Visages, par Claudine Albouy

 Fin octobre, nous écrivions sur le thème des Visages avec un groupe de stagiaires, à la Roncière (Cans-et-Cévennes). J’ai décliné ce thème en quelques propositions dont les intitulés donnent une idée : « Et le temps a passé », « Galerie », « Mon essentiel dans ton visage », « Ton visage est un paysage (ou tout autre chose) », « Je te reconnaîtrais parmi cent mille visages », et « Ce que ton visage me dit de toi »… Tous les participants n’ont pas toujours écrit à partir de chaque proposition, aussi j’en redonne l’intitulé avant chaque texte, ainsi que l’auteur principalement convoqué pour son écriture. Enfin, je restitue les textes tels qu’ils m’ont été livrés, dans leur ponctuation et leur présentation.

© Reuters

Et le temps a passé (avec Marguerite Duras, L’Amant

Le rayon de soleil caresse ses joues rebondies, elle est heureuse baignée dans la chaleur bienveillante, son teint est bruni. Elle réchauffe un corps amoindri, douloureux qui ne lui appartient plus vraiment. La lumière glisse sur son visage reposé comme a glissé le malheur sur les années, il ne s’essouffle pas, mais il est dompté ou plutôt apprivoisé avec les  heures qui filent. Les ridules autour des yeux sont fines, peu profondes, aucune grosse cassure sur un visage presque lisse. Les yeux mi-clos surveillent le moindre mouvement, ses beaux yeux bleus ont vacillé, se sont délavés, ils ont changé, ce sont les médicaments nous dit-on ? Son regard est au repos sous les paupières, les cils ont presque tous déserté, les sourcils aussi ! Mais quand les paupières se lèvent le regard d’autrefois a laissé  place à un regard vide comme absent, c’est poignant, il se guide au son de la voix. La sienne n’a pas changé, pas vieilli, la même autorité doucereuse est bien là… Ses lèvres charnues sursautent au moindre bruit. Sa peau a gardé la même fraîcheur, claire, rosée. Le teint hâlé trahit sa cohabitation lascive avec le  soleil, un vrai lézard, elle laisse échapper des soupirs de bien-être. Un visage encadré par un casque blanc, pas un cheveu jaune, un blanc impeccable, immaculé .Du plus loin que je me souvienne, je la vois avec ses cheveux blancs ! Elle a dû blanchir très jeune…

Ses cheveux coupés très courts laissent une vue imprenable sur deux oreilles à l’extrémité épaisse. Des trous laissent deviner la trace des boucles d’oreilles devenues trop difficiles à fermer. Je lui ai toujours connu des anneaux en or qui pendaient aux oreilles. L’ovale du visage est parfait,  il se termine par un cou barré de trois rides profondes. A cet endroit la marque du temps ne peut s’enfuir, emprisonnée entre le bas du visage et le haut du corps. Ce visage, un grand livre ouvert sur sa vie passée et celle d’aujourd’hui. Un visage marqué si légèrement par autant d’années : cent deux ans maintenant…

Sur sa peau, le temps paraît piétiner, hésiter à laisser une trace indélébile. Il me faut regarder une photo pour me souvenir difficilement de ses cheveux châtains. Ses traits sont restés les mêmes, du rouge à lèvres vermillon habille ses lèvres… La vie semble refuser d’effacer, de gommer la beauté de ce visage, juste quelques petites griffures accrochées de-ci de-là laissent présager d’un âge avancé. 

Une belle petite mémé…

Ton visage est un paysage… ou tout autre chose (avec Hubert Haddad)  

Pourtant ce matin-là je me souviens 

Pourtant ce matin-là je me souviens 

son reflet dans l’eau restait immobile

les vagues submergeaient ses joues transparentes

les algues enveloppaient sa chevelure ébouriffée

avec le ressac envahisseur chaque mèche dansait

dans un va-et-vient incessant

Pourtant ce matin-là je me souviens

l’eau était claire limpide

les algues caressaient son visage par vagues successives

les coquillages penchaient la tête

pour la regarder avaler son reflet

deux poissons multicolores pendaient à ses oreilles ils nageaient

la bouche entrouverte elle a happé l’eau salée

Pourtant ce matin-là je me souviens

la mer n’était pas agitée elle est arrivée avec la marée

ses pieds nus se sont enfoncés dans le sable mouillé

la mer soupirait contre les falaises dans  un son rauque

la vague mousseuse l’a caressée léchée emportée

Pourtant ce matin-là je me souviens

le ciel bleu sans nuages se reflétait dans ses yeux bleus

les algues étreignaient sa longue chevelure

le clapotis envahissait d’un chant régulier la petite crique

les hauts rochers blancs découpés 

surveillaient la petite plage blonde

Pourtant ce matin-là je me souviens

je n’ai rien fait pour la retenir

elle s’est laissé glisser au milieu des vagues

sans un bruit le visage illuminé

pas de lutte pas de cris pas de pleurs

elle s’est juste laissé glisser

Pourtant ce matin-là je me souviens

il faisait beau

il faisait chaud

le ciel bleu disparaissait dans la mer

j’ai cru apercevoir une larme salée sur la joue transparente

Pourtant ce matin-là je me souviens

Ce que ton visage me dit de toi (avec Michel Butor, La Modification et à partir de la photo de Liz Taylor, au début de cette publication). 

