Abus de pouvoir, une nouvelle de Chrystel Courbassier

© Marlen Sauvage 2016

Elle roulait pourtant à une allure tout-à-fait respectable dans cette rue qui traversait le village, enfin cette petite ville rurale de quelques deux-mille habitants, sous-préfecture du département tout de même, cet endroit où elle exerçait son activité professionnelle auprès d’enfants et d’adolescents depuis près de huit ans. Elle venait tout juste de quitter son lieu de travail, tardivement, épuisée par une journée de consultations à peine interrompue par un déjeuner frugal avalé en toute hâte entre deux rendez-vous. Sa voiture, seul lieu où finalement elle pouvait prendre quelques minutes, pour consulter ses messages téléphoniques, SMS, mails du jour, météo agricole du lendemain et éventuellement passer un dernier appel rapide, pendant le trajet du retour chez elle où l’attendaient trois bambins survoltés qui ne la lâcheraient plus jusqu’au coucher. Elle roulait plutôt tranquillement dans la rue déjà noire et glacée de novembre, bordée de voitures garées des deux côtés, une fine couche de givre en formation sur les pare-brise ; cette avenue traversant le village pour rejoindre la route nationale qui la conduirait presque tout droit jusqu’à chez elle, là-haut sur le Causse. Aussi, entre la lecture de deux messages électroniques, elle ne l’avait pas vu débouler de la droite, dissimulé derrière un pick-up blanc de chasseur, on les reconnaissait sans peine à la grande cage rouillée fixée à l’arrière, pour les chiens enragés, assoiffés de gibier, enfermés tout l’été dans leur chenil au sol recouvert de monticules de crottes, prêts à bondir. Elle avait juste entendu le PONG, sec et rapide, du corps percutant son pare-chocs avant, glissant lourdement sur la chaussée puis plus rien. Un silence de mort… Coup de frein brutal éjectant son portable quelque part sur le plancher de son véhicule Citroën Picasso. Elle mit quelques secondes à comprendre ce qui venait de se produire. Puis encore quelques autres secondes avant d’envisager un mouvement, une réaction. D’abord, les tremblements tout le long de ses bras, dans son ventre, ses jambes puis sa nuque, ses lèvres enfin. Elle avait déjà heurté un chevreuil non loin d’ici, dans les gorges du Tarn, un soir d’été. L’animal était venu s’encastrer dans le pare-chocs avant de sa voiture, brisant un phare au passage, avant de reprendre une course titubante vers la forêt tandis qu’elle avait continué sa route, étourdie. Là il ne s’agissait pas d’un chevreuil, elle le savait, elle était en plein cœur du bourg et puis il lui semblait bien avoir entraperçu une doudoune noire par-dessus un col roulé rouge vif. C’était un homme, elle en était certaine à présent. Un homme venait d’heurter son véhicule. Elle devait faire quelque chose et vite. Le bonhomme n’était peut-être pas mort, peut-être juste blessé, un filet de sang s’écoulant de sa bouche entrouverte, le long de sa joue mal rasée… Elle devait lui venir en aide absolument, immédiatement, sans traîner. Elle savait faire, aider les gens toute la journée, être à l’écoute, bienveillante, attentive, rassurante, consolatrice, c’était son métier, non ? Tout de même, ce n’était pas la même chose, cela n’avait même rien à voir. Elle n’intervenait jamais dans l’urgence. Elle n’aurait pas pu, trop anxieuse, trop stressée, trop sensible. Elle appuya longuement sur le bouton du frein à main automatique, décrocha sa ceinture de sécurité et ouvrit sa portière, sans couper le contact. Une bouffée de chaleur l’envahit alors même qu’il faisait un froid de canard au dehors. Elle baissa la fermeture éclair de sa veste et mit un pied à terre. Les tremblements reprirent. Elle appréhendait ce qu’elle allait voir. Rien ne bougeait sur le bitume. Autour d’elle, pas un chat. Juste ce silence glacial sous le ronron du moteur qui tournait toujours, après le brouhaha de sa journée passée avec des enfants de tous âges. Enfin, elle s’avança lentement vers l’avant de son automobile, tous phares allumés.

