Portrait (Avec Pierre Michon)

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(Ceci est une fiction)

Sud Viet-Nam. Environs de Saïgon. Dans un décor de bambous serrés, assis à un bureau, il écrit. Il a le visage émacié, long, aux pommettes haut placées, une peau cuivrée qu’aucune barbe n’assombrit, il est parfaitement rasé. Son nez, fort déjà, divise en deux son visage fin, alors que sa bouche fermée n’esquisse pas un sourire. Il aime cette heure matinale et la fraîcheur du lieu, propices à la clarté des idées. Derrière lui, accroché à la paroi végétale, la photo colorée, contrecollée sur un carton bis, d’une chaumière au toit à deux pentes, aux palmiers dressés que cache en partie sa tête aux cheveux bruns, ras, au front dégagé. De ses yeux bleu lagon parsemés de grains mordorés, il regarde avec surprise arriver un soldat de la compagnie. Toute annonce le laisse de marbre, il sait toujours faire preuve de sang-froid.

Vingt-huit correspondantes, ses marraines de guerre, reçoivent de longues lettres à la graphie droite, appuyée, régulière. Il rend visite à quelques-unes à chaque permission, aux quatre coins de la France, sans arrière-pensée ; il n’a pas l’âme d’un don Juan ; ses visites de courtoisie allient le goût de la rencontre et de la découverte de nouveaux paysages à celle de la reconnaissance pour lui évidente de la gentillesse de ces dames à son égard, elles qui lui procurent colis et courriers au plus creux de la solitude du front. La correspondance à sa femme emplira des années plus tard une grande malle de bois. Il écrit. Et ce sera toute sa vie sa part secrète. A sa mort, des blocs orange Rhodia couverts de la même écriture élégante. Des réflexions sur la vie, la confrontation avec les ombres du passé, les pensées tues.

L’intendance militaire qu’il intègre à dix-huit ans dans le premier régiment d’infanterie, il en parle parfois… Un service de l’armée de terre, chargé du ravitaillement, de la solde, des subsistances, de l’habillement, du campement, des marches, des transports et des lits. « Créé par une ordonnance de Louis XVIII, actif depuis 1817… ». Le rythme de son élocution est martial, il en a pleinement conscience. A la tête du service, des intendants généraux et des intendants militaires : des officiers. Il le quittera bien avant sa dissolution en 1983.

Indochine, cet été 1951, c’est à sa mère qu’il se confie avec tendresse et sincérité. Dans la petite église de Yen Lai, il est allé prier à sa demande. Un bâtiment abandonné après le départ des habitants où il se rend afin de pouvoir lui écrire qu’il y est entré… « Malgré l’éloignement, nous sommes si près par la pensée que cela est pour moi le plus grand réconfort, et je suis certain que mon moral restera toujours aussi élevé ; j’aurai peut-être des défaillances mais je les surmonterai parce que j’ai justement ta pensée avec moi… » Il ne sait pas prier.

Le 8 octobre, on le soigne à l’infirmerie de la garnison de Nane-Dinh pour un furoncle au genou qui l’a gêné durant une marche d’une vingtaine de kilomètres. Il enrage d’être immobilisé. Il ne peut plus plier la jambe. Il ne rechigne devant rien, la traversée de rivières où les sangsues se collent aux mollets, l’avancée dans la jungle d’où peut surgir la mort derrière chaque tronc d’arbre. Mais il se sait protégé par une étoile. Sa croyance et son optimisme provoquent dans son dos le mépris de certains sous-officiers. Dans la famille, seule sa mère saura qu’il a sauvé des dizaines de compagnons grâce à sa connaissance des lieux et une intuition étonnante des dangers. Il n’évoque jamais sa maîtrise de la stratégie militaire ; quand on le récompense, il place ses médailles dans une boîte en carton. Les opérations de ces derniers jours ont causé des dégâts, on compte de nombreux blessés et des morts. Les lois de la guerre. Derrière son bureau, éclairé par le plafonnier qui jette des ombres sur sa page, il consigne tout avec détachement. Plus tard il ne refoulera pas ses larmes en évoquant certains faits d’armes dont on ne saura jamais rien… Pour l’heure, il ne souhaite qu’une chose, rejoindre ses copains et « ses hommes ».

Quelques jours plus tard, dans un courrier de quatre pages, il réalise que ses confidences inquiètent sa mère. Il minimise le danger : « tu t’imagines qu’à chaque pas je suis prêt à tomber sous les balles. C’est une grave erreur vois-tu car on se déplace encore assez librement, s’il y a des endroits où l’on se fait un peu accrocher, ce n’est pas partout, et il faut bien se faire une idée, c’est que l’on y reste si l’on doit y rester… » Il cachète l’enveloppe et s’apprête à partir. Une photo l’accompagne dans ses manœuvres, celle d’une jeune femme asiatique, à la coiffure relevée sur le devant en un rouleau lisse, aux boucles d’oreilles et au collier de perles. Elle pose de trois-quarts sans regarder l’objectif. Difficile de lui donner un âge, elle paraît si jeune. Il a dû aimer ses yeux en amande, sa bouche pulpeuse, un tantinet boudeuse, son nez long.

