Rêves (3)

Parfois, il ne me reste rien qu’une image, un son, une phrase, d’un rêve qui pourtant me paraît avoir occupé une nuit ! Impossible de rassembler autre chose que quelques bribes, comme celle-ci pour un rêve daté de la nuit du 14 au 15 novembre dernier.

« C’est comme en amour, les femmes sont prêtes à tout dévorer, les hommes laissent vingt pages. »

Cette phrase me parvient dans la bouche d’un « personnage », maraîcher sur le marché de Nyons !

Codicille

© Marlen Sauvage 2022. Arles.

Peut-on écrire là où on ne voit pas ? La nuit. Deux heures du matin, un peu plus. Impossible de trouver le sommeil. La visite de ce frère aujourd’hui et ses larmes subites, et ce grand corps énorme contre moi, inconsolable. La nuit, la mort prend toute sa place, le jour on l’esquive malgré toutes nos belles paroles sur sa part dans la vie, et l’inutilité de lui opposer son front, mais la nuit…
Fallait-il dire de cette façon-là ce que je pensais de la situation? Avec autant de franchise ? Pourquoi ? Pour afficher ma lucidité congre l’aveuglement d’autres autour de moi ? Cette lucidité me foudroie ! Je voudrais qu’elle contre le sort, qu’elle me renvoie au rôle de méchante prophétesse. Je voudrais un miracle aujourd’hui pour jeter le masque de la mort dans les chiottes. Mais je n’ai pas su me taire et le grand bonhomme a pleuré.
Il s’agissait d’écrire. Quelques jours plus tôt, devant une assiette de fruits de mer et un verre de viognier, en bonne compagnie, les nouvelles reçues étaient de mauvaises nouvelles. On oscillait entre espoir et réalisme.
Peut-on écrire là où on ne voit pas ? Je devais écrire sur la ville, la nuit, dans laquelle on déambule, seul, à la rencontre de… la solitude. Que voit-on dans une ville la nuit ? Le néant de mes pensées ! Et comme la ville ne doit jamais être nommée, pourquoi parler d’une en particulier ? J’ai imaginé qu’IL déambulerait, mais c’était peut-être ELLE. Est-ce qu’on peut trébucher dans une ville la nuit ? Ne pas tomber dans le monologue intérieur mais dans la poésie des pensées à la manière du Paysan de Paris. Mais je ne m’appelle pas Aragon (et déjà pas Montaigne).

MS

Notes. Octobre 2018.
Ce pourrait être le codicille à un texte publié au Tiers-Livre parmi un collectif de textes. J’en ai oublié le titre…

Stage d’écriture, Claudine Albouy (2)

