El jinete, le cavalier

© Stéphane Passet — 17 juillet 1913 – Aux environs d’Ourga, Mongolie.

Jinete¡ Chacun d’entre nous est un cavalier
lancé au galop sur une steppe à l’herbe drue et grise
L’âme cadenassée, le regard fixé sur le sol qui défile
nous allons sans trêve ni repos
Il nous arrive parfois de mettre pied à terre
pour cueillir un brin de lavande ou une rose sauvage
presque rien : juste le temps de poser une question
d’espérer une réponse
Mais le galop furieux finit toujours par nous reprendre…
Va Jinete, va cavalier : quelqu’un que tu ne connaîtras jamais
t’a donné rendez-vous là-bas
au bout de l’horizon
C’est ainsi que nous allons au galop forcené de nos vies
C’est ainsi que vont les peuples lancés au galop de l’histoire
Vers de nouveaux pâturages vers des terres plus fertiles,
vers des climats plus doux
sans autre raison parfois
que l’immense désir de rattraper le soleil dans sa course
sans autre motif que l’irrésistible envie
de passer au-delà de l’horizon.

Je suppose que ce texte est de Claude Marti, sans en être certaine. Avis aux lectrices et lecteurs : le savez-vous ?

Exergue

Ce sera sans doute une des citations que je garderai pour Une vie en éclats.

© Marlen Sauvage – Collection personnelle

« L’idée que j’ai sans doute tué m’empêche de dormir. Nous avons tous jeté des grenades dans le trou, nous avons tous entendu des cris. Nous sommes tous coupables. »
Joseph Boyden, Le chemin des Ames

La démence n’existe pas

« L’affirmation incroyable « la démence n’existe pas », alors que la réalité offrait des garanties tangibles de sa présence, alors que le nombre de ceux qui en présentaient les signes augmentait, ne pouvait que prêter à sourire. Ce sourire lié à la folie du propos a déterminé la suite. Il a balayé la dépression qui s’installait. Après s’être esclaffé de l’énormité de l’énoncé, chacun pouvait commencer à douter de ses certitudes. L’espoir subvertissait le savoir. »

Jean Maisondieu, Le Crépuscule de la raison. En finir avec l’Alzheimer sans frontières !

Avaler l’océan

Photo Marlen Sauvage

« Nous sommes sans arrêt confrontés à des séparations. La vie a une main qui plonge dans notre corps, se saisit du cœur et l’enlève. Pas une fois, mais de nombreuses fois. En échange, la vie nous donne de l’or. Seulement, nous payons cet or à un prix fou puisque nous en avons, à chaque fois, le cœur arraché vivant…

Chaque séparation nous donne une vue de plus en plus ample et éblouie de la vie. Les arrachements nous lavent. Tout se passe, dans cette vie, comme s’il nous fallait avaler l’océan. Comme si périodiquement nous étions remis à neuf par ce qui nous rappelle de ne pas nous installer, de ne pas nous habituer. La vie a deux visages : un émerveillant et un terrible. Quand vous avez vu le visage terrible, le visage émerveillant se tourne vers vous comme un soleil.

Il reste d’une personne aimée une matière très subtile, immatérielle qu’on nommait avant, faute de mieux, sa présence. Une note unique dont vous ne retrouverez jamais l’équivalent dans le monde. Une note cristalline, quelque chose qui vous donnait de la joie à penser à cette personne, à la voir venir vers vous. Comme la pépite d’or trouvée au fond du tamis, ce qui reste d’une personne est éclatant. Inaltérable désormais. Alors qu’avant votre vue pouvait s’obscurcir pour des tas de raisons, toujours mauvaises (hostilités, rancœurs, etc.), là, vous reconnaissez le plus profond et le meilleur de la personne. Toutes ces choses impondérables qui rôdent dans l’éclat d’un regard, passent par un rire, par des gestes, qui faisaient que la personne était unique, reviennent à vous par la pensée.

Mon père, mort il y a maintenant 13 ans, n’arrête pas de grandir, de prendre de plus en plus de place dans ma vie. Cette croissance des gens après leur mort est très étrange. Comme si la vie ne finissait pas, comme si elle était un livre dont aucun lecteur ne pourra jamais dire : « Ça y est, je l’ai lu. » La vision de mon père change avec le temps, tout comme moi-même je change. Ceux qui ont disparu mêlent leur visage au nôtre. Nous sommes étroitement liés, souterrainement, dans une métamorphose incessante. C’est pourquoi il est impossible de définir aussi bien la vie que la mort. On ne peut que parler d’une sorte de flux qui sans arrêt se transforme, s’assombrit puis s’éclaire de façon toujours surprenante. La mort a beaucoup de vertus, notamment celle du réveil. Elle nous ramène à l’essentiel, vers ce à quoi nous tenons vraiment. »

Christian Bobin, dans un entretien extrait du numéro spécial de La Vie : « Vivre le deuil », 2019.