Le 4 novembre 1951, il écrit encore. Il a besoin d’argent à prendre sur sa délégation du mois précédent pour acheter une moto. Son vélo a disparu, « cela vaut mieux que de perdre la vie. » Mais il n’a confiance en personne et parle de ses tourments, de « quelque chose qui ne tourne pas pour (lui) ». L’émergence d’une paranoïa qui le tourmentera jusqu’à la fin de ses jours. Qu’est-il arrivé, qu’il ne mentionne pas et qui tourne à l’obsession ? « Je ne sais si tu me comprends bien, il me semble qu’il y a quelque chose contre moi, je ne saurais dire quoi, mais je le sens, c’est pourquoi ici je n’ai confiance qu’en moi et mon arme. » Avant de glisser son courrier dans l’enveloppe, il considère une dernière fois cette lettre étrange, à l’écriture dérangée, qui contraste avec celle régulière, aux longs jambages, témoignant de la fluidité de sa pensée. Pour la première fois de sa vie, il s’inquiète de sa santé mentale.

Sur son bureau, il a laissé un porte-cigarettes en argent gravé représentant une scène aux champs, un paysan menant des bœufs dans une rizière, et une photo en noir et blanc au dos de laquelle est écrit de sa main « l’âge de l’insouciance ». On y voit un jeune garçon soufflant dans un brin de paille au milieu de la végétation, à proximité d’une maison au toit de chaume.

Texte : Marlen Sauvage
Photo : ©E. Cliche

Ecrit pour l’atelier d’été de François Bon, cru 2017. Tout est ici.

Je précise que ceci est une fiction car travaillant à la biographie de mon père,  je me suis inspirée d’éléments que je trouve particulièrement romanesques dans ce qu’il a vécu pour écrire ce texte à la suite de la proposition de François Bon. 

on ne pense pas assez aux escaliers 

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Elle ne les grimpait plus quatre à quatre, les quatre-vingt-quatre marches du 214, chemin de l’Oriol, d’ailleurs c’était un abus de langage car deux à deux avait toujours mieux convenu à sa démarche esthétique qui jamais ne se déhanchait mais offrait au regard du suiveur une silhouette dansante sur une paire de jambes aux mollets galbés par l’exercice quotidien, et si elle ne les grimpait plus aussi vivement ces quatre-vingt-quatre marches, au moins, les gravissait-elle sans béquille d’aucune sorte, pensait-elle en ce moment précis où elle posait le pied sur la première (une canne ! quelle injure lui avait-on faite avec ce cadeau saugrenu qui la reléguait au rang des vieilles personnes, ce qu’elle se refusait à être malgré les années qui avaient fripé sa peau hâlée, amaigri son corps mince, taché ses mains menues, et depuis le temps, soixante ans, qu’elle atteignait les hauteurs de Marseille – « le septième ciel compte quatre-vingt-quatre marches », lui murmurait dans leur jeunesse son mari, aujourd’hui mort et enterré, et elle sourit sans nostalgie à cette évocation, d’un sourire qui plissait les rides de ses yeux –) et, jetant un regard sur la boîte à lettres au niveau de la troisième marche, à droite, et n’y voyant rien, « pas de nouvelles, bonnes nouvelles », dit-elle de son accent chantant ; et poursuivit son ascension la tête en l’air vers les bougainvillées couvrant le mur de béton, toujours émerveillée par la couleur violette de leurs bractées d’où émergeait le cœur blanc étincelant de leurs fleurs minuscules qui lui rappelaient sa parure de jeune mariée ; et comme le cabas qu’elle tenait en bandoulière menaçait de verser, elle suspendit son pas, au tiers de la grimpette pour en redresser la bretelle et se reposer un peu sans en avoir l’air, croisa le voisin quinquagénaire dont la maison se tenait à mi-hauteur, qui descendait d’un pas rapide, mais elle le salua d’un bonjour clair et nullement essoufflé, reprit même sa montée en chantonnant le cours de ses pensées : la visite prévue dans l’après-midi d’un ancien élève pour lequel justement elle était descendue dans le quartier faire quelques achats de fruits et de boisson, se félicitant de n’être pas oubliée de ces jeunes hommes et jeunes filles qu’elle avait accueillis dans l’école qu’elle dirigeait, voire dans sa classe, et qui lui vouaient le même respect et la même attention qu’autrefois ; c’était sa fierté, reconnaissait-elle volontiers, d’avoir éduqué à elle seule plus d’enfants que la plus prolifique des mères ; elle avait pris sa retraite à soixante-cinq ans, il y aurait vingt ans bientôt, soupira-t-elle en regardant maintenant la Méditerranée face à elle, perchée sur la quatre-vingt-quatrième marche, comme elle le faisait systématiquement avant de tourner la clé dans la serrure de sa porte d’entrée.