Vous êtes arrivée dans le salon des visiteurs, aussitôt vous vous êtes abritée derrière la claustra verte face à lui.

Vous aviez rassemblé quelques forces deux étages plus haut, revêtu une pèlerine rouge à gros pois blancs. Pour rehausser votre visage diaphane, vous avez poudré vos joues, vous y avez ajouté quelques touches de rouge sur les pommettes, tamponné, estompé le surplus, pris le pinceau noir pour allonger vos yeux en œil de biche, mis un peu de fard à paupières vert, couleur de vos yeux, épaissi vos cils avec un mascara noir, brossé vos sourcils fraîchement épilés, peint vos lèvres en rouge carmin… Arrêtée dans le couloir, la glace vous a renvoyé l’image d’une femme en bonne santé, bien soignée, illusion parfaite ! Il restait juste à dompter votre chevelure de geai en l’attachant avec un ruban rouge derrière la tête en queue de cheval basse, une mèche faussement rebelle descendait en accroche-cœur devant l’oreille.

Vous aviez l’air d’une jeune fille à l’allure timide.

A votre arrivée, il s’est précipité pour vous prendre la main et l’embrasser. Accoudée sur la table, un bras sur le cœur, l’autre sous le menton pour soutenir votre tête, vous pouviez ainsi noyer votre regard dans le sien. Votre regard profond vert comme l’émeraude à votre doigt. Des yeux charmeurs, tendres avec un sourire fatigué mais rempli de promesse, de pardon…

Il le cherchait tellement ce pardon.

Pardon d’avoir conduit trop vite.

Pardon d’avoir un peu trop bu.

Pardon d’avoir mal géré la sortie de route.

Pardon pour ce fauteuil roulant…

Vous étiez belle, même très belle, meurtrie dans votre corps,

plus rien ne serait jamais comme avant, vous le saviez tous les deux.

Mais l’instant présent balayait tous les reproches .

Vous étiez là toujours séductrice, lui était là,

la vie allait continuer autrement.

