Des pas sur le causse

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Chemin entrouvert
Un but à notre balade
~ La beauté du causse

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Dans la magie blanche
Nos pas foulent le silence
~ Le regard suffit

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Pures stalactites
Que tu décroches, vainqueur ~
Epée dans le ciel

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Les murets de pierre
témoignent du temps qui passe ~
Immobilité

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Peu de vie ici
Derrière tous les volets ~
L’été attendra

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Pour Sam, janvier 2017

Texte et photos : Marlen Sauvage

Blanc comme neige

chez-moi
Ce matin, réveil dans un étrange silence, bien différent du silence habituel, et je n’avais rien vu venir alors que deux jours auparavant j’avais cru déceler dans le ciel le poids de la neige. Elle était là derrière le rideau, enveloppant le paysage devant la maison, et à l’arrière, occultant la vue sur la montagne plus loin et l’autre versant de la vallée.

maclede

Je devais ce matin aller jusqu’à la Combe del Salze pour sortir Whisky, le chien de mes voisins et c’est ce qui me tira vraiment du lit. Pourtant je dus attendre qu’il cesse de neiger avant de partir à pied. Je voulais prendre quelques photos et ne pas me mouiller inutilement bien que le trajet par la route n’excède pas deux kilomètres. Un pic martelait un tronc de toute sa vigueur.

departbis
J’admirais en passant devant lui ce vieux châtaignier qui avait résisté à toutes les tentatives de détrônement par son propriétaire, mais c’était bien lui le roi de ce pré.

chataignier

descenteLe crissement de la neige sous mes pas m’entraîna dans une méditation en mode alpha dont je ne sortis qu’après quelques centaines de mètres et je me réveillais sous la voûte des châtaigniers enneigés dont les branches parfois ployaient jusqu’à terre au milieu de la route. A La Baume, je décidai de photographier la première maison surplombant les prés avant de bifurquer vers la Combe…

la-baume

valleeJ’admirais cette blancheur qui embellissait encore ces petites montagnes. Je voyais dans cette beauté l’appel du pays pour que j’y reste… Ou le cadeau de la nature avant un prochain départ…

A la Combe, c’est un paysage de chênes verts plus que de châtaigniers. Avec la neige, je remarquais le toit de la clède qui se fondait habituellement dans les couleurs de la nature.

terrasse

Je retrouvai en contrebas la terrasse qui donne sur la vallée, tous les pots de fleurs recouverts d’une couche de neige épaisse, et plus tard j’admirais un lys jaune en pot, me disant qu’il n’y avait que Véro pour garder d’aussi jolies fleurs en cette saison. 

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Sur la route du retour après les manifestations de joie de Whisky et les gâteaux en récompense, je m’exhortais à sortir de ma zone de confort, à imaginer une suite  à cette vie cévenole. J’avais rangé mon IPad et mal m’en prit car un renard apparut soudainement sur la route et s’enfuit à mon approche. J’observais ses traces dans la neige et l’escarpement d’où il était sorti.

renard

Plus loin ce furent les pas d’un chevreuil qui avait descendu le pré et traversé la petite route qui mène à la maison. 

chevreuil

Je décidais d’aller enfermer Uma dans la clède ce qui me valut des bêlements de dénégation une fois la porte refermée sur elle… Et pendant que la neige continuait de tomber, je retournais près du poêle, face au paysage blanc.

uma

Texte et photos M. Sauvage

Carnet du jour (7)

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Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi… De l’art de cultiver le leurre, disons…