L’individu à la peau mate, les cheveux noirs ondulés autour de son visage émacié, barbe naissante (elle avait raison, il n’était pas rasé de quelques jours), gisait de tout son long sur la chaussée, les bras de chaque côté du corps inerte, jambes entortillées façon posture de yoga pour confirmés. Une cigarette à peine consumée avait volé à plus d’un mètre de la bouche de son propriétaire. Lucille resta les bras ballants devant ce spectacle une paire de minutes avant de s’approcher d’un peu plus près, encore plus près. Elle se baissa vers le visage du type, tendit sa main à plat vers ses paupières closes puis s’arrêta avant de le toucher, son autre main portée à la bouche, le regard effaré. Il n’y avait aucun doute, c’était bien lui ! Le médecin avec lequel elle travaillait depuis plusieurs mois maintenant. Celui qui l’avait fait pleurer un matin, en réunion, à force de lui mettre la pression, de venir appuyer là où ça faisait mal. A la fois sadique et pervers, séducteur et provocateur. Capable de repérer très vite les points faibles de ses collègues de travail, de sexe féminin de préférence. Le mâle dominant de l’équipe, attaché au pouvoir. Il l’avait rejointe ensuite dans son bureau pour discuter mais elle était trop émue et en colère pour placer trois mots à la suite. Elle l’avait envoyé bouler. Une fois passée la crise, une semaine après l’altercation, il était revenu un bouquet de fleurs à la  main, elle avait apprécié le geste. Lucille avait eu une discussion avec lui, un long échange productif et bénéfique au terme duquel il l’avait invitée à boire un verre au café du coin pour se faire pardonner.  Lucille avait envoyé un SMS à son mari prétextant le pot de départ à la retraite d’une collègue orthophoniste pour justifier son retour tardif à la maison dans la nuit. Il n’aurait qu’à réchauffer le reste des lasagnes de la veille accompagnées d’une salade verte pour le dîner puis coucher les enfants sans elle, tout se passerait bien, elle en était certaine. Puis un mojito en entraînant un autre puis encore un autre, la soirée était déjà bien entamée lorsqu’elle avait suivi le docteur K. jusqu’à son hôtel où il lui avait offert un dernier verre et plus encore. Elle n’avait jamais fait cela et mit cet écart de conduite sur le compte de l’alcool. Difficile la semaine suivante de se retrouver sur leur lieu de travail, toute distance professionnelle gardée. Lui, avait fait comme si rien ne s’était passé, cherchant plutôt à l’éviter. Il devait être habitué de ce genre de situation pourtant fort incommodante, avait-elle pensé alors. Elle avait ruminé sa rancœur et puis tout s’était tassé. Il était un bon médecin après tout. Il faisait du bien aux enfants, aux parents, à l’équipe aussi. Il était présent quand on avait besoin de lui. On pouvait compter sur son engagement auprès des familles et son investissement auprès des différents professionnels de l’équipe était réel. Elle finit d’approcher sa main de la tête du gisant, effleurant ses cheveux noirs de jais puis sa joue encore tiède, râpeuse. Elle se rappelait ses baisers fougueux dans le cou, sur sa nuque, ses gestes précis détaillant son corps, faisant vibrer chaque pore de sa peau, ses mots doux, suaves, gorgés de soleil. Elle caressa ses lèvres immobiles, gercées, ternies par le tabac. Il lui sembla sentir un filet d’air chaud sur ses doigts. Puis lui revint cet autre jour, une autre réunion, la remarque cinglante, l’arrogance dans le ton de sa voix, l’humiliation qu’elle avait ressentie jusque dans son bas-ventre. Elle avait dû quitter le travail plus tôt que prévu tellement la douleur lui tordait les entrailles. Son médecin traitant l’avait arrêtée quelques jours, lui prescrivant repos et anxiolytiques. Elle ne s’était saisie ni de l’un ni de l’autre. A partir de ce jour, elle n’avait plus ouvert la bouche en réunion, pétrifiée par la seule présence de cet homme qu’elle ne parvenait malgré tout pas à détester. D’ailleurs, tout le monde paraissait tellement l’apprécier parmi ses collègues de travail. On lui déroulait le tapis rouge quand il arrivait, on l’adulait, on buvait ses paroles comme du petit lait. Personne ne se permettait jamais de le contredire, d’aller à l’encontre de ses décisions. Il y avait toujours une bouteille de bière locale au réfrigérateur pour les cas où il daignerait déjeuner avec nous. Le docteur K. aimait la bière, elle avait pu observer qu’il en consommait plus que de raison d’ailleurs. Elle approcha alors son visage de la cavité buccale du blessé assez près pour humer les effluves d’alcool qui s’en échappaient. Enfin elle se redressa et jeta un rapide coup d’œil autour d’elle. Assez rapide pour confirmer que l’avenue était belle et bien déserte. Les maisons alentours avaient les volets clos. De la fumée s’échappaient de quelques cheminées. Un froid subit la saisit. Elle referma sa veste sans bruit. Sa décision était prise. Il n’y avait plus de temps à perdre. Elle attrapa le bonhomme fermement par les épaules et le traîna non sans peine jusque derrière le pick-up de chasseur, dénouant ses jambes au passage. D’après la forme en zigzag qu’elle avait prise, la droite semblait bien amochée. Le pied, sorti de sa chaussure, paraissait ne tenir qu’à un fil, pendouillant comme un pénis en perdition. Lucille remonta ensuite dans l’habitacle surchauffé de sa Citroën et referma la portière doucement, sans la claquer, pour ne pas se faire remarquer. Elle récupéra son mobile qui avait glissé sous le siège passager, envoya un rapide texto à son mari afin de le prévenir de son arrivée prochaine et appuya légèrement sur l’accélérateur. Elle roula lentement jusqu’à la sortie du village, jeta à nouveau un bref coup d’œil dans son rétroviseur, rien à signaler, et prit de la vitesse une fois sur la route nationale, entonnant la chanson Sweet Dreams, selon Marylin Manson, « … Some of them want to use you… Some of them want to get used by you… Some of them want to abuse you… Some of them want to be abused… »

Autrice : Chrystel COURBASSIER 

A la recherche des souvenirs manquants, Chrystel Courbassier

© Marlen Sauvage 2016

« Un bord de mer en soirée, un anniversaire, une joyeuse tablée, dans la promiscuité du camping-car familial ; un chemisier blanc à gros pois colorés ; un paquet de cigarettes à l’eucalyptus ; une bouteille de vin en plastique vert La Villageoise ; des bouteilles en verre avec des étoiles au bord, la consigne, quelques centimes en échange ; une collection de code-barres découpés sur les emballages, Cédric, glissade, fracture du tibia ; allongée sur la banquette-arrière, mon père au volant, les lumières des phares qui défilent sur l’autoroute, Paris au matin ; une carte de ma tata, un brin de muguet dessiné dessus ; une maison, un garage, quelques copains éphémères, encore un Cédric, premier baiser ; un été, une amie au prénom oublié ; tata Jeanne, Rians, une boîte à bonbons ; une nuit de fête chez des amis, retour à la maison, seule dans la ruelle, sous la pluie peut-être, j’ai peur ; une grande chambre, un bureau devant la fenêtre, une fenêtre donnant sur la rue, une maison abandonnée en face ; un camping-car garé devant la maison, il est vert et gris, aux formes arrondies, toujours en panne, un seul souvenir de lui… »

Autrice : Chrystel Courbassier

Un lieu, un personnage, Chrystel Courbassier

Photo © Marlen Sauvage 2019

Noircies par le temps, sans jointure, traversées de part en part par un rai de lumière d’octobre, les pierres m’avaient plu. J’en avais senti l’épaisseur, la consistance, la solidité. Il ne nous en avait pas fallu davantage pour acheter la maison. Nous ne savions pas encore le travail qu’elles allaient nous demander, les heures interminables passées dans le froid, la poussière et l’humidité à en sublimer les couleurs, les contours, les surfaces, à les ramener à la vie. Grises, rayées, allongées, bosselées ou rectilignes, épaisses ou toutes fines, unies entre elles par un enduit fabriqué par nos soins dont les nuances variaient en fonction des dosages de colorants mélangés au sable et à la chaux, du beige au rosé en passant par divers tons de jaune orangé. A chaque zone de la voûte correspondait le travail d’une personne, lui, moi, ou bien d’autres venus prêter main forte pour une heure ou deux. Là, entre la cheminée et la cuisine, à l’endroit où descend une arête de la voûte, on devinait des coulures jaunâtres sur la pierre, première tentative non concluante d’un enduit tout prêt, vision d’horreur, minutes de désespoir… Au-dessus de la hotte d’aujourd’hui, quelques pierres restées sombres malgré le sablage, traces laissées par le poêle d’autrefois. 