Auteure : Claudine Albouy

Derniers instants au 46, Claudine Albouy

©Claudine Albouy

Je vous parle d’un temps que mes enfants n’ont pas connu
je vous parle d’un temps où les bruits de la rue n’étaient  pas les mêmes
je vous parle d’un temps où le quartier était différent
je vous parle d’un temps où le voisin de l’hôtel en face ouvrait la fenêtre en marcel blanc tout en sifflotant
je vous parle d’un temps où mon père le regardait d’un œil noir
il était jaloux le Jean …
je vous parle d’un temps où l’immeuble du 46 était encore un vrai village 
Je vous parle d’un temps ou tout le monde se connaissait.
Tous savaient qu’à 8 h madame Guilloux l’infirmière sortirait son chien un petit loulou blanc,
que la mère Kerboeuf l’epicière accueillerait le laitier, qu’il viderait son grand pot au lait dans la cuve en ferraille de « l’épicerie-cremerie kerboeuf »,
qu’Hypolite le concierge laverait le trottoir devant la porte d’entrée du 46, 
que Jean en cuir noir partirait rejoindre le quai de Bercy pour son travail à la RATP,
que les bruits des talons de Raymonde chanteraient dans l’escalier pour regagner son magasin de la rue du Temple… 
Depuis l’aube, les tonneliers auraient fait chanter le fer,
le vitrier aurait commencé à crier dans la rue 
je vous parle d’un temps où il me reste en mémoire les bruits, les odeurs…
Ce matin 4 août 2021 il est 5 h 30 du matin dans l’appartement vide, Paris s’éveille, j’écoute les bruits de la rue, les tonneliers ne feront pas chanter le fer… le jour commence à se glisser dans l’appartement, raisonnablement je devrais dormir maintenant mais je n’ai pas envie d’être raisonnable !
Dans quelques heures je tournerai  la clef une dernière fois au 5e étage. Je la donnerai à Salim et Alexandra ; je fermerai la grande fenêtre, mon regard se perdra dans la rue de Jussieu jusqu’au Jardin des plantes. Je sais qu’il est là mais je ne le verrai pas. Il est au bout de la rue,  les platanes font une marée de verdure, le poumon vert du 46. Les arbres ne sont pas taillés ils nous cachent les immeubles. la faculté est  complètement endormie,  aucune lumière même dans la grande tour .C’est le 4 août, la rue est calme, peu de voitures circulent le double vitrage assourdit les bruits et c’est mieux ainsi. Je suis adossée au mur, assise par terre, l’homme de ma vie dort sur un lit improvisé fait de tapis à même le sol. Cette grande pièce de 20 mètres carrés était la chambre familiale ; j’essaie de fermer les yeux pour me souvenir…  les dernières années de Raymonde chassent  la chambre de l’époque.
Moi je veux me rappeler tel qu’il était dans mon enfance, ce que je veux c’est repartir en arrière en 1955 .
J’ai 8 ans, le tonnelier me réveille mais je me rendors, je suis dans l’alcôve dans mon lit gigogne .Ils se glissaient l’un sur l’autre pour tenir moins de place, à Paris il fallait être ingénieux pour une famille de cinq dans 40 mètres carrés au 5e étage… Plus tard, mon frère aîné Gilbert a quitté le 5e étage pour le 6e, c’était une nouvelle liberté pour lui à 15 ans. L’atelier de Jean était dans la continuité de cette chambre .C’était son jardin secret , on savait que si on ouvrait la porte de l’armoire  en bois face au vasistas, punaisée sur la porte, il y avait une photo de femme à poil comme disait Jean-Pierre ! Orfèvre de métier, Jean créait des bijoux en argent, des boucles d’oreilles, des broches avec des pièces de monnaie ou des morceaux d’avion ! Là dans ce minuscule atelier, il avait les outils à portée de main, il aimait se retrouver seul, comme il aimait surveiller la rue du Cardinal-Lemoine par le vasistas entrebâillé sur la pointe des pieds du haut de son mètre cinquante et demi !  
Mais redescendons au 5e. Une petite entrée nous faisait accéder à la salle à manger, la pièce principale, la pièce de vie face à la rue de Jussieu. Gilbert y  a longtemps dormi dans un lit-cage, toujours pour gagner de la place, il était déplié le soir tandis que le reste de la famille passait dans la chambre à côté. Nous, nous sortions les lits gigognes. Raymonde tirait les rideaux pour nous isoler et ne pas les voir dans leur lit ! je suppose… la mémoire est gommée mais je me rappelle plutôt des  bonnes crises de rire  sous les couvertures pour ne pas se faire houspiller ou en prendre une ! Jean avait la torgnole facile si nous étions trop excités… Nous on aimait bien se glisser l’un contre l’autre dans le même lit pour se raconter des histoires sous les couvertures, je dévorais la Comtesse de Ségur, Jean-Pierre c’était plutôt les Tintin ou  les illustrés. Difficile  d’imaginer les lits gigognes dans l’alcôve aujourd’hui ! Elle a été transformée en salle de bain quand Raymonde a repris sa liberté, elle a pu s’y délecter dans des bains parfumés plein de mouss…  Elle, au cinquième, Jean au sixième, il lui a quand même installé sa baignoire.
A côté de cette alcôve en 1955, il y avait un minuscule cabinet de toilette avec un lavabo et une ingénieuse douche en hauteur. Papa l’avait fabriquée en fer, un bac à douche rond dans lequel nous montions. C’est dans ce cabinet de toilette que je me suis longtemps tartiné le visage de crème à raser avec le savon à barbe ! Je me rasais avec la corne à chaussures pour faire comme papa, pendant que Jean-Pierre secouait la porte comme un malade pour savoir ce que je faisais !
C’est dans ce même cabinet de toilette que Jean sortait le grand rasoir « coupe-chou »de  son étui en cuir noir élimé. Il le cachait très haut dans un placard : nous avions l’interdiction d’y toucher… C’est aussi de ce cabinet de toilette qu’il sortait un visage plein de mousse à raser pour hurler après Gilbert qui faisait des pompes quotidiennes. Le frangin comptait les pompes avec un effort énorme dans la voix pour faire croire qu’il exécutait l’exercice. En fait il ne bougeait pas, restait  allongé sur le sol. Jean sortait, hirsute, pour lui en mettre une et le remettre au boulot ! Nous, on se carapatait en ricanant… Le cabinet de toilette donnait dans la grande chambre, on voit encore la découpe de la porte sur la cloison actuelle. Le lit de Jean et Raymonde était adossé au mur avec une table de nuit de chaque côté, une penderie à droite, une armoire à glace en face du lit et un  meuble fabriqué par Jean pour ranger les chaussures de toute la famille .A droite je n’arrive pas à me souvenir de ce qui pouvait s’y trouver.
Dans la salle à manger une table carrée en chêne avec un  repose-pied en cuivre. Le lit de Gilbert, le grand buffet à vaisselle sous lequel Jean-Pierre planquait le poisson qu’il détestait dans une boîte à dragées jusqu’au jour ou Raymonde le lui a déposé délicatement dans son assiette !
Il y avait le poêle à charbon transformé plus tard en bibliothèque, reste  le trou du conduit .Le charbon était monté de la cave dans un seau en ferraille gris émaillé. C’est Jean ou Gilbert qui s’y collaient. Sur le mur, élément important : la pendule. Nous n’avions pas le droit d’y toucher, seul papa était  habilité à la remonter avec une clef cachée sous le cadran,  la porte grinçait  beaucoup quand elle se fermait. La pendule sonnait toutes les heures  et demi-heures. Son tic-tac était comme un métronome, une respiration dans toute la maison. Mes souvenirs se mélangent un peu. Jean avait construit un coffre à jouets sous la fenêtre, il fallait exploiter le moindre rangement. Nous montions dessus avec Jean-Pierre, une balustrade grillagée nous empêchait de tomber.
Cela donnait des sueurs froides aux commerçants du carrefour quand, grimpés dessus, nous secouions la barrière… Il a fallu un jour que Raymonde se trouve en bas et nous  en haut pour qu’elle comprenne la gravité de la situation ! J’essaie de me souvenir des bruits, des odeurs, celle des crêpes de ma grand-mère qui vivait sur le même palier que nous, leur parfum nous faisait grimper les marches 4 à 4 pour arriver en soufflant, c’était aussi le temps des chocolats chauds Van Houten.
Aujourd’hui l’immeuble dort, cette nuit pas de bruit encore dans la rue. Je vis les derniers instants, je les savoure dans le silence, j’ai envie de fermer ma boîte à souvenirs en toute conscience, enfance heureuse même si… Je vais donner tout à l’heure les clefs de l’appartement complètement vide  à  Alexandra et Salim. Je leur donnerai les 80 pages du 46, quelques textes de cette époque, quelques photos, quelques dessins. Ils ont manifesté l’envie de connaître le vécu de l’immeuble. Ils sont charmants, attentifs, je suis heureuse de leur offrir ce passage de flambeau en douceur.

