Carnet des jours (34)

[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

Vendredi 1er juin 2018
Lever vers 8 h après une nuit très agitée. Le stress du retour sans doute. Météor. Gare de Lyon. Arrivée à Montélimar vers 14h30. Clé de l’appart. Et retrouvailles avec Aubres et tous ses habitants, chats compris.

Samedi 2
Départ de B et P pour l’Italie ce matin. Quatre œufs chez les poules.
Achat d’un cahier rouge, superbe, pour mes notes de chaque jour, le fameux chrono dont j’ai du mal à me défaire, oublié durant ces six derniers mois. Qobuz me joue des tours. Je ne sais plus télécharger la musique d’Arvo Part pour K.
Bain de soleil sur l’herbe. Une heure de farniente, de lecture. J’ai terminé ce soir Miniaturiste offert par Cathy lors de notre rencontre parisienne il y a trois jours. Envoûtant. À recommander pour s’échapper du quotidien. Une heure de balade le long de l’Eygues, sur le chemin du Crapon. Croisé cyclistes, quads, promeneurs. Je remercie le cosmos pour tout ce qui m’arrive de beau dans cette vie. L’air embaume le tilleul. Gros orage le soir une fois couchée et j’aime cela.

Dimanche 3
Café dans mon lit. Feuilletage de l’actualité FB. Des trouvailles, des sourires. Gwen Denieul que j’écoute yeux fermés avant de regarder ses images. Pour la voix et ce qu’il transmet de sa pratique d’écriture, tellement habitée, tellement éprouvée.
3 fraises dans le jardin, 4 œufs chez les poules, 1 poule couveuse qui s’enfuit du nid, attirée par la nourriture des autres. Pourtant je lui sers la même ! 6 œufs dans son panier… Autant de doryphores sur les feuilles des aubergines. Régal des poulettes. Alerte orange aux orages dans la Drôme comme dans 47 autres départements. Skype avec Stef et Justin. La douceur québécoise. 

Lundi 4
De la pluie encore et 5 œufs chez les poules. Le kiné ne serait pas content de savoir que je me tords la cheville juste en sortant de chez lui. C’est la journée des règlements. Je retrouve mes repères avec mon chrono, comme c’est stupide de n’avoir pas voulu ouvrir un énième cahier… Pourquoi ne pas accepter ce que je suis ? Une femme qui remplit des cahiers. Balade d’une heure sur le coup de 17h30 en espérant passer entre les gouttes. Pari gagné. Je me bats encore avec Qobuz pour ce fameux Adam’s lament

Mardi 5
Soleil soleil et levée tôt. Un seul œuf ce matin. J’y retournerai ce soir ! On veut toujours plus une fois l’habitude prise, sans se soucier du repos des poules ! Elles sont pourtant censées ne pondre que 200 œufs chaque année. Travaux administratifs toute la matinée. Balade d’une heure où je tente de courir un peu, mais si peu. Une couleuvre, du moins je l’imagine, rampe tout près de moi sur le macadam. Pas eu le temps de voir sa tête mais à la longueur de la bestiole, j’opterais pour une couleuvre. Ce qui me fait penser qu’hier alors que j’étais pliée en deux pour récupérer de ma course, la sensation d’être observée m’avait fait lever les yeux en haut du pierrier où se tenait un chamois à la robe marron glacé, nous nous sommes regardés immobiles durant 45 secondes (j’ai compté !) avant qu’il ne se sauve dans le bois de chênes. Quelle beauté ! Lecture d’Hildegarde de Léo Henry, ce qui m’amène à consulter des sites sur le Moyen Age, et notamment celui-ci fort intéressant, créé par des doctorants à La Sorbonne. Actuelmoyenage.wordpress.com Atelier d’écriture cisaillé par l’orage. Nous finissons par nous voir pour la toute fin et une lecture toujours aussi époustouflante de son texte par Stéphanie (Rieu). [qui n’est pas le texte présenté ici !]

Mercredi 6
Kiné, cinéma Trois visages de l’Iranien Jafar Panahi, avec Maïté. Superbe. Je pense à Abbas Kiarostami, pour la lenteur. Une société en images à travers une situation tragique. Il a encore plu tout le jour.

Jeudi 7 
Tri de vingt ans d’archives administratives. Au final, huit boîtes supprimées. Une grande sensation de légèreté. Visite de touristes intéressés par  » le potier « . Des gens du Nord. En l’absence de Julien, je m’improvise agent du neveu et commerçante. Ils repartent après moult compliments avec plusieurs sacs de vaisselle.