© Marlen Sauvage 2022

Dix ans plus tard

Sur la place  du marché de Cavaillon,  beaucoup d’artisans locaux, beaucoup de monde, des stands variés : poteries, sculptures, plantes sèches, bougies, jouets, petits animaux, lavande sous toutes ses formes. Les gourmands ne sont pas oubliés, du salé, du sucré,  des délices pour le palais, il y en a pour tous les goûts. C’est une fin d’été douce, ensoleillée, l’école a recommencé donc pas de galops intempestifs de gamins dans les allées. Elle a repéré un stand « de petits fruits rouges », étalage de confitures, plats, spécialités… Aujourd’hui, elle se sent libre de flâner, de prendre le temps de se poser, regarder, toucher,  sentir, des heures pour elle seule, à ne s’occuper que d’elle et à se faire des petits plaisirs. Chose d’ordinaire impossible dans sa vie agitée au quotidien, une vie d’artiste et d’itinérances professionnelles, elle est marionnettiste et crée des spectacles. Elle a l’esprit ailleurs devant les pots de confitures « framboises-cassis-groseilles » et elle ne remarque pas le grand type qui s’active le nez dans les cartons pour sortir d’autres bocaux. Il lève la tête et elle le voit enfin ! Ses yeux s’agrandissent entre étonnement, surprise, interrogation… Elle n’en finit pas de le détailler de la tête aux pieds, éberluée. Est-ce bien lui ?Un sosie ?Dix ans ont passé, il a pris des cheveux poivre et sel mais il a conservé sa belle allure sportive. Quand elle lui tend le pot de confiture pour le payer, leurs yeux se croisent, ne se décrochent plus, le pot entre eux  reste en suspens, leurs mains sont secouées d’un tremblement imperceptible. L’émotion transparaît sur chacun des visages, il a reconnu immédiatement l’impertinente ! Il balbutie : « Vous, Colchique ici !!! C’est ainsi que je vous ai toujours appelée dans mon délire. » Elle articule un oui étouffé par l’émotion. Le temps paraît interminable, la surprise les étreint, avec une telle violence que leurs voix sont éteintes, un petit filet à peine audible… Dix années se sont écoulées depuis cette terrible journée, l’avalanche de pierres, le trou noir,  les pompiers, l’hôpital  et cette phrase scandée par tous, vous êtes vivants…Vous êtes vivants… et le noir à nouveau. Ils ne savaient rien ni de l’un, ni de l’autre, pas de nom, pas d’adresse, rien que la prairie de colchiques mauves ! Ils sont pourtant revenus sur ce lieu plusieurs fois avec  toujours ce trou noir, cette absence et là aujourd’hui dans ce petit marché provençal ensoleillé ils replongent dans ce drame qu’ils avaient tant souhaité oublier… Alors ils se racontent ce qu ‘ils sont devenus. Elle s’en est bien sortie avec une perte de mémoire due au traumatisme crânien. Lui, doit faire un effort pour dire la vérité, il a dû être amputé des deux pieds trop abîmés lors de l’avalanche. « Mais tout va bien maintenant. J’ai dû faire mon deuil de mes activités de swing-suit, je suis devenu plus raisonnable, je ne recherche plus l’adrénaline à tout prix, je ne suis plus l’homme chauve-souris. Par contre je me suis pris de passion pour ces dernières,  je les étudie. Ce monde de la nuit est une source nouvelle de plaisir. Moi j’ai toujours besoin de lumière, d’espace, de liberté, d’indépendance, rien au-dessus de moi, de l’ai , de l’air… J’ai trouvé un lieu magique entre terre et ciel, j’habite dans le Queyras. Je cultive des petits fruits rouges et je les transforme .» Des larmes coulent sur les joues de la jeune femme, elle est submergée par la tristesse d’apprendre les suites de l’accident. Elle est bouleversée. « Ne pleurez pas Colchique, j’ai des prothèses qui me permettent presque tout, nous sommes vivants n’est-ce pas le plus important ? Au fait comment vous appelez-vous ?        

Autrice : Claudine Albouy

Comme thème de stage, j’avais proposé « Le mouvement ». Et sans entrer dans le détail des propositions, le mouvement s’appliquait aussi bien aux situations qu’aux personnages, à leurs discours ou encore à la « technique » d’écriture. 

Stage d’écriture, Claudine Albouy (1)

© Marlen Sauvage 2022

Touché en plein vol

Le petit avion s’est posé, le pilote charge le matériel.
Dans la carlingue, lui est là, isolé dans sa bulle, absent aux bruits extérieurs, concentration absolue… Pas un mouvement, seule l’aérologie lui fait ouvrir les yeux. Un regard presque fixe sur la manche à air, son souffle est court, régulier comme en suspension. Le vent s’engouffre de face dans la manche rouge . L’homme se redresse, il a revêtu son costume à terre. Commence alors tout un cérémonial. Il enfile la cagoule avec application, lentement, il met ses gants, il les ajuste doigt après doigt. Il place le masque sur son visage, fixe le casque. Il est très concentré, ferme les yeux, allonge la nuque, étire chaque bras, il plie et déplie ses jambes emprisonnées dans son costume… Le moteur de l’avion vrombit déjà. Lui est prêt. Sa respiration s’accélère pendant quelques secondes, puis il la maîtrise, le souffle s’allonge, le torse se soulève à peine, il n’a pas prononcé un mot ! L’avion décolle, il prend de l’altitude.  L’homme se lève enfin. On dirait une chauve-souris, pas un centimètre de peau n’est visible, une carapace totale l’enveloppe,  presque une mue collée à sa peau. Son corps a disparu, avalé, transformé ! Sa stature est impressionnante… Dans le petit avion, la porte s’ouvre, l’homme chauve-souris plonge dans le vide. Il se stabilise, il vole, il vole !