Texte et dessin : Claudine Albouy

L’immeuble du 46, Claudine Albouy

Si j’étais illustrateur je dessinerai l’immeuble parisien du 46 rue des fossés St Bernard .                            

C’est décidé, je deviens illustratrice ! 

Je me place au carrefour des deux rues qui enlacent mon objet, pour en saisir le volume, rester au  plus près de la réalité, tracer l’angle des deux rues, développer ses six étages, du rez de chaussée au toit d’ardoises grises.Celui ci est surmonté de trois cheminées. La porte cochère  en chêne massif est encadrée à gauche par le café de l’étoile d’or à droite par la petite épicerie bretonne des dames Kerbeuf. Le volume bien défini, j’effleure le papier avec  mon crayon noir pour ne pas faire d’erreur de perspective,je me lance seulement  après cette esquisse, pour le dessin final, étage par étage, des fenêtres du premier au sixième . De  la place ou je suis installée, j’en vois vingt huit de tailles et de formes différentes.Un bout d’intimité se dévoile derrière ces fenêtres avec des rideaux ou pas, je devine des intérieurs d’appartements aussi différents que les personnes qui les habitent.

Je ne sors pas ma boite d’aquarelles, je décide de rester dans le noir, le blanc et je décline les gris jusqu’à obtenir celui des toits de Paris.

Cet immeuble est celui qu’habite Marie,je sais  qu’elle poussera cette porte cochère pour en sortir ou y entrer mais pour l’instant je la veux invisible.

Je ne suis pas illustrateur,

cet immeuble au centre de Paris et des grandes universités cristallise cette fin d’époque, cette liberté qui s’installe à chaque étage, elle va gagner les hommes et les femmes du 46.Certains resteront récalcitrants, voir hostiles  au modernisme des idées que ce soit d’ordre vestimentaire, tradition, culture, conditions de la femme…La vague est là, elle entre dans Paris, se faufile partout, certains l’ignoreront et d’autres saisiront cette opportunité.

C’est un immeuble comme un village tout le monde se connaît, la plupart des habitants sont là depuis longtemps, souvent propriétaires, certains ont même succédé aux parents.  Hippolyte le concierge entretient avec une grande sévérité la cage d’escalier malheur a celui qui pourrait ne pas respecter le règlement intérieur…Il astique avec frénésie la boule de laiton qui termine la rampe, elle brille tellement qu’elle renvoie l’image à peine déformée de ceux qui empruntent l’escalier.

Au premier, la loge du concierge, à côté une infirmière à la retraite madame Guillou petite taille, trapue à l’allure revêche, elle est en fait sympathique mais son travail  l’a endurcie mais avec une pointe  d’humour disant souvent qu’elle, dans sa vie en a vu de toutes les tailles de toutes les formes !Elle parle des mains bien sûr! Elle sort deux fois par jour son petit chien blanc  un loulou tout frétillant.Sur le même palier deux autres appartements loués mais souvent inoccupés.

Au deuxième le vieux garçon gominé à la Rodolphe Valentino est un homme étrange il va au bain douche rue du cardinal Lemoine rasant les murs, répondant aux bonjours mais toujours la tête baissée.Ce qui inquiète un peu .    

Sur le palier les autres appartements sont loués, les locataires changent souvent. 

Au troisième une dame d’un certain  age, elle trotte comme une petite souris fait toujours  un signe de tête mais ne s ‘attarde jamais.L’appartement à côté est une grande chambre ou dorment les dames Kerbeuf, la mère et sa fille jeannette n’y montent que pour dormir l’essentiel de leur vie se déroule dans la petite épicerie du rez de chaussée  et dans l’arrière boutique transformée en cuisine, salle à manger, réserve encombrées de cartons et d’une multitude de produits .Ces deux bretonnes sont grandes, bien charpentées toujours affublées d’un grand tablier bleu outremer délavé.Le matin Jeannette sort les cageots de fruits et légumes qu’elle dispose avec soin sur les deux étagères devant le magasin .Ce sont deux figures du 46 qui commentent les activités du quartier, c’est un lieu de rencontre pour tous.

Mais continuons l’ascension , au quatrième étage ,la charmante madame Dessieu court toujours, elle est vendeuse de journaux au kiosque de la place Maubert son fils qui habite avec elle vient l’aider à l’installation le matin et à la fermeture le soir, ils sont discrets tous les deux pas le genre à surveiller la rue en écartant les rideaux !

A côté les dames Mathieu ,deux sœurs Anna et Margot elles sont vieilles et leur installation prochaine à l’hospice d’Ivry les rend très tristes mais elles ont de plus en plus de mal à monter les quatre étages malgré l’aide des voisins c’est un bout de vie du 46 qui va partir avec leur départ trente huit temps qu’elles sont là.