Vendredi 8
Dernier voyage de valises et cartons jusqu’à l’appartement, juste avant le kiné. Fringues et objets à la recyclerie voisine. Passage chez P et J. La tondeuse a été vendue ! Skype avec Julie et Sacha. Le petit bonhomme est tellement bavard qu’on ne s’entend pas ! Il n’en finit pas de faire ses petites mimiques drôles comme tout. Julie est ravissante. Notre discussion est une fois de plus à retardement, décalage oblige. 

Samedi 9
Enfin soleil ! Le linge rouge a séché parmi les cerisiers. La journée sera de ménage, de linge, de rangement. A la médiathèque où j’emprunte les livres de Bergougnioux (L’empreinte, L’orphelin) je suis invitée à suivre la conférence d’un libraire. Il propose une vingtaine de lectures pour l’été, toutes sur le voyage et l’ailleurs. Je decouvre des auteurs, je mords à l’hameçon. Seulement 2 classiques pour moi dans ce choix : Grazia Deleda, JMG Le Clezio et en dehors de Milena Agus, que des inconnus ! Tout ce que j’aime. Déjeuner avec Julien, le potier au regard si doux. Nous partageons caillette, roquette et haddock aux pommes de terre. Bref voyage jusqu’à la laverie le temps à B et P de rentrer d’Italie. Jeu de fléchettes avec un engin sophistiqué qui cause ! Je suis en retard de trente-six wagons. Mais enfin aux innocents les mains pleines, je gagne les deux parties ! Niveau débutant. 

Lundi 11
Réveil tôt vers 5 h et puis rendormie pour cauchemarder. Tu étais abordé par deux femmes dont une te regardait intensément, grande, cheveux très très courts, elle te parlait à toi, tu me présentais, elle ne te quittait pas des yeux, tu l’embrassais sur le front, elle cherchait ta bouche, je vous observais, elle s’appuyait contre le mur, tu posais tes deux mains de part et d’autre de sa tête. Blanc. Plus tard je te cherche. Je traverse une chambre où j’aperçois deux formes mais ce sont deux enfants qui rient en comprenant que je les ai pris pour vous deux. Je me réveille avec un sentiment de malaise intense qui durera longtemps dans la matinée. J’écris pour l’atelier de F. B. Virée pour rien chez le vétérinaire qui s’est trompé de date pour la sérologie de Mistinguette. Deuxième texte pour FB. Dehors sur la grande table en bois puisque j’ai fait mon oloé de cette véranda ouverte sur le jardin. Orage, éclairs et grosse pluie en rideaux.

Mardi 12
Kinésithérapeute. Mauvais temps. Je poursuis la lecture de Hildegarde de Léo Henry et commence L’empreinte de Bergougnioux. 

Mercredi 13
RV à la clinique d’Alès. Encore un baso, juste le troisième… Dix points de suture et un œil sous pansement. Trouve un optique pour le Nikon. Je respire. [Et à me relire, m’amuse de la juxtaposition des informations… comme si l’optique était un deuxième œil pour remplacer le manquant…] Ce soir, Trois jours à Quiberon, biopic sur Romy Schneider interprétée par Marie Bäumer, une copie conforme de l’actrice, quasiment… Un très bon moment, pas comme Barbara, de Mathieu Amalric avec Jeanne Balibar… où j’ai failli quitter la salle avant la fin. Ici tout sonne juste, les tourments de l’actrice, sans surjeu, sans chercher à l’imiter et pourtant la ressemblance est si frappante…

Dimanche 17
Alberto Giacometti, The Final Portrait, biopic de Stanley Tucci, avec Geoffrey Rush (qui ressemble comme deux gouttes d’eau à AG), Sandrine Testud… Un Giacometti aux réparties acides, parfois cruel avec sa trop gentille épouse, mais j’ignorais tout du tempérament de cet homme. Ce portrait dit ses tourments… la scène où il brûle ses dessins destinés à la lithographie, qui ont été refusés… [Je remets la main sur les Ecrits de Giacometti, présentés par Michel Leiris, que j’avais acheté dans une autre vie après une expo je ne sais plus où.]

