Carnet des jours – Journal du confinement #19 & 20

Photo : Cathy Heendrickxen

Samedi 4 avril – Jour #19
Peu de choses… si ce n’est la confection d’un masque à partir d’un tuto trouvé ici et j’apprendrai le lendemain sur Inter (dimanche 5, aujourd’hui donc, puisque j’écris et publie en différé d’une journée, voire de deux jours le week-end) que les autorités s’interrogent sur la nécessité de rendre obligatoire le port du masque, même artisanal… Nous n’en sommes plus à une contradiction près, mais au moins, porter un masque est une question de civisme, ainsi que me le rappelle ma Julie qui en a fabriqué pour sa petite famille réunionnaise…
Peu de choses… et des images qui font du bien, comme celle-ci glanée sur le site de Philippe Castelneau, qui nous parle d’un monde non confiné… J’espère voir des champs avant la moisson…
Peu de choses… mais toujours les appels aux uns et aux autres, un skype avec une grande voyageuse revenue d’Antarctique début mars juste avant le confinement (voir ses superbes photos !), qui me raconte son émerveillement devant la nature vierge encore là-bas. Partie avec une équipe de scientifiques, biologistes, géologues, ornithologues, glaciologues, et tous les autres « …logues » concernés, elle découvre l’histoire de ces terres, comprend mieux l’impact du réchauffement climatique, admire des icebergs de 60 mètres de hauteur, s’émerveille de la présence de milliers de manchots, de quelques baleines. Ici pas un humain, pas un avion… « Un voyage qui te met face à toi-même… comme le chemin de St-Jacques-de-Compostelle… tu es dans une autre dimension… » Elle évoque le traité sur l’Antarctique et les craintes toutefois qui pèsent sur cette région avec sa fin prévue en 2048, relayées par la presse internationale, ce qui est d’ailleurs démenti par ce document signé par FRENOT Yves (2020), [directeur de Recherche au CNRS, ancien Directeur de l’Institut polaire français Paul-Emile Victor (IPEV) ] Le Traité sur l’Antarctique : une gouvernance unique au service de l’environnement et de la science, Encyclopédie de l’Environnement.
Peu de choses… si ce n’est le coup de fil salvateur de mon ami P., deux heures durant, pour se réconforter mutuellement en soirée, repenser à nos frasques, et s’assurer du même coup une nuit digne de ce nom.
Peu de choses… et cette chanson du jour que j’écoute en boucle ce soir pour les deux voix de Pierre Lapointe et Clara Luciani.

Photo : Cathy Heendrickxen

Dimanche 5 avril – Jour #20
Exercice de sophrologie au réveil, pour bien démarrer la journée.
Grand soleil mais je ne sortirai pas encore aujourd’hui, sauf les poubelles au coin de la rue… occasion de faire le tour du pâté de maisons, de croiser une maman et ses deux enfants, un homme, deux voitures… Les gens ici respectent les consignes de circonstance, c’est le moins que l’on puisse dire. Pas comme en Guyane d’où ma nièce m’envoie une photo de personnes faisant la queue pour obtenir fruits et légumes en oubliant la distance de sécurité… Ou ces informations entendues à la radio de circulation qui dans les villes serait identique à celle d’avant le confinement… mais il fait si beau, et la tentation est si grande ! Combien de temps saura-t-on garder des populations confinées, monsieur le Président ?
La belle image du platane en feuilles sur ma place me réjouit le foie, comme auraient dit les Egyptiens dans les temps anciens, ce sera le cœur pour moi en même temps que les yeux, et je ne sais pas pourquoi mais là… inspiration profonde.

Photo : Marlen Sauvage

Méditation partagée avec quelques-un.e.s, fille, petit-fils, sœur, amies… bercée par une musique intergalactique ! Si ça ne fait pas de bien à l’univers, ça ne lui fera pas de mal, me dis-je. Et d’ailleurs, cela me rappelle mon souhait de participer à des prières collectives, ainsi qu’il en est question dans le livre de Didier Van Cauwelaert, La bienveillance est une arme absolue, lu il y a quelques mois dans le cadre de la formation à l’accompagnement en soins palliatifs.
Une amie me raconte comment elle redécouvre des enregistrements de films qu’elle s’apprêtait à jeter, des montages sur Dvd et CD, qu’elle ouvre enfin et je comprends combien il y avait de l’enthousiasme et du talent là-dedans… P. me parle de ses guitares qu’il refait sonner puisqu’il en a le temps, C. évoque les carnets de voyage qu’elle aimerait écrire à rebours… Et oui, c’est le moment de ressortir vos écrits, vos chansons, vos guitares, vos photos, vos tissus et vos machines à coudre, vos pinceaux, vos carnets, que sais-je, et de plonger dans votre univers pour exprimer toute votre créativité. Je suis sûre que vous serez surpris.e.s. de vos (re)trouvailles. Je suis sûre que le confinement nous apprend cela aussi, à oser.
Sur ce, je vous souhaite de vivre joyeux encore en ce printemps confiné puisque… nous ne sommes pas sortis de l’auberge.

