2019 de A à Z

Asako

Premier film de l’année pour moi le 7 janvier à l’Arlequin. De Ryusuke Hamaguchi. Délicat. Son amour disparaît et Asako trouve le bonheur près d’un autre garçon qui ressemble trait pour trait au jeune homme absent. Rappel d’un moment de vie, du premier amour chargé de promesses et de tant d’illusions, de l’amour à travers le temps, de la fidélité à un certain idéal, de chimères forcément. Bref quelque chose de très universel, empreint de la poésie du quotidien. Et j’aime le cinéma japonais.

Boutikodon

J’ai parlé sur mon blog de ce lieu dans un village voisin qui ouvre ses portes les samedis après-midi ; où tout est gratuit, où l’on donne et l’on reçoit ; où même venu les mains vides, on choisit ce qui nous chante ; on y trouve des fringues, des accessoires, des jouets, des chaussures et… des livres. La dame qui a eu cette belle idée s’appelle Patricia, l’endroit est un morceau de chez elle, une petite pièce voûtée au rez-de-chaussée d’une maison haute, dans une rue étroite de Mollans-sur-Ouvèze.

Chambéry

Le voyage improvisé en février pour rendre visite à un vieil oncle désarmé par la maladie d’Alzheimer de sa femme. Aidant depuis de nombreuses années, formé à l’accompagnement, mais à 85 ans, cerné par la solitude qui le grignote petit à petit. Nous passons un week-end auprès de lui, B. et moi, visitons A., notre tante, au sourire extatique, perdue et si touchante ; mangeons des plats en boîte, des sauces en boîte, de la soupe en boîte… mais nous parlons littérature !

Douleur et Gloire

Du grand Almodovar, avec Antonio Banderas et Penelope Cruz. Flamboyant. Autofiction tournée dans un décor identique à l’appartement du cinéaste qui a prêté ses costumes pour rendre encore plus crédible l’histoire de ce réalisateur, incapable de créer tant il souffre dans son corps, son âme, son cœur. On y parle des premières amours, de la mère (magnifique PC), de retrouvailles… Et comme elle est renversante la scène du jeune maçon ébloui par l’enfant, qui le dessine sur un sac de ciment avant de l’emporter pour le mettre en couleurs chez lui. Empreinte d’interdit, du trouble de l’attirance… un film qui ne parle finalement que de vie et de désir. J’ai adoré. 

Et je choisis de vivre

Le film qui bouleversera mon année et peut-être les suivantes si je décide de mettre en pratique ce que j’aurai appris après la formation d’un an. Celui qui me pousse à adhérer à l’association du Haut-Nyonsais, Chrysalide, qui propose d’accompagner des personnes en soins palliatifs, en longue maladie, en deuil. C’est déjà avec les premiers modules une expérience inoubliable de rencontres, de joie et de rires, de partage de l’essentiel, d’emblée, sans pathos, sans fioritures. Des week-end à Avignon, de la réflexion, des jeux de rôle, des discussions, des collages en commun… une étrange proximité avec ces inconnus d’hier. Un engagement que je m’étais promis de tenir il y a déjà plus de vingt ans, après la mort de mon père, et avant cela, après la lecture du livre de Marie de Hennezel, La mort intime.

Français

Les cours dispensés à mes petites voisines, l’une en première S, l’autre en troisième. Je revisite les plans de dissertation, les argumentaires, je discute avec bonheur de Ponge, Baudelaire ou Molière. Constate avec effroi l’orthographe catastrophique de ces deux jeunes filles, qui lisent pourtant. M’interroge sur l’impact de la nouvelle langue écrite à travers SMS et messages divers, phonétique, qui me rappelle d’ailleurs les cours de sténo (j’en ai oublié le nom) pris il y a des lustres pour aborder correctement la prise de notes en fac et où l’on écrivait juste les consonnes.  Rien ne me dérange dans les « bjr »,
« tinkiet » et les « dsl », je les pratique avec tout mon entourage de moins de quarante ans (et les plus vieux s’y mettent aussi !). Mais si le plus important reste la capacité à défendre un point de vue, une idée, je n’en suis pas moins convaincue que l’approximation en matière de langue écrite coupe de la nuance, de la subtilité, de la compréhension de la pensée. 