Elle ouvrit les yeux avec difficulté sous l’assaut du soleil qui venait de surgir par  la porte-fenêtre. Elle tenta de bouger une jambe puis l’autre mais chaque mouvement, même infime, de ses membre inférieurs lui arrachait un râle de douleur. Elle sentit le poids de la chaîne métallique qui reliait ses chevilles à un crochet planté dans une grosse pierre aux coulures jaunâtres, près du sol. De sa main droite, elle écarta les cheveux gras et poussiéreux de son visage. Elle passa sa langue sur la peau craquelée de ses lèvres. Même redresser sa tête lui semblait une prouesse. Elle la laissa poser lourdement sur le carrelage froid et crasseux de la pièce, près d’une assiette et d’un verre vides à même le sol. Elle se concentra sur sa respiration, les battements lents et réguliers de son cœur pour tenter d’avoir moins froid et moins mal aussi. Ses vêtements en lambeaux ne recouvraient plus qu’une mince surface de son corps décharné, pâle et couvert de croûtes. Ne lui venaient à l’esprit que des images floues sans couleurs et sans mot, sans lien entre elles. Sa tête tournait, elle ferma les yeux, les rouvrit et dans un effort désespéré, fit pivoter son corps en position allongée sur le dos. Elle vit alors la masse écrasante des centaines de pierres qui constituaient la voûte, grises, glaciales, immobiles, prêtes à l’ensevelir une bonne fois pour toutes. Depuis combien de temps gisait-elle là prisonnière ? Dans l’instant, elle ne savait le dire. Elle tourna légèrement la tête sur sa gauche, près du crochet, quelques traits alignés sur une pierre plus grosse que les autres, gravés à l’aide d’un vieux clou rouillé, soixante-cinq au total. 

Autrice : Chrystel Courbassier

Jaune blé, Chrystel Courbassier

© GM

Un champ de blé à perte de vue. Des épis dorés qui plient sous la brise légère. Au milieu de ce champ un espace creux. Au cœur de ce creux, si on approche un peu, on devine deux corps enlacés. Ronan a pris soin de poser sur le sol une couverture dans les tons orangés. Sur les plis du tissu, quelques vêtements jetés çà et là dans la précipitation d’un désir partagé. Les deux corps nus se cherchent, se couvrent de baisers et de caresses. Par moment, on perçoit un petit rire juvénile. Linda balance alors en arrière sa gorge blanche à l’assaut de laquelle repart ardemment le jeune homme. Le temps pour eux s’est arrêté. Là, au milieu de cette végétation flamboyante. Ronan a vingt-deux ans. Il fait le service au café Chez Simon sur la place du village. Linda a seize ans. Elle aide ses parents à la ferme. Ils se sont rencontrés lors du feu de la Saint-Jean, quelques semaines auparavant. Comme chaque après-midi de cet été, elle accompagne son jeune frère, Luce, pêcher au bord du Tibou. Luce a 7 ans, il s’est pris de passion pour la pêche. Son père lui a acheté une épuisette, une petite canne grise télescopique, un seau de couleur jaune et quelques appâts pour débuter. Ombles, sandres, silures, goujons, ablettes…. Luce court après tout ce qui se tortille au fond de l’eau. Il tente de reconnaître les poissons. Parfois, il revient bredouille mais qu’importe, il n’a pas vu le temps passer. Il reviendra demain. Linda le dépose sur la berge du Tibou, elle reste quelques minutes avec lui, à l’observer, puis s’éclipse une paire d’heures avant de revenir le chercher pour rentrer à la maison. Il est l’heure de se séparer. Chacun d’eux se rhabille, vidé et repu, sans un mot. Ils échangent encore un baiser, une étreinte pleine de promesses du lendemain. Puis Linda part d’un côté, Ronan de l’autre traçant chacun quelque infime chemin au milieu de ce champ de ce blé, témoin de leur amour naissant. Ce qu’ils ignorent alors, c’est que cette étreinte sera la dernière. Lorsque Linda atteindra la rive du Tibou, elle ne trouvera plus rien de son jeune frère, que le seau jaune et vide, soulevé par les remous de l’eau en une danse macabre éternelle. Elle criera, s’agitera en tous sens pendant un long moment avant de s’effondrer en pleurs sur les galets. Le petit corps sera repêché quelques kilomètres plus bas le lendemain à l’heure où les blés ploient sous la brise légère. Avant que le soleil rageur ne les noie sous la touffeur estivale.

Autrice : Chrystel Courbassier

« Faut-il travailler moins ?, par Chrystel C.

Pourquoi je travaille et pourquoi CE travail-là ? En bref, à quoi je sers ? Le travail m’aide-t-il à aller mieux ou bien contribue-t-il à me rendre plus malade encore ? Quand je ne travaille pas pendant plusieurs mois, force est de constater que cela me manque, je me sens isolée, inutile, sur la pente de  la « débilisation », et quand je travaille trop, je me retrouve prise dans un tourbillon sans fin, dans un temps qui ne cesse de filer, sans moi, presque sans moi, je sens l’épuisement me guetter à chaque coin du jour, ou de la nuit d’ailleurs, mes jours comme mes nuits se confondant parfois sans transition aucune. Je rêve d’un temps où j’aurai le temps… L’insatisfaction à chaque coin de rue… Comment sortir de cette insatisfaction quotidienne, du doute permanent, de la culpabilité au réservoir inépuisable ? Sans doute les deux pieds devant… Si je cesse de vouloir toujours mieux, c’est que je serai morte. A quoi me sert alors de travailler ? A lutter contre mes démons, à mettre en sommeil ces idées morbides, à garder en suspens mes pensées les plus noires. Oui, mais où placer le curseur entre le travail qui avilit et celui, source de bien-être, qui nous épanouit ? Comment doser cette histoire-là ? Avec quelles épices pour en relever la saveur sans s’arracher la gueule, sans se tordre de douleur ? Avec quels condiments savamment associés, pour obtenir un mélange de couleurs agréable au regard, une odeur qui met en appétit, un goût suffisamment subtil et délicat pour donner envie de poursuivre encore, avec la certitude qu’on ne va pas s’empoisonner, qu’on s’en sortira vivant, que tout se passera bien. Le travail, une petite cuisine interne. 

Texte : Chrystel C.
Ecrit en atelier en 2018, groupe de Florac.