Au cinquième Marie, l’air toujours un peu triste mais conviviale, elle est originaire du 

Morbihan, sur le même palier Jean et Raymonde et leurs trois enfants plein de vie surtout les deux derniers l’aîné est plus  calme et il  est souvent au patronage rue de Jussieu,  côté madame Ango modiste  elle porte toujours des chapeaux originaux extraordinaires qui font rêver Marie mais elle n’oserait pas les porter.A droite au fond du couloir monsieur et madame Sacco des italiens avec leur fils Victor, le père et la mère  parlent fort, ça  c’est avant le drame… Au dernier étage, le sixième, ce sont des petits appartements occupés par des jeunes,des employés du café  de  l’étoile d’or, à côté le grand Marcel qui après un chagrin d’amour ouvre le gaz pour  s’asphyxier heureusement l’odeur alerte les voisins et Marcel est sauvé de justesse par les pompiers.Jean partage son atelier de bricoleur orfèvre avec son fils aîné  qui a là, sa chambre . Au 46, il règne une ambiance bon enfant, chaleureuse, sans chichi.

Un jour madame Sacco disparaît, le 46  est en émoi, la police inspecte, tout le monde est interrogé car dans l’appartement au fond d’une corbeille on retrouve une serviette ensanglantée, que s’est-il passé?Le père et le fils effondrés ne comprennent pas, ils sont partis comme tous les jours travailler, madame Sacco paraissait comme d’habitude…Pourtant deux jours plus tard son corps est repêché dans la Seine madame Sacco a la gorge tranchée, la police conclue après de longues semaines à son suicide .Quel désespoir a pu la pousser à se trancher la gorge au cinquième étage marcher le long de la rue des fossés et se jeter dans la seine à tout de même 800m de là.. !.Le père et le fils repartiront en Italie et c’est dans cet appartement qu’emménageront Edwige et ses deux enfants trois mois  plus tard.

La phrase :

Ce sont des vies qui se croisent sans jamais vraiment se rejoindre.

LES HABITANTS DU 46 CHANGENT ,VIEILLISSENT,DEMENAGENT, DES NOUVEAUX ARRIVENT LA VIE CONTINUE AVEC DES BOULVERSEMENTS PROFONDS .

MARIE SORT DE SA CHRYSALIDE LA MUE S’EST DOUCEMENT ACCOMPLIT  

Souvenirs de marche, Claudine Albouy

Photo : Marlen Sauvage

Elle n’aime pas marcher 
Elle n’a jamais aimé marcher

Du plus loin qu’elle se souvienne, la marche ne l’a jamais passionnée.
Enfant elle lui préférait les galopades, les parties de cache-cache, les jeux de ballon, la marelle, le vélo, le jokari, ah le jokari, elle adorait ! Puis ce furent les marches forcées dans les camps d’adolescents avec les sacs à dos de l’époque et leur armature en fer courbée pour épouser la forme du corps, disait le vieux campeur ! Tu parles ! tout dépendait de la morphologie du marcheur ou de la marcheuse ! Les grassouillettes étaient avantagées par rapport aux maigrelettes peu rembourrées, hélas ! elle faisait partie de la deuxième catégorie. Il fallait partager entre tous le matériel collectif, les gamelles en aluminium empilées les unes dans les autres sur une hauteur de cinquante centimètres. Etre ingénieux pour les caler avec des pulls afin d’éviter de se blesser le dos, en prime un concert de sons métalliques était assuré au moindre pas ! La plus mal lotie était celle qui devait porter la bouteille de gaz de quarante heures… l’horreur ! A l’époque les bretelles des sacs à dos n’étaient pas renforcées, elles sciaient les épaules. Il fallait faire des kilomètres ainsi harnachées… une vraie corvée. Toutes les astuces de rembourrage étaient bonnes, pulls, lainages divers et même serviette hygiénique ! Ces itinérants les emportaient d’un lieu à l’autre, à pied, durant sept jours.

Elle n’aimait pas marcher
Elle n’a jamais aimé marcher

Et puis un randonneur est arrivé dans sa vie avec dans sa besace des activités de plein air, canoë, escalade, spéléologie mais pour rejoindre tous ces lieux d’activités il faut bien sûr faire une marche d’approche, il y a toujours une marche d’approche ! Il lui a offert le top des chaussures : des R.D. René Demaison. Elles valent un prix fou, il a les mêmes, un véritable acte d’amour ! Lui a le pied égyptien, elle a le pied différent, long, osseux. Un vrai bonheur ces chaussures hautes, elles tiennent bien la cheville comme il se doit. En cuir dessus, dessous, dedans, la rolls-royce des chaussures de marche. A peine enfilées, elle s’était dit « ouille je vais souffrir » ! Une fois lacées, c’est sûr, le pied ne bougeait plus, la cheville était maintenue prisonnière, finis les doigts de pied en éventail ! Après Die, ils étaient allés jusqu’à Romeyer, avaient pris un chemin rocailleux. Les garçons avançaient d’un bon pas « des plein air quoi ! ». Elle s’appliquait à bien poser ses gros godillots sur chaque pierre. La cadence était très soutenue, le but : rejoindre la cabane de Preypéré  avant la nuit.