Gym

Stretching, plus exactement. Une fois par semaine pour obliger son corps, pour se sentir vivante, en présence d’un grand groupe que seul l’effort rassemble, avec quelques fous rires. Sous la houlette d’un jeune coach, sportif et peintre à ses heures.

Haïku

Renoué en décembre avec cette écriture poétique que je voudrais tenter une fois de plus au quotidien durant un an. Une contrainte pour écrire l’événement essentiel de la journée ou l’émotion fugace, le ressenti (senryû), avec photo (haïsha) de préférence. Une sorte de mémoire…

Ile aux chiens

Le film de Wes Anderson que je vais voir un soir de janvier, seule, laissant à la maison fille et petits-fils… Comme ils auraient aimé pourtant cette histoire de chiens bannis de la société, qu’un garçon et une jeune fille tentent de sauver de leur extinction programmée, mais en VO, non. J’ai culpabilisé les premières secondes du film, installée dans le fauteuil confortable, entourée de spectateurs silencieux, et puis j’ai savouré la détente, le plaisir d’être seule au milieu du monde.

Jour J

C’est amusant comme les Jours J ponctuent mes carnets. Un tampon pour les événements majeurs de ma vie et je m’étonne d’en vivre encore !

Kahn

Albert, le célèbre mécène et fondateur des Archives de la Planète, qui ressurgit après des années d’oubli alors que je réouvre un de mes multiples carnets… Celui de l’Irlande en 2000, et de cette histoire entamée dans les pas de Mesdemoiselles Mignon et Mespoulet, qui avait fait l’objet d’un livre – 73 clichés pour Monsieur Albert Kahn – et de nombreuses manifestations en France et ailleurs. Un chantier de nouveau au programme pour l’année 2020.

Légende

Celle du pontias, vent de montagne, spécifique à la ville de Nyons, que l’évêque saint Césaire au VIe siècle emprisonna dans son gant avant de le déverser ici, et qui vaut à la ville son climat  particulier. Il était question pour moi d’écrire le texte support d’un spectacle de marionnettes. Et puis, le pontias a emporté l’idée, j’imagine…

Mallorca

Découverte de l’île avec maman et les deux sistras. Vadrouille pour une semaine de détente, là où George Sand un hiver de 1842 fit un séjour avec Frédéric Chopin (récit plutôt indigeste pour x raisons). Côte est, celle des criques, la mer déchaînée par la tempête de la semaine précédente, les photos quotidiennes du ciel au lever du jour, les deux livres avalés, la terre ocre rouge, les  moulins à vent, le shopping à Portocristo, le spa je ne sais plus où, la visite de Palma, la plongée dans les grottes Del Hams, la chute de Muriel pour clore le séjour…

Noël

A qui dire que je pleure le soir de Noël ? Avec trois petits-enfants éparpillés dans différents coins du monde… Le Québec, La Réunion… Et que les choix de mes filles ne font que refléter ceux que j’ai pris dans ma vie, sans me soucier d’elles et de leurs peines…

Nuit d’écriture 

Une première, envisagée il y a longtemps et concrétisée ce week-end du 31 mai au 1er juin.  Avec la participation de 10 personnes à un stage sur le mont Lozère, dans un hameau superbe et un gîte accueillant, autour de l’intime, de l’Eros. Une traversée de la nuit accompagnée de nourritures terrestres, histoire de tenir de 19 h à 5 h le lendemain. Dans l’émotion, les rires, les larmes. On se dit qu’on recommencera.

Opus incertum

Ce que nous ne déciderons pas pour notre jardin partagé, avec Alexandre, mon voisin citadin venu au jardinage, et sa petite famille. Des allées plutôt rectilignes, des bacs à fleurs, à herbes, à plantes, en bois de palette comme le composteur qu’il vient de construire en toute discrétion. Un jardin nettoyé, qui n’attend plus que le fumier avant le printemps et les premiers semis.