Visages, par Chrystel Courbassier

Fin octobre, nous écrivions sur le thème des Visages avec un groupe de stagiaires, à la Roncière (Cans-et-Cévennes). J’ai décliné ce thème en quelques propositions dont les intitulés donnent une idée : « Et le temps a passé », « Galerie », « Mon essentiel dans ton visage », « Ton visage est un paysage (ou tout autre chose) », « Je te reconnaîtrais parmi cent mille visages », et « Ce que ton visage me dit de toi »… Tous les participants n’ont pas toujours écrit à partir de chaque proposition, aussi j’en redonne l’intitulé avant chaque texte, ainsi que l’auteur principalement convoqué pour son écriture. Enfin, je restitue les textes tels qu’ils m’ont été livrés, dans leur ponctuation et leur présentation.

Klimt, L’Espoir 1, 1903

Et le temps a passé (avec Marguerite Duras, L’Amant)

Un beau port de tête, des cheveux noirs et fins, la raie sur le côté, un menton assuré, des yeux brillants et noirs aussi, au milieu de ce visage souriant, amoureux de la vie, des femmes, confiant en l’avenir. Debout sur la photo, je ne sais où, ne vois pas les entours, l’imagine tenant fièrement de la main gauche, le bras tendu, un beau brochet fraîchement pêché (il n’était pourtant pas pêcheur…) Avec le poids des ans, des soucis, des dettes et du deuil, la tête s’est affaissée sur son cou effacé, les yeux ont grossi, gonflé, devenus ronds et globuleux, ils ont perdu leur charme, gagné en peine et en ressentiment ; les joues se sont remplies de haine et de mépris ; la bouche s’est vidée de ses dents, transformant son sourire enjôleur en rictus effrayant, une bouche tordue gobant un air vicié, dépourvue de paroles censées, réconfortantes ou bienveillantes ; les cheveux grisonnants et gras,  négligés, sur son crâne rond et sec ; la peau aride et tiède de ses bas-joues creusés qui s’enfoncent mollement quand on l’embrasse du bout des lèvres. Un visage si lointain à présent, déserté par l’amour et la confiance, asséché par la vie, esseulé, ravagé par la rage, la frustration et la souffrance.

Mon essentiel dans ton visage (avec Bernard-Marie Koltès, Combat de nègre et de chiens)

Deux globes proéminents, aux reflets gris dilatés cernés de jaune, deux boules bouillonnantes, prêtes à jaillir, à bondir hors de leur coquille et à se déverser en lave poisseuse sur sa victime, giclée de boue dévorant tout sur son passage.

Ils forment deux haies de broussaille au-dessus des paupières, deux haies plantées là à la hâte et sans règle, en zigzag, deux sentiers en friche, infranchissables, à l’herbe brune, solide et drue ; un havre de mystère et de sécurité mêlés. 

Une multitude de taches de rousseur, grains de blé gorgés de soleil, recouvrant creux et bosses, monts et merveilles, petits points lumineux également répartis et formant une plaine chatoyante au milieu du visage, paysage rond, coloré, piqueté, qu’on a envie de traverser pieds nus en plein été. Envie de glisser le bout du doigt entre les points, se frayer un chemin, partir à l’aventure, vers l’inconnu, n’en jamais voir la fin.

Ton visage est un paysage… ou tout autre chose (avec Hubert Haddad)

Rien d’autre que la cascade de tes cheveux auburn et ondulés sur ta peau satinée et l’envie de plonger dedans, de m’y envelopper

Rien d’autre que ces taches de rousseur inondant ton visage, éclaboussant tes joues par vagues colorées et l’envie de barboter dedans comme un bébé 

Rien d’autre que la peau mouillée de tes lèvres formant un ruisseau, une rivière, un fleuve aux eaux tumultueuses et aux bords ravinés, m’y laisser glisser et couler au fond, tout au fond parmi algues, limon et poissons, me laisser entraîner par le courant, rencontrer creux et bosses, monts et merveilles, monstres et sirènes, amertumes pensées

Et sur le rivage de tes yeux clairs et limpides comme la mer en plein été, surprendre cette goutte froide et salée, goutte de pluie, goutte glacée qui coule, lente, inexorable, impitoyable

Juste m’y noyer et rien d’autre.

Galerie (avec Walt Whitman, Feuilles d’Herbes)

Visage dissimulé derrière un masque de couleurs ; visage sévère du beau-père ; visage naturel marqué par les années ; visage désabusé de l’oncle pervers ; visage lointain et disparu ; visage chauve et moustachu ; visage qui ne vieillit jamais ; visage gai et barbu ; visage sévère de tante Hélène ; visage tordu et effrayant ; visage gourmand toujours rieur; visage malade de l’hypochondriaque ; visage hâlé de la belle espagnole ; visage coquin de l’éternel petit frère ; visage aux joues rosies par la bouteille ; visage mystère du père/grand-père demeuré inconnu.

Je te reconnaîtrais parmi cent mille visages (avec Emmanuel Levinas)

J’ai encore perdu, peut-être l’ai-je fait exprès après tout, ai-je vraiment fait de mon mieux, n’ai-je jamais gagné ?… je déteste ce jeu, j’accepte de participer pour leur faire plaisir, c’est tout. Parce que je ne peux pas dire que j’apprécie vraiment ça, ses baisers, à moins que ce ne soit l’inverse, que ce soit elle qui n’aime pas m’en faire… la peau de ses joues si collante, le rouge carmin de ses lèvres humides qui se répand sur la mienne, l’odeur âcre de la poudre dans mes narines, le métal froid de ses boucles d’oreilles qui se balancent en cadence venant heurter ma tempe … j’ai perdu parce que je cours moins vite aussi… mais j’aurais pu courir plus vite, c’est juste que je n’en avais pas envie… je le vois bien qu’elle préfère quand c’est les autres qui gagnent… quel jeu ridicule ! Tout ça juste pour un baiser… je ne sais jamais ce qu’elle pense quand je m’approche, son regard si lointain quand elle m’embrasse, ses yeux dissimulés sous un fard bleu, vert, gris, si fuyants à mon égard. Je vois bien qu’elle ne les regarde pas pareil les autres. C’est sûr, elles lui ressemblent plus, même couleur des yeux et des cheveux. Peut-être que ma peau abîmée d’adolescente la dégoûte… cela me permet au moins d’éviter ses baisers poisseux chargés de senteurs capiteuses qui me donnent la nausée. Peut-être se donne-t-on  mutuellement la nausée maman, qu’en penses-tu ? Un jour, il faudra bien qu’on se le dise. Un jour, il faudra que tu me racontes pourquoi ce masque sur ton visage, ce que tu cherches tant à dissimuler, quel secret honteux, quels faits indicibles… un jour peut-être me laisseras-tu toucher ta peau sans artifice, naturellement, un jour peut-être me laisseras-tu m’approcher de toi sans crainte, un jour peut-être t’adresseras-tu à moi avec des mots qui parlent vrai, un jour peut-être me laisseras-tu gagner un peu de ton amour.

