Des arbres et des hommes

© Prèle Guerra

« Abattre les arbres. Pour ces hommes transformés en forces brutes, la chose semble aller de soi. Certes, de ces géants à la présence si muette, à la senteur si dense, ils connaissent la farouche volonté de ne pas céder un pouce. Sous leurs coups sans pitié, les arbres conservent leur dignité jusqu’au bout ; ils tombent d’une pièce, sans jamais courber l’échine. Leurs écorces craquelées et leurs chairs saignantes signent une vie obstinée, addition de plongée dans le sol et de poussée vers le ciel. On ne doute pas que, piliers d’un temple invisible, il sont les gardiens de quelque solennelle loi de la Création. Et leur chute, avec le tronc retranché des racines, d’abord lentement penché, puis violemment précipité vers le sol dans un bruit de tonnerre, est chaque fois ressentie comme une sacrilège. Mais les hommes qui sont face à eux n’en ont cure. Eux on subi une autre loi qui dicte la destruction. Ils ont été détruits eux-mêmes en leur corps comme en leur âme. Le peu de force vitale qu’il leur reste, ils sont contraints de l’utiliser pour exécuter l’ordre formel : détruire. »

François Cheng, Le Dit de Tianyi.

De la tragédie à la grâce

© Marlen Sauvage 2022

« S’approcher de la mort est l’opportunité spirituelle la plus puissante d’une existence. »

« D’une certaine manière, on peut dire que la proximité de la mort permet à l’individu de demeurer sur la ligne de l’immédiateté afin de la supporter. »

Kathleen Dowling Singh, La grâce à l’approche de la mort

Derniers jours au paradis

« Le ciel est devant moi, face au sud chaque nuit, mais je ne l’ai jamais regardé si longtemps, peut-être parce que je m’en vais, et que. je veux imprimer chaque signe, chaque figure sur mes rétines. Après, je fermerai les yeux et chaque fois que j’en aurai besoin, les images apparaîtront, quel que soit le voile du réel, quelle que soit la circonstance de ma vie. C’est le zénith que j’emporte, le point aveugle vers lequel tout converge, et est-ce par hasard s’il est entouré de tous ceux que j’aime, Grus, Columba, Phoenix, Corvus, et l’oiseau sans nom qui trace une croix de son corps et de ses ailes, dardé vers le sud absolu ? Mais celui que je guette (à peine entrevu, entre des nuages légers, fondu dans la galaxie), cet oiseau étrange, entre Pavo et Phoenix, debout sur la queue de l’Hydre et tournant le dos au serpent lacté, Pica Indica, en qui je n’ai pas de mal à reconnaître mon vieil ami, celui que j’ai chassé en vain durant ces derniers mois, avec son gros corps musculeux, ses moignons d’ailes, ses pieds d’éléphant et son rostre aigu en lame de faux, son crâne chauve de vieux dur à cuire, le vogel, l’oiseau de nausée, mon vieux dodo.

Peut-être est-ce pour ceci que je suis venu à Maurice, sans vraiment le vouloir : pour comprendre l’origine, le point brûlant par où tout a commencé. Voilà quatre-vingts ans mon père a quitté son île pour venir étudier en France, pendant la Première Guerre. Alors il fuyait le désastre, Alma en ruines, son père chassé de sa maison natale, sans avoir commis d’autre faute que s’être montré confiant, et il n’y avait pas d’archange au sabre enflammé pour lui montrer le chemin de l’est, vers Mahébourg, vers Belle Mare, ou vers Poudre d’Or, mais un huissier de justice vêtu de noir, chaussé de petites lunettes, qui dressait l’inventaire.

L’histoire est un tissu en lambeaux. (…) »

J. M. G. Le Clézio, Alma, Editions Gallimard 2017

Ecouter le silence…

© Julie Heendrickxen 2022 – Cyclone du 21 février 2022 à La Réunion.

« Comme Elie – avec lequel d’ailleurs il s’entretint, ainsi qu’avec Moïse, au mont Thabor lors de la Transfiguration, le Christ a beaucoup marché, est allé au désert, s’est élancé au ciel.
Comme Elie, il a parcouru tous les axes de la rose des vents, de l’ailleurs. Comme Elie, il est parvenu jusqu’au cœur décentré, insituable, de la rose éclatée. Mais Elie a fait autrement l’expérience de ce cœur mis à nu, mis à vide, de la rose des vents, de l’ailleurs, de l’absence. Fuyant la cruauté de Jézabel, idolâtre de Baal, Elie se rend au désert où il se couche et veut mourir. La mort lui est refusée, il est sommé de se remettre en route et il marche quarante jours, quarante nuits, jusqu’au mont Horeb. Là-haut s’opère une théophanie – la plus surprenante des théophanies, car la plus dépouillée. Une théophanie qui évacue, annule, renie la gloire et la puissance, qui renonce au grandiose. Une théophanie de rien, d’une infinie discrétion. Une théophanie minimaliste. Eclatent coup sur coup : un grand ouragan, un séisme, un feu violent. A chaque fois il est précisé que Dieu ne s’y trouve pas. Le spectaculaire n’est mentionné que pour mieux être rejeté, dénoncé comme illusion, voire imposture.
Trois formidables coups pour rien. Ou, plutôt, s’il s’agissait des trois coups annonçant la levée du rideau, appelant le spectateur à l’attention, à la concentration, à la plus vigilante écoute ? Car c’est effectivement alors, alors seulement, que quelque chose advient – un inouï je-ne-sais-quoi.
Ce qui a lieu ? « Un son de fin silence » (1 R 19,12). Il faut avoir aiguisé son ouïe à l’extrême, s’être entraîné à l’absolu de l’attention, pour devenir apte à percevoir un souffle si ténu. Il faut s’être sondé, s’être soi-même exploré jusqu’au plus obscur de sa conscience, au plus lointain de ses pensées, avoir maintes fois accompli le tour de son domaine intérieur par cercles toujours croissants et cependant plus resserrés, enfin avoir atteint l’infime désert de l’oubli de soi, pour pouvoir être effleuré, touché, visité par un tel inaudible soupir.
Paul Valéry notait « qu’il est rare de penser à fond sans soupirer. A l’extrême de toute pensée est un soupir. » Combien cette remarque prend d’ampleur lorsqu’il s’agit de penser l’impensable, l’indicible. Dieu. »