MS

Et pour se faire du bien encore, un poème de Sylvia Plath

Miroir
Je suis d’argent et exact. Je n’ai pas de préjugés.
Tout ce que je vois je l’avale immédiatement,
Tel quel, jamais voilé par l’amour ou l’aversion.
Je ne suis pas cruel, sincère seulement —
L’œil d’un petit dieu, à quatre coins.
Le plus souvent je médite sur le mur d’en face.
Il est rose, moucheté. Je l’ai regardé si longtemps
Qu’il semble faire partie de mon cœur. Mais il frémit.
Visages, obscurité nous séparent encore et encore.

Maintenant je suis un lac. Une femme se penche au-dessus de moi,
Sondant mon étendue pour y trouver ce qu’elle est vraiment.
Puis elle se tourne vers ces menteuses, les chandelles ou la lune.
Je vois son dos, et le réfléchis fidèlement.
Elle me récompense avec des larmes et une agitation de mains.
Je compte beaucoup pour elle. Elle va et vient.
Chaque matin c’est son visage qui remplace l’obscurité.
En moi elle a noyé une jeune fille, et en moi une vieille femme
Se jette sur elle jour après jour, comme un horrible poisson.

Traduction Valérie Rouzeau, dans Sylvia Plath, Œuvres, Quarto Gallimard, 2011



Carnet des jours – Journal du confinement #18

Photo : Marlen Sauvage

Pas de réflexion sur la situation, inutile. Il suffit de lire l’article de Mediapart, daté du 2 avril intitulé Masques : Les preuves d’un mensonge d’Etat pour que la colère (re)monte.
Pas de sortie aujourd’hui.
Des exercices de taïchi dans la matinée, en vidéo, pendant 40 minutes. Plus de jambes après.
Deux coups de fil d’une heure chacun. Ma fille à La Réunion me raconte que son petit garçon de 7 ans, en CE1, a deux heures et demie de cours par jour, selon l’évaluation de l’institutrice. Le plus petit, 5 ans bientôt, a lui aussi du travail (collages, dessins, calcul…), soit une heure environ chaque jour. Mais comme Julie ne peut pas les faire travailler en même temps, et que cela lui demande de l’énergie car les mômes ne sont pas forcément disposés à étudier, c’est plus qu’une matinée ou une après-midi à leur consacrer pour leurs devoirs. J’ai relayé sur Facebook le message d’une prof à propos de ces cours que le corps enseignant envoie pour « se donner bonne conscience » (en fin de ce billet). Et celui d’une autre maman dont la petite fille de 5 ans s’éclate avec une mallette de jeux éducatifs…

Je reçois ce poème d’Edmond Rostand, alors que je visionne aujourd’hui le film d’Alexis Michalik, Edmond. Pure coïncidence comme je les aime. C’est désuet et doux, réconfortant !

Le Souvenir Vague
Nous étions ce soir là sous un chêne superbe,
(Un chêne qui n’était peut-être qu’un tilleul)
Et j’avais pour me mettre à vos genoux dans l’herbe
Laissé mon rocking-chair se balancer tout seul.
Blonde comme on ne l’est que dans les magazines,
Vous imprimiez au vôtre un rythme de canot,
Un bouvreuil sifflotait dans les branches voisines
(Un bouvreuil qui n’était peut-être qu’un linot).
D’un orchestre lointain arrivait une andante
(Andante qui n’était peut-être qu’un flonflon)
Et le grand geste vert d’une branche pendante
Semblait dans l’air du soir jouer du violon.
Tout le ciel n’était qu’une large chamarre,
Et l’on voyait au loin dans l’or clair d’un étang
(D’un étang qui n’était peut-être qu’une mare)
Des reflets d’arbres bleus descendre en tremblotant.
Et tandis qu’un espoir ouvrait en moi des ailes
(Un espoir qui n’était peut-être qu’un désir),
Votre balancement m’éventait de dentelles
Que mes doigts au passage essayaient de saisir.
Sur le nombre de plis de vos volants de gaze,
Je faisais des calculs infinitésimaux,
Et languissants, distraits, nous échangions des phrases
(Des phrases qui n’étaient peut-être que des mots).
Votre chapeau de paille agitait sa guirlande
Et votre col, d’un point de Gênes merveilleux,
(De Gênes qui n’était peut-être que d’Irlande)
Se soulevait parfois jusqu’à voiler vos yeux.
Noir comme un gros pâté sur la marge d’un texte
Tomba sur votre robe un insecte, et la peur,
(une peur qui n’était peut-être qu’un prétexte)
Vous jeta contre moi. Cher insecte grimpeur !
Un frêle rameau sec levait sur le ciel pâle,
Ainsi que pour vous mettre en garde un doigt crochu;
Le soir vint. Vous croisiez sur votre gorge un châle,
(Un châle qui n’était peut-être qu’un fichu).
L’aube nous fit glisser aux pires confidences,
Et dans votre grand oeil plus tendre et plus hagard
J’apercevais une âme aux profondes nuances,
(Une âme qui n’était peut-être qu’un regard).
Edmond Rostand (1868-1915)