Ce que ton visage me dit de toi (avec Michel Butor, La Modification et à partir du tableau, L’espoir, II, de Klimt, qui figure au début de cette publication.)

Vous êtes là et vous me regardez. Vous me regardez comme si j’étais une bête curieuse, oui, c’est cela, une bête curieuse. Je ne sais pas qui vous êtes d’ailleurs, oui qui êtes-vous d’abord ? Je ne vous ai jamais vu par ici, pourtant je connais tout le monde. Vous êtes nouveau peut-être ? Médecin ou infirmier ? Allez, n’ayez crainte, approchez, je ne mords pas… Vous vous demandez,  n’est-ce pas ? Vous vous demandez comment j’en suis arrivée là ? Pas besoin de sortir de St-Cyr pour voir ce que vous voyez et que tout le monde voit… Mais enfin cessez d’avoir peur, de vous sentir embarrassé… au passage, c’est moi qui devrais l’être et qui le suis d’ailleurs. C’est bien comme cela que l’on dit en espagnol, non ? Embarazada … Comment est-ce arrivé ? Je ne sais pas, je ne sais plus… Oui, je vois ce que vous vous dites là dans votre petite tête, elle est un peu dérangée celle-là… Vous savez, oui vous savez forcément puisque vous êtes ici avec votre blouse blanche et moi, je suis en face de vous, sans rien… Vous êtes celui qui sait d’ailleurs, celui qui n’est pas sans savoir, un sachant, n’est-ce pas ainsi que l’on dit par ici ?… Non, vraiment, je vous assure, je ne sais pas. C’est arrivé comme ça : un jour j’étais vide et le lendemain, j’étais pleine. Il y a bien eu enquête mais cela n’a rien donné, cela n’a pas duré non plus… Il faut que je vous prévienne, il y en a qui disent que je suis une sorcière, les cheveux roux, la peau piquetée de taches de rousseur ; avancez-vous, ce n’est pas contagieux, regardez là autour du nez, des yeux, de la bouche, un vrai champ de mine… une sorcière, vous imaginez, c’est comme si le temps n’avait pas fait son travail en ces lieux ; l’épaisseur des murs sans doute, la hauteur des grillages, le poids des préjugés… Vous comprenez maintenant pourquoi je ne souris pas, pourquoi je me méfie et vous observe ainsi… Y en d’autres qui racontent que je l’ai bien mérité ce qui m’arrive… c’est parce que j’étais une fille des rues avant de me retrouver ici un soir, je me rappelle plus comment ni pourquoi, j’avais trop bu je crois… Dehors, j’avais besoin d’argent et je n’étais bonne à rien ou plutôt qu’à une chose, pas besoin de vous faire un dessin… mais ça fait deux ans déjà, vous savez compter vous aussi, et ça fait pas deux ans que je suis dans cet état. C’est arrivé ici mais je sais plus comment, impossible de me rappeler, les neuroleptiques, tout ça, on n’est plus dans son état normal, on est dépossédé et non pas possédé… Alors tant pis, j’attends, j’attends que ça passe et après on verra. Vous avez l’air gentil, vous voudrez bien vous occuper un peu de moi ?

Chrystel Courbassier

Fragments, Chrystel Courbassier

Sibilla Persica, Guercino, détail. Photo : Marlen Sauvage

Retour à la maison

L’après-midi s’achève, il est l’heure de rentrer. On pose ses papiers justificatifs sur le siège passager à côté du sac à main élimé et on démarre. On ne croise personne sur la route, personne sur les trottoirs, pas de bus scolaire, pas de cris d’enfants, pas de bruit, même pas un gendarme au rond-point ! La route est étrangement morte. Et enfin on arrive. Un dernier virage à droite, en descente, il est là, avec son gilet bleu marine, la capuche sur la tête, un bâton à la main, en chaussettes. Il bondit et s’amuse sur la plate-forme bétonnée autour du muret, de la boîte aux lettres, il attend sa maman, rescapée du travail. Il accourt, fait la fête, nous sourit, nous enserre, nous inonde du récit de ses aventures journalières. Tant de vie nous ravit. Après une morne journée, on apprécie l’accueil, on commence enfin à sourire à son tour, on se sent soudain moins seule. On retrouve des forces pour continuer, pour entamer la soirée dans une autre temporalité, avec une nouvelle énergie.

Nouvelles lointaines

Dès le matin, en jetant un coup d’œil à son portable, on voit qu’elle nous a répondu. On lui a écrit juste hier soir, après des mois, voire des années de silence et elle nous a répondu, tout de suite. On ne pensait plus guère à elle qu’épisodiquement, un texte écrit récemment dans un autre contexte, un brin nostalgique, on savait la relation rompue physiquement, par le temps et par la distance, on savait qu’il n’y avait plus à espérer et puis voilà qu’avec les événements, l’Italie au cœur des actualités, on s’est remis à penser à elle, pour de vrai, pour de bon. Et on a eu envie de lui envoyer ce petit message pour prendre de ses nouvelles. Elle, partie en retraite dans l’Italie des Marches. Elle, qui nous a accompagnée si régulièrement pendant sept ans. Elle nous a répondu aussitôt et pas juste une ligne mais plusieurs, des nouvelles, des encouragements, des propositions. La lire et la relire avec bonheur. Le lien existait donc toujours, latent, affleurant, prêt à ressurgir à l’aune d’un mauvais virus.

Texte : Chrystel Courbassier

Abus de pouvoir, une nouvelle de Chrystel C.