Petits-enfants

Souleymane (6 ans) et Sacha (3 ans) débarqués à Marseille le 11 janvier, avec leur maman. Deux petits gars pleins de vie. La première réflexion de l’aîné « c’était un très long voyage », et comme je l’ai aimé de l’avoir fait ce voyage pour venir me voir ! Eux qui ne connaissent que la douceur du temps avec 20°C en moyenne, se colleter aux 2°C de ce jour-là était tout de même quelque chose. Engoncés dans les bonnets, les gants, les anoraks… d’emblée, les contraintes… Pauvres chéris. Et de surcroît coincés dans un appartement de 80 m2… eux qui vivent dans la nature. Avec en plus, rien à faire dans le coin qui soit du goût de ces tout-petits. Bref. Impression d’un grand ratage qui aura duré une semaine. Jamais autant espéré leur visite, jamais autant apprécié le calme après leur passage. J’apprends à cette occasion qu’en Belgique, on appelle les petits-enfants les
« chicouf » Chic ! Quand ils arrivent. Ouf ! Quand ils repartent.

Et le premier petit-fils… qui me dit « je t’aime » à la fin de ses mails. Il a quatorze ans. Justin. Mon petit Québécois.

Quotidien

J’essaie de le mettre en place à partir de février, ayant pris la décision de ne plus me partager entre deux pays, deux lieux de vie. Envie de m’ancrer dans mon nouvel environnement, d’y créer des liens, de construire ma vie autour de mes préoccupations, vitales, essentielles. Décidée à arpenter la ville, ses ruelles et ses rues, sa promenade le long de la digue, à connaître ses boutiques, ses marchés, ses cafés, à m’inventer des habitudes. Déjà le pont roman et l’Eygues ont changé de couleur dans le froid du matin. Ils m’apprivoiseront à toutes les saisons.

Retrouvailles

Celles que nous décidons avec D., chaque mois ou presque, autour d’une exposition, d’un musée, de la découverte d’une ville, une journée hors de notre quotidien respectif, pour le seul plaisir de l’amitié et se fabriquer des souvenirs. 

Stage

Stage d’écriture en février, pour couper l’hiver et la solitude, à Grattegals, Saint-Laurent-de-Trèves, dans le magnifique moulin de Monique. La neige empêche Anne de descendre depuis le causse ; nous nous serrons dans le gîte, le café et les rires  nous tiennent chaud. Le thème de ce week-end : le temps (et bien sûr, pas la météo…). Mon support essentiel pour les images : Cy Twombly et les deux volumes du catalogue de l’expo 2011 à la Collection Lambert, à Avignon, intitulés Le temps retrouvé Cy Twombly photographe et artistes invités. Et mes propositions issues de la réflexion sur quelques-unes des œuvres présentées.

Travaux

Ceux de la cuisine, après le dégât des eaux qui m’occupe quelques mois. Heureusement que je peux compter sur A. et F., mes gentils voisins, pour finalement installer de nouveaux meubles et un beau carrelage au lieu de ce minable parquet  flottant gris. Un peu de jeunesse dans cet appartement vieillot. Même si j’opte dans le couloir pour des carreaux imitant l’ancien… Mais un bel ancien, je trouve !

Ultralibéralisme

En plein dedans encore cette année. Avec des bavures de plus en plus suspectes, des violences, de l’indifférence, du mépris, des révoltes. Je n’écoute plus la radio, ou si rarement. Je trie les infos sur le net. Mais je ne peux échapper à ce qui fait le buzz sur les réseaux sociaux, surtout quand ceux qui relaient sont des gens de confiance. Alors je prends des coups dans le ventre et des balles dans les yeux. Je signe toutes les pétitions, je me sens inutile.

Valise

Impression de l’avoir enfin posée quelque part, ici, dans mon nouveau chez-moi. Prête à la remplir pour partir à l’autre bout du monde toutefois. 

Week-end

À Sigonce en mars pour un atelier avec Patrick Laupin. Redécouverte de la rencontre qu’initie l’écriture en atelier, de ma difficulté à écrire en groupe, sous la contrainte de temps, sur des propositions qui réclament de se dévoiler – au moins c’est ainsi que je les comprends. Et larguée dans la nature à la fin du week-end, avec toutes mes émotions.

