner le hameau et de descendre vers cet écart, à pied bien sûr, sans croiser quiconque. Quelques maisons en bord de route, inhabitées, abandonnées, un mur de pierre enflé comme un ventre trop plein, des hangars aux planches pourries, aux lessiveuses remplies de terre où pointait encore un moignon d’arbuste, aux vieilles bassines en tôle émaillée trouées de rouille… A l’entrée du chemin sans issue qui mène à la maison, la voûte de châtaigniers de part et d’autre te protégeait des pensées noires, des obstacles, des malédictions, des remarques jalouses, et tu avançais étrangement poussée par une bienveillance extérieure, saluant sur la droite le vieil arbre aux gargouilles inscrites dans le tronc, puis quittant le chemin pour affronter la façade de la maison à découvert, à travers champ. Tout de suite, tu sus que c’était ici. Au bouillonnement dans tes veines, ton ventre, ton cerveau, suivi de cette liquéfaction debout. Décès, divorce, déménagement. Tu entendais la voix de l’agent immobilier égrenant les trois situations qui président à la vente. Tu n’avais rien demandé pour celle-ci.

La maison vous accueillait de toute sa vigne vierge, rouge déjà et de son lierre grimpant aux fenêtres de l’étage, assaillant même le toit et la cheminée haute de pierre, bizarrement surmontée d’un caillou rond et blanc. Dans le ciel bleu de mai, tu ne voyais qu’elle à droite, et tout de suite à gauche, la majesté simple du pigeonnier. Derrière le crépi gris de la façade au sud, tu devinais les pierres ; vingt pas plus loin du découvris tout l’angle qui s’ouvrait à la vue, avec une aile à l’est et des portes, des fenêtres encore aux contours de fraidonite noire. Stupéfaite, tu restais immobile devant la vision de cette maison rêvée depuis l’enfance. A l’arrière, les bouleaux blancs, les forsythias, les althéas occupaient le talus dans lequel une partie de la maison s’enfonçait. Les rosiers rouges et jaunes en fleurs, l’eucalyptus géant dans cette nature uniforme de châtaigniers, le laurier sauce collé au pignon sud, tout invitait à se taire, à goûter le plaisir de la révélation.

Aucune présence ici pensais-tu. Et puis, le dos bronzé d’un homme dans le jardin potager en contrebas… Ce torse nu devant des pieds de tomates et d’autres plants. Tu te souvins alors du nom de cette vallée : la vallée verte. L’homme délaissa son occupation et vous ouvrit la porte. Tu te dédoublas instantanément, plongeant dans un espace-temps inconnu mais que tu devinais futur, pour te retrouver dans cette immense pièce à la cheminée imposante, tenant un atelier d’écriture pour un groupe d’hommes et de femmes penchés sur des cahiers ou des carnets, dans une musique que tu n’identifias pas. Tu étais attendue.