Photo : Marlen Sauvage

Elle roulait pourtant à une allure tout-à-fait respectable dans cette rue qui traversait le village, enfin cette petite ville rurale de quelques deux-mille habitants, sous-préfecture du département tout de même, cet endroit où elle exerçait son activité professionnelle auprès d’enfants et d’adolescents depuis près de huit ans. Elle venait tout juste de quitter son lieu de travail, tardivement, épuisée par une journée de consultations à peine interrompue par un déjeuner frugal avalé en toute hâte entre deux rendez-vous. Sa voiture, seul lieu où finalement elle pouvait prendre quelques minutes, pour consulter ses messages téléphoniques, SMS, mails du jour, météo agricole du lendemain et éventuellement passer un dernier appel rapide, pendant le trajet du retour chez elle où l’attendaient trois bambins survoltés qui ne la lâcheraient plus jusqu’au coucher. Elle roulait plutôt tranquillement dans la rue déjà noire et glacée de novembre, bordée de voitures garées des deux côtés, une fine couche de givre en formation sur les pare-brise ; cette avenue traversant le village pour rejoindre la route nationale qui la conduirait presque tout droit jusqu’à chez elle, là-haut sur le Causse. Aussi, entre la lecture de deux messages électroniques, elle ne l’avait pas vu débouler de la droite, dissimulé derrière un pick-up blanc de chasseur, on les reconnaissait sans peine à la grande cage rouillée fixée à l’arrière, pour les chiens enragés, assoiffés de gibier, enfermés tout l’été dans leur chenil au sol recouvert de monticules de crottes, prêts à bondir. Elle avait juste entendu le PONG, sec et rapide, du corps percutant son pare-chocs avant, glissant lourdement sur la chaussée puis plus rien. Un silence de mort… Coup de frein brutal éjectant son portable quelque part sur le plancher de son véhicule Citroën Picasso. Elle mit quelques secondes à comprendre ce qui venait de se produire. Puis encore quelques autres secondes avant d’envisager un mouvement, une réaction. D’abord, les tremblements tout le long de ses bras, dans son ventre, ses jambes puis sa nuque, ses lèvres enfin. Elle avait déjà heurté un chevreuil non loin d’ici, dans les gorges du Tarn, un soir d’été. L’animal était venu s’encastrer dans le pare-chocs avant de sa voiture, brisant un phare au passage, avant de reprendre une course titubante vers la forêt tandis qu’elle avait continué sa route, étourdie. Là il ne s’agissait pas d’un chevreuil, elle le savait, elle était en plein cœur du bourg et puis il lui semblait bien avoir entraperçu une doudoune noire par-dessus un col roulé rouge vif. C’était un homme, elle en était certaine à présent. Un homme venait d’heurter son véhicule. Elle devait faire quelque chose et vite. Le bonhomme n’était peut-être pas mort, peut-être juste blessé, un filet de sang s’écoulant de sa bouche entrouverte, le long de sa joue mal rasée… Elle devait lui venir en aide absolument, immédiatement, sans traîner. Elle savait faire, aider les gens toute la journée, être à l’écoute, bienveillante, attentive, rassurante, consolatrice, c’était son métier, non ? Tout de même, ce n’était pas la même chose, cela n’avait même rien à voir. Elle n’intervenait jamais dans l’urgence. Elle n’aurait pas pu, trop anxieuse, trop stressée, trop sensible. Elle appuya longuement sur le bouton du frein à main automatique, décrocha sa ceinture de sécurité et ouvrit sa portière, sans couper le contact. Une bouffée de chaleur l’envahit alors même qu’il faisait un froid de canard au dehors. Elle baissa la fermeture éclair de sa veste et mit un pied à terre. Les tremblements reprirent. Elle appréhendait ce qu’elle allait voir. Rien ne bougeait sur le bitume. Autour d’elle, pas un chat. Juste ce silence glacial sous le ronron du moteur qui tournait toujours, après le brouhaha de sa journée passée avec des enfants de tous âges. Enfin, elle s’avança lentement vers l’avant de son automobile, tous phares allumés.

L’individu à la peau mate, les cheveux noirs ondulés autour de son visage émacié, barbe naissante (elle avait raison, il n’était pas rasé de quelques jours), gisait de tout son long sur la chaussée, les bras de chaque côté du corps inerte, jambes entortillées façon posture de yoga pour confirmés. Une cigarette à peine consumée avait volé à plus d’un mètre de la bouche de son propriétaire. Lucille resta les bras ballants devant ce spectacle une paire de minutes avant de s’approcher d’un peu plus près, encore plus près. Elle se baissa vers le visage du type, tendit sa main à plat vers ses paupières closes puis s’arrêta avant de le toucher, son autre main portée à la bouche, le regard effaré. Il n’y avait aucun doute, c’était bien lui ! Le médecin avec lequel elle travaillait depuis plusieurs mois maintenant. Celui qui l’avait fait pleurer un matin, en réunion, à force de lui mettre la pression, de venir appuyer là où ça faisait mal. A la fois sadique et pervers, séducteur et provocateur. Capable de repérer très vite les points faibles de ses collègues de travail, de sexe féminin de préférence. Le mâle dominant de l’équipe, attaché au pouvoir. Il l’avait rejointe ensuite dans son bureau pour discuter mais elle était trop émue et en colère pour placer trois mots à la suite. Elle l’avait envoyé bouler. Une fois passée la crise, une semaine après l’altercation, il était revenu un bouquet de fleurs à la  main, elle avait apprécié le geste. Lucille avait eu une discussion avec lui, un long échange productif et bénéfique au terme duquel il l’avait invitée à boire un verre au café du coin pour se faire pardonner.  Lucille avait envoyé un SMS à son mari prétextant le pot de départ à la retraite d’une collègue orthophoniste pour justifier son retour tardif à la maison dans la nuit. Il n’aurait qu’à réchauffer le reste des lasagnes de la veille accompagnées d’une salade verte pour le dîner puis coucher les enfants sans elle, tout se passerait bien, elle en était certaine. Puis un mojito en entraînant un autre puis encore un autre, la soirée était déjà bien entamée lorsqu’elle avait suivi le docteur K. jusqu’à son hôtel où il lui avait offert un dernier verre et plus encore. Elle n’avait jamais fait cela et mit cet écart de conduite sur le compte de l’alcool. Difficile la semaine suivante de se retrouver sur leur lieu de travail, toute distance professionnelle gardée. Lui, avait fait comme si rien ne s’était passé, cherchant plutôt à l’éviter. Il devait être habitué de ce genre de situation pourtant fort incommodante, avait-elle pensé alors. Elle avait ruminé sa rancœur et puis tout s’était tassé. Il était un bon médecin après tout. Il faisait du bien aux enfants, aux parents, à l’équipe aussi. Il était présent quand on avait besoin de lui. On pouvait compter sur son engagement auprès des familles et son investissement auprès des différents professionnels de l’équipe était réel. Elle finit d’approcher sa main de la tête du gisant, effleurant ses cheveux noirs de jais puis sa joue encore tiède, râpeuse. Elle se rappelait ses baisers fougueux dans le cou, sur sa nuque, ses gestes précis détaillant son corps, faisant vibrer chaque pore de sa peau, ses mots doux, suaves, gorgés de soleil. Elle caressa ses lèvres immobiles, gercées, ternies par le tabac. Il lui sembla sentir un filet d’air chaud sur ses doigts. Puis lui revint cet autre jour, une autre réunion, la remarque cinglante, l’arrogance dans le ton de sa voix, l’humiliation qu’elle avait ressentie jusque dans son bas-ventre. Elle avait dû quitter le travail plus tôt que prévu tellement la douleur lui tordait les entrailles. Son médecin traitant l’avait arrêtée quelques jours, lui prescrivant repos et anxiolytiques. Elle ne s’était saisie ni de l’un ni de l’autre. A partir de ce jour, elle n’avait plus ouvert la bouche en réunion, pétrifiée par la seule présence de cet homme qu’elle ne parvenait malgré tout pas à détester. D’ailleurs, tout le monde paraissait tellement l’apprécier parmi ses collègues de travail. On lui déroulait le tapis rouge quand il arrivait, on l’adulait, on buvait ses paroles comme du petit lait. Personne ne se permettait jamais de le contredire, d’aller à l’encontre de ses décisions. Il y avait toujours une bouteille de bière locale au réfrigérateur pour les cas où il daignerait déjeuner avec nous. Le docteur K. aimait la bière, elle avait pu observer qu’il en consommait plus que de raison d’ailleurs. Elle approcha alors son visage de la bouche du blessé assez près pour humer les effluves d’alcool qui s’en échappaient. Enfin elle se redressa et jeta un rapide coup d’œil autour d’elle. Assez rapide pour confirmer que l’avenue était belle et bien déserte. Les maisons alentours avaient les volets clos. De la fumée s’échappaient de quelques cheminées. Un froid subit la saisit. Elle referma sa veste sans bruit. Sa décision était prise. Il n’y avait plus de temps à perdre. Elle attrapa le bonhomme fermement par les épaules et le traîna non sans peine jusque derrière le pick-up de chasseur, dénouant ses jambes au passage. D’après la forme en zigzag qu’elle avait prise, la droite semblait bien amochée. Le pied, sorti de sa chaussure, paraissait ne tenir qu’à un fil, pendouillant comme un pénis en perdition. Lucille remonta ensuite dans l’habitacle surchauffé de sa Citroën et referma la portière doucement, sans la claquer, pour ne pas se faire remarquer. Elle récupéra son mobile qui avait glissé sous le siège passager, envoya un rapide texto à son mari afin de le prévenir de son arrivée prochaine et appuya légèrement sur l’accélérateur. Elle roula lentement jusqu’à la sortie du village, jeta à nouveau un bref coup d’œil dans son rétroviseur, rien à signaler, et prit de la vitesse une fois sur la route nationale, entonnant la chanson Sweet Dreams, selon Marylin Manson, « … Some of them want to use you… Some of them want to get used by you… Some of them want to abuse you… Some of them want to be abused… »