Marlen Sauvage
Cinquième atelier d’écriture mené par François Bon, hiver 2016.

Photo : M. Sauvage, Marseille, 2011

à chacun sa rue Vilin

J’ai tardé à écrire cette proposition suggérée par François Bon dans son atelier d’hiver : outre le fait que je n’avais plus d’ordinateur, je n’avais surtout pas « ma » rue Vilin !  Elle était loin d’ici dans le temps, quelque part à la fin des années 70, en 1975 précisément. Je l’ai retrouvée lors d’un court séjour à Paris, tout récemment, et ce fut un morceau du boulevard du Montparnasse.Tout cela pour arriver au bar de La Marine…

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Un trop vieux souvenir
Rue du Cherche-Midi ? Rue de Vaugirard ? Boulevard du Montparnasse la Tour les magasins leurs galeries (un toit, où ? Nous nous y allongeons et je te raconte ma vie courte et bousculée déjà. Il y avait un ciel semé d’étoiles blanches, j’avais posé ma tête sur ton torse, je n’avais pas dix-huit ans). Chez Bébert dans un angle de la place des voitures des piétons de la vie en masse. (J’arrivais de ma campagne. Je voyais ici autant de monde qu’en six mois là-bas.) Le boulevard du Montparnasse le long duquel tu avais garé ta voiture à la parisienne, une Fiat immatriculée 3516RA91. Quelque part sur le boulevard, une pizzeria, (je me souviens de la pizza Pino mais ce n’était pas celle que l’on trouve aujourd’hui sur ce même boulevard si près de la place Montparnasse, en tout cas celle-ci ne m’évoque rien). Le bar de La Marine à l’enseigne rouge (des fauteuils et des banquettes de Skaï rouge dans mon souvenir) avec une ancre bleue et blanche (l’ai-je rêvée ?). Un mois de septembre clément.

Janvier 2017
Boulevard du Montparnasse au départ de l’angle qu’il fait avec la rue de Vaugirard, de ce côté qui mène vers le Port Royal, le café restaurant La Marquise et sa terrasse ouverte avec ses deux palmiers. Service continu 7 h – 20 h en lettres blanches sur une bâche rouge vermillon. Ninasushi, blanc sur noir. Fermé. La Parizienne Hôtel, à l’entrée noire et grise. La coiffure à petits prix, 22 à 52 €, shampoing brushing à 10 € inscrit dans un macaron rose collé sur la vitrine. Au n° 35 un homme s’apprête à poignarder un lion, le bras droit dressé au-dessus de la tête, gravure dans la pierre qui surmonte le porche et le portail en fer forgé orné de rosaces, noir tout entier, mais aux poignées dorées. Une boutique d’antiquités, bijoux-brocante, à la devanture rouge, solde ses prix en rouge dans un immense placard jaune vif qui couvre le tiers de la vitrine. Au théâtre du Palais Royal, on joue Edmond, la nouvelle création d’Alexis Michalik. L’affiche collée sur la porte d’entrée représente un homme de profil sur fond bleu, un nez de caoutchouc attaché par une ficelle autour du crâne. Dans la vitrine, un lévrier de bronze sur un socle de marbre se solde 350 €. Au Stock Montparnasse, mercerie, on vend des boutons pression, des boucles de ceinture, du fil à broder, des aiguilles à tricoter, des bonnets et des pulls marins. À côté, l’hôtel trois étoiles Best western Le Montparnasse a son accueil sur le boulevard et l’homme en vitrine derrière le comptoir ouvre et referme le cahier des réservations. La maison du croque-monsieur est à céder 06 26 26 21 67. Derrière la vitrine désertée, sur une table haute, une branche de conifère remplit un petit pot de métal blanc. Un caoutchouc orne l’angle du resto et celui du n°39, séparé par une paroi de verre et de métal. Au 39, deux cornes d’abondance taillées dans la pierre encadrent un blason vierge. On monte trois escaliers jusqu’au portail de fer forgé. Un homme sac au dos, une boîte d’œufs dans une main, un paquet de mouchoirs dans l’autre tape le code et franchit la porte après l’avoir poussée du pied. Trois grands bacs de bois supportent des sapins et séparent le 39 du Bistrot du sud-ouest, à céder. Sur les marches en tôle galvanisée, une bouteille de champagne côtoie la Cuvée du Patron. Les deux sont vides. En ce samedi le Grand Optical solde à 50 % dans un espace quasi vide où les vitrines de lunettes se font face de part et d’autre d’une grande allée centrale. Casden banque populaire. Un Vespa recouvert d’une bâche noire stationne devant la vitrine. Au 43-45, la porte vitrée d’un jaune pisseux ouvre sur quarante-quatre appartements et deux cabinets d’avocats. Un petit resto miteux propose des pizzas à emporter. Au 47, une double porte à battants bleu canard et aux vitres grillagées épaule un pas de porte à vendre. Restaurant japonais Tokugawa, à la porte peinte en gris. Passe devant la vitrine noire un homme aux cheveux blancs. Un tricycle stationne sur le trottoir. Au 51… Le 51 au store écru sali, et devant, l’arrêt de bus « Place du 14 juin 1945 ». Tête à tête, un restaurant asiatique au 53. Sur la façade de l’immeuble de cinq étages, aux balcons de fer forgé, le nombre s’affiche en blanc dans un rectangle d’émail bleu au-dessus d’une entrée notariale au fronton orné d’un cordon de pierre. A droite, le Bistro Burger tout de gris souris, assorti au temps et à la pluie, puis une crêperie aux lettres dorées sur un fond bleu roi. Au 55 un porche s’élève jusqu’au premier étage. Ici il est interdit de stationner mais une voiture blanche stationne. A droite, Djerba, un café aux tables dressées dehors sous la pluie, aux chaises en plastique tressé, marron, sales. G 20, un petit supermarché. La Pizza Pino. Une agence de Caisse d’épargne, vieillotte, un portique bleu anglais. Le café 1900. Un hôtel trois étoiles, Terminus Montparnasse coincé entre le café et le bar de La Marine.
Marlen Sauvage