2017 – Le 2 janvier
Levée tôt – 4h45 – parce que le sommeil m’avait fui depuis une petite heure et que me trottait dans la tête ce vase communicant prévu pour… le 6 ! La rencontre (et le silence) seraient mes thèmes, je les ai proposés hier à Huê. J’ai alors remis la main sur Les chemins du silence, de Michel Hubaut, que je lis pour la troisième fois au moins. Une redécouverte, la confirmation de ce que la vie m’a appris encore récemment, je devrais dire « resservi » avec sa patience légendaire. De deuils en ruptures, je comprendrai enfin…
Je tiendrai peut-être ici ou ailleurs les résolutions de l’an 17. A imaginer, à écrire, d’abord. Avec un chiffre pareil, l’année ne devrait qu’être merveilleuse. Y croire avant tout. En occultant les horreurs du monde. Quand je ne peux plus écouter la radio et que lâchement je les évite… Reste mes engagements que je tiens un crayon à la main et la main pour « cliquer »… Quel engagement… pfff.
Avec la conscience de ma petitesse, dans mon carnet de résolutions, il y aura celle d’écrire à la demande de Sylvie une pensée positive chaque semaine. Je pourrais commencer là : dans le silence, partir à la recherche de soi, à sa propre rencontre plutôt, et cette attention à soi, cette tendresse, savoir qu’on la partagera d’autant mieux ensuite. Enfin, ce serait l’idée du jour…
Poursuivre la biographie de mon père. Quelle contrainte pourrais-je bien m’imposer pour y travailler régulièrement ? Je repense à l’enthousiasme de Michaël, rencontré à Montréal, et à son intérêt pour cet homme qui n’avait rien fait de spécial de sa vie (lui ai-je précisé)… Mais j’ai l’enthousiasme communicatif il faut croire. Dans ce que me réserve cette année – et je sais ce qu’il en est pour l’essentiel – trouverai-je le temps ? Oui. Il suffit de le vouloir (me dit ma petite voix).
Et tiendrai-je enfin ce journal de mes ateliers, plus ou moins fictif, enfin, reconstitué, tel que je l’ai imaginé il y a trois ans déjà ? Je continuerai à prendre des notes, au moins, pour le publier plus tard… Il y a aussi l’atelier d’écriture de François Bon, mais cela, je m’y tiendrai. Ma respiration. Marcher avec Eve tous les dix jours, et j’ai intérêt à m’y mettre davantage si je ne veux pas totalement rouiller. Ne pas trop me charger cette année qui sera rude. Les ateliers et ma contribution à diverses choses rempliront mon espace déjà. Vivement que je retrouve mon ordinateur ! Un mois déjà sans cette extension de ma main et de mon cerveau, c’est difficile ! Comme j’aimerais reprendre les enregistrements, les lectures vidéo… Allez, j’arrête de me disperser.

 

Carnet du jour (6)

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Toujours décalée dans la transcription de ce qui devait être un journal, après avoir dû être le carnet de Rome… Mais revenons-en à ce 17 décembre, où arrivée à Montréal pour une quinzaine de jours, je restai sagement au chalet d’Oka, sur les bords du lac, entorse oblige, et ce sera l’occasion de quelques photos encore de ce séjour familial.

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Au chalet d’Oka, donc, tandis que la neige poursuit son entreprise de revêtement. Le lac est invisible. Quelques skieurs de fond s’élancent, ils ont déjà filé. Derrière moi plusieurs hommes étudient une carte et commentent leur future randonnée, j’aime l’accent d’ici. Mais l’un d’eux est français, probablement, il ne chante pas comme les autres, il parle plat. Ici, certains ne vivent que pour l’hiver et ses activités. D’autres s’enferment et pestent contre le froid.