Mercredi 20 juin
Enfin ! Signature de l’appartement… J’ai tellement attendu ce jour que je suis incapable d’enthousiasme. J’apprends chez le notaire qu’il n’y a pas de gaz de ville !!!! Et je découvre en relisant calmement le contrat de vente que l’électricité est à refaire.. Ah ! moi et mes coups de foudre… Soirée chez B et P. Soins infirmiers jusqu’au 26. Je fais la connaissance de femmes sympa comme tout, V. l’infirmière que je ne vois que deux fois me raconte à demi mots sa relation au dernier homme de sa vie, et m’invite à la recontacter pour un café. [De quoi alimenter mes portraits de rencontres… pour les Cosaques !]

Jeudi 21
Journée de déballage. B. vient déjeuner. Comme les plaques de gaz ne sont pas alimentées par le gaz de ville et que je renonce aux bouteilles à monter de deux étages, je cuisine du bar dans le magic Cook offert par ma mother. Tomates du marché et délicieux fromages de Lili, enfin, de Lozère… Je retourne dormir à Aubres, dernière nuit avec les chats qui auront profité jusqu’ici du jardin sauvage. Soirée fête de la musique à la BE avec un groupe de potes. « Rock in chair » nous régale de bons morceaux à danser en effet sur sa chaise faute d’espace ! Changement de crèmerie pour celle des Arcades où la musique techno et la grande place permettent de bouger, batucada entraînante et retour vers le blues-rock du début de soirée où un homme me voyant remuer m’invite pour deux rocks bien toniques !

Vendredi 22
Tentative de monter le meuble de cuisine à trois mais nous déclarons forfait. La bibliothèque est en place ainsi qu’une étagère dans le bureau. Je goûte le grand silence du soir, seule avec mes chats.

Samedi 23
Je me bats un peu avec les murs pour fixer une autre étagère dans la chambre d’amis, rien n’est droit dans ce vieil appart, et je peux enfin vider une quinzaine de cartons de bouquins. Visite du facteur pour un recommandé : moi c’est Christian et je suis le facteur du quartier. Super ! Radio Nostalgie toute la journée pour accompagner le rangement, je n’en capte pas d’autre, c’est un signe ! Mon voisin se présente et s’excuse du bruit qu’il fera, il pose du carrelage ! Terminé la lecture de L’Empreinte… J’y trouve la raison de ma quête de La Gentone : « L’exil est au principe de la connaissance et toute connaissance est un exil. » 

Dimanche 24
Au marché dominical, un bol tibétain en fa m’a choisie. Je le fais sonner avec sa mailloche rouge en bois. Rien que de le regarder, je suis sereine.

Lundi 25
France Musique. La 8e symphonie de Dvorak à 21 h donnée à la Halle aux Grains de Toulouse en février dernier, une rediffusion quand sonne l’heure au clocher voisin. Lumineuse et enjouée. Mon environnement prend tournure. Pierre Sève a trouvé sa place dans le salon, Cédric Vannier et Muriel Vanderschaeghe aussi. La cuisine est presque aménagée. Le matou aux yeux bleus dort sur un coussin rouge et la petite chatounette grise furète partout après avoir jeté un œil par la fenêtre. Je suis heureuse chez moi. Sentiment de bien-être rarement ressenti ces derniers mois.  

Vendredi 29 juin
Cinéma pour deux films géniaux : La mauvaise réputation où Brigitte pleure toutes les larmes de son corps… Une empathie que je trouve démesurée pour le personnage mais la jeune femme a bel et bien existé… Des souvenirs d’enfance qui remontaient sans doute et l’identification fonctionne. Que de blessures, quand même… jamais résolues. Et deuxième film : A woman at War. Absolument déjanté comme le sont les films nordiques, islandais celui-ci, et d’une femme, qui plus est…

Texte et photos : Marlen Sauvage

























Tout sauf un livre de cuisine*…

« Les dernières années, quand il n’était pas hospitalisé, mon père passait le plus clair de son temps dans la salle à manger de la maison de ses parents morts, couché sur l’ancien divan de son cabinet, le haut du dos et la nuque calés par des coussins, observant s’écailler les fleurs de lys du plafond peint, fumant son tabac brun.
Les cendres rebondissaient sur son ventre et grisaient sa chemise.