Quatrième atelier d’écriture mené par François Bon, hiver 2016.

 

du lieu public avec Bergougnioux

Un quai de gare par tous les temps, de septembre à juin, sauf pendant les vacances, trois ans durant, chaque lundi de l’année – où mon père me déposait tôt dans le jour à peine levé (après vingt-cinq minutes de trajet en voiture sur les petites routes de campagne avalées à cent trente kilomètres à l’heure à une époque où l’on ne connaissait pas les limitations de vitesse) après une nuit sans sommeil pour moi comme pour lui que je croisais dans le grand matin attablé dans la cuisine devant des pages de notes et de chiffres. Un quai de gare sombre l’hiver à six heures, où les pieds battent la semelle sur le bitume gris, où les rares silhouettes encapuchonnées, emmitouflées dans leurs écharpes prennent des allures inquiétantes à peine font-elles mine de se diriger vers vous, dans ce décor de béton hostile où vous semble-t-il personne ne lèvera le petit doigt pour vous sauver d’un drame. Étrangement la fumée d’une cigarette humée à distance réconfortait mon attente, du tabac brun à l’odeur familière, de la gauloise bleue, compagne de vie malgré nous. Un quai de gare éclairé par la vie qui se déroulait à l’intérieur du bâtiment, de lumières jaunes, de néons crus, de guichets s’ouvrant sur des employés économes de mots, au regard hagard, habité encore par les rêves de la nuit, le quai où furtivement mon père glissait dans ma main un billet de cinquante francs, sans un mot, avant de repartir vers son lieu de travail posté. Et là, égarée sur le quai ou à l’intérieur de la gare sous les néons violents qui fatiguaient les yeux, environnée des sons d’une journée débutante, avec les voix basses d’abord des voyageurs qui peu à peu traversaient l’espace du hall pour se planter devant les vitres – adultes en manteau, adolescents en blousons et en moufles (pourquoi seul le souvenir de l’hiver s’impose-t-il ?) – avec le froid glacial et les bouffées de mistral à l’ouverture des portes, derrière, devant ; le carrelage clair aux larges dalles, piétiné, sali les jours de pluie ou de neige ; avec le bourdonnement des voix qui enflait à l’annonce d’un train et au fur et à mesure que l’heure avançait, la semaine se hâtait vers moi, le hall se remplissait de monde, lieu d’allers et venues, de reconnaissances, de saluts, et l’on marchait côte à côte jusqu’au wagon où l’on s’installait le plus près de la vitre pour regarder défiler le paysage, se lever le jour définitivement sur la campagne puis les villes alentour jusqu’à notre terminus. Entre-temps peu de mots échangés, le silence du sommeil enveloppant le wagon de ce train omnibus, s’ouvraient les regards à chaque ouverture de porte pour se refermer aussitôt sur des paysages intérieurs, le mien entre des paupières lourdes tentant de s’ancrer quelque part dans le défilement des arbres, des poteaux, des champs, des maisons, des routes, des noms de gares traversées, lieu et temps du vide à soi, où ne rien penser, attente d’une semaine à vivre dans la promiscuité, les repas pris en commun, les prières collectives, les vexations pour un bouton manquant sur une blouse beige, l’internat honni, qui m’éloignait d’une vie familiale inconnue, inexistante, moi qui n’avais de souvenirs que de dortoirs, de sorties en rang par deux, de pommes jaunes au dessert. Le dernier sas avant le rituel de la rentrée chaque semaine, c’était cette porte en métal forgé qui donnait sur la rue de la Cécile, à emprunter seule, laissant aller devant ou derrière soi les compagnes croisées depuis la gare, jetant un œil sur les hauts arbres du square et les magnolias qui symbolisaient pour moi – avec leurs larges fleurs éphémères mais renouvelées chaque saison – la possibilité d’une vie pleinement épanouie entre ces murs prisons de nos âmes et doublement alors hors d’ici. Plus je passais la porte pourtant, plus l’inquiétude pesait et je ne savais plus s’il fallait se hâter de quitter cet endroit ou s’y cloîtrer en mesurant sa chance.