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Je cherche la contrainte à m’imposer pour écrire cette année, et repense à ces idées d’écriture égrenées dans mes carnets. Il ne me reste plus que 13 jours de haïku à publier. Cette discipline d’un haïku par jour depuis le 1er janvier dernier m’aura convaincue que le plus petit objectif peut aider à tenir jour après jour. Mais terminer déjà ce qui est commencé : les petites fictions à partir de la phrase introductive d’une histoire de Ambrose Bierce, traduite par François Bon (Histoires de fantômes, éditées au Tiers Livre) ; ces secrets de maison publiées sur le site des Cosaques et poursuivre mes productions élémentaires, – comme Valéry je crois nommait les natures mortes –, ou cette biographie commencée il y a deux ans…

Le 19 décembre
Ce troisième jour, visite au Spa Mathers. Un jour, je raconterai l’histoire de cet homme mégalomane et de son corbillard en vitrine… J’y découvre le massage hawaïen Lomi Lomi, pratiqué avec les avant-bras et les poignets dans une ambiance monoï et musique ad hoc, offert par mes filles pour ce énième anniversaire… J’en ressors complètement essorée, après un passage en cabine de neige à -8°C et un jacuzzi à l’air libre par -25°C…

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Le 22 décembre
A la fenêtre de ma chambre, Félix vient me parler. J’admire ce grand chat noir sur la neige tombée cette nuit. Il observe ses traces en rond sur le sol, il me rappelle ce chien de l’enfance, Milou, devenu fou à tournoyer autour de sa queue…

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Le 24 décembre
L’épisode Lomi Lomi suivi d’ablutions par températures négatives, très négatives, s’est évidemment soldé par une grippe déjà sournoisement installée…
Le Père Noël passe encore par ici, même sous les sapins de carton et j’ai retrouvé la joie de  décorer ce petit arbre complaisant avec Justin, quand depuis près de dix ans, aucun Noël ne nous avait réunis…

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Le 28 décembre
Visite à l’atelier de Stef, à Saint-Eustache, dans la même rue que le magasin général de la photo… Nous agençons les tableaux, le chevalet de peintre, l’outillage, dans ce salon de coiffure-peinture (il n’y a qu’ici que l’on voit ça, non ?) que se partageront trois artistes dont une peintre-coiffeuse amie…

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Entre deux tasses de thé, toujours vacillante avec maux de tête et toux persistante, je pars me balader à Deux-Montagnes, près de cet autre lac, si beau en cette saison. Les mouettes se chamaillent au milieu de l’eau gelée, on aurait envie de s’aventurer dans ces nuances de bleu. Un grand-père et sa petite-fille se racontent des histoires sur un banc face au lac. Je ne perçois que le son de leurs voix et le rire de l’enfant.

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Le 29 décembre
La veille de mon départ et de la rencontre avec Eduard, le paysage était toujours aussi enneigé. A chaque course, pelletage et déneigement de la voiture… Je me suis essayé à briser la glace prise sous la neige, avec l’outil adéquat, ce qui n’a pas manqué de m’achever.

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Le 31 décembre
Partie le 30 au soir, je suis arrivée aujourd’hui 31 à 10 h 30 à l’aéroport Charles-de-Gaulle à Paris, où j’erre dans les couloirs, complètement étrangère aux mouvements alentour, fatiguée par le vol. Il y a foule, bruit, tout ce que je déteste. Je finis par sommeiller sur une chaise de bois à la porte annoncée. Après avoir attendu deux heures de plus que prévu, c’est ailleurs qu’il faut embarquer, sans en avoir été avisés… Il est 17h30. Nous quittons Paris…

Carnet du jour (5)

imageNon, ce ne sera décidément pas un journal, ni la transcription de celui que je tiens dans ce carnet bleu « de Rome ». Ou alors un journal en différé. Écrirai-je jamais sur Rome ?, me demandai-je un 23 novembre 2016. « Le temps a passé depuis le 26 octobre 2013, comme à reculons, vers un désastre annoncé. (Quelle drôle d’idée… Sans doute pensais-je le désastre derrière moi, ou plutôt l’avais-je pressenti, aussi j’y retournais fatalement.) Je reprends le carnet bleu, il sent la moisissure d’avoir croupi ces trois années dans le tiroir d’une commode, dans une pièce non chauffée. Mais cette odeur me dit son attente, son désir de moi, de mes mots, et je fais le vœu de ne pas le lâcher, de me cramponner à ses pages blanches, puis ocre jaune, et de les noircir pour accomplir leur destin. Au dehors la tempête s’est levée dans la nuit, après le déluge de la pluie ces derniers jours qui a réveillé toutes les cascades au flanc des routes, gonflé les gardons, abreuvé les champs. La tempête s’est levée et, étrangement, le calme m’a envahie, installant avec lui la confiance en l’avenir quel qu’il soit.