Ce divan dans lequel, trente années durant, les corps de ses patients avaient imprimé leurs formes, creusant le matelas comme un moule, le façonnant comme de la glaise, il me l’avait proposé pour lit à l’occasion de son déménagement.
J’avais trouvé l’idée bizarre et j’avais prétexté qu’il était trop étroit.
Souvent je me demande si mes rêves auraient été différents si j’avais accepté son offre, si les rêves des patients de mon père auraient contaminé les miens.
Ah, ces rêves !
Je les ai tous, année après année, dans de grands cahiers à spirale vert émeraude. Ils sont là, dans la noirceur d’un carton, dans le grenier d’une maison qui n’est même pas la mienne. Des milliers de rêves soigneusement consignés, annotés par mon père, les rêves de ses patients. Des histoires de fossoyeurs en grève, de rhinocéros en rut, de pain trop cuit dans des villes asiatiques, de pères qui sont les pères des enfants de leurs enfants, d’ascenseur en panne, de courant coupé, de têtes coupées, de natte coupée.
Que faire de ces rêves ? Comment me les approprier ? Un rêve appartient-il à son rêveur ? Au bout de combien de temps un rêve devient-il libre de droits ?
Dans l’axe du divan où il s’allongeait pour fumer, il avait accroché un tableau de la femme en bleu (car la femme en bleu n’était pas seulement psychiatre et navigatrice, elle était aussi peintre.) Le tableau, mal fixé, penchait à gauche. Je me souviens de cette marine à l’aquarelle, des canots au mouillage, la baie ouvre sur le large, c’est peut-être l’après-midi, la marée est basse, des hommes en vareuse s’affairent autour d’une barque, remaillent un filet, se penchent, se contorsionnent, le ciel est d’un houleux violet de dénouement.
Au premier plan, accoudé à une balustrade, il y a une femme à la chevelure foisonnante, bouclée, de profil mais le visage tourné vers l’horizon. Les pans de sa robe outremer ondoient au vent et c’est comme ça que l’on sait qu’il y a du vent. »

* mais avec de vraies recettes dedans (ndlr)

Samuel Poisson-Quinton, Un père à la plancha, l’arbalète gallimard, ©Editions Gallimard, 2019.

Extrait de la 4e de couverture :
Composé pour déjouer (ou accomplir) les prédictions d’une cartomancienne, Un père à la plancha raconte un père, mais un père affaibli, un père des dernières années, un père qui n’est plus vraiment un père.
Le fils, cuisinier au Palais des Burgers, vient d’apprendre sa mort. Il rêve, il rêve déjà au livre ; les premières phrases naissent au-dessus d’une plancha ruisselante, dans l’odeur des graisses et le crépitement des cuissons. A Toulouse le soleil brille et le service commence…
Un père à la plancha est le premier livre de Samuel Poisson-Quinton.

Et pour la petite histoire, Samuel a fréquenté les ateliers du déluge, le groupe d’écriture de Florac que je lui ai conseillé de quitter au plus vite pour aller écrire sur le Causse où il vivait alors. Ce qu’il a fait. Et bien fait.

Images d’un jour (8)

Nyons, Le pont roman. ©Marlen Sauvage


Grand écart de pierre
Passage
D’ici sur la grève
une tête de temps en temps
circule d’un bord à l’autre
Arche romane telle une main tendue
sur le vide qu’un corps parfois traverse
lesté de ses blessures 
jusqu’au fond de l’Eygues vive
Un pont comme une brèche 
entre ciel et terre
Un chemin vers le paradis

Texte et photo : Marlen Sauvage








Le cahier à carreaux (3)

Photo : Marlen Sauvage

Lorsqu’il s’agit de réaliser l’absolu, la réalité… se trouve impliquée dans un sens éternel (…). L’absolu, comme fondement de l’action, n’est donc pas affaire de connaissance, mais l’objet d’une foi. Aussi longtemps que j’explore les motifs et les buts de mes actes, je m’en tiens au fini et au relatif. Ce n’est que si ma vie s’alimente à une source injustifiable objectivement qu’elle dérive de l’absolu. (…) L’absolu (…) n’est pas d’origine naturelle, il existe par une décision. (…) L’absolu croît avec le temps.

Karl Jaspers, Introduction à la philosophie

Parmi les carnets à relire, il y avait donc le cahier à carreaux que je viens de retrouver après un énième déménagement, au fond d’un carton oublié. C’était un cahier de citations issues de mes lectures ; un répertoire l’accompagnait qui recensait les thèmes par lettre initiale donc : absurde, alliance, amour, etc. [Le carnet rouge de l’adolescence est bel et bien perdu, lui.] Ici, absolu.