Pour rire un peu :
Un pingouin rend visite aux autres animaux dans un aquarium, à Chicago. (merci Runglaz !)

A lire :
Le journal de Londres, de Philippe Castelneau, sur son blog Rien que du bruit.

Pour jouer !
Le jeu du loup-garou, version numérique (je n’ai pas testé !)

École a la maison
MESSAGE D’UNE PROF 

« Je suis parent, je suis professeur dans une école.
mais je dis STOP 
C’est quoi cet acharnement des écoles sur les enfants ???
Quel est l’objectif ?
Les écœurer ? 
C’est réussi 
Leur mettre la pression dans une période déjà stressante ? 
Bravo encore !
Les occuper ? 
Il y a d’autres façons de le faire. 
Profitons de cette période pour les ouvrir sur d’autres choses, développer d’autres compétences, apprendre autrement et d’autres savoirs…
Nous sommes en train de balancer des exercices à n’en plus finir pour se donner bonne conscience !
C’est indigeste pour les élèves, pour les parents qui même s’ils sont demandeurs pour le moment vont vite comprendre leur douleur, pour les profs qui ne sont pas habitués à ces méthodes et ont souvent eux aussi des enfants à la maison !
Je vois défiler des exercices et des sites à n’en plus finir 
Si au collège et lycée cela peut se comprendre (et encore) au primaire c’est contre productif !!!
Avant tout les élèves ne sont pas autonomes, ils ont besoin de leurs parents qui ne peuvent pas s’improviser professeurs sur souvent plusieurs niveaux (on le répète suffisamment en temps normal) et sont pour la plupart en télé travail ( perso je vois moins mon mari que d’habitude) et n’ont donc pas le temps de les aider.
Ensuite tout le monde n’est pas équipé pour s’adapter à cette continuité pédagogique !
Combien d’ordinateurs et d’imprimantes faut-il pour 4 enfants ???
Combien de pièces faut-il pour que chacun suive sa visio ?
Chacun a besoin de s’isoler, de calme, de pouvoir entendre, d’utiliser l’ordinateur ou l’iPad, d’être aidé … c’est du grand n’importe quoi !
Au risque de choquer certains je ne pense pas qu’il soit dramatique de lever un peu le pied, leur vie ne sera pas fichue !!!
Gardons le contact, rassurons les, proposons d’autres choses 
De plus je ne conçois pas l’enseignement avec un enchaînement d’exercices et du bachotage. 
Les élèves ne vont rien construire ni retenir, c’est absurde !!
Une séance d’apprentissages se fait grâce aux échanges avec les élèves, aux interactions, l’époque du frontal est révolue.
Or c’est compliqué d’y parvenir en cette situation sanitaire.
Donc balancer une leçon toute faite suivie d’exercices d’application puis de réinvestissement je suis contre !
Faire avec les moyens du bord ne veut pas dire faire n’importe quoi !
Je ne suis pas convaincue d’avoir des idées incroyables mais je suis convaincue que je ne rentrerai pas dans ce système.
Faisons grandir nos élèves, ne les étouffons pas. »

MS

Carnet des jours – Journal du confinement #17

Photo : Marlen Sauvage

Première sortie depuis trois jours. « La promenade de la digue est interdite par arrêté préfectoral ».
Je sursaute sur le banc où je lis tranquillement depuis une demi-heure, tandis que le mégaphone hurle derrière moi. Bien sûr, je me lève en vitesse, remballe mon bouquin, croise les policiers municipaux dans leur voiture, auxquels je dis de loin que je l’ignorais. A mon arrivée vers 16 h 45 j’étais seule sur cette promenade (sans m’inquiéter outre mesure) ; quand j’en suis repartie, j’ai dû croiser en tout et pour tout une vingtaine de personnes… J’ai signalé l’information à quelques-un.e.s dont un jogger souriant qui m’a dit le savoir, et j’ai compris qu’il profitait de ses dernières foulées aujourd’hui au soleil ; une dame est restée bouche bée, me demandant si j’étais sûre de moi ainsi qu’un couple promenant bébé dans sa poussette. Oui, c’est vrai que cela semble tout de même un peu démesuré dans cette petite ville…