L’air est glacial à plus de 4 000 m. La tête et le corps sont  secoués de vibrations, il hurle de plaisir, les jambes prisonnières suivent forcément le mouvement… Il prend  une vitesse folle, l’adrénaline est à son paroxysme, c’est ce qui le pousse à toujours se dépasser, à risquer sa vie pour cet instant ultime, grandiose… Il  vole toujours, passe le Mont-Blanc, le Plan de l’Aiguille, le glacier des Bossons, il s’éloigne très très vite et soudain une secousse très forte, il a déclenché le parachute, celui-ci se déploie. Le vol n‘a duré quelques minutes. Il se positionne avec les triangles du parachute, au-dessus de l’aire prévue pour l’atterrissage,  une grande prairie sans maison, sans obstacle. En bas la prairie n’est plus verte comme lors de la reconnaissance du lieu. Elle est rose, plutôt mauve, un océan agité de vagues aquarelles !

Elle, elle vient d’arriver et a littéralement jeté son vélo en contrebas, elle veut voir de plus près cette marée mauve étonnante en pleine montagne. De loin, elle ne distingue pas bien l’identité des fleurs ! Soudain, elle réalise qu’elle est au bord d’une mer de colchiques, ils  ont poussé à perte de vue ! Le vent agite la prairie de vagues régulières. Elle entend un bruit sourd comme de l’étoffe froissée et un gros merde ! Elle tourne la tête en direction du cri ! Elle n’en croit pas ses yeux, elle voit un homme chauve-souris empêtré  dans son casque et son parachute, il gesticule dans le vide comme un ver de terre accroché au seul arbre présent ! « Eh bien dites donc espèce de crétin, un peu plus vous me tombiez dessus !  Vous êtes balèze, il y a un seul arbre et vous vous le payez, quel maladroit vous faites… En plus vous allez écrabouiller  les fleurs ! »  « Au lieu d’être agressive vous feriez mieux de venir m’aider pour que je me sorte de là ! »  « Vous rigolez ! Vous arrivez du ciel au milieu de cette merveille sans crier garde, et il faudrait en plus que je me démonte le dos pour vous aider ! Vous ne manquez pas d’air ! En plus je m’arrêtais pour cueillir des colchiques pour m’en faire une couronne et la  mettre dans mes cheveux, alors débrouillez-vous tout seul, moi, je cueille ! » Elle l’observe de côté en train de s’extirper de cette position grotesque comme un bourdon pris dans une toile d’araignée. En plus, se dit-elle, ce parachute fluo va faire tache dans ce beau tableau aux couleurs romantiques : on dirait une œuvre impressionniste de Sisley… Il va tout gâcher ! Franchement il m’agace ce sportif ! Elle a son air buté. Comme s’il il devinait ses pensées, il l’interpelle :
« Ma p’tite Dame excusez moi, je suis la chauve-souris de l’Aiguille du Midi. Désolé je ne pouvais pas deviner votre présence sur mon aire d’atterrissage, ce n’est pas facile d’en changer au dernier moment, c’est même impossible ! » Du coup, elle se radoucit, un sourire effleure même son visage. « Expliquez- moi tout de même d’où vous arrivez  dans cette tenue. Ce n’est pas un parapente votre truc? » -Non ce n’est pas un parapente, c’est un parachute, je l’ai ouvert pour me freiner, m’arrêter car je viens de faire un vol en wingsuit avec une combinaison ailée et pour répondre à votre question, j’arrive du CIEL ! « En fait vous vous prenez pour un oiseau ! Vous êtes un de ces fous volants, un homme chauve-souris ? » – Vous avez raison au moins sur un point. On a la sensation de devenir un oiseau, adrénaline garantie c’est à couper le souffle, c’est vivre un moment extraordinaire, d’exception, on est seul au monde, plus rien ne compte… » Moi j’aurais très peur, je serais morte de trouille, j’ai horreur des sensations fortes, je préfère la terre ferme, mon vélo et les colchiques !  Et elle se met à fredonner la chanson « colchiques dans les prés, c’est la fin de l’été. « Elle le fixe à nouveau.