Xstel

Mon abréviation pour Chrystel, une des participantes à mes ateliers d’écriture depuis une dizaine d’années. Celle qui me relance, conteste, réclame, revendique ; à laquelle je prête définitivement Le courage des oiseaux, de Patrick Laupin, pour son travail de psychologue auprès d’enfants. Celle pour qui j’ai poursuivi les ateliers malgré la distance, parce que son discours, je le partage. « Il y a l’émulation du groupe qui pousse à écrire et il y a le lien social que génère ce groupe. Ce n’est tout de même pas pour rien si ça dure depuis si longtemps et si personne ne veut lâcher ! Et ça, c’est quelque chose qui dépasse l’écriture selon moi, qui est presque plus fort que l’écriture. On n’apprend pas ça dans le DU ??? » Chère Chrystel…

You

You, toi, du (allein), tú, tu, 你, なんじ… Confidentiel. Caché. Clandestin.

Zen

Oh ! Les discussions avec Arabèle qui me visite en juillet. A vivre tout simplement. N’est-ce pas ? 

 Marlen Sauvage



Mon frère

Pour toi, Eric.

Dans nos échanges par SMS, tu m’envoyais des icônes de bras forts, pour conjurer le sort, je lisais que tu te rassurais ainsi. Et parce que ce téléphone tombé en rade n’a été réparé que le jour de ta mort, je sais que tu n’as jamais lu mes derniers messages, ces petites bouées que je lançais à travers la distance pour que tu t’y accroches un peu. Comme je l’ai admirée ta volonté pour contrer ces fichus cancers – trois en deux ans – et comme j’ai finalement compris que le déni de ce qui te dépassait s’apparentait à la force de la désespérance pour rester le plus longtemps possible auprès de ma chère sistra. Je garde en mémoire ton regard perdu au retour de l’hôpital, je te revois dans votre belle maison, devant le jardin, la pelouse, que tu ne te sentais plus la force d’entretenir, ce travail d’une vie, toute la vanité d’une vie, que tu murmurais alors. Et mes mots impuissants : choisir entre la résignation et l’acceptation… je ne sais pas ce que tu as compris, je ne sais pas vraiment ce que j’ai exprimé moi-même ce jour-là. L’essentiel que nous devions nous dire est passé dans la paume de nos deux mains posées sur la table de la cuisine. Le livre d’Olivier Martinelli, L’homme de miel, dont je t’avais lu quelques passages, tu m’as avoué ne pas avoir eu la force de le lire, mais tu m’as remerciée encore de te l’avoir offert… Je me souviens de ton sourire posé sur le dernier-né que tu enveloppais de ta générosité de grand-père ; de nos bavardages côte à côte de retour de chez Oleg jusqu’à la voiture ; de tes yeux bleus qui embrassaient la tablée quand nous nous étions retrouvés après le premier bilan ; de ton enthousiasme à préparer votre voyage en camping-car au Portugal, de ta passion pour la photo et ses techniques, qui te faisait empiler des tonnes de revues ; de ta fidélité au bagad local et de tes répétitions à la bombarde ; et plus loin dans le temps, de cette musique que tu te promettais de jouer pour l’enterrement de ma mère, à sa demande, Il Silenzio, et pour laquelle tu t’entraînais, nous étions tous si jeunes alors, ce qui avait engendré de nombreux fous rires (maman est toujours là ! Longue vie encore à elle). Mais le souvenir qui revient, le plus ancien, le plus joyeux, c’est celui des premiers jours de ton entrée dans la famille, quand nous entonnions dans le vent Les filles de Redon, perchés dans les ruines de Montségur, toi à la guitare. Mon beau beau-frère, mon frangin.

Dans la série Je vous emmène (3)

J’ai poursuivi ma route et vu défiler ces paysages dans le silence.
« Le silence est comme une note suspendue qui permet de mieux entendre celle qui précède et celle qui suit. Il prépare la qualité de notre présence à l’autre et la profondeur de la rencontre. Le silence est une école du respect. Respect de la création. Respect de l’homme… »
Michel Hubaut, Les chemins du silence, DDB.

MS

Dans la série, je vous emmène (2)

En poursuivant ma route après Montbrun-les-Bains et un coup d’œil à la carte, je projette d’aller jusqu’au col de L’Homme mort (1211 m) qui relie la haute vallée du Toulourenc au plateau d’Albion. J’imagine qu’une légende entoure ce toponyme, comme en Hautes Cévennes le col du même nom

A Barret-de-Lioure, le paysage au loin est enneigé. Si Barret m’évoque forcément une barre montagneuse, j’ignore ce que signifie « Lioure » : plus tard, je trouve loira/loeria, loutre, en occitan.