Rentrée chez moi, aucune info récente sur le site de la préfecture de la Drôme, les dernières informations concernant les mesures de confinement (on parle de « durcissement ») datent du 20 mars et mentionnent en effet l’interdiction de certaines promenades jusqu’au 31 mars. Du coup, je l’apprends !, même si celle de la digue à Nyons n’a jusqu’ici jamais fait l’objet d’un quelconque contrôle… Mais bien sûr, comme nul n’est censé ignorer la loi, je m’estime heureuse de n’avoir pas été verbalisée. Dans les jours qui viennent, je vais me rabattre sur un banc de la place en bas de chez moi, je ne vois plus que ça. Si tant est qu’on ne vient pas me déloger. Ok pour respecter les mesures de sécurité donc, mais nous dira-t-on enfin quand nous allons pouvoir disposer de tests dignes de ce nom pour arrêter ce grand délire ? Depuis le début du confinement je n’ai jamais croisé plus de trente personnes et encore sur cette digue ! Bref. J’arrête.
Ce matin j’ai appris par M. que « ça bouge à la zone artisanale (de Florac). Certaines entreprises ont réouvert. » Super. Quelle cohérence dans les décisions… mais il est vrai qu’ici nous ne sommes pas en Cévennes, et j’ignore d’ailleurs si les entreprises locales embauchent ou non (en dehors des commerces alimentaires).

Heureusement, il y a toujours des nouvelles réconfortantes et des découvertes à faire grâce au réseau d’amis.

Une gentille promesse
Hier soir, mes voisins m’ont fait passer une part du fondant au chocolat réalisé par leur deuxième fille, laquelle répond à mes remerciements par SMS : « Un jour si tu veux, tu peux me demander, je t’en ferai un entier, que pour toi, ou des cookies. »

Les mains négatives, de Marguerite Duras, relayée par Gwen Denieul
« Je t’aime d’un amour indéfini (…) je t’aime plus loin que toi, j’aimerai quiconque entendra que je crie que je t’aime. » MD

Pour celles et ceux qui auraient envie de participer à un agenda ironique (d’avril)
https://carnetsparesseux.wordpress.com/2020/04/02/en-avril-decouvre-le-fil-agenda-ironique-davril/

Une citation retrouvée parmi les mails triés hier, merci Sylvie C.
« La crise est le moment où l’ancien ordre du monde s’estompe et où le nouveau doit s’imposer en dépit de toutes les résistances et de toutes les contradictions. Cette phase de transition est justement marquée par de nombreuses erreurs et de nombreux tourments. La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés… Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. Le malheur a habituellement deux effets : souvent il éteint toute affection envers les malheureux, et, non moins souvent, il éteint chez les malheureux toute affection envers les autres. »
CAHIERS DE PRISON, Passé et présent. Antonion Gramsci (envoyé par S. en novembre 2016, donc rien en lien avec cette crise.)

MS

Carnet des jours – Confinement #16

Photo : Marlen Sauvage

Je suis au fond de l’eau. J’ai rempli d’air mes poumons, je retiens ma respiration, je reste le plus longtemps possible recroquevillée, concentrée, j’essaie de penser à autre chose, et puis quand ce n’est plus possible, je donne un grand coup de pied et je remonte à l’air libre. Je suis au fond de la piscine. Et je préfère la mer.

Nous sommes entrés dans la deuxième quinzaine du confinement. J’ai passé quasiment trois heures à supprimer des mails datant des trois dernières années, assise dans le canapé, à les relire, me remémorer les situations, les discussions, les boulots bénévoles ou non, les voyages. J’ai conservé les conversations avec mes filles, quelques mails d’amis que je ne me résigne pas à jeter, quelques photos envoyées par X ou Y, des idées de projets envisagés avec les un.e.s et les autres, des extraits de bouquins… J’ai retrouvé un enregistrement de la voix de S. qui m’avait envoyé un de ses textes… Et puis des choses rigolotes comme cette anecdote racontée par Stef, de Milo demandant à son père pourquoi le Père Noël vient toujours la nuit. A la réponse du papa que c’est parce que le Père Noël est un vampire, Milo de répondre « Ben non, les vampires, ça n’existe pas ! ». Un peu d’oxygène encore avec les premiers textes qui me parviennent de l’atelier de mardi. En dehors de ces réponses aux propositions d’écriture, les participantes débordent d’humour et de créativité, comme pour enterrer la quinzaine et repartir dans la joie pour la suivante. Elles envisagent  une « cororéunion » pour discuter de leurs textes à distance, plutôt qu’une coronaréunion, la question est posée, mais je l’entends comme un pied-de-nez à la situation pour laisser place aux choses du cœur… J’ai droit à un poisson masqué (nous sommes le 1er avril… et ce sont des gamines !), je découvre l’arbre à ballons qui a poussé dans la cour de l’une d’elles, la « question existentielle » de la fille de Fanette, 7 ans : “Il existe Boris Vian ?” Oxygène.