Auteur : Chrystel Courbassier 

Nota : Cette nouvelle n’a pas été écrite en atelier, mais nous a été envoyée par Chrystel « pour nous divertir », précisait-elle. Bon divertissement, donc ! MS

Cartes postales, Chrystel Courbassier

La tente

On a là une photo prise en extérieur, à contre-jour, un cliché surexposé donc compte tenu de la lumière blanche qui jaillit de derrière les arbres situés à l’arrière-plan. Des arbres hauts en plein cœur de l’hiver ou bien au début du printemps, sans couleur et sans feuillage. Une photographie prise par une belle matinée ensoleillée. Devant les arbres, un pré à l’herbe rase, brûlée par la neige de  janvier. On devine cependant, aux différentes nuances de jaune que revêt la prairie, un verdoiement prochain. Sur la gauche, à l’avant-plan, une tente, fermée et isolée, d’une capacité de six personnes environ, est plantée dans le sol. La toile grise de l’objet nous ramène dans les années 60-70. Autour de la tente, le vide absolu. Pas de feu de camp éteint ni de restes de victuailles, de linge en train de sécher sur une branche ou une corde improvisée ni de déchets à évacuer. Rien. Vu l’avancée du jour, l’état de la végétation alentours et le désert environnant, on imagine sans peine que la tente est vide, installée là uniquement pour la photo. Pour promouvoir les Scouts de France d’après le sigle qui orne l’arrière de la carte, dans le coin en haut à gauche.

©Fonds SGDF

Partie

Elle s’en va. Elle est partie. 

Jeune et seule, les bras chargés, elle est partie. 

Elle aurait pu partir l’hiver, dans la neige froide et blanche, elle est partie en plein cœur de l’été, quand les corps se dénudent et bronzent sous un soleil radieux.

D’un pas décidé, elle a pris la route, sans se retourner, sans savoir ce qui l’attendait, elle s’en est allée.

Derrière la ligne d’horizon, loin, si loin.

Sans un regard, sans mot dit, sans grâce et sans prévenir.

J’aurais pu courir pour la rattraper, prendre sa main, la serrer très fort, ne plus la lâcher, faire un petit bout de chemin supplémentaire avec elle, l’accompagner.

Soulager ses épaules, porter avec elle un peu de tout ce qui l’encombrait.

Faire que la route soit moins longue et que ça passe plus vite.

J’aurais pu tenter de la retenir, la convaincre même de rester encore un peu, juste pour un moment.

Faire le tour de son visage avec mon doigt, l’imprimer, le tracer.

Enregistrer sa voix sur les sillons de ma mémoire.

Respirer son parfum, le fixer sur ma peau.

J’aurais pu mais elle est partie. Trop loin.

