Adélia, par Aline Leaunes

Photo : Stef Heendrickxen

Revenir sur ce matin surprise, matin imprévu, matin ébahi, matin stupeur. Comment dire le trouble, le tumulte, la tourmente pour lui qui depuis des années vivait dans le silence, la solitude et le soliloque.

Recevoir ce matin d’hiver, où la neige se donne en spectacle, recevoir une lettre de Senlis, ville qu’il a quittée depuis bientôt vingt ans. Des souvenirs morcelés, des couleurs effacées, des mots oubliés, un prénom gravé, ses mains tremblent, il a posé la grande enveloppe sur la table, il s’est précipité dehors pour sa marche quotidienne. Ouvrir cette lettre, cette chose, c’est encore et encore rechuter dans les souvenirs, ressasser les pourquoi ? Ruminer cette rancœur qui l’a poursuivi si longtemps, sans jamais donner une place au pardon.

Mais aujourd’hui c’est fini, c’est fini.     

La neige est tombée toute la nuit, de gros flocons lourds tombent encore au petit matin, un ciel gris, le silence comme une banalité, une respiration dans ce pays de pierres, de roches éclatées, de granit, de solitude où il s’est  installé depuis bien longtemps, il a fait son nid… non pas son nid non, plutôt, il a creusé sa caverne, sa grotte dans un fatras de tapis, de tentures, de voilages, de tableaux inachevés, de chevalets encombrés, de pinceaux en bouquets colorés dans de grands vases, de toiles de lin vierges, de palettes multicolores où depuis longtemps, le medium, le véronaise et l’outre-mer se mélangent  avec bonheur et, parfois oubliés, sèchent et craquellent. 

Dans le fond de la pièce une immense bibliothèque qui s’écroule – surcharge  anarchique de livres, d’objets inattendus, cloches, pots de terre ébréchés, lampes, une immense sculpture, cerisier brun rouge – s’étale comme garde-fou protecteur. 

Autour de la cheminée, deux fauteuils avachis où il fait bon se lover quand parfois, Eugène veut bien ouvrir sa porte pour un petit moment de confidence à mots parcimonieux. 

Sa vie d’avant, sa jeunesse, ses délires d’étudiant aux beaux-arts de Toulouse et plus tard ses frasques insensées à Senlis, ses amis Louis et François et surtout la belle, si belle, trop belle Adélia.

Là Eugène a un sourire, oh ! petit sourire, sourire en sourdine qu’il garde pour lui, des souvenirs joyeux, des souvenirs heureux, ses extravagances, ses folies, son libertinage, il a le geste élégant d’une main qui s’envole pour me dire : « oui c’était avant, c’était une autre vie ou insouciance et légèreté étaient  mon alibi.  Tu sais, j’étais très amoureux d’Elle. Elle était belle, de cette beauté qu’il faut bien chercher, pas une évidence… non… non, pas une évidence, une beauté du regard, une beauté de la voix, une beauté du geste, une beauté lascive qui t’enflamme à dix mètres de distance… tu vois ce que je veux dire ? Voilà c’était Elle, c’était Adélia, elle était comme ça. 

Je vais te raconter, pour elle j’ai peint, La Joconde, une fois, deux fois, dix fois, vingt fois, pour Elle j’ai recommencé, recommencé, recommencé  jusqu’à l’absurde,  jusqu’au dégoût des nuits entières à refaire cette Mona, cette huile sur bois de soixante-dix-sept par cinquante-trois, des nuits entières.

Et un jour, Elle est partie.

C’était un soir, comme tous les autres soirs, elle a attendu très longtemps, attendu que les enfants dorment  attendu que l’avenue soit vide, attendu que l’épicerie au bout de la rue soit fermée, attendu que l’épuisement me couche sur le parquet de l’atelier, que le silence l’agresse, que le besoin la déchire, alors elle a ouvert la porte, l’a refermée avec précaution et elle a fui, Elle s’est enfuie.    

Adélia  a disparu, emporté le faux Mona, numéro vingt,  emporté les « je t’aime » faux, emporté les faux « te quiero mucho », les faux « tu es mi vida » , emporté ma naïveté, ma candeur, ma crédulité.

Me regarder dans la glace et me traiter d’abruti, de pauv’ con, une colère volcanique et un feu de joie de ces dix-neuf Mona silencieuses et ridicules.

Besoin de silence, de vent dans mes oreilles, de pluie dans mes yeux, et de bleu dans la nuit. 