« D’où êtes-vous parti ? » – l’avion m’a lâché au dessus de l’Aiguille du Midi tout de même à plus de 3 800 mètres ! » «Ah oui quand même, vous n’êtes pas S.D.F. Je pense qu’il faut avoir les moyens pour faire ce genre de sport ! Si on peut appeler cela du sport ?  – Vous le pouvez car c’en est un ! La préparation du vol demande des heures et des  heures d’exercice et un contrôle de soi acquis par une sévère discipline quotidienne. La moindre erreur ou étourderie peut me coûter la vie, c’est une passion dévorante mais j’avoue qu’il faut être un peu fêlé !!! Je vous abandonne, mes collègues arrivent, il faut que je descende de l’arbre avant leur arrivée sinon ils vont se ficher de moi ! Pardonnez-moi mon intrusion dans vos colchiques et peut-être à une prochaine fois.

Dans le haut du champ une marmotte semble les surveiller mais de loin ! Elle se prélasse. A quelques mètres de là, des bosquets de hêtres, un peu plus haut des mélèzes, beaucoup plus haut, il faut lever la tête, la chaîne des Fiz barre l’horizon. Ce géant de calcaire ressemble à un personnage de la mythologie tantôt protecteur, tantôt inquiétant, quand énervé, certains jours, il crachote de la pierraille… La marmotte s’est arrêtée nette, elle regarde à droite, à gauche, en haut très attentive dressée soudain sur ses pattes arrière, que voit-elle ? Qu’entend-elle ? Elle prend la poudre d’escampette à toute allure… Le silence bourdonne aux oreilles, seuls les cris des choucas et des rapaces signalent la vie avec au loin, assourdi, le tintement de la cloche de la chapelle du Lac aux Houches. Nous sommes dans les derniers jours d’automne la nature est cuivrée. Bientôt, la neige fera son apparition. « Lui » a fini par descendre de l’arbre, « elle », elle cueille des colchiques.Tout semble serein jusqu’à une déflagration sourde. Elle augmente, gronde, crache, amplifie, s’épaissit : pas le temps de fuir, les Fiz en colère ont libéré des roches furieuses, explosion, pluie de calcaire sur la mer mauve, puis plus rien, plus aucun bruit, un calme total, un silence lourd et pesant, une épaisse fumée jaunâtre stagne sur le lieu… La voile se balance sur l’arbre encore debout, le vélo a lui aussi été épargné , eux, ils sont vivants, terrifiés, coincés, écorchés, poussiéreux, tremblants, douloureux mais vivants…

Autrice : Claudine Albouy

Comme thème de stage, j’avais proposé « Le mouvement ». Et sans entrer dans le détail des propositions, le mouvement s’appliquait aussi bien aux situations qu’aux personnages, à leurs discours ou encore à la « technique » d’écriture. 
MS

Rêves (2)

Je me souviens d’une pièce de théâtre, vue en 1998 ou 1999, en région parisienne, au théâtre Gérard-Philipe, à Saint-Denis, jouée par la troupe d’Olivier Besson, intitulée A quoi rêvons-nous la nuit ? On nous faisait entrer seul.e, en tout cas pas en couple, et nous demandait de nous installer sur des matelas à même le sol, posés sur une scène en contrebas. Une fois allongée, j’avais entendu un tic-tac inquiétant. C’était un gros réveil situé sous mon matelas ! Dans cette position couchée, nous étions tous aussi vulnérables les un.e.s que les autres. Seule une jeune femme, qui se disait journaliste, avait refusé de se coucher, pensant probablement rester objective pour écrire son papier, mais se privant d’une expérience peu commune ! En tout cas, la suite fut aussi extraordinaire que le début : une pluie de plumes nous accueillit très vite, en même temps que les comédiens tournaient autour de nous en hauteur, nous invitant à nous endormir si nous le souhaitions…

Il y a du monde. Une expo à laquelle je me rends en fauteuil roulant. Je passe une salle, arrive dans une deuxième salle où une femme me fait remarquer que je ne devrais pas rester en fauteuil pour la visite. Je reste assise, je réfléchis à sa proposition. Dans la grande pièce, quelques visiteurs.
J’ai vu – avant cette salle ? – des images de cascades, d’eau dévalant des montagnes vertes (comme à La Réunion), des images de terre, de nature, et puis là, une dame près d’une sorte de poêle en métal quelque peu rouillé expose quelque chose. Quoi ? En tout cas, j’observe, et je vois un paquet d’allumettes (ou juste une allumette ?) que je frotte contre la paroi de l’objet poêle, et qui s’allume instantanément. Je m’exclame. Eteins l’allumette. Je suis avec quelqu’un, G. ? Peu après, l’objet poêle s’enflamme doucement d’abord, par en-dessous, puis plus fortement sur les côtés. Nous prévenons la dame qui ne s’en inquiète pas. Un peu plus tard, elle se baigne d’ailleurs dans l’objet, et nous lui montrons la fumée qui en sort. Elle la voit.
Dans un autre rêve foisonnant la même nuit, il me manquait un fusible, quelque chose ne fonctionnait pas ou ne s’éclairait pas en raison de ce manque.