C’est ici que la Méouge (près de 40 km de long) prend sa source pour traverser ensuite les Hautes-Alpes. Le village est perché. Il surplombe la vallée de l’Anary, et les montagnes au loin font partie de la chaîne du Géant de Provence, c’est ainsi qu’on appelle aussi le Ventoux. Au col de Macuègne (1068 m), je décide finalement de laisser sur ma droite la route du col de l’Homme mort, pourtant ouvert, pour filer vers Séderon et rejoindre Nyons par Buis-les-Baronnies.

Dans ces paysages de moyenne montagne, apaisants et lumineux sous le soleil froid, j’admire le graphisme des champs labourés et des vignes dénudées, toute la gamme des verts, des bruns et des roux. Je croise quelques fermes isolées, de grands prés, des champs de cailloux qui se confondent avec les troupeaux de moutons (pour moi qui suis décidément de plus en plus miro…), quelques vignes et vergers. Pas une voiture, pas de « gens »…

Une petite église perdue au milieu d’un champ retourné attire les regards, c’est celle de sainte Bernadette, lieu remarquable de la vallée de la Méouge…

Et dans la foulée, c’est ce mamelon qui retient mon attention. Je me demande s’il s’agit de safre… cette roche tendre, très friable, parfois grisâtre, que l’on trouve tout près de Nyons aussi. Est-ce du sable, de l’argile agglomérée ? Je n’ai pas de réponse précise sur le net et Le Robert 2019 ne m’aide pas, qui me propose seulement « verre bleu coloré à l’oxyde bleu de cobalt, imitant le saphir »… Si un géologue (même amateur) me lit, merci de m’éclairer.

Il est midi ce samedi 9 novembre (oui, je commente à rebours mes balades comme tous mes carnets…). Je termine ici pour cette fois. La route se poursuit, vous le voyez bien, et je soupire de joie en me disant que quand même, je vis dans une « bonne place » (petit clin d’œil à l’attention de José-des-Cévennes)…

Photos : Marlen Sauvage

Une histoire d’exils

Photo : Marlen Sauvage

C’est le temps des contes… Il fait frisquet, dans ce coin de Drôme, même si la neige n’est pas arrivée jusqu’à nous, et quand il fait froid ici comme ailleurs, depuis la nuit des temps, on se réunit pour se raconter des histoires. C’est le temps des Contes et Rencontres, la 32e édition du festival (je crois que les Contes et Rencontres sont nés ici). Et figurez-vous que là, tout de suite, au moment où je vous parle, je rentre d’une soirée avec Agnès Dauban, et un musicien – dont je n’ai pas retenu le nom, mais son surnom c’est Jojo – qui chante et accompagne Agnès pendant son dernier spectacle, Exils… Et c’est juste le cadeau de la journée.

Exils, qu’est-ce que ça raconte ? Devinez ! C’est tout ce qu’on entend, ce qu’on voit, ce qu’on vit, c’est à notre porte, ceux qui ont voyagé longtemps, ceux qui fuient, ceux qui errent, qui ont tout laissé derrière eux, qui ont traversé des mers et des montagnes, qui tentent de survivre, c’est eux, c’est tous ceux qui les accompagnent, c’est nous, c’est une histoire de gens, de liens, une histoire d’humanité, c’est tout ce qui est à côté de nous, et c’est « tout ce qui est en nous aussi » me dit Agnès Dauban, à la fin du spectacle. Car comme elle ne cesse de le répéter : « L’exil, c’est la rencontre ».

Elle a écrit ce texte, elle le joue avec talent, une présence étonnante ; elle nous emmène avec ses personnages, Lisa, Inuk, Moussa et les autres, et puis sa caravane de femmes, d’hommes et de bêtes qui finissent par les suivre. Et on rit et on pleure tout le temps du chemin.

Exils était donné pour la première fois ici à Nyons, à la médiathèque, ce samedi soir, dans une salle qui accueille une exposition de Bertrand Gaudillère (photographe) et Catherine Monnet (journaliste) intitulée Juste solidaires. « Les histoires et l’engagement de ces Français solidaires, devenus acteurs d’une des plus graves crises humanitaires et politiques du début du XXIe siècle. » Un très beau témoignage de solidarité, aussi.