(…)

Le 6 décembre 2016 – Il me sera impossible de transcrire ce qui précède dans ce carnet bleu, sur le blog. Trop intime et puis, qui cela intéresserait-il ? Je parlerai donc de Rome, uniquement de Rome, ville fantasmée plus qu’arpentée. En ce jour de migraine, alors que le temps est au beau, dehors dans le ciel placidement bleu les cimes des châtaigniers ne bronchent pas d’une branche, je construis dans ma tête le texte destiné à l’atelier de François Bon. Un lieu point virgule un lieu. Pour moi ce sera ça.

le 10 décembre – Trente ans de Ballet Bross’ ce soir à la Genette. Beaucoup d’énergie dans ces spectacles de danse. Les plus anciens ont ma préférence, serait-ce que je vieillis ? Ecriture minimaliste dans le travail des plus jeunes, voire pas d’écriture du tout. Revu avec bonheur quelques ami(e)s. Terminé la correction de la thèse sur le polar noir, de Amin. Mais c’était hier. Donc, je vieillis. D’ailleurs demain jour anniversaire. Le sanglier marine et je n’ai aucun humour pour aucun jeu de mots.

Le 13 décembre – Réveillée pour le haïku ! En flânant sur FB, traversée par les images d’un long rêve où de jeunes femmes dansaient en short noir (réminiscence du spectacle de Ballet Bross’ sans doute) et puis cette soirée où je me rendais avec une amie (impossible de la reconnaître pourtant), à pied, parce que je n’avais pas compris qu’il fallait prendre la voiture. Une histoire aussi de gâteau ou de confit que je n’avais pas goûté en raison d’un malentendu. Bref c’était le rêve du malentendu et de l’incompréhension qui n’engendrait aucun conflit, seulement la sensation de passer à côté de la plaque, à côté de l’essentiel. »

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Carnet du jour (4) Au revoir, Eduard

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Ce fut une belle rencontre… Un cadeau pour ma dernière soirée ici, à Deux-Montagnes, dans la banlieue de Montréal. Nous étions partis à la nuit tombée jusqu’à une maison voisine partager le repas du soir. J’admirais les branchages lourds de neige sur le trajet, une neige épaisse et floconneuse, tombée tout le jour et qui nous valait ce soir-là de nous y enfoncer allègrement jusqu’aux mollets. Je détestais la neige jusqu’à ce premier bout d’hiver.

En chemin, les maisons s’allumaient de guirlandes colorées, et je me disais qu’aucun souvenir joyeux de Noelne venait me chercher. Je profitais à fond de mon regard d’enfant. Je marchais dans la neige, je n’attendais rien, et c’est arrivé !

Que je vous dise d’abord… On est attendu parfois sans le savoir… Personne au monde ne le devine mais il y a une surprise pour vous dans une maison inconnue ! Ma surprise avait les cheveux d’un noir de jais, de beaux yeux sombres rieurs, une bouche mutine, une voix enchanteresse, c’est un lutin je crois, tout droit sorti d’un conte de fées. Nous nous sommes plu tout de suite. Attirés comme deux aimants… Au cours de la soirée, il a passé son bras autour de mon cou, puis sa main dans mes cheveux, m’écoutant attentivement lire une histoire de loups…  Au moment d’aller se coucher, pour lui, il m’a demandé d’un petit air tranquille : « Tu veux dormir avec moi dans mon lit ? « . Je lui ai souri. En guise de réponse, il a supplié doucement : « J’ai deux oreillers. » Un petit moment de silence ou je retenais mon fou rire. « Et des couvertures aussi !  »

Eduard a quatre ans. C’est un adorable petit bonhomme. Ma rencontre du 29 décembre 2016. En partant dans les bras de son père, du haut des escaliers qui l’emmenaient vers sa chambre, il a crié par dessus son épaule : « On va se revoir ! ». Et j’ai senti mon cœur se serrer.