Alors tu vois, maintenant, ma victoire, ma guérison, ma cicatrisation, c’est de ne jamais… jamais  ouvrir cette chose  oh ! pas la détruire non plus, non… non pas la détruire, savoir qu’elle est là, et ne plus avoir LE BESOIN de l’ouvrir,  de savoir ;  être dans l’indifférence, tu comprends, l’indifférence… voilà c’est ça   ma liberté, j’ai cassé la chaîne.      

Texte : Aline Leaunes

Ce texte est issu de la proposition d’écriture de décembre 2020 où il s’agissait d’écrire à partir d’un événement vécu, ou d’un fait divers, susceptible de nourrir une fiction. MS

Ecrire en novembre, par Aline Leaunes

Avec Sophie Calle                                                                   

Parce qu’ elle ne voulait pas les abandonner, aux deux bouts de son écharpe, ils pendent, pieds et mains nus.
Parce qu’ici le silence est la règle, elle hurle ivre de douleur.
Parce que dehors le vent souffle, la rue brûle, les enfants pleurent, la foule hurle, il sort mains jointes, le calvaire en protection.

Photo : Marlen Sauvage

Errance

La route est longue, le pas lourd, le regard perdu, souvent il trébuche, chute et se relève, les  mots violents jaillissent, rauques, éraillés, âpres. La fatigue parfois le pose au bord d’un fossé, sur le quai d’une gare ou dans les bas-fonds d’une cave, sa tête toujours enrubannée de bouts de chiffons, de bonnets de laine avachis,  de casquettes décolorées, garde ses idées au chaud, émiette ses souvenirs et alors sa mémoire s’effiloche et vagabonde. 

Ce matin devant la boulangerie il attend, qui ?quoi ? Celui qui, celui que, celui dont le regard a attrapé le sien l’autre matin à cet endroit même, celui dont les mains blanches cachaient une pipe, celui dont la gabardine de toile grège cachait un corps musclé, celui au pas raide, au pas militaire, celui dont le sourire a effleuré le mot, le mot resté en suspens, en attente, ce mot insonore, ce mot rejeté avec la fumée de sa pipe. Une odeur de tabac blond qu’il déteste.

Ce matin il ne sait pas, il ne sait plus, il attend peut être aussi, la grande dame aux cheveux blonds qui lui a dit « bonjour et pardon »  en trébuchant sur un bout  du manteau qu’il traînait sur le sol.

Il sourit, elle était grande et pourtant elle avait de hauts talons et son pas résonnait comme un flamenco insensé dans ce petit matin brumeux devant la boulangerie.

Il l’imaginait au Lido ou ailleurs dans sa tenue de scène, son corps filiforme et ses jambes immenses… Là il arrache son bonnet, se gratte la tête avec vigueur et se met a chanter ou plutôt a fredonner Asi Fue d’Antonio Mairena.

Voilà la journée était lancée, reprendre la route vers le sud, retrouver l’exubérance, le verbe haut, le délicieux accent de sa  Galice  natale, suivre le chemin, se perdre solitaire et se retrouver.

Et celui là, ce  jasquet  silencieux, qui lui offrit son eau et son pain, sans un mot, perdu dans ses tourments et ses prières, la croix et la coquille en signe de ralliement muet.

Revoir ce petit port sur l’Atlantique, l’odeur de la sardine et du merlu, la couleur du poivron vert,  le parfum du paprika, la douceur de la tomate grenade, sentir l’empanada fondre sous la langue et se sentir, se sentir… au bon endroit.

Texte : Aline Leaunes 

Ces textes répondaient aux suggestions d’écriture de l’atelier de novembre 2020. MS

Cartes postales, Aline Leaunes

La carte postale

Sur le sol le cœur de la cible, autour,  plusieurs cercles  à égale distance  remplissent  un  rectangle blanc.
Lui, au cœur de la cible, lance vers le ciel, son corps, ses bras, ses mains qui tiennent un arc tendu avec une flèche à la pointe triangulaire . Les cercles sont noirs, l’homme en costume noir, les flèches noires, le sol de gravier, gris. Le bras tendu laisse voir un poignet  et une main fermée sur  l’arc. Sur  les cercles plusieurs flèches sont plantées,  il y en a six.

©Gilbert Garcin – Le Cœur de la cible, 1988.