Hasards ?

Photo MS. Une peinture de Yann Testu – très probablement. Photo volée dans une vitrine,
à Marseille, en mars 2014.

« Les coïncidences d’événements liés par le sens sont pensables comme pur hasard. Mais plus elles se multiplient et plus la concordance est exacte, plus leur probabilité diminue et plus grandit leur invraisemblance, ce qui revient à dire qu’elles ne peuvent plus passer pour simple hasard, mais doivent, vu l’absence d’explication causale, être regardées comme arrangements sensés. Leur inexplicabilité ne provient pas de ce qu’on en ignore la cause, mais du fait que notre intellect est incapable de la penser…

Carl Jung, Ma vie.

Des arbres et des hommes

© Prèle Guerra

« Abattre les arbres. Pour ces hommes transformés en forces brutes, la chose semble aller de soi. Certes, de ces géants à la présence si muette, à la senteur si dense, ils connaissent la farouche volonté de ne pas céder un pouce. Sous leurs coups sans pitié, les arbres conservent leur dignité jusqu’au bout ; ils tombent d’une pièce, sans jamais courber l’échine. Leurs écorces craquelées et leurs chairs saignantes signent une vie obstinée, addition de plongée dans le sol et de poussée vers le ciel. On ne doute pas que, piliers d’un temple invisible, il sont les gardiens de quelque solennelle loi de la Création. Et leur chute, avec le tronc retranché des racines, d’abord lentement penché, puis violemment précipité vers le sol dans un bruit de tonnerre, est chaque fois ressentie comme une sacrilège. Mais les hommes qui sont face à eux n’en ont cure. Eux on subi une autre loi qui dicte la destruction. Ils ont été détruits eux-mêmes en leur corps comme en leur âme. Le peu de force vitale qu’il leur reste, ils sont contraints de l’utiliser pour exécuter l’ordre formel : détruire. »

François Cheng, Le Dit de Tianyi.

De la tragédie à la grâce

© Marlen Sauvage 2022

« S’approcher de la mort est l’opportunité spirituelle la plus puissante d’une existence. »

« D’une certaine manière, on peut dire que la proximité de la mort permet à l’individu de demeurer sur la ligne de l’immédiateté afin de la supporter. »

Kathleen Dowling Singh, La grâce à l’approche de la mort

Derniers jours au paradis

« Le ciel est devant moi, face au sud chaque nuit, mais je ne l’ai jamais regardé si longtemps, peut-être parce que je m’en vais, et que. je veux imprimer chaque signe, chaque figure sur mes rétines. Après, je fermerai les yeux et chaque fois que j’en aurai besoin, les images apparaîtront, quel que soit le voile du réel, quelle que soit la circonstance de ma vie. C’est le zénith que j’emporte, le point aveugle vers lequel tout converge, et est-ce par hasard s’il est entouré de tous ceux que j’aime, Grus, Columba, Phoenix, Corvus, et l’oiseau sans nom qui trace une croix de son corps et de ses ailes, dardé vers le sud absolu ? Mais celui que je guette (à peine entrevu, entre des nuages légers, fondu dans la galaxie), cet oiseau étrange, entre Pavo et Phoenix, debout sur la queue de l’Hydre et tournant le dos au serpent lacté, Pica Indica, en qui je n’ai pas de mal à reconnaître mon vieil ami, celui que j’ai chassé en vain durant ces derniers mois, avec son gros corps musculeux, ses moignons d’ailes, ses pieds d’éléphant et son rostre aigu en lame de faux, son crâne chauve de vieux dur à cuire, le vogel, l’oiseau de nausée, mon vieux dodo.

Peut-être est-ce pour ceci que je suis venu à Maurice, sans vraiment le vouloir : pour comprendre l’origine, le point brûlant par où tout a commencé. Voilà quatre-vingts ans mon père a quitté son île pour venir étudier en France, pendant la Première Guerre. Alors il fuyait le désastre, Alma en ruines, son père chassé de sa maison natale, sans avoir commis d’autre faute que s’être montré confiant, et il n’y avait pas d’archange au sabre enflammé pour lui montrer le chemin de l’est, vers Mahébourg, vers Belle Mare, ou vers Poudre d’Or, mais un huissier de justice vêtu de noir, chaussé de petites lunettes, qui dressait l’inventaire.

L’histoire est un tissu en lambeaux. (…) »

J. M. G. Le Clézio, Alma, Editions Gallimard 2017

Ecouter le silence…

© Julie Heendrickxen 2022 – Cyclone du 21 février 2022 à La Réunion.