Carnet des jours (33)

[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

Avril 2018

Première semaine. Après Valence et la gare TGV où nous déposons Rzouga, nous prenons la direction  de Guérande. Une journée de voiture nous attend et nous parvenons à destination à la nuit noire. Jacques Higelin est mort le 6 avril. La grève continue à la SNCF. On évacue les zadistes à Notre-Dame-des-Landes… La semaine s’écoulera entre les visites à maman et les balades avec elle ou non le long de la mer sur des chemins balisés, parfois ventés, toujours sous le soleil (dans ces paysages je me surprends à fredonner Sing me a song of a lass that is gone… pourtant, rien à voir avec l’Ecosse…), une ou deux virées au restau, les courses au supermarché du coin où je découvre la richesse des produits de la mer en me promettant de goûter aux couteaux… E. est debout, vaillant, heureux d’avoir surmonté un deuxième cancer. Nous ramenons maman dans le Sud avec nous !

Guérande – La porte Saint-Michel.

Deuxième semaine. Je vis toujours à Aubres, dans l’attente des papiers de l’avocate. Tout prend du temps, trop. Je suis à fleur de peau. Reprise des séances de kiné et de mon atelier d’écriture à distance. Le prince saoudien est en visite officielle en France… Un type accusé de complicité d’acte de torture.
Préparation de la fête de Pascal. Soixante ans… Nous sommes-nous vus vieillir ?

Troisième semaine. Tournée des caves pour Pat et Eve. Je redécouvre quelques bons vins à des prix très raisonnables. J’emmène Maman déjeuner à La cour intérieure, elle envoie promener la serveuse qui lui fait remarquer pour la deuxième fois qu’elle mange bien ! « Expliquez-moi, nous sommes là pour manger ou pour regarder vos plats ? »
Je poursuis sur mon blog la publication de petits bonheurs, une décision prise en janvier 2018 de rester positive cette année que je savais chargée en émotions [et je retrouve parmi mes mails un bonheur partagé proposé par Liliane : « S’imaginer là au soleil » avec cette jolie photo de banc…]

Photo ©Liliane Paffoni

Quatrième semaine. Kiné, atelier. Le recommandé me parvient le 28. Fête le lendemain avec plus de soixante personnes. Une journée pluvieuse mais chaleureuse. J’admire B. qui est capable de se démener pareillement… E. est retourné à l’hôpital, un troisième cancer s’étant déclaré. Consternation.

Mai 2018

Première semaine. Nous ramenons maman à Guérande. C’est l’abattement. Quelque chose d’inéluctable plane. J’essaie de réconforter M. en lui parlant du mari d’une amie qui a vécu la même chose. Mais E. n’a pas encore 64 ans… Il y a vingt ans la santé de papa nous tenait en alerte de la même manière. Cela avait duré deux ans. Je réalise à quel point il me manque. Et qu’il était jeune aussi, au regard de la durée de vie qui s’allonge… Soixante-treize ans. Il s’était étiolé doucement, trop vite pourtant, et son sourire et ses yeux prenaient toute la place dans son visage. Nous repartons le dimanche.

Une participante aux ateliers d’écriture envoie ce poème de Geneviève Rousseau (que son fils vient d’apprendre à l’école).

J’écris 

J’écris des mots bizarres
J’écris des longues histoires
J’écris juste pour rire
Des mots qui ne veulent rien dire.
Ecrire c’est jouer

J’écris le soleil
J’écris les étoiles
J’invente des merveilles
Et des bateaux à voile.
Ecrire c’est rêver

J’écris pour toi
J’écris pour moi
J’écris pour ceux qui liront
Et pour ceux qui ne liront pas.
Ecrire c’est aimer

J’écris pour ceux d’ici
Ou pour ceux qui sont loin
Pour les gens d’aujourd’hui
Et pour ceux de demain.
Ecrire c’est vivre.

Deuxième semaine. Entre kiné et atelier, la vie s’écoule. A l’occasion d’une virée ratée chez le vétérinaire de La Bégude, je redécouvre Portes-en-Valdaine où je fais un détour malgré les miaulements de la chatounette. Le village est minuscule, je ne sais si je reconnais à l’angle de deux rues l’ancienne épicerie de Madame Tardieu, celle où je venais acheter à six ou sept ans « du cervelas pour étendre le linge ». Je revois le sourire large de l’épicière et j’entends son petit gloussement retenu. Qu’avais-je rapporté au final ? Un rouleau de fil qui faisait toujours parler des années plus tard, car il y en avait un sacré métrage…
Coup de fil de Françoise qui me parle de son projet d’écriture théâtrale, de recueil de légendes contemporaines autour de la citoyenneté, dans le prolongement de son travail sur La chose publique. Nous devons nous rencontrer prochainement à Paris. J’ai le cœur en joie !