Souvenir  

Assise sur un petit muret de pierres, je la vois, là sur cette photo aux bords dentelés, échappée à l’oubli, jaunie, vieillie, craquelée par le temps.
Et soudain tout remonte, ma mémoire s’enflamme, mes souvenirs se bousculent, mes mains tremblent, le temps en suspens.
C’est elle, je sais, c’est elle.
Elle m’a enveloppé dans son grand tablier  gris, je l’entends me  chanter, me murmurer  
« duerme… duerme… negrito qué tu mama…
Elle me cajole, elle me rassure, elle me dit de ne pas avoir peur, « je suis là n’aie pas peur, les cris dans la rue, c’est rien, c’est rien, ils sont sûrement  un peu en colère : la cavalcade que tu entends, c’est rien, c’est rien, c’est une course, c’est l’exercice du jour, ils doivent parcourir quinze kilomètres, sac à dos et avec  tout leur barda,  et le gros boum de tout à l’heure, c’est rien, c’est rien, c’est l’orage qui arrive, regarde comme le ciel est gris, écoute, écoute, on n’entend plus rien, tu vois c’est fini, ils sont partis.
Elle me serre fort dans ses bras tout maigres, dans la toile râpeuse de son tablier, elle sèche mes larmes et récite une prière d’une voix douce, je me colle à elle comme-si  je voulais disparaître, elle replie son grand tablier sur moi et je suis dans son ventre. Un parfum de cannelle et d’orange m’enveloppe, ses bras maigres m’enserrent et me bercent.

Longtemps, longtemps, j’ai gardé ce chant, ce mouvement, cette voix, ce parfum, et parfois, comme ce soir, ils me reviennent comme ça, par effraction, me bousculent et je chavire entre malaise et bonheur.   

J’ai cinq ans je m’appelle Louise, Elle, elle a trente ans, une grosse bosse dans le dos et elle s’appelle Aurélie.  

©Jacques Dubois – Les Auvergnats. Garder les vaches. Le premier travail de la vie est aussi le dernier. Sériers, Cantal, 1988.

Fiction 

Vouloir comme un forcené insensé, retrouver ce lieu, ce château accroché au rocher, que le temps, que la pluie, que le vent, que l’oubli a défiguré.
Voilà trois heures qu’il marche, qu’il court, qu’il grimpe, tout n’est que parois abruptes et roches anguleuses, retrouver le petit sentier qui le mènera là haut ou ses rêves un jour se sont fracassés.
C’était un beau jeune  homme, fringant, brillant, élégant, un peu voyou, un peu canaille, toujours à l’affût d’un coup d’avance, d’une extravagance qui épaterait son hameau là-haut perché ou jamais rien ne se passe, disait il.
Il se souvient très bien du jour ou ils sont arrivés, encombrés d’une roulotte, d’enfants, de femmes aux jupes traînant sur le sol, aux incantations de cette vieille femme lui prédisant un bel avenir sur les routes avec eux.
Depuis ce jour là, il ne rêvait que de partir.

Partir, partir, retrouver cette troupe qui l’avait tant ébloui.
Et un jour, il est parti, il a fui, il a abandonné son hameau.

Si les retrouvailles ont été hésitantes avec cette bande déjà bien rôdée au spectacle, au jeu de dupe, lui il a vite trouvé sa place, son arc en bandoulière, ses flèches en protection, il sera dans cette troupe carnavalesque, Gratien le tireur de flèches, le Guillaume Tell de la troupe, mais lui ce sera sur cible vivante.

Voilà c’est dit.

Ah ! ces moments de frissons, quand la cible se met sur sa croix, que l’archer joue sa partition avec panache, maestria, en surjouant sur tous ses gestes, avoir le sens du détail au millimètre près, vouloir montrer son élégance, prendre son temps et faire monter le frisson dans la salle.
C’est lui, c’est tout lui en gros titre sur l’affiche 

                      GRATIEN  LE MAGICIEN et sa  FLECHE D’OR

Le bonheur à portée de main, pour lui qui voulait vivre sa vie avec frissons, vivre sa vie chaque jour avec frissons, voilà c’était ça. Longtemps, longtemps, il a joué, joué avec les flèches, joué avec les filles, avec les femmes, joué avec les hommes, avec le jeu, l’argent, une vie ou tout est a croquer.

Mais voilà…

Ce soir là,   il n’a pas senti sa main qui tremblait, il n’a pas senti ses yeux qui cherchaient, il n’a pas senti son cœur qui jalousait, il n’a pas senti sa raison qui chancelait,  la flèche au mauvais endroit et sa vie qui se fracassait.

Comme un forcené insensé, il marche, il court, il grimpe, il cherche.  