Bien des mois plus tard, installée dans cette vallée, tu croisas la route d’un homme qui avait travaillé dans cette maison. Quarante ans auparavant, affirmait-il, il avait scellé des pierres dans les murs, enduit les intérieurs, carrelé les sols, réparé la toiture… Tu l’invitas à boire un verre, il te raconta l’histoire de la vallée, et ce qu’il savait de la maison, de ses différents propriétaires, des vacanciers surtout, qui n’avaient eu comme priorité que celle de construire une piscine aujourd’hui enfouie dans la terre. Il te parla de la treille de clinton encore sur pied au coin de la maison, de cette piquette que chacun fabriquait chez soi et partageait avec les voisins, de l’isabelle, ce cépage interdit, parce qu’il rendait fou soi-disant… Verre après verre, le flot de paroles se tarissait, le regard de l’homme se perdait dans le passé, ce n’est pas qu’il se refusait à parler, c’était comme s’il recherchait un souvenir, ou comme s’il hésitait à le révéler. Tu l’encourageas et tu appris encore que la maison ne servait plus que d’abri aux bêtes au début du siècle, qu’une grange ici se remplissait de foin à chaque été, qu’une magnanerie avait été installée sous les combles, qu’en témoignaient encore les petites cheminées aux angles des pièces « là-haut » et les mûriers aux troncs noueux disséminés dans la parcelle, que de l’abri à bois derrière la maison, on pouvait entendre le vent souffler tout autour dans la vallée sans jamais en souffrir comme si la clairière où elle était bâtie la protégeait de tout. « Oui, j’étais bien ici. » ponctua-t-il. Et tu compris qu’il y avait vécu. « Je reviendrai vous voir, ajouta-t-il, et je vous remettrai le cahier de raison que j’ai trouvé ici dès les premiers jours quand j’y travaillais. Je ne parviens pas à tout déchiffrer, mais il parle d’un secret enfoui dans les murs. Je n’ai jamais rien trouvé. » Tu te gardais de lui dire la petite urne en terre jaune retrouvée dans l’encadrement d’une fenêtre que vous veniez d’agrandir. Pourquoi ? Il ajouta que la dernière héritière des lieux était enterrée derrière la maison, sous l’if à la cime brisée, face à la vallée. Dès le départ de l’homme, tu fis le tour de la bâtisse, te glissas sous les branches basses du conifère et au milieu des orties, tu découvris la petite pierre plantée, sans aucune autre trace, qui marquait une tombe protestante. Un flot de tendresse t’envahit. Tu te promis de semer des fleurs et de tailler le rosier pleureur pour honorer la dame. Bien plus tard, les paroles de l’homme te revinrent (il avait tenu promesse et laissé un jour le cahier à l’écriture tarabiscotée dans la boîte à lettres), sans plus réfléchir tu attrapas l’urne jaune, la secoua, elle te parut lourde soudain, ce qu’elle contenait tu n’en avais aucune idée, aussi tu la brisas. Une poussière se répandit et une souffrance immense te submergea.

Le temps passa et plus rien ne fut jamais pareil.

Aujourd’hui alors que tu refermes la porte de cette maison pour la quitter à tout jamais, tu connais le mystère du cahier de raison, le mystère de l’urne. Divorce, décès, déménagement. On t’avait prévenue mais tu n’avais pas pu résister au désir de savoir.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Ce texte appartient à une série de fictions, intitulée Secrets de maisons, publié sur le site des Cosaques des Frontières.

Route de Poisson

Photo : Marlen Sauvage

C’était une vraie retraite. Retraite de leurs emplois respectifs, retraite de leurs habitudes et d’un mode de vie trentenaire, retraite loin des paysages marins pour s’enfoncer dans le centre du pays, à l’inverse de tous les couples de  leur âge… Que n’avaient-ils entendu sur la douceur de cette côte qui apaiserait toutes leurs douleurs de vieillards… Mais la perte de leurs plus chers amis précipitait cette fuite et à soixante-sept ans, ils s’estimaient encore assez jeunes pour venir bourlinguer le long des côtes si le cœur leur en disait. Ils quittèrent donc leur petite maison de bord de mer, presque sans regret, après l’avoir vendue à une famille charmante et filèrent vers le centre de la France. C’est là qu’Elle avait ses attaches. Dans cette région verdoyante, humide et fraîche au printemps, vallonnée, aux vaches paisibles et rousses. Revenir au pays, c’était en quelque sorte retrouver les copains de l’enfance, les souvenirs enfouis, les balades de jeunesse, se reconstruire des amitiés quand celles de la vie active venaient de disparaître. On les attendait ailleurs. La famille pourtant allègrement oubliée pendant toutes ces années de travail et de vie loin de ce coin de France, avait spontanément proposé qu’ils viennent vivre dans une maison inhabitée depuis des années, que l’on se refusait à mettre en vente on ne savait plus trop pourquoi, et qui se tenait sur la  route de Poisson.