MS

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Carnet du jour (3)

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23 octobre 2013, suite. Ce serait donc le carnet de Rome. La ville de la perte et du malentendu.

Le malentendu trouve son origine  dans l’évidence entretenue… pour l’une, que l’autre saura son désir de marcher en direction du Colisée, de la Piazza Navona, de la Villa Borghese, de la place du Peuple… pour l’autre, qu’elle saura son désir de rester sur place, Fontaine Trevi, pour photographier à leur insu les touristes venus se prendre eux-mêmes en photo, lançant une pièce dans ladite fontaine, saisis le bras en l’air la pièce dans la main droite – car le mouvement à respecter est celui-ci, de droite à gauche en passant par dessus l’épaule – et ainsi persuadé qu’elle aura deviné cet incommensurable désir de s’imprégner du « sujet », de « shooter » une heure durant malgré la pluie légère d’abord puis drue, des colonies de japonaises, il ne comprendra pas que l’autre, qui n’a évidemment rien envisagé de tel, tourne, vire, arpente et finisse par se perdre, agacée de ne pas même avoir admiré les façades ocres, les porches des demeures qui abritent des musées particuliers, les galeries d’art, les boutiques de papier, de peinture, d’encre, les librairies, les bouquinistes, les marchands de bondieuseries, les cavistes et les pâtisseries.

(Quand ils se retrouvent l’un devant l’autre sous une pluie battante, au milieu d’une foule désordonnée fuyant se réfugier sous les arcades proches, seuls enfin à se toucher, je ne sais plus s’ils pleurent ou si c’est qu’il pleut tellement. Il se tient devant elle comme ce jeune père venu porter des chaussons bleus à la maman qui venait d’accoucher d’un enfant mort. Elle est désemparée, lui enlève ses lunettes pour les essuyer, car il pleure vraiment. Mais ça, c’est dans un film. La première soirée à Rome est une soirée ratée.)

(À suivre)

Carnet du jour (2)

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Rome pourrait être – si ce n’est rester, car nous avons déjà décidé de faire le vœu à la fontaine Trevi, de revenir – la ville de la perte et du malentendu.

Parmi aussi les évocations de Rome, il y aurait celle de l’amour lié à la ville à cause de son nom même, au palindrome évocateur, ROMA – AMOR. Rome, ce serait aussi la foule sur le Corso le samedi, où l’on choisit de poursuivre notre déambulation néanmoins, et le niveau sonore inhérent à la fougue latine. Rome, ses cafés longo, espresso, americano, cappucino, con latte… Rome et ses ruelles où s’ouvrent des galeries inattendues comme celle où nous découvrons les dessins de Lord Compton.

A Rome, les façades anciennes jettent leurs ocres écaillés aux yeux écarquillés des passants.

Rome et son forum qui saisit l’âme pour la conduire à rebours du temps, douze siècles auparavant, et l’on se sent partie intime de cette humanité qui nous a précédés, élevant des temples à ses divinités. Rome et ses marchands de fruits, ses vendeurs à la sauvette auxquels on tente d’échapper en ondulant le long des trottoirs bondés. Rome et ses musées, le Capitole, la Ghaleria Borghese, le musée Barberini et leurs collections impressionnantes où dominent Titien, Rafaello, Caravaggio, et Filipino Lippi et Ghirlandaio…

Je disais donc la ville de la perte et du malentendu.