A savoir :
« Le poète Paul Celan, né à Czernowitz (aujourd’hui en Ukraine) en 1920, il y aura cent ans le 23 novembre, suicidé le 20 avril 1970 à Paris, il y aura cinquante ans ce 20 avril. Dans le recueil de poèmes que lui ont consacré les éditions José Corti en 2007, que je consultai il y a quelques jours, on peut lire, extraits d’un recueil paru en 1952, Mohn und Gedächtnis (Pavot et Mémoire) deux poèmes qui se suivent : Corona, puis l’un des plus célèbres poèmes de cet auteur Todesfuge (Poème de la mort). Le rapprochement de ces deux poèmes est troublant. Même si le poème Corona ne fait pas explicitement référence à la mort. Bien au contraire. » Patrick Roy, éditeur en Cévennes, à Barre-des-Cévennes.

A regarder (merci Aline !) :
https://www.youtube.com/watch?v=K-5Bs4rVnyY

A consulter :
Le blog d’une Canadienne installée en Chine (merci Stef !)
… http://emberswift.com/pet-play-date-borrow-a-dog/?

A lire (merci Claude !)
https://lesamisdebartleby.wordpress.com/2020/03/27/edouard-schaelchli-lettre-ouverte-a-m-le-maire-degletons/#more-1900

MS

Carnet des jours – Confinement #15

Photo : Marlen Sauvage

Je démarre ma journée avec une question : n’avais-je donc pas le droit hier d’aller lire au soleil ? L’autorisation de marcher, promener son chien, faire une activité physique seule a-t-elle été supprimée, depuis quand ? A l’écoute d’un spot sur France Inter concernant le coronavirus, je découvre que l’option « exercice physique » n’est pas mentionnée… (c’est un hasard si j’ai branché l’appli radio de mon téléphone ce matin, en buvant mon café, les écouteurs sur les oreilles car j’ai renoncé à toute information radiodiffusée depuis des mois et que je n’ai pas la télé). Je relis l’attestation de déplacement dérogatoire – que m’a envoyée un ami (merci Pêche !) dont l’en-tête précise que le décret d’application date du 23 mars 2020 –, et cette option est toujours prévue… Si j’avais le droit, est-ce qu’il est vraiment risqué de se promener en ce moment, même en respectant les « gestes barrière » ? Je comprends que les soignants appellent à la prudence, et que l’on reste au maximum chez soi pour éviter toute contamination. Pourtant j’ai aussitôt envie d’ajouter : mais enfin ! le virus se promène-t-il dans l’air ? J’ai cherché la réponse sur le net et parmi les articles publiés, celui de L’Obs m’a paru complet… sauf qu’il ne répond pas (encore) à ma question (il date du 14 mars dernier). Celui du Figaro, daté du 20 mars, envisage cette possibilité tout en la minimisant. L’Observatoire mondial de la santé dans ses conseils au grand public ne la mentionne même pas… Est-ce que je suis prête à renoncer à cette promenade d’une heure, tous les deux jours ? A m’asseoir dans l’herbe, seule ? C’est tout ce que je m’autorise pour ne pas devenir cinglée dans mon appartement sans balcon ! Alors que le peu de personnes que je croise s’éloignent de plusieurs mètres… pfff… Disons que tant qu’on ne me prouvera pas que je risque ma vie, je continuerai à déambuler le long de la rivière tous les deux jours. Va-t-on me qualifier d’irresponsable ? J’assume.

Hier j’ai dit, finie la colère ! Je passe à autre chose. Parmi mes lectures du matin, je vous recommande ce bel article, daté de 2016, paru dans Diacritik, sur Juliette Mézenc qui offre son livre Sujet sensibles en version numérique.

Pour égayer ma journée sans sortie, j’anime ce soir comme chaque mois un atelier d’écriture avec le groupe de « dames-de-Florac ». Comme le confinement les obligera à être dispersées, pas de skype qui les réunira autour d’une table mais nous tenterons une conversation groupée histoire de se voir un peu quand je leur aurai envoyé mes propositions par mail. [En fait, décision du soir, nous opterons pour le mail uniquement, les conditions n’étant pas réunies pour tout le monde.]