Je ne connaissais pas Agnès Dauban, il paraît que d’habitude, elle fait plutôt rire, d’ailleurs sur le net je n’ai trouvé que cette vidéo ou celle-ci, plus ancienne. Si elle passe dans votre région, dans votre ville, allez l’écouter, ce sera cadeau aussi pour vous.

MS

Dans la série « Je vous emmène »

En route ce samedi lumineusement froid pour Montbrun-les-Bains, commune du Parc naturel régional des Baronnies provençales (qui ne fait donc pas l’unanimité !).

Pourquoi Montbrun ? parce qu’une carte du Parc justement le présentait comme un des plus beaux villages de France. Me voilà donc à 8 h du matin par 3° C, roulant sur une départementale qui traverse quelques jolis villages et un vignoble roux orangé, vendangé, où plus rien ne reste à grapiller (avec une pensée pour Agnès Varda – Les Glaneurs et la Glaneuse – grâce à laquelle j’ai confectionné confitures et gelées à moindre coût en Val d’Oise pendant des années).

L’herbe craque sous les pas, encore gelée, et de légers nuages de brume découvrent lentement le paysage, c’est beau à murmurer « c’est beau » (et je murmure)…

Je croise peu de monde sauf des animaux, tous plus accueillants les uns que les autres ! Des chevaux, des bœufs assez placides et quelques chèvres curieuses. Seul le bouc me fait m’écarter avec prudence quand je le vois gratter du sabot en me fixant… Je réalise qu’il est hors du pré, par-delà la clôture !

Je l’ai à peine vue, la petite jasse, noyée dans la végétation…

Et je finis par arriver vers 9h30 à Montbrun, après quelques égarements, compte tenu de ma distraction habituelle. Nous sommes au pied du Ventoux, à 600 m d’altitude, il fait 7° C. A voir : le beffroi, le château, l’église… Je commence par le petit marché du jour et quelques pommes bio, admirant en mon for intérieur les quelques forains courageux qui doivent battre le pavé depuis deux bonnes heures dans le froid.

Montbrun-les-Bains ainsi nommé en 1887, apparaît pour la première fois dans les chartes sous le nom de Montis Bruni (1274). Je retrouve ici encore la trace du fameux Baron des Adrets de mon enfance (si je peux dire !) en la personne de Charles Dupuy de Montbrun, « digne » successeur dudit baron, condamné à mort en 1575 par le Parlement du Dauphiné – cour souveraine de justice – pour toutes les exactions, pillages et cruautés qu’il a commis, en tant que chef des calvinistes. (Une famille dont il a déjà été question dans ce blog !)

Montbrun fait partie de ces villages perchés typiques en Provence. Les maisons en hauteur abritaient les étables au rez-de-chaussée, le logement sur un étage ou deux, et le grenier sous les combles. Elles datent pour la plupart du XVIe siècle, à l’époque où les guerres de religion imposaient une vie derrière les fortifications du village. La vie se développe plus tard hors des murs, dans la vallée. (merci Wikipédia)

L’église date du XIIe siècle, elle abrite un retable de Jacques Bernus (1650-1728) qui (en dehors de la décoration du chœur, du maître-autel, du tabernacle et d’une gloire en bois doré ainsi que du sanctuaire de la cathédrale Saint-Siffrein de Carpentras) a sculpté de nombreuses statues et mobilier pour les églises de la région provençale.

Le château de la famille Dupuy-Montbrun…

Textes et photos : Marlen Sauvage

Un monde perdu…

Mercredi 30 octobre. Je ne quitterai pas la Lozère sans réfléchir à l’organisation d’un stage d’écriture en mai prochain, ce que me rappelle gentiment mon hôtesse, pour faire suite à notre décision de l’an dernier.

Monique, qui a donc de la suite dans les idées, m’emmène à Saint-Laurent-de-Trèves visiter un lieu qui pourrait nous accueillir. Nous en profitons pour faire le tour du village, où nous croisons une petite dizaine d’habitants sur les 189 recensés en 2016. Le temple qui surplombe la vallée, arbore un joli clocher, tout est si paisible ici !