Aline Leaunes

La proposition en 3 étapes était la suivante : à partir d’une carte postale tirée au hasard à chaque étape, décrire la première carte comme on le ferait pour un aveugle ; choisir dans la 2e un élément rappelant un souvenir ; et ajoutant la troisième aux précédentes, tisser un fil entre ces cartes pour inventer une fiction. Parmi les suggestions d’écriture, l’utilisation de la cataphore, celle du « il y a » ou encore la description à la Perec, pour la première. L’appui de Charles Juliet pour l’écriture du souvenir, et enfin la recherche de sa propre voix pour ce qu’il en est de la fiction. Marlen Sauvage

Amédée, par Aline Leaunes

Photo : Marlen Sauvage

A  l’ envers,  de travers, vers le bas, fixe, vide, 

                 le regard

Coincé, asphyxié, essoufflé, avorté, refusé, 

                 le mot 

Tremblent, cherchent, déformées, vides, inutiles,

                  les mains

Froid, inerte, atrophié, condamné, inutile,

                    le pied

Corps bloqué, disloqué, épuisé, ravagé.

……………………………………………………………………………………………….

Bonjour  Amédée, alors déjà levé ? 

Hé ouais, c’est pas toi qui décides, c’est moi le coq, le chef, j’ai chanté à cinq heures ce matin, elles sont  toutes là comme des mouches, à vouloir mes plumes… ouais ouais mes plumes et le reste…

J’me comprends ouais  ouais,  tout seul. 

Je l’ai vu l’autre… t’usais,  la bas, plus loin, t’usais…

Vous voulez du lait avec votre café ?

Du lait… du lait, du pis de ma femme ? Je l’ai vu ce matin à minuit, elle est sortie avec sa fourrure de synthétique, verte, sur le dos. Elle est amoureuse de lui, ouais… ouais j’me comprends, tu crois que je vois pas  des choses ?

Amédée, vous voulez de la confiture ou du miel avec vos tartines.

Ah !!! parce que tu as fait du miel toi, cette nuit, je t’ai pas entendu, je les ai toutes appelées, elles sont pas venues, et ça bourdonne,  ça bourdonne, là ! là ! A croire que la forêt va brûler.

Tu sais le Justin, il est venu tout à l’heure, il m’a donné une boîte d’allumettes, tu le dis pas hein ! 

Je vais mettre le feu moi ouais… ouais j’me comprends

Amédée, buvez ce verre s’il vous plaît, là maintenant, tout à l’heure nous irons visiter le rucher.

Ah !! oui le rucher, rusé comme le rucher, c’est ça ? Regarde… regarde là derrière la vitre, elles sont toutes là, la blonde là oui… oui, elle me  cherche, c’est la reine on a guinché toute la nuit et ça bourdonne !! et ça bourdonne !!, elle me guigne depuis un moment, elle me croit  une fleur de sureau ou peut être même le bourdon, mais moi, ça bourdonne… ça bourdonne là… là. Elle regarde mes yeux comme ils bourdonnent, mais elle croit quoi, que le vais venir, j’suis pas un tarnagas encore, j’irai demain, peut être, si j’ai envie. 

Oui demain, Amédée, nous irons demain voir la reine dans son rucher. 

Attends… attends, il faut que j’te dise, tu sais la compagnie des Indes, qui me téléphone tous les matins,  et ben !!, ils veulent absolument que je leur livre du lait de mes poules, alors demain j’peux pas venir avec toi, il me reste les poules encore à traire, alors tu vois j’suis pas sorti d’l’auberge.   

Texte : Aline Leaunes

Ma proposition d’écriture 
A la façon de Tarkos, dans son texte 
Le contre-jour, dresser une liste de votre environnement mental ici et maintenant, en un bloc de texte, où seuls se succèderont des mots séparés par des virgules. Puis dans un deuxième temps et un deuxième texte, écrire en vous inspirant de cette citation de Virginia Woolf :« Ecrivez. Soyez niais, soyez sentimental, lâchez la bride à toute impulsion, faites toutes les fautes de style, de grammaire, de goût et de syntaxe, débordez, culbutez, dans n’importe quelle prose ou poésie. Ainsi vous apprendrez à écrire. » Marlen Sauvage

Joseph

Photo : Marlen Sauvage – « Justin et le train jaune » (merci Justin !)

Elle l’a oublié, c’est sûr, elle l’a oublié, c’est un peu une fofolle non ?? phrase banale, lancée comme une interrogation, au hasard, sans réponse.