Courte rencontre impromptue en bas de chez moi, sur un banc, à un mètre de distance au moins (je me sens obligée de préciser ça à chaque fois !), avec ma petite sœur qui me rapporte du pâté maison, des œufs de ses poules et… de la pâte de coing maison itou ! En échange je lui remets une enveloppe grand format dont elle a un besoin urgent. Je suis gagnante, il n’y a pas de doute !

Une vidéo me parvient, qui m’amuse et m’effraie à la fois, je dois dire… j’ai toujours un peu de mal avec certaines blagues qui viennent réveiller de terribles comportements…

Et pour se faire plaisir, une chanson que j’aime énormément (chanter aussi d’ailleurs), merci Fanette-de-Florac !
Et de ma part, celle-ci !

MS

Carnet des jours – Confinement #14

Photo : Marlen Sauvage

Ma colère est tombée…
Ou tout au moins, je décide de la mettre en quarantaine. Pour me concentrer sur le po-si-tif.
Nous parlions hier avec un ami de la difficulté à remplir en une journée le peu d’objectifs que nous nous donnons, compte tenu du temps dont nous savons disposer. Alors qu’à la fin des années 80, nous arrivions à bout de notre page « d’action items » (nous bossions dans une boîte américaine) tant pour le travail que pour la vie de la maison, tout est devenu plus compliqué avec les années. Et je m’en accommodais. Mais là avec le confinement, c’est le bouquet. Non seulement, on écourte la liste, mais on en reporte allègrement les points d’un jour sur l’autre… A l’époque de la trentaine bourrée d’énergie, le « devoir accompli » me remplissait de satisfaction, et c’est à cela que j’ai repensé après quasiment deux semaines d’activité molle, voire nulle, sans motivation. En ce quatorzième jour de confrontation à soi-même, j’ai re-pensé ma journée en termes d’objectifs (je vous épargnerai ma liste)… avec mesure, toutefois, pour lui redonner une « forme ».
J’ai donc rempli ce jour en activités diverses, écouté Etienne Klein parler de son dernier ouvrage Ce qui est sans être tout à fait : Essai sur le vide, passé deux heures à l’extérieur parce qu’oublié l’heure pendant que je lisais, discuté dans la rue avec une connaissance pendant dix minutes, et c’était bon !, reçu du petit groupe d’amies qui participent à mes ateliers d’écriture des nouvelles joyeuses (les petits-enfants de l’une, confinés comme tout le monde mais plus créatifs peut-être, ont créé le coronaphone, un tuyau de deux mètres à travers lequel se parler…), des questions drôles (qu’est-ce qu’on va bien pouvoir trouver cette année pour le 1er avril?), des idées de lecture (Les quatre filles du Dr March) « inoffensive en ces temps tourmentés et qui nous remet en phase avec les vraies valeurs de la féminité », des récits de rêves étranges où il est question de « crocodiles chlorophyllés », reçu aussi la photo d’une tortue de pierre (photo ci-dessous), et enfin une citation à méditer, qui vient boucler finalement le début de ce billet (et me rappeler de laisser une part à la méditation) : « Par peur du vide, nous courons d’une activité à l’autre sans laisser le moindre temps mort. Paradoxalement, ce temps plein à ras bord nous paraît, avec le recul, d’un vide effrayant. » Lars Fr. H. Svendsen – Petite philosophie de l’ennui.
Et des liens que je vous partage ici :
Une chanson de circonstance (merci Fanette-de-Florac)
Une lettre à écouter (merci Monika)
Une BD quelque peu visionnaire (merci Alain-de-Belgique !)
Une vidéo sur le vide, d’Etienne Klein

Photo : Liliane Paffoni

MS

Carnet des jours – Confinement #12 & #13

Photo : Marlen Sauvage

Journée de samedi, car il faut bien nommer les jours, teintée de tristesse avec l’annonce de la mort d’un vieil oncle aimé, emporté par le Covid19, ainsi qu’il en avait manifesté le désir quelques jours auparavant… Quatre-vingt quinze ans, veuf depuis vingt ans, une belle vie remplie… mais atteint d’un cancer des os douloureux. Disparaît un homme d’une grande gentillesse, courtois, cultivé… pilier discret d’une famille bientôt composée uniquement de femmes, un homme d’un autre siècle, et bien oui, que son fils unique, atteint lui aussi du Covid19 ne pourra honorer avant longtemps. Qu’il soit mort tout seul à l’hôpital m’a remplie de chagrin. Dès maintenant, où que je me retourne, le coronavirus a frappé.

