Ateliers de campagne (9)

marlen-sauvage-Cevennes

Septembre rejoue sa rentrée chaque année pour elle aussi qui anime des ateliers d’écriture. Elle aime se présenter comme une « animatrice de campagne », comme il y avait dans son enfance des « médecins de campagne ». Elle a fouiné dans les magasins pour acheter des cahiers aux couleurs gaies. Elle en donnera un à chaque détenu qui participera à ses séances d’écriture. Le directeur de la maison d’arrêt a changé, il l’a écoutée avec attention. Elle ne veut pas « faire de l’occupationnel »… Il a entendu son credo, sa passion pour la parole des autres, il lui donne carte blanche. Il n’enverra personne assister aux ateliers en dehors des détenus. Elle ne livrera aucun texte.  A la porte d’entrée, elle doit se hisser sur la pointe des pieds pour atteindre l’interphone et décliner son identité. Elle recommence quelques minutes plus tard. On l’oublie. Non. Des gendarmes doivent sortir avec des prévenus, on lui demande de patienter encore. Enfin la porte s’ouvre, elle s’écarte, cinq jeunes hommes encadrés par des forces de l’ordre  passent devant elle les yeux baissés. Elle entre dans la cour entourée de hauts murs, grimpe l’escalier devant elle, enferme son sac à main dans une consigne extérieure, attend de nouveau l’ouverture de la porte, et passe sous le portique de détection. Le fonctionnaire lui sourit, il la connaît, elle vient depuis plusieurs mois. Elle récupère son sac à dos, laisse son passeport, et une troisième porte s’ouvre vers les bureaux administratifs. Chaque semaine elle fait le tour des agents, donne le bonjour au directeur et son adjoint, s’attarde parfois pour un petit café, prend la liste des participants au bureau du SPIP chez le greffier. Et c’est parti… Il y a foule ce matin. Deux « anciens » déjà là avant les vacances d’été, cinq nouveaux… Après les présentations où elle précise qu’elle ne veut rien savoir des raisons de leur enfermement, elle discute avec eux de leurs passions, la lecture souvent est mentionnée, l’écriture parfois.  Elle glisse la première proposition d’écriture comme une gourmandise à laquelle tout le monde a droit. Ça marche ! M’dame, je fais plein de fautes d’orthographe ! Et moi j’écris comme je parle, en phonétique… J’ai pas écrit d’puis l’école ! Tout va bien. Les rassurer. Sourire. L’un d’entre eux sort une cigarette et un briquet. Ah non ! C’est pas prévu au programme, En ouvrant la fenêtre, M’dame s’il vous plaît, je fumerai juste deux taffes, Non, ce sera la porte pour vous et moi, une heure et demie sans fumer, ça doit être possible, je suis certaine que c’est possible, Mais l’inspiration ne vient pas, C’est vrai, parfois qu’une cigarette ou un petit verre facilitent les choses, mais là malheureusement, nous sommes contraints de faire sans…  Il abdique, j’aurai essayé, ajoute-t-il en souriant.  A la lecture, certains trébuchent, des voix s’éteignent, elle décèle dans chaque fragment ce qui en fait l’unicité, et celui qui ne voulait pas lire lui tend son cahier. M’dame, vous êtes prof de français ? Eh non… Elle lit comme une déception dans leur regard interrogateur. La porte s’ouvre brutalement sur un surveillant grincheux qui fait remarquer que le temps est passé de cinq minutes. Elle s’excuse, salue chacun d’une poignée de main, et s’éloigne vers les portes de fer, cadenassées, qui se succèdent jusqu’à la sortie. Dehors, dès qu’elle a passé l’immense portail métallique, elle inspire profondément, regarde le ciel blanc, et chemine vers sa voiture garée dans la ruelle en contrebas. Tête vide, corps pressuré.