Lui, c’est Joseph, il a cinq ans et ce soir, assis sur le sol de résine vert pomme de la grande salle ; la salle « Tistou les pouces verts » de la garderie municipale, il attend sa maman.

Comme souvent, elle arrivera en retard en fredonnant du Boby Lapointe ou du  Nougaro, joyeuse et insouciante.

Lui dans son coin, saturé de jeux, de balles, de ballons, de trains à l’arrêt, de camions, de voitures où les télescopages sont fréquents, de chevaux de bois belliqueux et de poupées disloquées, lui il préfère et il cache dans ses mains ses deux amis, Goldorak le combatif aux couleurs aveuglantes et capitaine Flam, défenseur de l’univers, heureux de cette compagnie, il n’écoute pas les commentaires des deux monitrices du centre.

Parfois un mots résonne plus fort…  oublié… Fofolle… il lève les yeux, suspend son duel intergalactique entre ses deux mains amies et sourit aux dames qui le regardent.

Voilà bientôt une heure qu’elles attendent, l’impatience aiguise la nervosité des dames, la mastication de leur chewing-gum est plus violente et de grosses bulles sortent de leur bouche, ça fait rire Joseph…

Les mots,  les phrases sont plus dures : c’est une fille de peu, une fofolle, je suis sûre qu’elle l’a oublié, elle doit traîner encore. 

Lui, Joseph, les mots qu’il retient, il les a déjà entendus… oublié,  fofolle…

Oublié, il sait, ça lui arrive aussi parfois, il oublie de faire pipi au bon moment, et alors il fait pipi dans son pantalon, il oublie de se brosser les dents le soir, et alors après il a des caries, voilà c’est des choses comme ça…

Mais fofolle !!! c’est quoi fofolle ? Il sait fou, comme kabouillat, dans la rue quand il crie contre sa femme, il sait folle, c’est la même chose mais en fille, mais fofolle… il sait pas.

Peut être fo-vole, comme l’oiseau au long bec  jaune, aux yeux verts, aux ailes grandes comme  des avions, aux pattes rondes comme des roues, voilà c’est ça, il l’a vu dans la galaxie du capitaine Flam, oui oui il l’a vu. Alors elles aussi, elles connaissent la galaxie du capitaine. 

Joseph est heureux.

Ce soir sur le boulevard du général Joffre, la circulation comme tous les vendredis soirs est anarchique, désordonnée,  chaotique, brouillon, Klaxons, cris, hurlements, vociférations, excitations de fin de semaine.

Elle, dans sa robe multicolore, aux plis surabondants, dans ses chaussures rouges, talons aiguilles, insensés, extravagants de hauteur, les bras et les mains encombrés de paquets, ne sait plus où elle a garé sa voiture, elle va, elle vient, se parle à voix basse : « il va croire que je l’ai oublié… oublié. »

Elle se pose un moment  près d’un lampadaire pour réfléchir, soudain dans une fulgurance tremblante, elle voit sa  Siata Diana rouge, là à dix mètres, de l’autre côté de la route.

Le choc, elle ne l’a pas vu venir, pas de cri, pas de douleur, une main qui s’ouvre et lâche un Albator fracassé. 

Aline Leaunes

Les marques du temps, Aline Leaunes

Photo : Marlen Sauvage

Revenir sur ce voyage raté, une bérézina  solitaire pour elle, paradoxe des mots, quand ils étaient quinze, de la même promotion tout juste diplômés en agronomie, de la fameuse école de Grignan.
Voyage découverte d’un pays où tout est possible, où tout est à faire ou à refaire, une agriculture à l’abandon et pourtant une immense  richesse à portée de mains.
Un pays qui a gâché sa  décolonisation.
Autour d’elle,  la joie exubérante du groupe, débordante de : « Oh comme c’est beau, ici  tout est concevable, possible, merveilleux », surabondance de mots qu’elle a du mal à entendre.
Pour elle, petite angoisse sournoise, petit mal être insidieux qui sourd au hasard d’un bruit incongru, d’un cri incertain, d’un enfant qui court sur le trottoir d’en face, d’une odeur qui vient bloquer sa respiration, qui  fait remonter inconsciemment ses peurs de petite fille.
Elle a recouvert son corps d’un caftan gris, se fondre dans cette foule, une protection, un ralliement protecteur, pour ou contre sa peur.
Eux, ils  la  trouvent amusante, drôle, originale, ils s’amusent de sa métamorphose, ironie des apparences, quant elle ne pense qu’a être invisible.
Quand dans sa tête, il n’y a que déflagrations, bombes, pleurs d’enfants apeurés, effrayés, ordres hurlés à la volée dans la nuit, et son  cri à elle qui n’arrive pas, qui reste là, coincé, tétanisé, étouffant, bloqué, sans respiration.