À quel moment se perd-on dans une ville inconnue alors que dans la poche pèse la clé de l’hôtel et que l’on tient à la main un plan du quartier ? Déambuler, errer, se planter devant une façade, poursuivre son chemin dans des ruelles fanées qu’éclaire un bout de ciel, déchiffrer des inscriptions dans la pierre érodée, bousculer des passants, scruter la vitrine d’un antiquaire en quête de l’objet le plus inattendu, et puis en un instant, comprendre que l’on s’est transporté loin de l’autre dans un temps non mesurable, ce qui en amplifie la profondeur, parce que la seule chose qui (ne) nous manque (pas) en vacances, c’est une montre.

(Et que le mobile n’est pas non plus un accessoire indispensable.)

On se perd dans une ville dés l’instant qu’on ne peut pas estimer la durée pendant laquelle on a baguenaudé, croisé des sourires, capté des morceaux de conversation, échafaudé des plans sur la comète – louer un appartement dans telle rue en basse saison pour venir y écrire loin de tout – oublié que l’on n’était pas seule précisément ce jour-là dans cette ville-là. On se perd des l´instant que le plan du quartier ne nous sert à rien parce qu’on en a dépassé les limites ou parce que le nom des rues n’y est pas mentionné, que la police de caractère n’excède pas le corps 5 et que le jour s’enfuit.

Une fois perdu, reste à se retrouver. Remonter les avenues, la succession de « corso », les rues, traverser les placettes, contourner les places, rechercher le café qui servait de repère, revenir sur ses pas, cet hôtel sous le lierre, l’avait-on abordé de face ou de côté ? – lever les yeux au coin des bâtisses pour y retrouver le nom de la rue mémorisée, la plus proche de notre rendez-vous, tenter d’interroger le passant dans sa langue, puis enfin reconnaître dans la signalétique un panneau indicateur.

(Ce n’est que des années plus tard que l’on comprend ce qui se jouait là, la réalité de la perte, ce qu’elle signifiait vraiment, ce qu’elle laissait augurer. On avait perdu l’autre. L’autre insouciant. Nous nous étions perdus.)

(à suivre)

Carnet du jour (1)

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Ce devait être le carnet de Rome, ouvert un 26 octobre 2013. Un FABRIANO CLASSIC ARTIST’S JOURNAL  à la couverture cartonnée bleu marine et aux 12 cahiers de 16 pages, alternant pages blanches et pages ocre jaune. Seules 7 ont été noircies de mon écriture  au crayon de bois, un énorme crayon court acheté dans la même boutique que le carnet. Ce sera un objet comme tant d’autres semblables qui rejoindra, une fois rempli, le grand tiroir du meuble coloré. Ce tiroir qui n’a plus accueilli aucun carnet depuis trois ans.

Car il y a le blog ! Un autre carnet. Le carnet qui devait remplacer tous les autres… Or, il m’est impossible d’écrire la même chose sur le blog que sur mes carnets. Ici même j’en ai transcrit plusieurs, de ces journaux personnels et carnets de voyage, de nombreuses années après les avoir écrits, en supprimant parfois certains passages. Une question de pudeur à ne pas étaler au temps T ma vie du moment. Ce serait pourtant la fonction première du blog, celle d’un journal « extime »… Depuis ce blog et mes premières transcriptions, plus de carnet « intime » sur lequel je m’attardais chaque soir. Plus d’écriture « à la main », un clavier et rien d’autre. Et de la fiction, des citations, des images, qui en disent sans doute autant de mes pensées, rêves, émotions, tourments… De la fiction pour échapper à la réalité. Comme lorsqu’enfant puis adolescente, je ne sortais le nez d’un livre que pour le plonger dans un autre.

Et puis aujourd’hui le carnet de Rome… Qui m’appelle et réclame ma main. J’y écrirai d’abord. Qui sait si ses pages ne se retrouveront pas ici, livrées telles qu’écrites…

(À suivre)