Ce n’est ni à ses maisons serrées ni à son clocher que Saint-Laurent doit sa renommée dans le coin, mais à la présence d’empreintes de dinosaures ! Nous grimpons donc sur le Castellas, un site naturel protégé (mais privé), aménagé par le Parc national des Cévennes il y a quelques années. La vue est magnifique ! N’est-ce pas que ce serait un endroit propice à la rêverie et à l’écriture ?

J’avoue que seule je n’aurais pas su lire les traces laissées par les mastodontes… La griffe bien sûr renseigne sur la direction de la marche ! Les empreintes sur ce site pourraient avoir été laissées par un dinosaure de 3 à 4 m de long. Elles courent le long de la pierre, érodées par le temps mais reconnaissables une fois qu’on a repéré « la fleur de lys » (n’est-ce pas, Monique ?) ! Il semble que quelques-uns de ces individus – apparus il y a 225 millions d’années, disparus il y a 65 millions d’années – se soient promenés dans le coin, selon mon guide qui ne tarit pas d’histoires d’empreintes découvertes ailleurs dans la vallée…

Photos : Marlen Sauvage

Ciels, mes Cévennes !

Départ pour la Lozère… je devrais dire les Cévennes lozériennes, au sud du département, vers Florac et Saint-Laurent-de-Trèves, pour rejoindre Monique qui m’accueille dans son beau moulin. Dès les premières crêtes schisteuses dentelées, plus ou moins érodées, qui dessinent d’étranges châteaux envahis par les pins sous un ciel bleu et quelques nuages voyageurs, dès les premières lauzes et les maisons de pierre, j’exulte, je respire les châtaigniers roux, les bouleaux, les hêtres. Ici l’herbe est d’un vert irlandais, mais il y a autant de verts que de bleus…, les murets de pierre sèche me parlent de courage et d’ingéniosité, les chemins m’invitent à la cueillette des champignons (je n’irai pas), les fougères rousses envahissent les fossés, les pentes réclament toujours de bons genoux…

Enfin, j’arrive au moulin de Grattegals près de sa rivière transparente. Le soleil a disparu derrière la barre rocheuse, le ciel est blanc, le temps d’un thé et des dernières confidences, il est bientôt temps de rejoindre le groupe à Florac pour l’atelier du soir.

Retrouvailles ! Huit personnes nous attendent, papotant joyeusement dans la maison de Mireille, embrassades, accolades, sourires des yeux, mains pressées, quel réconfort ! Et nous démarrons la lecture des textes issus d’une proposition de récit épistolaire, après avoir parlé de Jane Austen et de Lady Susan, et d’autres romans tels que Je vous écris, Hisashi Inoué ; Le fusil de chasse, Yasushi Inoué, 84, Charing Cross Road, de Helene Hanff ; Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, d’Annie Barrows ; Inconnu à cette adresse, de  Kathrine Kressmann Taylor), et j’en passe. Je reste époustouflée par l’imaginaire de ces dames, leurs talents d’écriture, et nous sommes captivées durant près de 4 heures par ce qui se raconte et que nous imaginons chacune pour soi derrière nos fronts penchés ou nos yeux rêveurs. J’attends les textes ! L’atelier se termine vers 23h30 après un repas partagé et la proposition donnée pour notre rencontre du mois suivant.

Le lendemain matin, surprise ! Les castors ont profité de la nuit pour dévorer quelques pieds d’arbustes le long de la rivière… C’est net et presque sans bavure… Nous tentons de repérer les traces de pattes et de queue sur le sable gris.

Nous partons à Saint-Laurent-de-Trèves visiter un lieu magnifique tenu par une jeune femme qui ne l’est pas moins, en vue d’un prochain stage. Arpentons le village où j’étais venue il y a près de vingt ans m’extasier devant les traces de pas de dinosaures… Une capacité que les années n’ont pas altérée. Et je reprends le chemin du retour avec quelques kilos de noix, un morceau de courge, des oignons doux et des châtaignes.

Le four à pain du moulin de Grattegals

Textes et photos : MS

Guggenheim & Thannhauser

Aix-en-Provence ce jour-là promettait la découverte enthousiasmante de dizaines de chefs-d’œuvre de la peinture impressionniste, post-impressionniste et de l’art moderne. Issues du Solomon R. Guggenheim Museum à New York, et pour la première fois exposées en Europe, des œuvres de Manet à Picasso en passant par Cézanne, Van Gogh, Picabia, Braque, Kandinsky, Paul Klee, Franz Marc, Matisse…, réunies à l’hôtel Caumont, donnaient l’occasion de revisiter l’histoire de la peinture à travers celle d’une collection et d’une vie, particulièrement tragique, celle de Justin Kurt Thannhauser. 