Un week-end où, à l’initiative de Prêle, nous décidons d’appeler ce « confinement » du nom de « retraite » pour signifier notre renoncement actif à l’agitation du monde ! Une sorte de méthode Coué pour voir le côté positif de la chose… Nous parlons jeûne, sophrologie, échangeons au milieu de nos réflexions plus ou moins graves des liens qui réchauffent et des fous rires à n’en plus finir. Il y a bien sûr toujours les mêmes amis.e.s aux premières loges, indispensables dans ce temps qui s’étire, avec lesquels s’amuser des blagues trouvées ici et là, par textos ou mails interposés, au téléphone ou par skype, ceux des jours anciens et des jours plus récents, tant j’en ai découvert de « vrais » à travers les réseaux sociaux, mes amis tunisiens toujours présents et la petite famille plus ou moins éloignée qui reste une ressource indéfectible. Quelle chance ! Elle est pas belle la vie, comme tu dirais, toi qui te reconnaîtras !

Un week-end pas totalement confiné avec une lecture d’une heure (La trilogie écossaise, de Peter May) au soleil chaque jour le long de la digue, dans la conscience que le 15 avril – dernière date annoncée de fin de confinement – sera repoussée à la fin du mois, au moins, et pour éviter de penser à des scénarios catastrophes, je vous invite à aller cliquer sur les liens ci-dessous, pour se charger en émotions positives !

Un peu de slam
Un peu de percus
Autre chose

MS

Du bonheur national brut


« Les Etats contemporains ne considèrent pas que c’est leur rôle de faire le bonheur des citoyens, ils s’occupent plutôt de garantir leur sécurité et leur propriété. » Luca et Francesco Cavalli-Sforza

Photo : Marc Guerra

Lors d’un Forum de la Banque mondiale qui s’est tenu en février 2002 à Katmandou, au Népal, le représentant du Bhoutan, royaume himalayen grand comme la Suisse, affirma que, si l’indice du Produit National Brut (PNB) de son pays n’était pas très élevé, en revanche il était plus que satisfait de l’indice du Bonheur National Brut (BNB). Sa remarque fut accueillie par des sourires amusés en public et l’on s’en moqua en coulisse. Mais les pontes des pays « sur-développés » ne s’imaginaient pas que les délégués bhoutanais avaient de leur côté des sourires où se mêlaient amusement et désolation. On sait que, si le pouvoir d’achat a augmenté de 16 % aux Etats-Unis durant les trente dernières années, le pourcentage de gens qui se déclarent « très heureux » est tombé de 36 à 29 %.
Car n’est-ce pas singulièrement manquer de finesse que de penser que le bonheur suit l’indice Dow Jones de Wall Street ? Les Bhoutanais hochent la tête avec incrédulité lorsqu’on leur parle de gens qui se suicident parce qu’ils ont perdu une partie de leur fortune sur les autels de la Bourse. Mourir à cause de l’argent ? C’est que l’on n’a pas vécu pour grand-chose.
Chercher le bonheur dans la simple amélioration des conditions extérieures revient à moudre du sel en espérant en extraire de l’huile. Souvenons-nous de l’histoire du naufragé qui, tout nu, prend pied sur la plage et proclame : « J’ai toute ma fortune avec moi », car le bonheur est bien en soi et non dans le chiffres de production des usines d’automobiles. Il n’est donc pas étonnant que nos amis bhoutanais considèrent comme des rustres ceux qui n’ont d’yeux que pour la croissance annuelle du PNB et sont catastrophés lorsqu’elle baisse de quelques pour-cent. Et il n’eût pas été mauvais que les éminences de la Banque mondiale, oubliant un peu leur superbe, examinent de plus près les options que le Bhoutan a choisies après mûre réflexion et pas simplement parce qu’il n’avait pas d’autre choix. Ces options incluent notamment la priorité donnée à la préservation de la culture et de l’environnement sur le développement industriel et touristique.
Le Bhoutan est le seul pays au monde où la chasse et la pêche sont interdits sur tout le territoire ; les Bhoutanais ont en outre renoncé à couper leurs forêts alors qu’elles sont encore très abondantes. Voilà qui contraste fort heureusement avec les deux millions de chasseurs français et avec l’avidité des pays qui achèvent d’anéantir leurs forêts alors qu’ils les ont déjà considérablement réduites, le plus souvent dévastées, comme au Brésil, en Indonésie et à Madagascar. Le Bhoutan est considéré par certains comme un pays sous-développé – il n’y a que trois petites usines dans tout le pays –, mais sous-développé à quel point de vue ? Bien sûr, il y a une certaine pauvreté, mais pas de misère ni de mendiants. Moins d’un million d’habitants dispersés dans un paysage sublime de cinq cents kilomètres de long avec pour capitale Thimpou, qui ne compte que trente mille habitants. Dans le reste du pays, chaque famille a ses terres, du bétail, un métier à tisser et pourvoit à la quasi-totalité de ses besoins. Il n’y a que deux grands magasins dans tout le pays, l’un dans la capitale, l’autre près de la frontière indienne. L’éducation et la médecine sont gratuites. Comme le disait Maurice Strong, une personne qui aida en son temps le Bhoutan à entrer aux Nations Unies : « Le Bhoutan peut devenir comme n’importe quel autre pays, mais aucun pays ne peut redevenir comme le Bhoutan. » Vous allez me demander sur un ton dubitatif : « Mais sont-ils vraiment contents ces gens-là ? » Asseyez-vous sur le flanc d’une colline et écoutez les bruits de la vallée. Vous entendrez les gens chanter au moment des semailles, des récoltes, sur le chemin. « Epargnez-moi ces images d’Epinal ! » vous exclamerez-vous. Image d’Epinal ? Non, juste un reflet de l’indice du BNB. Qui chante en France ? Lorsque quelqu’un chante dans la rue, c’est généralement qu’il fait la manche, à moins qu’il ne soit timbré. Sinon, pour entendre chanter, il faut aller dans une salle de spectacle et payer sa place. N’être concerné que par le PNB, cela ne donne plus guère envie de chanter…