Route de Poisson, Elle trouva le lieu plus sinistre que dans son  souvenir. Le virage, d’abord, dans lequel  se tenait la maison. Comme si la route avait été découpée au ras des murs. Le pignon aveugle protégé par un haut grillage triste. Les jardins en friche de l’autre côté de la route. Les champs autour à l’abandon. Pas de voisins, ou suffisamment loin pour se sentir isolés. Ils avaient l’habitude d’une vie de village et la proximité des gens ne les importunait pas. En ce mois de septembre et de brouillard, tout était enveloppé de refus. Ici ils ne se sentaient pas attendus mais ils feraient avec, le temps au moins de trouver un gîte plus accueillant. Harassés par le voyage, ils déposèrent leurs bagages dans l’entrée sombre, sas entre l’extérieur et la salle à manger traditionnelle, avec sa cheminée et ses meubles style Henri II. Elle se souvenait être venue ici enfant visiter une vieille tante, puis plus tard une de ses filles aujourd’hui décédée. Tout était resté en l’état, le mobilier, les rideaux, la vaisselle qu’Elle inspectait en ouvrant les portes du buffet massif. Elle ferait le ménage là-dedans plus tard. Pour l’instant, il s’agissait de grignoter un morceau de poulet froid et d’aller se coucher. La chambre à l’étage avait été préparée par une cousine bienveillante et ils se glissèrent avec lassitude dans des draps de lin usé.

Le lendemain et les jours suivants, absorbés par leur installation, ils trompèrent la sensation de lourdeur qu’ils éprouvaient dès leur retour dans la maison en s’activant ici et là. Elle changea tous les rideaux, enleva les tableaux aux murs – des scènes de chasse, des fleurs délavées  – et dégagea la vue de ce qui pouvait l’encombrer, installa quelques plantes  tandis qu’il réparait une étagère ici, redressait un volet là,  nettoyait le foyer de la grande cheminée. Quoi qu’ils fassent, l’escalier qui menait à l’étage et aux chambres restait invariablement raide, il usait leurs genoux et craquait sourdement. Les plafonds aux poutres basses menaçaient de les assaillir et c’était  pire encore une fois couchés. La vue sur le paysage en cette saison était bouchée du matin au soir, prise dans une ouate grise et sale qui leur tirait un soupir solitaire, car l’un et l’autre tentaient de faire bonne figure. Ils végétaient dans cette nouvelle vie, sans plus de goût à rencontrer Pierre ou Bernard, Ninon ou Monique, terrassés par un choix qu’ils regrettaient amèrement.

Un matin à l’ouverture des volets de la cuisine, au rez-de-chaussée, Elle trouva une botte de poireaux, quelques carottes et du persil enveloppés dans du journal. Jeta un œil au dehors, vers la route. Au loin  de ce côté Elle  apercevait le pont du chemin de fer. Pas de quidam. Pas de maison. Elle prépara une soupe, émue de ce présent. Un cadeau de bienvenue ? Quelques jours plus tard, Elle ouvrit un paquet de blettes, le surlendemain quelques pommes de terre, une autre fois un bouquet d’herbes du jardin, une boîte d’œufs frais. Et toujours personne à remercier.

La vie passa. Avec ses retrouvailles, ses rencontres, ses rituels. Ils ne s’habituaient pas à la maison grise, ainsi l’appelaient-ils, et cherchèrent un autre lieu de vie. Le seul moment de lumière restait cette offrande déposée sur le rebord de la fenêtre. Un jour, alors qu’Elle s’était levée plus tôt, elle entendit le son léger du portail sur la rue. A peine eut-elle le temps d’entrouvrir le volet et d’apercevoir une silhouette frêle s’enfuir à pas menus. Elle la décrivit pour le peu qu’elle en ait vu à une cousine proche, laquelle leva les yeux au ciel. Agaçait-elle le monde avec ses questions ?