Marlen Sauvage

Quatrieme atelier d’écriture d’hiver mené par François Bon.

Du mouvement, mais sans verbe…

Cour herbeuse au printemps, sèche l’été, graviers sous la plante des pieds dans les chaussures ouvertes, enlevés du bout des doigts, perchée sur une jambe, bousculée par les bourrasques de mistral, à huit ou dix ans, qui gelait les joues l’hiver. Pompe à eau métallique au milieu de la cour, ou est-ce un souvenir trompeur ?, au col lisse à caresser en passant. La meule de pierre. Les roses trémières. A l’angle du portail, le figuier aux larges feuilles, délice des coccinelles, la chênaie, le pré vert, ensemencé de blé, de trèfle selon les années, jaune l’été, coquelicots lumineux, bleuets tendres, rouleaux de foin, ballots de paille. Le chemin de Mialouze, caillouteux, à la crête enherbée en son centre, chênes verts, genêts jaune d’or qui fouettaient les doigts, écureuils furtifs, chemin tampon entre la solitude de la maison et la route pour le village. Champ de melons ou de lavande. Figuier aux fruits rouges à voler par dessus le mur. La route. Le goudron. La ferme des Donnadieu. Les villas des années soixante. La route. La maison des C. Le stop à l’endroit de l’ancienne voie ferrée. Le Lauzon. Le virage à droite. Le fenouil sauvage dans les fossés. La chapelle saint Jean. La maison des H. Le croisement avec la grand-route pour Saint-Paul-Trois-Châteaux. La montée vers le village, les maisons de pierre aux toits de tuiles romaines, maisons mitoyennes, la place de la mairie, la mairie et son drapeau et ses grands escaliers, l’épicerie du père Masbeuf, la boulangerie, l’école, l’église, l’arrêt de bus, le café où jamais on ne mettait les pieds, le stade de foot, trop loin j’ai filé, retour en arrière, la patte d’oie avec la route pour Valréas et le collège, à gauche où conduisait-elle ?, le château de Montségur et les ruines où se perdre et se délecter de la légende de la princesse morte dans une oubliette.

Marlen Sauvage

Deuxième atelier d’écriture mené par François Bon, hiver 2016.

(je ne parviens pas à coller le lien vers le site de François Bon et ses ateliers. Allez sur le-tiers-livre et la rubrique ateliers thématiques je crois. Ordinateur en rade. J’utilise l’IPad et c’est pas gagné…)