C’était en septembre, l’expo se terminait le 29… j’intercale ici quelques-unes des citations qui éclairaient la démarche des artistes. Car je lis toujours autant que je regarde… Et je puise aussi dans le catalogue les informations qui suivent.

Justin Kurt Thannhauser (1892-1976, ci-dessus) fait don en 1963 à la Fondation Solomon R. Guggenheim de 75 œuvres couvrant une petite centaine d’années. Sa famille, juive allemande, a subi les affres de la guerre, et le mécène a depuis perdu ses deux fils ainsi que sa femme.  Les raisons de cette donation, il les donne au New York Times : « Après avoir vécu cinq cents ans en Allemagne, ma famille est maintenant éteinte », « cette collection est  l’œuvre de toute une vie ». Avant lui, son père, Heinrich, avait déjà en 1909 à Munich marqué de son « audace artistique » une exposition de 200 œuvres parmi lesquelles 55 impressionnistes constituant alors « le panorama le plus complet du mouvement jusqu’alors présenté à Munich. » 

Bien incapable de photographier les tableaux, les ayant tous escamotés, et leurs couleurs étant loin d’être fidèles, je m’en tiens ici à quelques détails… Et à quelques œuvres, car j’ai tourné autour des toiles comme autour des visiteurs, pour mieux y revenir, sans pour autant améliorer mes prises de vue…

« Le motif est pour moi chose secondaire. Ce que je veux reproduire, c’est ce qu’il y a entre le motif et moi. » Claude Monet

Monet, Le Palais ducal vu de Saint-Georges-Majeur, 1908

A propos du Palais ducal vu de Saint-Georges-Majeur, Monet assurait qu’il « n’était qu’une excuse pour peindre l’atmosphère (de Venise) ». Il avait été acheté 5 500 dollars par la Galerie Thannhauser en 1928. C’est le tableau je crois qui m’a le plus étonnée… Un panneau expliquait que « Cette œuvre est avant tout une étude de la lumière et de l’air, avec l’irisation scintillante du soleil qui se reflète dans l’eau et au loin la façade de marbre miroitant du palais. » C’est ça… et c’est magnifique.

« La couleur est la touche. L’œil est le marteau. L’âme est le piano aux cordes nombreuses. L’artiste est la main qui, par l’usage convenable de telle ou telle touche, met l’âme humaine en vibration. » Vassily Kandinsky

Seurat figurait aussi parmi les peintres exposés, et Matisse, Degas puis Maillol avec quelques sculptures superbes, j’en oublie.

Un petit tour par la boutique, des œufs aux oiseaux perchés, un cadran solaire, de la vaisselle anglaise… et j’offris à l’ami cher qui m’avait invitée ce jour-là le catalogue de la collection… que j’eus le plaisir de recevoir en cadeau à mon tour !

MS

Secrète Victoire

« Sortons pour étudier la belle nature, tâchons d’en dégager l’esprit, cherchons à nous exprimer suivant notre tempérament personnel. » Paul Cézanne

le frisson de l’air bleu et l’odeur bleue des pins que respirait Cézanne        un vœu à exaucer un vingt-cinq septembre        sous les arbres penchés        le chemin jusqu’au jardin        vers la Sainte Victoire        son chevalet posé ici puis là peut-être où une femme aujourd’hui délave les couleurs        dans l’horizon vibrant d’avant midi et les jeux d’ombre        la mauvaise heure        son œil encore quelque part        entre toi et la montagne        et cette vue recommencée de la majestueuse au grand pin si proche et si distante       massive Victoire épaulant  l’azur       cri incarné des entrailles de la terre         les yeux fouillent en quête du jaune du violet de l’ocre de l’orange brûlé qui manquent au paysage        les secrets regards du peintre        tout ce que tu ne mettras ni en couleurs ni en mots        sauf la voie vers le ciel        oblique        de la lame pétrifiée aspirant les nuages        et ton souffle court        et tes os transis dans la chaleur transparente de l’automne

MS