Matthieu Ricard, Plaidoyer pour le bonheur, (2004), Pocket 2017.

Carnet des jours – Confinement #11

Lever tardif comme jamais, 9 h 30. Envie de… rien ! L’effet confinement du onzième jour. L’amie artiste qui ne peut pas peindre, vide dans la tête et dans le geste, ma grande sistra qui n’y parvient pas non plus, imputant la chose au manque de stress… Je lis les nouvelles, graves celles-là, de celles et ceux dans un cercle d’amis plus lointains ou plus virtuels atteints par la maladie ; comme d’habitude les infos me sapent le moral, et engendrent une montée de colère noire. Heureusement il y a des coups de fil qui vous réveillent immédiatement, parce que vous entendez le sourire poindre sous les paroles, comme un réconfort qui ne dit pas son nom, parce que les vieux souvenirs, le bon temps de l’école de journalisme, des rigolades à « Canal-de-Pantin », en nous remémorant certains épisodes comme notre réunion de rédaction, croqués par Faujour, les Banlieues Bleues, notre interview commune de son directeur, Pierrot à la photo, moi en porteuse de micro… nos débriefings dans le troquet du coin… la mémoire précise d’une pensée fulgurante, jamais partagée et que l’on peut aujourd’hui s’avouer, la prescription aidant… Le bon côté du confinement ? On se promet de se revoir comme il était prévu, mais plus tard, bien sûr, et je peste encore contre cette nouvelle entendue sur Inter d’un confinement prévu jusqu’au 15 avril. Pour qui décidément nous prend-on ?

Que se passe-t-il ailleurs ? En Guyane, la vie dans certains quartiers a repris de plus belle, supermarchés, chantiers ouverts, selon le producteur de légumes et œufs qui vient livrer Prêle dans sa cité. « Les gens travaillent, le monde circule, c’est pire qu’au début du confinement, affirme-t-il, et pour nous, petits producteurs, on ferme les marchés… » Sentiment profond d’une injustice criante. J’écoutais aussi la situation des routiers en Espagne, pour qui il était impossible de trouver une douche, des toilettes sur leur route, une épicerie où trouver le minimum basique… Mais on a remédié à cela après des témoignages, les pleurs d’une « routière »… Ce qu’il faut endurer quand on est « en bas » de l’échelle, parmi ceux qui contribuent à maintenir le nécessaire pour le commun des mortels… A La Réunion, la polémique des masques périmés, (merci Julie !)… 

En ce vendredi (après un coup d’œil à mon agenda…), nous devions tenir notre réunion de délibération avec le comité de lecture du concours de Nouvelles initié par Chrysalide… Je barre le rendez-vous comme tous ceux qui ont précédé… en me demandant comment nous allons parvenir à caser dans le futur tout ce qui était prévu… et bien, nous prendrons le temps, ma chère, puisque nous aurons appris que tout peut attendre. Sur la route de ma promenade hier, puisque je ne suis pas sortie en ce onzième jour, j’ai croisé quelques autres confinés, les voici, toujours à l’isolement… sauf le chien peut-être qui a manifesté longuement son désaccord avec les mesures prises.

MS