Elle a dix ans, de grands yeux noirs, des cheveux crépus noirs et des mains qui les tirent.  

Revenir aussi sur la voix qui lui disait : « poussez… poussez… encore… encore… encore… »
Elle n’en peut plus, elle voit la jeune femme monter sur la table, juste  derrière sa tête et mettre ses mains sur le haut de son ventre. « Poussez… poussez… encore… encore… encore… Voilà. Voilà. On voit les cheveux encore… encore… » OUF… enfin la tête est là… le corps, pas le temps de réaliser… vite… vite… il est parti, ils l’ont emmené, pas un bruit, pas un cri, pas de cri, il n’a pas crié, ah oui c’est un garçon, il n’a pas crié.
Pourquoi… pourquoi… 
« Inhalation amniotique, il part en réa »… phrase entendue par effraction.
Pourquoi   POURQUOI ????
« Mais madame ce n’est pas la rougeole d’un enfant de huit ans ! » 
Triple uppercut qui la laisse sans voix, sans cri, sans souffle.
Deux jours déjà, vite signer la décharge, se sauver, fuir, le rejoindre, le prendre dans les bras, lui dire des je t’aime, lui chanter notre petite chanson, voir son front se plisser, un bonheur en dedans, un éclat de rire silencieux, une explosion sans fracas, l’entendre pleurer et crier de joie.

Il a de grands yeux noirs, des cheveux crépus noirs, et des mains gantées de blanc.

Aline Leaunes

Ma proposition d’écriture 
Des ravages du temps… Que fait notre mémoire à tous nos souvenirs, bons ou moins bons ? Que dit-elle de nous ? Comment raconter notre passé en traversant l’épaisseur du temps sans pour autant tomber dans la chronologie ? MS

Enchantement fracassé, Aline Leaunes

Photo : Marlen Sauvage

Ce soir comme tous les soirs, depuis quarante ans, c’est une partition à quatre mains qu’ils joueront. Elle à petits pas précautionneux rentrera les cagettes de fruits, de légumes, les bouquets de menthe, les sacs de jute, ou le thé n’en finit pas de sécher, les invendus de la journée ressortiront demain. Lui, un peu plus tard fermera les volets de bois usés, rongés, vermoulus, sur lesquels on peut lire ou plutôt deviner, en lettres majuscules  « ÉPICERIE- KARSENTY »  écriture écaillée, peinture effacée, le soleil et la lune se sont mariés pour éteindre petit à petit, la belle couleur rouge sang d’il y a quarante ans.

A l’intérieur un long néon balance sa cruelle froideur, déforme les couleurs, les citrons jaune, jaune citron, deviennent blancs, les oranges, orange, sont jaunes  et sur le comptoir, les pyroulis, sucre d’orge multicolores, se transforment en vulgaire bâtons de réglisse à la couleur indéfinie.

Il s’est penché vers l’avant, il a appuyé très fort les deux mains sur les volets qui se sont coincés  l’un dans l’autre, il ouvre la petite porte sur la gauche, se courbe un peu et disparaît à l’intérieur.

Voilà la boutique est fermée pour la nuit.

Ce matin c’est le simoun, ce vent du sud sec et chaud, qui a ouvert les volets, sur le trottoir des milliers de bouts de verre  la vitrine est brisée, les galettes de teff éparpillées sur le sol, sur le mur de gauche, des lettres à la peinture noire dégoulinante, encore fraîche, accroche le regard, une écriture incomplète  « CER OU VALI » , déjà quelques clients, les mains autour des yeux avancent avec précaution pour observer l’intérieur de la boutique ou le néon est allumé, un, plus téméraire, avance tout près, il se fige, vacille un peu et d’un signe de la main demande aux autres de venir près de lui. Sur le sol les sacs de farine sont éventrés, les seaux de menthe renversés, le thé noir ou vert piétiné, les murs badigeonnés de rouge au hasard du geste, le comptoir renversé.

Déjà la sirène du village déchire l’air, fracture le silence de ce petit matin, disloque la parole, une agitation fébrile et le cri du marchand ambulant « ils ont assassiné… assassiné… assassiné… égorgé…. égorgé… assassiné… répétition… répétition sans fin,  dans un hoquet où la voix se brise. 