Sylvie Germain, Les Echos du silence, Editions Albin Michel, 2006, 2021.

© Julie Heendrickxen 2022 – Cyclone du 21 février 2022 à La Réunion.

Dans le troisième tournant…

© Marlen Sauvage 2012 – La forêt des Makes, La Réunion.

« Les arbres sont. Dans le ciel et contre lui. Épandus, écartelés en dentelles savantes. La terre les porte, ils dessinent sur elle, sur sa peau ancienne, des signes, des architectures ; la terre les nourrit, ils puisent et fouillent en elle, enfoncés ; ensuite ils sont dans le ciel et contre lui se tendent.
Ils s’affolent parfois, quand l’orage d’été les prend, quand les pluies froides de novembre hachent les dernières feuilles cuivrées. Éperdus ils ploient et voudraient s’arracher. Des voix sourdes montent d’eux. Rien ne sera possible. Les arbres demeurent, ils ne désertent pas, ils ne peuvent pas le faire. Ils habitent. Ils ont vocation de patience.
L’arbre dressé seul se laisse embrasser de loin, prendre par le regard, il est sur le bord de la route, dans le troisième tournant après la sortie du bourg, ou dans le pré, derrière la grange, à droite. On le connaît par les yeux, de loin. On peut aussi aller jusqu’à lui, marcher, s’approcher, le toucher, s’accoter, et faire avec lui le tour muet de son horizon immobile. Plus qu’une visite, ce serait un rendez-vous, et un hommage rendu, hors les mots. La langue de l’arbre s’invente dans ses mille bouches feuillues. Les chants du monde commencent là.
Les écorces sont autant de peaux à parcourir. À voir, à toucher, à sentir. Veinées, diaprées, gaufrées, corsetées de plaques, d’écaillés, creusées de sillons. Elles ont tous les visages. Elles cachent des bêtes plates et des continents engloutis. Elles ont un âge.
L’hiver serait la grande saison des arbres. Tout est à venir. Ils bruiront dans la lumière neuve de juin, caressés, traversés. Tout est à venir ; ils attendent, nous attendons, j’attends, au coin d’eux quand le feu craquetant est mis. L’arbre est encore là, en bûches fendues, il fleure doux, se dissipe et monte au ciel en volutes souples, c’est une vocation ultime. »

Marie-Hélène Lafon, Album, « Arbres »

Rêve

« Souvent il rêvait d’un jardin, un jardin enchanté, planté d’arbres comme ceux des contes, avec des fleurs immenses, des grottes bleuâtres et profondes ; parmi les herbes brillaient les yeux étincelants de bêtes inconnues, aux branches glissaient des serpents lisses et nerveux, aux vignes et aux buissons pendaient des baies énormes, humides et brillantes, elles s’enflaient dans sa main qui les cueillait et versaient un jus pareil à du sang, ou bien prenaient des yeux et se déplaçaient avec des mouvements langoureux et perfides ; sa main cherchait-elle une branche pour s’appuyer à un arbre, il voyait et sentait entre le tronc et la branche une touffe épaisse de cheveux emmêlés comme les poils au creux des aisselles. »

Herman Hesse, Narcisse et Goldmund

Photos © Marlen Sauvage 2022

Effet Tonga

« L’Observatoire du Maïdo est à pied d’œuvre, alors que des particules fines provenant du volcan Hunga Tonga-Hunga Ha’apai sont arrivées dans le ciel réunionnais après 12 000 km de voyage. S’il en résulte des couchers de soleil d’une grande beauté, le ciel virant au rouge en raison de la présence de ces particules de gaz dans l’atmosphère, les équipes scientifiques locales et américaines, arrivées le 21 janvier dernier dans le cadre de l’étude, profitent de cette occasion pour analyser de plus près le phénomène. »

Damien Chaillot, à lire ici dans Outremers 360°

Haïku ?

© Marlen Sauvage 2022

« Un haïku n’est pas un poème, il n’est pas littérature ; c’est une main qui fait signe, une porte à moitié ouverte, un miroir nettoyé. Il est une manière de retourner à la nature, à notre nature lunaire, notre nature de fleur de cerisier, notre nature de feuille qui tombe, en bref, à notre nature de Bouddha. Il est une manière par laquelle la pluie froide d’hiver, les hirondelles du soir, même le jour dans sa chaleur et la longueur de la nuit prennent réellement vie, partagent notre humanité, parlent leur propre langage silencieux et expressif. »

R.H. Blyth cité par Eric W. Amann, in Haiku II, 4 (1969) .