Troisième semaine. Je retourne en Cévennes mercredi 16. Une page de mon histoire se tourne en une heure, devant deux magistrats. Vingt ans de vie dont la fin est réglée en une douzaine de pages, paraphes ou signature au bas de chacune. Je ne réclame rien, que la paix. Heureusement nous avons échappé à la date anniversaire de papa, le lendemain.

Quatrième semaine. Douzième anniversaire de mon petit Justin. Je devrais dire mon grand, il s’approche du mètre soixante-dix…  A. est arrivé le lundi et nous repartons ensemble pour Paris le samedi d’où il rejoindra Tunis. Jo nous attend, toujours la même écoute attentive.  

©Stéphanie Heendrickxen – Justin, mon grand petit-fils en Luke Skywalker, avec son aimable autorisation !

Derniers jours de mai. Je consacre ces quelques jours parisiens aux flâneries dans les rues près du Jardin des Plantes, retrouvant avec émotion les couleurs de cette vie plus trépidante forcément que la cévenole ou la drômoise, le plaisir de l’anonymat, des cafés en terrasse, des fleuristes, des librairies… Je tourne et me perds avec bonheur. Rencontre chez F. pour un déjeuner-discussion qui s’éternise, et comme c’est bon cet échange créatif dans la confiance et la bienveillance… A la grande mosquée, retrouvailles autour d’un thé avec Cathy, Thierry et Luna… Je reçois en cadeau Miniaturiste de Jessie Burton que je lirai dans le train du retour.

Texte et photos : Marlen Sauvage

Le cahier à carreaux (2)

La ligne de l’horizon, Monastir, Tunisie.

Parmi les carnets à relire, il y avait donc le cahier à carreaux que je viens de retrouver après un énième déménagement, au fond d’un carton oublié. C’était un cahier de citations issues de mes lectures ; un répertoire l’accompagnait qui recensait les thèmes par lettre initiale donc : absurde, alliance, amour, etc. [Le carnet rouge de l’adolescence est bel et bien perdu, lui.] Amour, ici

« Involontairement, inconsciemment, chacun des deux êtres qui s’aiment se façonne à cette idole qu’il contemple dans le cœur de l’autre. Quiconque aime vraiment renonce à la sincérité. » André Gide, Les faux-monnayeurs.

« Aimer, c’est vouloir aimer. » Alain, Propos sur le bonheur.

« Les grandes amours naissent sans raison et meurent pour une raison bien définie. » Elie Wiesel, Le Testament d’un poète juif assassiné.

Aimer quelqu’un ne relève pas seulement de la puissance du sentiment mais d’une décision, d’un jugement, d’une promesse. Si l’amour n’était que sentiment, la promesse de s’aimer pour toujours n’aurait aucun fondement. Un sentiment peut faire irruption comme il peut disparaître. Comment puis-je juger qu’il persistera si mon acte ne comporte ni jugement ni décision ? Erich Fromm, L’Art d’aimer.

« L’amour est sensibilité, l’amour est conscience. (…) L’amour entraîne la clarté de la perception, et l’objectivité. Rien n’est plus clairvoyant que l’amour. » Anthony de Mello, L’Eveil de la conscience.

Photo : Marlen Sauvage


Paysage d’enfance

A toi, Eric, parti trop tôt, hier après-midi.

Une balade dans le coin de mon enfance, dans ces paysages restés présents à ma mémoire malgré les années loin d’ici, et où je suis revenue vivre. Valaurie, le village accroché à la colline, qui était déjà un repaire d’artistes… Grignan et son château fort du 11e siècle, transformé à la Renaissance en « une prestigieuse demeure de plaisance par la famille des Adhémar ». Pour moi, c’était surtout le lieu de séjour de la marquise de Sévigné.  Et puis, Taulignan et sa malle-poste, aujourd’hui restaurant, son lavoir où résonnent encore les voix des lavandières, une rue joliment nommée « Pas de la dame » qui me rappelle ta remarque, mon A. – au temps de l’émerveillement (😉) – paraphrasant Paul Valéry, me disais-tu à propos des poèmes que je te dédiais : « Je compte les pas de ma déesse et je ne sais pas dire ce qui fait la beauté de sa démarche »… Enfin, dressé parmi les vignes rousses, le cyprès de Provence, à l’élégance sombre.

Le château de Grignan 

Texte et photo : Marlen Sauvage