lieu point-virgule lieu

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partir de l’angle gauche de la maison ; grimper le talus à l’arrière ; traverser l’écran de bouleaux ; ce qui fut un écran ; les bouleaux meurent au printemps chez nous ; franchir les deux ou trois mètres jusqu’au sentier herbeux ; la limite du terrain de ce côté-ci ; longer les mûriers desséchés ; les laisser à main gauche ; traverser la clôture ; elle délimite la pâture de l’unique brebis ; l’autre n’a pas survécu à son treizième hiver ; avancer dans le verger de cognassiers ; en contrebas à droite la clède ; les châtaignes y séchaient au début du siècle dernier ; à gauche deux cerisiers s’époumonent jusqu’au ciel ; longer le pré voisin  jusqu’à l’angle de la clôture ; au-delà le terrain est celui de Germaine ; Germaine morte en 2002 ; Germaine que nous n’avons pas connue ; Germaine qui vivait de rien ; à la maison en terre battue ; propriété maintenant de cousins éloignés ; descendre sur la droite en contournant la clède ; traverser le chemin communal ; poursuivre dans la pente ; le poulailler ici s’abandonne à la végétation ; nulle poule pour la contenir ; continuer jusqu’à la châtaigneraie ; après avoir coupé dans les genêts allongés sur le sol ; qu’il a fallu tailler à ras l’été dernier ; ramasser quelques « marrons » dauphine ; ces bonnes châtaignes au taux de sucre élevé ; au cloisonnement inférieur à 10 % ; se contenter de jeter un œil vers le bas ; vous y glisseriez à cette heure au milieu des feuilles rousses ; vous apercevrez bien l’autre clôture de bois et de grillage ; piquer alors vers l’autre délimitation ; ce ne sont que châtaigniers encore ; merisiers sauvages ; restes de murets effondrés ; et vous remonterez alors sur votre droite ; croisant la petite route goudronnée ; vous admirerez les sumacs rouge feu ; les tronçons d’eucalyptus au pied du laurier sauce ; le prunier ; le pré où les vaches en cet automne jettent leurs tâches brunes sur le sol givré du matin ; sans souci de vous ; et vous rejoindrez après le portique la ruine éventrée ; présente sur le compoix de 1840 ; la ruine qui nourrissait nos rêves d’atelier tout de verre bâti ; pour profiter de la vue sur la vallée ; la ruine qui marque le coin du rectangle que vous venez de parcourir ; alors que vous n’avez fait que tourner autour de la maison en S inversé ; sans remarquer sa façade de pierre au nord tandis qu’au sud le crépi l’enlaidit ; son absence de gouttières et son toit de bardeaux ; sa terrasse au soleil ; l’if indiquant une tombe protestante ; le jardin potager tout en longueur derrière le poulailler ; l’étroit escalier de pierre qui y descend ; l’abri de jardin qui attend son toit de lauzes depuis des années ; le figuier aux branches basses entouré de forsythias jaunes en février ; le large escalier aux pierres inégales qui mène à la maison ; et trouant le pignon à l’est couvert de signes cabalistiques ; la porte de la cave voûtée où se tenaient des chèvres dans une vie antérieure ;

Texte et photo Marlen Sauvage

(Photo : la clède à l’automne)

Première séance d’atelier d’hiver conduit par François Bon, premier texte.

 

 