Leurs recherches en vue de trouver une autre maison aboutirent enfin et ils se préparaient à un nouveau déménagement quand ils réalisèrent qu’aucun légume ou fruit n’apparaissait plus à l’ouverture des volets. Quinze jours passèrent. Au village voisin, on célébra l’enterrement d’une Amélie L., ce qu’Elle apprit par le journal et la rubrique nécrologique. Le nom l’interpela. Il était dans la famille, Elle en était certaine. C’était plus fort qu’elle, il fallait retrouver l’arbre généalogique enfermé dans un carton et vérifier son intuition. Une Amélie L. y apparaissait quatre-vingts ans auparavant comme la fille orpheline d’une lointaine tante, veuve, puis morte dans l’année suivant la naissance de cette enfant. Un rapide calcul laissait entendre que le père n’avait pu être le mari décédé.  Elle imaginait l’opprobre dont avait dû souffrir la jeune mère enceinte – traitre à la famille, grue, femme de mauvaise vie… Selon sa généalogie, Amélie ne s’était jamais mariée et restait sans descendance. Une case isolée sous un seul nom de famille aujourd’hui tombé dans l’oubli.

Une anecdote lui revint alors en mémoire : elle avait six ou sept ans et visitait leur tante dans cette même maison, avec ses parents, pendant les fêtes de Pâques (on avait fait rouler des œufs colorés sur la pente du terrain de l’autre côté de la route) ; une jeune fille maigrichonne l’avait consolée d’avoir brisé le sien pendant le concours. A l’écart de la famille, elles avaient parlé longtemps toutes les deux, et Elle avait appris la façon dont on colorait les œufs en les cuisant dans de la pelure d’oignon, dans des betteraves ou dans des épinards… La voix douce de sa tante avait renvoyé la jeune fille. Elle avait crié, pleuré, s’agrippant à celle qui semblait tout comprendre de son chagrin et la traiter comme une vraie personne. Son prénom résonnait à ses oreilles… Pourquoi ce souvenir surgissait-il ? Qui était-elle ? Plus jamais Elle n’avait revu la jeune fille dans la famille et Elle avait fini par l’oublier. Qui pourrait la renseigner ? Il ne restait en dehors des cousines – qui de toute évidence ne se souvenaient de rien ou ne voulaient pas se souvenir – qu’un oncle reclus dans une maison de retraite voisine, Jean. Ce qu’elle apprit de cet homme fut édifiant… Âgé de  quatre-vingt-trois ans, il était le plus jeune frère du père adoptif d’Amélie qu’il avait toujours connue, aimée, et voulu épouser au grand dam de la famille tout entière opposée à cette éventualité. On n’épousait pas une cousine même « cousine par alliance ». Il avait fini par se marier avec une jeune fille de bonne famille dont il ne dit rien de plus, mais son regard vague l’emmenait vers Amélie, Elle en était certaine. La tante, qui avait adoptée Amélie à la mort de sa mère et l’avait toujours protégée de la jalousie de ses propres enfants nés après elle, avait inscrit celle-ci sur son testament, demandant que la vente de la maison lui rapportât la même somme au partage qu’à chacun d’entre eux. Durant des années après la mort de la tante, la maison vit passer les uns et les autres, les abritant quelques mois – ils étaient cinq – voire quelques années pour la dernière habitante, la fille aînée de la fratrie. Jamais il ne fut question de vendre la maison car rien ne devait échoir à cette fille de rien ! Amélie venait de mourir seule au monde. On disait d’elle qu’au fil du temps et d’une vie sans amour, elle était devenue « beurdin », cinglée… Jean reconnaissait dans les cadeaux de légumes et d’œufs la simplicité d’Amélie. Il avait bravé les interdits tenaces en se rendant à la messe d’enterrement. Personne d’autre que lui n’avait suivi le cercueil jusqu’à sa mise en terre. Il n’attendait plus que la mort pour finalement rejoindre celle qu’il n’avait pas eu le courage d’aimer au grand jour. La maison pouvait aujourd’hui être vendue…

Mais une question subsistait… Se pouvait-il qu’Amélie ait su qui Elle était et voulu par ses présents lui rappeler leur lien tendre et fugace ? Se pouvait-il qu’elle n’ait rien oublié ?

Texte et photo : Marlen Sauvage

Ce texte appartient à la série Secrets de maisons, publiée sur le site des Cosaques des frontières en février 2017.