Elle n’aimait pas marcher
Elle n’a jamais aimé marcher

Ces deux petites phrases tournent en boucle dans sa tête mais pour ce soir elle doit assurer, elle est la seule fille. Au pas de Chabrinel, le sentier rétrécit, la végétation offre des variétés d’arbustes, elle n’a pas le temps de rêvasser, ni d’admirer, ni d’observer la nature autour d’elle. Pour l’instant ses yeux sont rivés au sol, elle est épuisée… Elle s’accorde des petites pauses  pour reprendre son souffle. Les garçons avancent toujours au même rythme, oubliant leur différence de taille, donc d’enjambées. Elle est à bout de forces en dépassant la grande cabane. Et ce n’est pas encore le point d’arrivée ! Il faut continuer, rattraper le plateau désertique du Glandasse, le jardin du roi et enfin la. baraque de Preypéré. Le soleil est couché depuis peu, ils ne vont pas tarder à ressembler à une caravane d’ombres. Impossible de s’arrêter maintenant, trop dangereux avec tous les avens au ras du sol… Alors, agacée par leur manque d’attention, elle simule un évanouissement (ils se rendront bien compte qu’elle ne marche plus derrière eux, pense t-elle !). Elle se laisse glisser doucement, presque avec volupté dans un ralenti théâtral, elle est là, recroquevillée ; pour se détendre, elle allonge les jambes sur le tapis d’herbe épaisse, le nez au ras du serpolet qui embaume : elle est bien. Ils arrivent affolés, penauds, elle a réussi son coup, ils sont inquiets et pendant ce temps elle récupère ! Après cette halte imprévue, ils repartent mais plus lentement, ils sont très attentionnés et portent même son sac ! Ils ont eu peur… Il fait nuit noire maintenant, les torches sont allumées pour continuer en toute sécurité. Il fait frais, cela donne à tous un regain d’énergie. Jardin du roi, cabane de Preyperé en vue sous un ciel superbement étoilé, rien au-dessus…  la liberté et un sentiment d’inaccessibilité. Ce soir, nous sommes les rois du monde ! Une soupe en sachet bien chaude et rois et reine s’écroulent béats… Le lendemain, elle ne participe pas comme prévu à la reconnaissance spéléo, elle soigne ses gigantesques ampoules, elle pense à la descente de six heures de marche avec inquiétude.

Pour l’instant c’est le bonheur, les pieds nus dans cette prairie d’altitude, seule, elle peut enfin rêver, libre de toutes contraintes, ils sont partis pour plusieurs heures. Tranquillité absolue. Elle goûte avec gourmandise cette solitude voulue dans un silence profond, il chuchote même à ses oreilles… Elle sent une vie intense dans chaque touffe d’herbe, des compagnons invisibles crapahutent tout autour.

Elle n’aime pas marcher
Elle n’aime toujours pas marcher

Elle se questionne sur cette effort physique qui redouble le bien-être de la pause. Et si le plaisir de marcher tenait simplement au plaisir de s’arrêter ? Elle reconnaît que la sensation de légèreté qui l’envahit décuple l’intensité de l’appréciation des paysages, de la flore, de la faune, des arbres. Se poser, dessiner, faire une photo, partager, dire aux autres que vous pensez à eux dans ce cadre magique est une belle offrande, un cadeau royal… Elle enfile ses espadrilles si légères, elle escalade quelques rochers, dans un escarpement elles sont là presque invisibles, en mimétisme total avec la couleur de la roche calcaire, vision inoubliable de ses premiers édelweiss. Une vraie récompense dans la plénitude de l’instant.

Texte : Claudine Albouy

Ecrire en novembre, par Claudine Albouy

Photo : Claudine Albouy

Errance

Nous nous apercevions de loin, lui sur son tapis de yoga insouciant au passage des promeneurs, moi me baladant. C’était un jeune homme presque blond avec un visage doux encadré de boucles. Un regard bleu un peu perdu ou ailleurs ? Torse nu dès le matin, toujours  habillé d’un pantalon bouffant bariolé qui lui cachait le corps. Un jour  nous avons échangé quelques mots, il était britannique et l’idée de me rapprocher de la langue de Shakespeare ne me déplaisait pas, ce jeune m’intriguait. Il est revenu plusieurs années de suite toujours de plus en plus attiré par ce pays Andalou et cette douceur de vivre. Il partageait son temps entre l’Angleterre, et la marche le longs des routes, s’interrogeait beaucoup sur ses choix de vie. Ingénieur de formation,  il se sentait de plus en plus inadapté à ce mode d’existence,  il avait envie d’autre chose et dans l’immédiat, un besoin impératif de cerner ses envies profondes. Il voyageait beaucoup à pied ou en stop, progressait lentement au fil des rencontres et cela lui convenait, un jour se louant pour les vendanges, l’autre pour la cueillette des pommes ou ailleurs pour aider un boulanger. Il restait le temps voulu décidé par celui qui lui proposait le gîte et le couvert. Il répondait oui souvent, tout essayer, tout découvrir pour s’enrichir et peut être découvrir son moi profond. Il emmagasinait ainsi dans sa besace au fil des rencontres, des savoir-faire. Il progressait aussi en français, en espagnol. Quand je l’ai connu, il logeait dans une minuscule toile de tente. Un jour, il a disparu nous ne l’avons plus vu. Quelques années plus tard, il est réapparu, changé physiquement, amaigri,  un visage plus émacié, toujours avec son regard bleu un peu absent. Il nous expliqua que maintenant il vivait ici toute l’année de petits boulots d’entretien dans les résidences secondaires, cela lui suffisait pour le nécessaire vital : se nourrir, acheter des livres, des cd. Il n’avait pas de souci de logement car il avait rejoint  la crique de San Pedro, un endroit squatté par des marginaux, un Eden ou la végétation s’accroche dans ce petit fjord grâce à une source connue des marins depuis l’Antiquité. Des écrits, des gravures racontent que les bateaux venaient y faire escale pour se ravitailler en eau potable. Le château sur le piton rocheux en défendait l’accès. Aujourd’hui ne subsistent que quelques pans de murs en ruine, ils abritent des personnages hauts en couleur, à l’allure inquiétante ! Des arbres fruitiers offrent leurs fruits à tous. Des habitations légères singulières poussent au gré des nouveaux arrivants, les plus anciens ont aménagé des abris rocheux dans la falaise calcaire avec de minuscules jardins et des fleurs. L’arrivée de la source est protégée par un rideau de roseaux et de plantes aquatiques, un paradis pour les batraciens qui s’y cachent. Des sculptures expressives très belles en calcaire jalonnent le parcours, un vrai havre de paix et de fraîcheur quand le soleil d’été se déchaîne. C’est émouvant de se souvenir que des corsaires ont foulé ce sentier ! Une microsociété vit là toute l’année, pas de route, pas de voiture juste une piste en plein cagnard interdite à la circulation, ce qui dissuade bon nombre de curieux. Un ponton de bois permet l’arrivée d’un bateau zodiac et d’y accoster. Quand la mer n’est pas trop agitée, un  va et vient existe suivant les besoins, entre la crique et le village le plus proche.