Caméra subjective

ça tient à rien la liberté, à un coup d’œil lancé à droite ou à gauche, mais surtout surtout, à ce que par hasard, ou non, pas par hasard, mais par expérience, un type, pas n’importe lequel, un flic, un professionnel du regard de l’autre, capte ton désarroi, ta peur, ton malaise, et te coince, ça tient juste à ça, et dans la foule de la gare TGV de Vendôme, ce 2 septembre, y avait justement un flic capable de saisir le regard de L., 25 ans, oh ! presque rien, cet œil de biais autour de lui, venu acheter un billet de train, lui qui trépigne dans la file, hochant la tête comme s’il écoutait une musique mais non, pas d’écouteurs sur les oreilles, non, il se dandine, on le sent agacé par la lenteur du préposé au guichet de la gare qu’il fixe intensément par moments, à moins que ce soit par la petite vieille devant lui qui fouine dans son sac, il doit se demander si elle va finir par trouver ce qu’elle cherche – son porte-monnaie peut-être –, n’importe qui le dirait impatient, peut-être inquiet de louper son train, personne n’imagine que ce gars-là passe ses jours en prison depuis des mois, qu’il purge plusieurs peines et qu’il est libérable en fin d’année, que son casier comporte une dizaine de mentions dont une pour sa participation à l’incendie de l’ancien presbytère et de l’église d’Epiais, parce que rien ne permet de le dire, L. est vêtu d’un jean noir et d’un blouson clair, il porte des baskets nickel, propres, blanches avec des bandes orange, ses cheveux taillés courts, très courts, et là, il profite d’une permission, mais peut-être ce flic qui le repère déjà, de loin, a deviné quelque chose, comme grâce à un sixième sens qui fait dire dans cet instant-même à ses collègues qu’il se passe toujours quelque chose quand ils patrouillent avec lui, et justement il voit L. qui jette cet œil de biais autour de lui, comme – et c’est le flic qui le pense – à la recherche de l’échappée possible parmi cette masse de gens qui traîne sa valise à roulettes, qui se presse plus ou moins, qui se plante d’un seul coup devant le tableau du train pour repérer sa place, qui pointe du doigt, puis jette un œil en l’air pour vérifier la lettre où s’arrêter, juste dessous comme si la porte du train allait s’ouvrir là, devant la marque, là où la maman excédée par sa môme lui file une claque en lui interdisant de bouger d’un pouce – tu m’entends tu bouges plus d’un pouce ou tu t’en reçois une autre – cette masse de gens qu’il bouscule alors qu’il vient juste de décliner son identité devant les flics, il leur dira que de les avoir aperçus, il a eu la trouille, les sept flics, ils se déplacent en patrouille dans le cadre de Vigipirate, et là ils sont trois devant lui, et ils lui demandent son nom, et il répond instinctivement du nom d’un autre, mais ça les flics ne le savent pas encore, il donne le nom du cousin de sa copine, parce qu’il vient de le quitter, un mec bien qui a rien à se reprocher, pourquoi il donne son nom, tout de suite, il pourrait pas le dire, plus tard il avouera avoir « réagi dans l’instant » sans imaginer les conséquences parce qu’il avait deux ans de prison à faire, et quand entre les deux costauds et la femme flic, il aperçoit les chiottes, une idée lui traverse la tête, l’enseigne rouge fluo, ça va vite, il se tortille, il demande s’il peut aller aux toilettes, et à peine la réponse entendue, il se propulse à travers la cafétéria, il regarde loin, pourtant il l’aperçoit la jeune femme blonde qui ouvre grand la bouche avant de croquer son sandwich, une bouche à manger des pains de quinze cents, il n’a pas le temps de la réflexion grossière dont il a l’habitude quand il voit ce genre de bouche, une réflexion de mec entre mecs, mais il y repensera plus tard, il enjambe une chaise, pousse un homme en long manteau de laine vert foncé, qui se rend à sa table un plateau à la main, entend les premiers cris de stupeur des gens qu’il bouscule, on dirait qu’il danse, esquisse des pas de côté, jette les bras en avant, à droite, saute, il est jeune, il est mince et grand, c’est un gros handicap d’être aussi grand quand on veut se faire la malle et qu’on est poursuivi par une bande de flics, parce que les autres lui ont emboîté le pas, c’est la course à travers la cafétéria, mais personne ne tente d’arrêter le jeune, et le jeune L. jette des chaises vers ses poursuivants, ça sera dit comme ça dans le journal, on a l’impression – à lire ça dans l’entrefilet –, qu’il s’arrête, L., qu’il prend les chaises, une par une, et qu’il les lance tranquillement vers ceux qui le suivent, comme dans un mauvais film, et lui le super héros, il vole au-dessus de la foule, il porte un bel habit bleu et rouge, il les salue d’une main au front, et il s’éloigne comme propulsé par des réacteurs, mais là, il grimpe sur des tables, L., toujours balançant ses bras à droite et à gauche, et puis il les ramasse d’un seul coup près du corps et trace à travers la gare, s’engouffre dans le hall, les autres le rattrapent, il entend les pas, il garde les yeux rivés devant lui, comme s’il avait des œillères, son regard est concentré, noir, serré sur son objectif, et son objectif c’est la porte vitrée, obligé de ralentir pour ne pas se la prendre dans le nez, un courant d’air le saisit, il inspire profondément, il est toujours plus rapide que les autres, et devant lui le parking, autrement dit la liberté, dans son plexus un spasme de relâchement, son blouson clair flotte maintenant, il glisse sa main gauche dans la poche intérieure droite, il court toujours, s’empare de la clé de sa voiture, derrière lui ça se précipite encore, c’est un battement de pas amortis maintenant sur le goudron, ça ne crépite plus comme tout à l’heure dans le hall sur le carrelage, un bip, et il agrippe la portière, grimpe sur le siège, met le contact, il n’a pas le temps de tourner la clé, il a une menotte autour du poignet et un flic accroché à lui, il se dit qu’il est con, pourquoi bordel de merde, il a couru comme un dératé devant les flics, pourquoi leur avoir donné un faux nom, pourquoi, « ma détention se déroule sans incident », il leur dira ça aussi, alors pourquoi je vous le demande, et il se le demande encore, mais la frousse, la trouille du flic, tu vois, ça se commande pas et tu te prends trois mois de plus pour usurpation d’identité et rébellion.

 

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Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture permanent proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

