Toi !

© Marlen Sauvage 2021

« Toi que souvent je fréquente en silence aux lieux où tu te trouves,
Marchant à tes côtés, m’asseyant à distance, demeurant dans la même pièce,
Ah ! comme tu sais peu de choses du feu électrique que tu fais subtilement courir en moi ! »


Walt Whitman, Feuilles d’Herbe (Calamus)
Traduction de Jacques Darras

Apollinaire dans ton jardin

© Marlen Sauvage 2021

« Et que la grenade est touchante
  Dans nos effroyables jardins »

Cette citation de Guillaume Apollinaire, je l’ai lue pour la première fois en 2004 dans le livre de Michel Quint, Effroyables jardins, qui m’avait bouleversée. Aujourd’hui, tu cueilles des grenades dans ton beau jardin, je te regarde et cet extrait d’un poème de guerre resurgit. Je ne cherche toujours pas à le comprendre, je répète ces vers et ils chantent…

En est-il donc deux dans
Grenade
    Qui pleurent sur ton seul péché
    Ici l’on jette la grenade
    Qui se change en un œuf coché

    Puisqu’il en naît des coqs
Infante
    Entends-les chanter leurs dédains
    Et que la grenade est touchante
    Dans nos effroyables jardins

Guillaume Apollinaire (1880-1918), Les Grenadines repentantes

Encore une fois…

©Marlen Sauvage

Ces roses dorment sur mon bureau depuis plusieurs jours, depuis ma visite à Génissac, dans ce paradis parfumé qu’a su créer mon amie Claude. Je les retrouve ce matin, dans un autre paradis, et, décidant de les publier, je cherche une citation qui pourrait les illustrer (les mots illustrant la photo, oui). Comme je ne suis pas chez moi, et comme je ne connais pas l’immense bibliothèque, je me fie à ma main, attrape La Première fois, d’Anne-Marie Garat, l’ouvre au hasard et tombe sur ce passage, vous me croirez ou pas :

« Avisant de loin le rosier, l’idée m’est venue d’un geste positif. Par exemple, de le tailler en vue du printemps prochain. Mais ce remontant ne se rabat qu’aux premières gelées, du reste il est en pleine floraison, ses roses sont si belles, coupons-en une, mettons-la dans un verre, me dis-je mais, à quoi bon, demain je repars. Alors, glissons-la entre les pages d’un livre : faisons sécher la dernière rose des Calinottes, gardons ses pétales peu à peu dévitalisés en souvenir du dernier soir, voilà un geste de haute portée. Au lieu de quoi, j’ai mis mon nez dans son cœur humide, inspiré son parfum, mais ces roses n’en ont pas beaucoup, il ressemble au sirop d’orgeat trop dilué, aux fleurs d’oranger fanant sous les globes. Malgré tout, je le recueillais, pleine d’espoir et de déférence, attentive à son signal lointain, sans en obtenir davantage le sentiment que je cherchais, sa piété ou son chagrin de dernière fois. » (1)

J’ai retrouvé dans ces phrases une impression de déjà vécu, toutes ces réflexions que l’on se fait à la vue de roses qui explosent ou se fanent, cette envie d’immortaliser entre les pages d’un carnet une senteur et une couleur dont on sait bien pourtant qu’elles ne dureront pas ; le désir de les conserver dans la gelée ou dans l’alcool, d’en disperser les pétales sur une table ou dans des coupelles, mais plus encore m’a saisie la mémoire de la plongée en apnée dans le cœur d’une rose, dilatant les narines d’un coup pour en extraire le parfum subtil, la plus lointaine essence, et le souvenir m’a projetée dans un passé heureux, dans l’image figée d’un instant où l’intense connexion au monde vous rend vivant plus que jamais.

MS

(1)- Anne-Marie Garat, La première fois, Essences, Actes Sud, 2013.