Le yogiste s’est arrêté là, abandonnant une vie stressante qui l’éloignait de plus en plus de l’essentiel. A San Pedro cette microsociété a vu le jour avec d’autres valeurs, une approche assez respectueuse de la nature. Cette vie  l’attirait  et après toutes ses errances, il a senti qu’il fallait se poser là ici et maintenant. Les habitants éphémères ou sédentaires se privent volontairement du toujours plus, de l’excédent d’une  consommation oppressante… Ce lieu  bouge, les artistes exposent du land art au bas des falaises au-dessus d’une eau transparente, ils savent que la mer engloutira les œuvres un jour de furie mais qu’importe ils recommenceront ! Sur la grande plage, la vie tourne au ralenti, je laisse le yogi à ses espérances pour une halte bienveillante, une pause provisoire ou définitive ou peut-être de nouveau un retour au voyage vers une nouvelle errance…

Avec Sophie Calle

Parce qu ‘elle avait vu son corps abandonné

jambes repliées sur le sable elle avait cru qu’il dormait

Avait-il choisi cet abandon définitif au bord de la grève

ou était-ce une malchance ?

Parce qu’elle imaginait son corps nu sur la dalle de granit

le bruit de la cascade l’avait submergée ensevelie

dans une douce mélancolie.

Parce que l’asphyxie était montée comme une marée lente inexorable

il avait tout quitté, identité, maison, travail, amis, famille

sans se retourner il avait tracé la route.

Textes : Claudine Albouy

Ces textes répondaient aux suggestions d’écriture de l’atelier de novembre 2020. MS

Cartes postales, Claudine Albouy

La carte postale

Il y a un cadre fuyant vers l’infini, un hors cadre… Il s’étire à gauche jusqu’à la Méditerranée, à droite il se disperse dans  une terre aride, sèche, un maquis de plantes et arbustes méditerranéens parsemé de palmiers nains endémiques de cette province andalouse.
Il y a lui, le personnage central bien planté sur une terrasse assise sur un piton rocheux. Il se détache devant les falaises calcaires en arrière-plan. Il fait une tache blanche sur la terrasse verte encadrée d’une barrière.
Il y a le blanc qui domine comme sur les maisons andalouses, il est en bois peint en blanc.
Il y a un toit symétrique bordé d’un fronton décoré d’un feston qui le coiffe. Il y a une petite fenêtre à gauche, à sa droite une double porte vitrée qui invite à entrer, entrons : une unique pièce de vingt mètres carrés avec l’essentiel un coin cuisine, un coin repas avec une petite fenêtre vue sur la mer, un coin pour dormir derrière une claustra. 
Il y a sur la droite à l’extérieur, un abri en bois et une autre claustra, ils cachent une table, deux bancs  en bois, un toit d’alfa protège du soleil.
Il y a moi qui regarde ce petit chalet blanc.
Il y a le souvenir de Josepha derrière le chalet sur le sentier qui va à San Ramon.

Photo : Claudine Albouy

Le souvenir

Un cri de douleur strident !
L’envolée de la colère du père, elle s’en fiche ! La brûlure est terrible, le corps secoué de frissons, une envie de vomir violente l’étouffe.
Elle regrette aussitôt d’avoir désobéi mais ce bateau couché sur le sable elle voulait juste le voir de plus près… Chaque vague de la Méditerranée lance une escarmouche à l’embarcation.  « Il était là à côté de moi je voulais juste le voir et le toucher ! » Le père ivre de rage et d’inquiétude hurle de plus en plus fort ! Il peut toujours vociférer elle ne l’entend plus, elle se cramponne  le pied, en enfonçant ses ongles dans sa chair « j’ai mal, j’ai mal ! » 
« C’est bien fait pour toi tu n’écoutes rien, tes frères, eux, ne se sont pas approchés, ils ont obéi ! Je t’avais pourtant dit qu’il y avait des oursins ! » « Oui, mais moi monsieur, je ne sais pas ce que c’est des oursins, sanglota -t-elle et d’abord, je ne les ai pas vus, monsieur, quand j’ai marché dessus ! » Le docteur de Cavalère n’a rien pu faire, il a prescrit une pommade. Il a fallu laisser du temps aux piquants pommadés pour qu’ils veuillent bien ressortir ! Le soir même les trois enfants furent équipés de sandales plastiques transparentes surnommées depuis des squelettes !