Texte : Aline Leaunes

[Atelier en Cévennes, les textes (8)]

Rappel de la proposition
Il s’agissait de construire des personnages à partir de situations, d’actions, de description des lieux, sans que l’on sache grand-chose des personnages ni de leurs intentions. Pas de monologue intérieur, par exemple, pas de « tentation psychologique ou explicative »1. L’auteur convoqué est Cormac McCarthy, L’obscurité du dehors. MS

1- Une proposition issue d’un vieux bouquin que j’utilisais au début de ma pratique d’animatrice, très bien fichu, Atelier d’écriture : mode d’emploi, d’Odile Pimet (1999).

On lui a dit, Aline Leaunes

©Marlen Sauvage – La can de L’Hospitalet

On  lui a dit
«  Je vous présente mes condoléances » 
Les yeux rougis, égarés, la voix éraillée elle a répondu
«non merci je ne veux pas les rencontrer, je ne veux voir personne, je ne les connais pas.»

On lui a dit
« nous sommes désolés pour vous »
Et dans sa tête en ribambelle ils sont tous arrivés  

«  Moi je suis, détruite, dévastée, ravagée, saccagée, disloquée, morcelée, délitée, pulvérisée piétinée, écrasée. »   

elle a tapé sur l’ordi : condoléances
elle a lu : message de condoléance,  «  modèle de texte gratuit ».
Dans un spasme révulsé incontrôlé elle a vomi.

On lui a dit
« Avec le temps… Tu sais »
Silencieusement  elle a crié. 
Non  Non Non  avec le temps  Je  ne sais pas.
Dans sa galerie j’farfouille des chouettes souvenirs, elle nage à contre-courant, elle se débat hystérique solitaire, dans ses « je t’aime, tu me manques, dans ses pourquoi sans réponse.
Dans une volonté désespérante, rechercher les odeurs, les mots, les sons, les bruits de pas dans les escaliers montés quatre à quatre, vouloir a tout prix y  voir  des signes. Coller sur elle la guitare « sa guitare » et dans une rage incontrôlée, martyriser les cordes. 
Siffler les chiens et les voir venir se coller à elle.  Ils l’ont adoptée.

ON LUI A DIT
«  tu dois, il faut avancer maintenant »

Alors, elle avance Louise, elle avance
tous les matins elle reconstruit les murs écroulés durant la nuit, elle colmate les fissures, elle maquille les fêlures, elle ponce les égrenures, colore ses lèvres et va chercher son pain chez la boulangère. Un petit signe de la main à la fleuriste, qui parfume  sa vitrine, couleurs pastel, camélias rouge et  lilas blanc.
Suit le chemin qu’elle a tracé dans sa tête et va s’asseoir ou plutôt se lover, dans un petit creux sur l’herbe, les pieds dans l’eau de la rivière, en déclamant : » Et depuis, le hareng saur …   sec  sec   sec  
Au bout de cette ficelle…             longue    longue  longue
Très lentement se balance…         toujours    toujours  toujours
et quand de trop rire,  les larmes lui viennent,  alors elle pleure.
Elle avance Louise… Elle avance… 

ON A DIT A LOUISE
Occupe-toi, fais quelque chose

Alors elle a pris un livre entre ses mains, puis deux,  puis cinq,  puis dix,  elle lit Louise, elle lit, des heures et des heures, elle s’évade,  elle s’échappe,  elle s’envole,  elle cavale,  elle découvre,  elle adore ou déteste, elle recopie dans un  petit carnet,  les mots, les phrases qu’elle aime.
Alors le goût lui est  revenu à  Louise, elle lit et elle écrit aussi.                                                      Elle égratigne le verbe, elle défigure le mot, elle abîme l’adverbe, elle étale le sujet  je,  tu, il,  elle travestit la phrase, elle contourne le subjonctif imparfait, méprise le futur, déchire le présent, colore le passé composé.  Elle écrit des poèmes qu’elle lit à haute voix dans sa chambre et mortifiée de son audace,  les émiette  au hasard.                                                                                              
Et saturée de mots, elle s’en va baguenauder, en fredonnant Barbara, Leo, ou Félix
« Moi mes souliers ont beaucoup voyagé
« ils ont traîné de l’école à la guerre… » 