Neuf portes seront passées

Deux lourds battants de chêne foncé ; poussiéreux ; peut-être peints jadis ; cintrés car ils ouvraient sur la cave voûtée au rangement hétéroclite ; avec la pompe à eau à gauche ; les sacs de pomme de terre tout de suite à droite ; l’établi de mon père dans le fond et tout un désordre d’outils de jardin ; de caisses ; de paniers ; de cartons ; que l’on poussait avec force après avoir actionné la grande clé de métal et qu’il fallait refermer avec la même force pour que bouge la clé dans le pêne ; la porte jaune lumineuse en bois léger ; peu épaisse ; dont il suffisait de tourner la poignée de céramique ronde et blanche pour se heurter au noir de la cave à charbon ; et pour entrer dans l’appartement de Montfavet, sur le palier aux trois autres portes similaires, en bois verni, celle que tu ouvrais en trombe et dont j’ai entendu jouer la clé longtemps après ta mort ; ce porche végétal de la tonnelle installée dans la cour du Rogabodot ; que nous passions et repassions en s’inventant des histoires de cow-boys et de sorcières ; dans la touffeur de l’été charolais ; celle de la ferme du Rogabodot avec son arc de frottement sur le carrelage aux rosaces rouges et vertes de la cuisine ouverte à tous ; où la table ronde invitait au partage d’un verre du Mâconnais ; de la tranche de jambon sec ou de saucisson décroché de la poutre du cellier ; au son du carillon ; à l’odeur de bois pétant dans la cuisinière sur laquelle mijotait le civet de lièvre du dimanche ; cette porte rouge sang à côté de la grille en fer forgé protégeant la vitrine de l’ancien bazar que nous avions acheté ; qui donnait sur la rue des Clottins ; le petit vacarme de la gare toute proche ; les allées et venues des banlieusards un filet de provisions à la main ; et celle-ci de la rue du bois des Jots ; dans ce village de vignerons ; te souviens-tu ; ses grandes vitres enfouies sous les pancartes posées par les copains « Ici prochainement ouverture d’un sex-shop » alors que nous emménagions tout juste dans cette ancienne boulangerie champenoise ; et la cave encore ; humide et fraîche ; à la porte marquée de deux initiales E. P. creusées dans le bois disjoint et grumeleux et troué par les vers.

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Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture permanent proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

Penser directement en termes de structure

1 – Si j’étais ornithologue, j’étudierais la nage en marche arrière des canards sur les bords de la Loire. En hiver. Je repèrerais l’Anas crecca, une sarcelle d’hiver qui niche dans les boires. Je me fierais aux mâles dont le plumage sur la tête conserve en hiver une belle couleur brun rouge à la bande verte soulignée de crème, avec sur le bord de l’aile ce miroir vert et noir entouré d’une barre blanche horizontale. Il faudrait prévoir un déplacement de quelques jours à Orléans ou ailleurs, dans le département, un hébergement proche des bords du fleuve, des jumelles de grossissement supérieur, un appareil photo, une caméra même, et peut-être un affût, ce genre de tenue de camouflage en toile renforcée qu’on appelle blind aux Etats-Unis, avec un filet cache-visage… pour les soirées fraîches. Un carnet de notes, quelques stylos. Mais avant toute chose, être sûre que la période est propice, que les canards n’ont pas encore migré.

2 – Je ne suis pas ornithologue. Il y a peut-être quelque part une publication scientifique racontant cette observation de la nage en marche arrière des canards… Toute une littérature grise disant ce déplacement à l’envers de la norme, tenant compte du courant, ou non… Ce que j’ai dans le regard, dans les oreilles et dans le nez, c’est la poésie des bords de Loire en hiver, le fluffff des pas dans les feuilles, l’odeur âcre de l’humus dans la fraîcheur du crépuscule, et l’image de ces oiseaux qui descendent le courant sans un regard en avant. Qu’apprendrais-je à qui ? aux amoureux du fleuve ? Ah ! avec eux, écouter truffler la sarcelle, et les « cuac » des femelles, et leurs « kekeke » aigus…

3 – Au bout du compte, j’aurais noirci un carnet de notes, j’aurais emmagasiné des dizaines de photos, j’aurais réalisé un petit film (je ne suis pas cinéaste non plus) pris à la tombée du soir quand les couleurs changent et que les sarcelles en ombre chinoise ne sont que des canards comme tous les autres. J’aurais enregistré des sons… Je serais bien avancée, tout déjà a été fait ! Je publierais mes conclusions sur mon blog un matin aux alentours de 7 h, c’est-à-dire une preuve par l’image : les canards nagent en marche arrière sur la Loire, en hiver, IL avait raison, mais aucun texte (pour dire quoi ?) ; les photos et le film, comme un hommage à la Loire et ça se partagerait sur les réseaux sociaux. A cette heure-là, celles et ceux qui se trouvent devant leur ordinateur verraient ou non passer l’information, l’avis de WordPress dans leur messagerie pour qui aurait choisi une notification quotidienne, le message dans le fil d’actualité de Facebook ou dans Twitter à condition que ce fil-là de mes publications n’ait pas été masqué par l’internaute.

4 – J’ai appris que les sarcelles d’hiver ne plongent entièrement que pour se protéger d’un prédateur, mais qui sait si votre regard ne les effraierait pas, malgré l’écran, malgré votre bonne volonté, alors elles s’enfonceraient sous l’eau ou s’envoleraient aussi vite qu’elles le peuvent, et elles sont si rapides et si agiles, ne resterait alors dans votre prunelle que le reflet de votre attente et de vos interrogations.

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Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture permanent proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.