Josepha

Josepha naît à Pozo del Frailes, un petit village accroché à la montagne, tout près de la grande plaine de Rodalquilar et de la rambla. Quand il pleut très fort, elle se remplit d’eau et cette rivière soudaine se jette directement dans la Méditerranée. C’est une plaine avec de nombreux cortijos.
Nous sommes en 1919 au « Cortijo del las norias ».
Josepha tourne inlassablement, vêtue de sa robe noire autour de la noria de San Ramon. Son poing se lève menaçant, elle regarde la mer, celle qui lui a volé son homme, cette dévoreuse de tant de maris, lui il n’a même pas eu le temps de lui faire un enfant… Elle rabat sa main vaincue, essuie une larme avec le coin de son tablier et y cache ses mains tremblantes.
Elle l’a tellement cherché son homme que sa tête à elle a été emportée dans l’écume d’une vague… Elle ne sait plus trop si c’est la mer qui a dévoré son Antonio ou si il est tombé dans la noria ou dans el pozo ? La mémoire de Josepha  a été emportée comme par une lame de fond. Je vois sa frêle silhouette s’éloigner accompagnée de ses deux chèvres. Une légère brise  souffle, j’entends sa voix aigrelette entonner une rengaine, petit point noir sur l’horizon… elle s’efface comme le soleil.  Un jour Josepha a disparu, envolée ? Sa maison est  restée ouverte très longtemps. Peu à peu les intempéries l’ont dévastée…Les gens du pays disent que Josepha portait malheur, d’ailleurs n’était-elle pas un peu sorcière… ?

2019

Dessin : Claudine Albouy

Une voiture s’arrête devant les ruines du  « Cortijo  del  las norias ». Lola en descend, elle vient d’hériter d’une arrière-grande- tante, de nombreux  terrains et d’une ruine dans la plaine de Rodalquilar. Effectivement c’est une ruine ! Seuls quelques murs couverts de graffitis sont encore debout, des trous noirs montrent l’emplacement des poutres fracassées au milieu d’énormes tas de pierres. C’était immense, pense t-elle ! Une arche demeure encore intacte, elle laisse découvrir une très grande pièce, une porte s’ouvre sur rien, difficile de s’aventurer plus, c’est dangereux. Lola est impressionnée par ce Cortijo qui a dû être une maison très importante avec beaucoup de monde… Elle aimerait bien en savoir plus, le notaire n’a rien pu lui dire, il avait déjà eu beaucoup de mal à la retrouver, elle. Lola avait senti que toutes ses questions resteraient sans réponse ! Mais maintenant là, assise devant ces ruines son esprit vagabonde. Elle essaie de s’imaginer la vie d’avant ici, en autarcie sûrement?Mais ils vivaient isolés avec le village à 3 kilomètres et là juste en face à 500 mètres un autre cortijo en ruine. En quittant la route pour la piste, Lola avait roulé doucement regardant à gauche, à droite et elle avait remarqué une dizaine de maisons, un château en ruine lui aussi, au moins trois norias, donc de l’eau, des cultures possibles. Au bout de la piste sur la gauche surveillant de près la mer, une ancienne batterie militaire très bien conservée. Un chemin caillouteux bordé d’oliviers partait du cortijo en direction de la mer. Une dizaine d’immenses palmiers s’élevaient et dominaient la noria la plus proche de la maison. Ces arbres avaient peut être été plantés par Antonio avant l’accident ? La noria était en parfait état de marche bien conservée, elle avait bénéficié du projet de restauration du petit  patrimoine au même titre que les moulins, afin de transmettre aux générations futures les savoirs ancestraux. Lola pensait aussi que ce lieu avait forcément été habité à la préhistoire toutes les conditions étant réunies… Elle était d’autant plus intéressée qu’elle était archéologue. Elle resta de longues heures ce premier jour à bâtir des romans possibles… Ce n’est que le lendemain qu’elle apprit que le village de  Rodalquilar était surtout connu pour ses mines d’or fermées en 1954 ! En deux jours ce lieu tranquille faisait soudain surgir un univers bruyant peuplé d’explosions, de fumée, de galeries souterraines et de visages fantomatiques couverts de poussière…

En quelques instants cette information avait fait disparaître la frêle silhouette de Josepha de son esprit. Mais Lola était là pour un mois, elle était  bien décidée à remonter l’histoire et se cramponner au fil d’Ariane de cette arrière-grande-tante Josepha.

(à suivre…) 

Textes, photo, dessin : Claudine Albouy

La proposition en 3 étapes était la suivante : à partir d’une carte postale tirée au hasard à chaque étape, décrire la première carte comme on le ferait pour un aveugle ; choisir dans la 2e un élément rappelant un souvenir ; et ajoutant la troisième aux précédentes, tisser un fil entre ces cartes pour inventer une fiction. Parmi les suggestions d’écriture, l’utilisation de la cataphore, celle du « il y a » ou encore la description à la Perec, pour la première. L’appui de Charles Juliet pour l’écriture du souvenir, et enfin la recherche de sa propre voix pour ce qu’il en est de la fiction. Marlen Sauvage