Texte : Aline Leaunes

Ma proposition d’écriture était de retrouver une expression, une phrase, un mot, qui nous restent en tête malgré le temps, soit parce qu’elles disent quelque chose de la personne qui les prononce, ou parce qu’elles ont suscité un questionnement, ou un désordre quelconque, tout autant qu’une joie. Et remontant la sensation que font naître en nous ces mots, partir à la découverte de ce qu’ils nous racontent au plus profond de soi, et le dire dans une écriture réflexive ou/et de ce qu’ils révèlent des visages, de celles et/ou ceux qui les ont portés. L’auteur convoqué : François Durif, Temps compté (blog remue.net) MS

Visage de voleuse, Aline Leaunes

Un ciel bleu, des fleurs plein les jardins, une journée de printemps où la joie de vivre est offerte. Elle chante, elle danse, elle déclame la dernière récitation apprise à l’école. Elle voit bien l’agitation inhabituelle au bout de l’impasse. Antonio vocifère comme un fou, sa femme Margarita sur ses talons se lamente en levant les bras au ciel et Maria la grand-mère, interpelle, interroge, menace tous ceux qui passent à portée de main. Louise, elle toujours danse et chante,  éclaboussée de joie, de bonheur d’être en vacances, regarde tout ce charivari  avec le sourire. Soudain, comme une explosion, comme une tornade, sa mère s’abat sur elle, l’invective, s’égosille, s’époumone, l’interroge  : c’est toi dis c’est toi qui a volé l’argent d’Antonio ? Le souffle coupé, la voix qui tremble, elle répond : non c’est pas moi ! Un c’est pas moi fragile que sa mère n’entend pas. Oui c’est toi je le vois sur ton visage, c’est toi la voleuse, donne-moi cet argent, je dirai que je l’ai trouvé sur le banc du parc. Louise dans son coin se rapetisse, se recroqueville, pleure en silence, elle a peur, elle ne comprend pas. Plus tard… beaucoup plus tard elle aura honte… honte d’avoir été accusée par sa mère, mais pourquoi ? elle était juste heureuse, elle chantait, elle dansait c’était les vacances. Pourquoi sa mère, sa mère chérie avait-elle pensé un seul instant qu’elle, Louise, sa fille, avait volé l’argent d’Antonio, et que cela se voyait sur son visage ? Les voleurs ont ils le visage du bonheur et de la joie ? Longtemps longtemps la blessure de cette accusation l’a poursuivie, une blessure dont la cicatrice est encore parfois visible.

Texte : Aline Leaunes (extrait d’un atelier d’écriture à Florac, 2018)
Photo : Marlen Sauvage














En amont de l’histoire. A Tlemcen

par Aline Leaunes.

aline-leaunes-ateliers-du-deluge 1

Algérie, année 1955-56. Marcangelli militaire français… et nous, petits pieds-noirs ! 

La chaleur étouffante d’un été saharien, la solitude d’une journée sans fin où la peur, l’insécurité, l’appréhension d’un conflit rôdant sur les étendues désertiques pourtant si prometteuses en ressources ou peut-être à cause de ces même ressources, un conflit aveugle qui siffle et persifle depuis trop longtemps, des Aures jusque en Grande Kabylie.

Les  ordres se donnent a voix basse, les portes se ferment, la surveillance plus précise, et l’étouffante chaleur,  étouffe.

Un sentiment pour cette petite fille, d’inconfort, d’inquiétude, silence trop lourd et soudain, l’explosion, l’attaque, le carnage, les cris, la fuite.

Plus tard les journaux parleront de la destruction d’une partie de cette ville, Tlemcen, ville aux mille couleurs. Profusion de détails, d’images, de versions, toujours tragiques et destructrices.

Mais quand on a dix ans, de grands yeux noirs, le chant dans la voix, la danse dans les jambes, le regard rieur, que l’on aime les figues de barbarie, marcher pieds nus sur le sable, les glaces au citron et les mesmels au miel, la vie reprend sa place, les rires, les fous rires aussi.

Les soirées autour du canoun, le thé brûlant chauffe la voix du grand-père, qui, s’il n’a rien oublié, chante pour sa petite-fille qui, elle, semble avoir tout oublié.

Bonheur de l’illusion, du songe, du fragile, ne dupe personne mais qui dans l’instant,  fascine,  envoûte, berce, console.

Nuit où la voix se fait murmure, où les mots dits, renaîtront un jour  par inadvertance, sur un bout de papier, au coin d’une table.

Texte : Aline Leaunes
Photo : Archives personnelles de l’auteur. 

Un texte écrit en atelier à partir d’une proposition inspirée de l’Écran de nuit : retour autobiographique sur mai 68 en 5 épisodes de François Bon, que j’ai intitulée « En amont de l’histoire »… Marlen Sauvage