Je n’avais pas le souvenir de ce texte, retrouvé dans mes papiers. Ce devait être sans doute le premier de la série de mes Ateliers de campagne ! Il me fait dire que la prison et ses détenus m’ont happée plus que tout autre endroit ou public…

Texte et photo : Marlen Sauvage

(à suivre)
……………………………………………………………………………………………………………

Quand j’étais enfant il existait une série télévisée intitulée Médecin de campagne… Le médecin était une femme et la campagne alors ressemblait à celle où je vivais dans la Drôme. Depuis que je sillonne les Cévennes pour animer ici et là des ateliers d’écriture, je ressasse l’idée d’écrire une série de souvenirs « arrangés » (à ranger…) autour de ces allées et venues. Je précise que la temporalité n’est pas la bonne, c’est tout, et les prénoms bien sûr s’ils apparaissent, sont modifiés… Le contenu, lui, est mon vécu, il a seulement valeur de témoignage, rien d’autre. 

Marlen Sauvage

Carnet des jours (25)

image

[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

Le mardi 5 septembre, à rebours
Depuis notre arrivée à Guérande vendredi 1er, c’est la fête ! Anniversaire oblige… Jo nous régale et nous allons de restau en restau… Vendredi et samedi soir chez Oleg. Contente de découvrir l’antre du filleul, sa collection de bières, de whiskeys, de vins… (Les vins d’Oleg, une bonne place ! Un peu de pub pour les Guérandais !) Retrouvailles avec la famille locale et connaissance du petit dernier, Simon, un amour de bonhomme, bon, il n’a que deux mois, je crois ! Dimanche, Auberge de Breca où je choisis un blanc-manger de chou-fleur, son guacamole et tartare de haddock avec une mousse aérienne… harmonie de la cuisine traditionnelle et de la cuisine moléculaire… Délicieux. Pendant ce temps, la tablée mangeait un excellent foie gras. Suite plus traditionnelle mais réussie avec un dessert de crème citronnée et d’agrumes. Brasserie le dimanche soir avec Alain et Aimée arrivés vers 19 h, foie gras, cabillaud sur tagliatelles et île flottante, le dessert de mon enfance, je le préfère toujours à tous, et je me dis à chaque fois qu’il n’a pas le goût de celui de ma mère. Dernier soir, hier lundi, repas de galettes extra dans Guérande intramuros, au Logis. Toute cette débauche de menus me rappelle Pontormo et son autobiographie centrée sur ses repas et états du corps !

Retour en voiture avec P. et B. vers la Drôme. Je m’occupe à l’arrière à photographier un de mes pieds sur la vitre. Impression de marcher sur les nuages.

J’ai enfin compris le fonctionnement des cannes anglaises et de l’intérêt de s’appuyer sur la béquille opposée à la jambe malade. J’observe plus tard dans un film que l’acteur n’a pas été briefé et qu’il s’appuie du mauvais côté !

Depuis le 15, dans le désordre
Séances de kiné à la maison après avoir vu deux fois dans la Drôme le magicien de Brigitte qui travaille sur les énergies et qui m’a remise sur pieds, sans cannes, en deux séances de deux heures. Glace et repos tout de même mais entre les deux, je tiens debout.

Aucune inspiration pour la proposition n° 5 de François Bon… Tenté un récit puéril et rassis.

Je n’écoute plus la radio. Le ciel me suffit.

Les ouragans se succèdent ailleurs. On ne peut pas vibrer de frayeur à une telle menace tant qu’on n’a pas d’enfants vivant sur une île.

J’ai regardé 6 séries de Game Of Thrones puisque les circonstances s’y prêtaient. Surprise d’être accroc à cette saga, un peu trop gore à mon goût, mais je ferme les yeux les trois quarts du temps pour suivre les intrigues du pouvoir, les jeux d’alliance et tenter de faire des hypothèses dans cette masse de personnages et de lieux, depuis le temps que l’on m’en parlait. Stef n’a pas accroché ni K. Mon grand âge sans doute…

Vaccin antirabique pour les chats. Les emmènerai-je au final ?