Un bout de fiction

Des notes retrouvées à même le blog, car les carnets ne me suffisent pas, il faut croire. Puisqu’il y a un « elle », il s’agit d’une fiction, mais laquelle ?

© Marlen Sauvage 2014 – Sur un marché, à Tunis.

C’est au fond pour toi toujours que j’écris… pour cette part de toi que parfois la vie me laisse entrevoir et qu’une acuité éphémère m’oblige à cerner… écrire… circonscrire… dans la conscience que l’essentiel se brisera sur les mots, que l’effondrement me guette, et que de cet effondrement naîtra une parole lucide… c’est cela… écrire comme on se cherche, dans une quête qu’aucun creuset ne contient, ne peut contenir, parce que la faille s’annonce et que cette quête est peut-être celle-ci, celle de la faille… une écriture de circonstance, qui ne peut qu’être intrinsèquement contenue dans l’expérience du bonheur vulnérable ou de la souffrance, quand la réalité s’évanouit et que dans l’évanouissement revient la conscience de soi… une écriture comme une contrainte obsessionnelle à laquelle se soumettre parce qu’elle m’oblige…

Elle alterne le rouge et le noir, une ligne sur deux. D’abord, elle ne cherche pas à dire, les mots se suffisent à eux-mêmes, une succession de mots, elle pense « sans queue ni tête ». C’est la plume qui l’intéresse, l’encre et la plume. Quoi écrire dans ce geste ancien où la plume gratte le papier, dessine des lettres gavées de liquide rouge puis noir, éclabousse les marges en une pluie de gouttes minuscules, fanfaronne et crisse sur les défauts du papier ? Apprivoiser l’outil… Surgit une phrase, une longue déclaration qui court sur les pages carrées. A qui écrit-elle, à lui ou à elle-même ? Ecrire parce qu’elle a des chances d’être lue ? Espérer qu’il jette un œil sur ce carnet, qu’un mot l’aimantera, qu’il saura lire entre les couleurs, dans la transparence du noir et du rouge, dans cette série de mots étrangers avant d’être écrits ? Parler d’elle sans en parler et laisser le trop-plein dans le papier buvard – bavard – pour qu’il se soûle de mots et d’encre ?

 

Rêves (1)

Cette série rassemble des rêves notés au fil des ans et disséminés dans des carnets (que je m’évertue toujours à trier et brûler). Ils seront donc dans le désordre. Aucune idée des circonstances qui m’ont fait rêver ceci ou cela. Je me suis longtemps heurtée au vide matinal, cherchant une image, une émotion, en vain. J’enviais les personnes qui pouvaient se remémorer leurs rêves à leur réveil, ayant l’impression d’être amputée d’un savoir qui serait délivré là. Un jour, lisant Henry Bauchau qui racontait comment il créait ses personnages vus en rêve, je décidai de me souvenir de ce qui se passait durant mes nuits ! Et j’ai ainsi trouvé le chemin de mes rêves.

S. brandissait un tableau, grimpée en haut d’une armoire, elle disait « Faut que je montre ça à J. ». Amputé d’un morceau, il me semble que c’était un portrait. Par terre, il y avait une boîte dans laquelle se trouvaient des gâteaux et j’en entamais un, genre petit beurre, puis hurlais en découvrant les vers blancs qui sortaient de la boîte. En un instant, les vers se faisaient la malle avec les gâteaux, dans la boîte grouillaient aussi de petites bêtes blanches translucides comme des fantômes de papillon ou de mantes religieuses minuscules. Puis plus rien dans la boîte ! Place nette. En surimpression à ce rêve, celui perdu déjà, mais qui avait un lien avec cette fameuse boîte à gâteaux, un homme, un travail, mais je ne me souviens plus de rien…