©Christian Malon – Gens du pays – Par tous les temps…

Paternité

Blanche avait épousé cet homme sur les conseils de son père, pour ne pas dire les ordres. De famille bourgeoise, Edouard était avocat, cultivé et passionné de marqueterie. Dans sa position, Blanche n’avait pas eu tellement droit au chapitre. Le mariage, précipité, avait eu lieu en l’église Notre-Dame-de-la-Prairie, par une belle journée printanière. Cinq mois plus tard, naissait Benjamin, nourrisson prématuré puis, quelques années plus tard, garçonnet malingre et chétif, couvé par sa mère, rejeté par son père, plus intéressé par ses meubles sculptés que par cet enfant dans lequel il ne se reconnaissait point. Et pour cause, il n’était pas de lui. Edouard avait accepté cette union en tout état de cause mais c’était Blanche qu’il désirait par-dessus tout, non son rejeton. L’état de santé fragile de l’enfant n’avait fait que confirmer son aversion pour la chose. Il avait fait en sorte par la suite que sa femme ne tombât plus jamais enceinte. La pauvre Blanche souffrait de la situation. Pendant les premières années, elle avait tout tenté pour rapprocher Benjamin de son père et inversement mais rien n’y avait fait. Toute activité commune se révéla un échec. Ces deux-là n’avaient décidément rien à partager, rien à se dire ni rien à faire ensemble. Tout cela aurait pu demeurer supportable si Benjamin n’avait atteint un jour l’adolescence. Tout échange de mots entre le père et le fils virait alors au conflit. Les repas s’achevaient en pugilat. De leur regard respectif jaillissaient des flammes de haine au moment où ils se croisaient dans un couloir, ce qu’ils évitaient de faire soigneusement à tous prix l’un et l’autre. Posture difficile à tenir sur la durée lorsque l’on vit sous le même toit et que se trouve entre nous la personne qui nous est la plus chère à chacun. Blanche vivait un enfer. Elle passait ses journées et ses nuits à tenter d’éviter le pire, une rencontre fortuite, des paroles malheureuses, des bris d’objets propulsés à travers la maison. Un après-midi, alors qu’elle venait de ramasser le linge sec sur la corde au fond du jardin, elle entendit des hurlements féroces provenant de la maison. Elle lâcha les vêtements qui s’éparpillèrent un peu partout sur l’herbe et se précipita vers le foyer. Là, sur le sol carrelé de la cuisine, Benjamin tentait de poignarder son père avec un couteau de cuisine long de 28 centimètres. Elle se saisit sans réfléchir d’une cruche qui se trouvait à portée de main sur la table et assomma son fils. L’objet contondant dégringola près de l’épaule gauche d’Edouard.  La pauvre femme parvint à convaincre son mari de ne pas trucider le petit ni de déposer plainte contre lui. En revanche, il somma la mère de mettre son protégé à la porte de chez lui dans les plus brefs délais. Benjamin quitta le domicile familial le soir-même avec son sac sur le dos. Dès le lendemain, Blanche partit à sa recherche. Elle ne tarda pas à le trouver, frigorifié, à l’entrée d’une grotte. Elle lui procura une tente et l’aida à s’installer dans un pré non loin de là en attendant la suite. Et tous les deux jours, quel que soit le temps, en voiture ou bien à pied si la neige recouvrait la chaussée, elle portait à manger à son fils, en cachette d’Edouard qui, à présent déchargé de toute responsabilité paternelle, avait repris activement sa collection de fauteuils Louis XV. 

Chrystel Courbassier

La proposition en 3 étapes était la suivante : à partir d’une carte postale tirée au hasard à chaque étape, décrire la première carte comme on le ferait pour un aveugle ; choisir dans la 2e un élément rappelant un souvenir ; et ajoutant la troisième aux précédentes, tisser un fil entre ces cartes pour inventer une fiction. Parmi les suggestions d’écriture, l’utilisation de la cataphore, celle du « il y a » ou encore la description à la Perec, pour la première. L’appui de Charles Juliet pour l’écriture du souvenir, et enfin la recherche de sa propre voix pour ce qu’il en est de la fiction. Marlen Sauvage

Brouillard, Chrystel Courbassier

 © Chrystel Courbassier©

Synopsis du film Fog de John Carpenter, 1980 : En Californie du Nord, le petit village de pêcheurs, Antonio Bayest sur le point de célébrer son centenaire. Mais la quiétude de la ville est perturbée par de mystérieux événements, dont le meurtre horrible de trois pêcheurs locaux, accompagné par un étrange brouillard lumineux qui s’étend sur terre et sur mer. Le prêtre de la localité, le père Malone, découvre le journal de son grand-père, qui contient un sombre secret inconnu des habitants actuels de la ville. Le journal révèle que, en 1880, six des fondateurs d’Antonio Bay (dont le grand-père de Malone) ont délibérément coulé et pillé l’Elizabeth Dane, un navire appartenant à Blake, un homme riche mais atteint de la lèpre qui voulait trouver un havre de paix pour lui et sa communauté aussi atteinte de la même maladie. Les six complices ont allumé un feu sur la plage près des rochers, et l’équipage, égaré par le faux phare, s’est écrasé sur les rochers. Tous les passagers du navire ont péri. La motivation des six était la cupidité et le dégoût de voir s’installer une léproserie à Antonio Bay. La ville et son église ont ensuite été fondées avec l’or pillé sur le navire échoué. 

Le brouillard mystérieux qui s’étend sur la ville est parcouru par les fantômes de Blake et de son équipage, qui reviennent, assoiffés de vengeance, pour le centième anniversaire du naufrage et de la fondation de la ville, afin de prendre la vie de six personnes. 

Citation d’ouverture : « Is all that wee or seem but a dream within a dream » (tout ce que nous croyons voir n’est qu’un rêve dans un rêve) Edgar Allan Poe.

Au terme d’une journée de fin de saison chaude. Après avoir généreusement tiédi les corps en selle essoufflés par l’effort, réchauffé les buissons et le sol recouvert d’herbes sèches, le soleil entame sa descente progressive derrière les montagnes. L’ombre commence à s’étendre et une masse brumeuse à se répandre sur le paysage caussenard. Brouillant la vue lointaine, elle s’avance, inquiétante, à petits pas sournois d’abord puis plus prestement. Marée montante, elle inonde inexorablement la terre sous son poids, camoufle l’horizon, efface les sentiers, recouvrant tout sur son passage d’un immense halo enveloppant. Happe les éléments, obscurcit l’atmosphère. Et de l’opacité perfide, jailliront bientôt quelque monstre terrifiant qui m’entraînera, me faisant disparaître à jamais. Tout repère effacé par la mer de nuages, cette terre que j’ai choisie soudain devient hostile. Cette terre qui me fascine, m’apaise et m’angoisse à la fois. Cette terre désertique, mystérieuse, peuplée de fantômes que je ne connais pas, d’histoires qui me sont étrangères comme je me sens parfois moi-même. Juste envie de fuir, se sauver, trouver un refuge, cesser de regarder derrière.

Texte et photo : Chrystel Courbassier

Ce texte a été écrit par Chrystel Courbassier, fidèle participante des Ateliers du déluge, pour le Club de Mediapart cet été 2020, et publié ici. La proposition était de décrire un lieu aimé en lien avec une œuvre d’art, une sorte de diptyque où l’un et l’autre se feraient écho en toute subjectivité. C’est ainsi en tout cas que j’ai compris la proposition. Marlen Sauvage