« Comme Elie – avec lequel d’ailleurs il s’entretint, ainsi qu’avec Moïse, au mont Thabor lors de la Transfiguration, le Christ a beaucoup marché, est allé au désert, s’est élancé au ciel.
Comme Elie, il a parcouru tous les axes de la rose des vents, de l’ailleurs. Comme Elie, il est parvenu jusqu’au cœur décentré, insituable, de la rose éclatée. Mais Elie a fait autrement l’expérience de ce cœur mis à nu, mis à vide, de la rose des vents, de l’ailleurs, de l’absence. Fuyant la cruauté de Jézabel, idolâtre de Baal, Elie se rend au désert où il se couche et veut mourir. La mort lui est refusée, il est sommé de se remettre en route et il marche quarante jours, quarante nuits, jusqu’au mont Horeb. Là-haut s’opère une théophanie – la plus surprenante des théophanies, car la plus dépouillée. Une théophanie qui évacue, annule, renie la gloire et la puissance, qui renonce au grandiose. Une théophanie de rien, d’une infinie discrétion. Une théophanie minimaliste. Eclatent coup sur coup : un grand ouragan, un séisme, un feu violent. A chaque fois il est précisé que Dieu ne s’y trouve pas. Le spectaculaire n’est mentionné que pour mieux être rejeté, dénoncé comme illusion, voire imposture.
Trois formidables coups pour rien. Ou, plutôt, s’il s’agissait des trois coups annonçant la levée du rideau, appelant le spectateur à l’attention, à la concentration, à la plus vigilante écoute ? Car c’est effectivement alors, alors seulement, que quelque chose advient – un inouï je-ne-sais-quoi.
Ce qui a lieu ? « Un son de fin silence » (1 R 19,12). Il faut avoir aiguisé son ouïe à l’extrême, s’être entraîné à l’absolu de l’attention, pour devenir apte à percevoir un souffle si ténu. Il faut s’être sondé, s’être soi-même exploré jusqu’au plus obscur de sa conscience, au plus lointain de ses pensées, avoir maintes fois accompli le tour de son domaine intérieur par cercles toujours croissants et cependant plus resserrés, enfin avoir atteint l’infime désert de l’oubli de soi, pour pouvoir être effleuré, touché, visité par un tel inaudible soupir.
Paul Valéry notait « qu’il est rare de penser à fond sans soupirer. A l’extrême de toute pensée est un soupir. » Combien cette remarque prend d’ampleur lorsqu’il s’agit de penser l’impensable, l’indicible. Dieu. »

Sylvie Germain, Les Echos du silence, Editions Albin Michel, 2006, 2021.

© Julie Heendrickxen 2022 – Cyclone du 21 février 2022 à La Réunion.

Dans le troisième tournant…

© Marlen Sauvage 2012 – La forêt des Makes, La Réunion.

« Les arbres sont. Dans le ciel et contre lui. Épandus, écartelés en dentelles savantes. La terre les porte, ils dessinent sur elle, sur sa peau ancienne, des signes, des architectures ; la terre les nourrit, ils puisent et fouillent en elle, enfoncés ; ensuite ils sont dans le ciel et contre lui se tendent.
Ils s’affolent parfois, quand l’orage d’été les prend, quand les pluies froides de novembre hachent les dernières feuilles cuivrées. Éperdus ils ploient et voudraient s’arracher. Des voix sourdes montent d’eux. Rien ne sera possible. Les arbres demeurent, ils ne désertent pas, ils ne peuvent pas le faire. Ils habitent. Ils ont vocation de patience.
L’arbre dressé seul se laisse embrasser de loin, prendre par le regard, il est sur le bord de la route, dans le troisième tournant après la sortie du bourg, ou dans le pré, derrière la grange, à droite. On le connaît par les yeux, de loin. On peut aussi aller jusqu’à lui, marcher, s’approcher, le toucher, s’accoter, et faire avec lui le tour muet de son horizon immobile. Plus qu’une visite, ce serait un rendez-vous, et un hommage rendu, hors les mots. La langue de l’arbre s’invente dans ses mille bouches feuillues. Les chants du monde commencent là.
Les écorces sont autant de peaux à parcourir. À voir, à toucher, à sentir. Veinées, diaprées, gaufrées, corsetées de plaques, d’écaillés, creusées de sillons. Elles ont tous les visages. Elles cachent des bêtes plates et des continents engloutis. Elles ont un âge.
L’hiver serait la grande saison des arbres. Tout est à venir. Ils bruiront dans la lumière neuve de juin, caressés, traversés. Tout est à venir ; ils attendent, nous attendons, j’attends, au coin d’eux quand le feu craquetant est mis. L’arbre est encore là, en bûches fendues, il fleure doux, se dissipe et monte au ciel en volutes souples, c’est une vocation ultime. »

Marie-Hélène Lafon, Album, « Arbres »