La maison de Noé

Photo : Marlen Sauvage

Plantée au milieu d’une nature indomptée (semblait-il à mes yeux de citadine), la maison de Noé – dont le nom paradait sur un tronc de châtaignier à l’orée d’un couloir vert qu’éclairaient à peine les rayons du soleil de mai – la bâtisse en pierre, le mas cévenol en forme de S, me happa tout entière alors que se nouait de mon ventre à ma gorge une appréhension indéfinissable. J’avançai subjuguée à travers le pré en pente, découvrant les détails du lieu : le pigeonnier à l’extrémité de l’aile est, en partie caché par un laurier-sauce haut de quatre mètres, les canisses usées qui protégeaient un semblant de terrasse dallée de pierres de schiste, un grenadier dont le port touffu dévoilait des fleurs couleur de feu à la texture fripée telle du papier crépon (longtemps après, je découvrirai qu’on l’appelait aussi le pommier de Carthage, un clin d’œil du destin sans doute…), les rosiers jaunes, l’eucalyptus aux reflets argentés enveloppant sous ses branches les plus basses un seringat – le jasmin des poètes –, au doux parfum de fleur d’oranger. J’allais vivre ici quinze ans à la découverte de ce que j’étais profondément, baignée dans un environnement chargé de silence et de solitude, livrée aux éléments, aux orages qui claquent dans un ciel sec, aux pluies diluviennes, à la blancheur inopinée des nuits d’hiver épargnant pour un temps trop court l’habitant de tout contact avec l’extérieur, dans ce lieu où la seule injonction qui vaille reste la contemplation. S’il n’y avait pas de hasard dans cette rencontre, c’est que nous avions écumé la région durant un an pour trouver la maison de nos rêves ; s’il y avait un rendez-vous entre la maison de Noé et moi, c’est que celle-ci devait m’apprendre le détachement alors que tout mon univers affectif n’avait été jusque là que liens et dépendance.

Quinze ans… un autre jour de mai, assise dans l’herbe devant la façade, je promenais mes pensées sur chacune de ses fenêtres à l’étage et au rez-de-chaussée. Je devinais chaque pierre de fraidonite, noire sous le ciment, aux joints qui se fissuraient. Toutes les vitres reflétaient le ciel et ses nuages, passants éthérés aux contours inquiets que j’avais traqués assidûment à toutes les saisons. L’ancienne vigne vierge agrippait encore ses ventouses sur le crépi usé, l’ombre projetée de ses vrilles dessinait d’autres fioritures, arabesques mouvantes sous mon regard clignotant. Bientôt l’autre vigne, nouvelle, se hisserait sur ses rameaux, l’enroulerait de sa jeunesse, partagerait avec l’ancienne sa verdeur. Je ne la verrai pas. La fraîcheur de la terre s’infiltrait dans mon corps, le tétanisant par endroits.

A proximité poussait un mûrier noir, mordoré à l’automne avant que ses feuilles ne parsèment délicatement le sol. Le regarder me suffisait. Insensiblement, mes pensées reculaient jusqu’au mûrier de l’enfance, blanc, dont je ne me lassais pas d’enlacer le tronc noueux, de suivre délicatement les méandres de l’écorce. Les souvenirs me ramenaient au cocon que j’avais un jour tenu dans ma paume, rugueux et jaune. Entre chrysalide et papillon. Ou fil de soie ? Quelques décennies plus tard, je me questionnais sur le moment où la dernière Parque le trancherait, déjouant mon instinct de vie, mon optimisme, mes projets. Et j’identifiais enfin l’appréhension ressentie le jour de notre rencontre, que le jour était venu où je réalisai n’avoir parcouru qu’un morceau du chemin sous les auspices de la belle maison et de ses Lares familiers. Tant de bagarres, de retournements, d’acharnement, de volonté, d’hivers, d’étés, cette vie exigeante, ma vie, pour retrouver loin dans le ventre l’aiguillon de la mélancolie. Quinze ans… Ainsi elle me demandait de partir, de la quitter ; elle m’élevait à la hauteur de notre connivence. Les deux cœurs à droite gravés dans la pierre battaient dans le mien. Je répétais sans fin j’avais une maison en Cévennes. Massive comme un vaisseau.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Ce texte a d’abord été publié sur le site des Cosaques des Frontières, en mai 2019.