Le 25 septembre
Atelier d’écriture en vidéo, tout se passe bien, sans coupure ; trois heures et quelques heureuses.

Le 28 septembre
Rodez pour le musée Soulages où m’emmènent Eva et Pascale. Le temps est de la partie. Bien calée à l’arrière de la voiture, je dialogue avec la gentille chienne assise derrière moi et qui me cajole de temps en temps, son long museau dans mes cheveux. Je retrouve les premières peintures de Soulages que j’apprécie bien plus qu’il y a quelques dizaines d’années… Découvre ses lithographies, et ses sérigraphies, et ses eaux-fortes ! En revanche, toujours captivée par son « outrenoir » que je capte doré avec la lumière du dehors ! Magique Soulages. Le long d’une immense toile, sans la quitter du regard et tout en sautillant, je m’émerveille de ce qui se passe sous mes yeux, une émotion venue de très loin me traverse et je refais le trajet en sens inverse pour le bonheur de la ressentir encore, c’est une étreinte qui me tire les larmes pourtant. (Les photos sont telles que je les ai prises, non retouchées.) Je lis dans un entretien qu’a mené Charles Juliet avec Pierre Soulages que ce dernier préfère les tableaux pris sur leur mur d’exposition : « Habituellement, la reproduction d’une toile est un rectangle impeccable sur le fond blanc du papier.  Ces reproductions m’ont toujours choqué : d’abord on ne voit jamais une peinture sur un fond blanc de cette nature-là. / Je crois moins trompeuse la photographie du mur où la toile est présentée. Cela évoque mieux qu’une reproduction banale, la qualité d’objet du tableau, son échelle, sa dimension. » *

Nous enchaînons sur l’expo temporaire avec Calder et ses sculptures, mobiles, tableaux dont j’aime toujours autant les couleurs et le côté ludique. Il y a pléthore d’enfants venus avec leur institutrice. Ils chuchotent devant les dessins, pointent leur crayon, prennent des mesures, se questionnent… Le musée miniature me fascine. Toutes ces trouvailles avec un fil de fer ou un bouchon ! Déjeuner chez Michel Bras. Pétales de fleurs, senteurs subtiles et craquant d’une tartine façonnée comme une feuille de…  carton. (Au passage, merci encore à toutes les deux, Eva et Pascale !)

« Un mobile est un poème qui danse avec l’allégresse de la vie et de ses surprises. » Alexander Calder

Et puis dans les rues de Rodez, une petite expo « Objets cachés » dans une ancienne menuiserie, où nous souhaitions voir la Collection particulière de Philippe Guitton, mais en raison d’une répétition de théâtre, nous sommes contentées de quelques dessins, carnets et toiles…

Le 30 septembre
J’allume la radio. Un élu du Modem est l’invité d’Inter, on parle de la ratification du CETA et je réalise que cela m’est étranger absolument, aucun intérêt ce matin et depuis si longtemps pour cette politique lointaine qui finit toujours par saper un peu de vie quelque part.

Texte et photos : Marlen Sauvage

*Entretien avec Pierre Soulages par Charles Juliet, L’échoppe, 1990.

 

 

Ateliers de campagne (8)

marlen-sauvage-Mende

Entre les murs le temps cliquète et claquent les voix.
Il suffirait d’une clé parfois pour que frémissent les rayons de la reconnaissance,
mais l’humanité se tient, déesse rigide, très haut dans l’air confiné de la prison.
La nuit s’écaille laissant les phrases inachevées des hommes se fondre dans le bruit mat des portes.
Inlassablement pour eux, l’horloge indiquera l’heure de la sortie toujours refoulée comme avec les vagues les morceaux de ferraille des rafiots engloutis.
Quand leur regard ne perçoit plus rien dehors au-delà des corbeaux, abrutis,
ils s’installent parmi la bousculade laissant la lumière bleuir le maquis lointain
sous les coups de l’hiver.
La blancheur moite étouffe toute blessure ; ne subsistent plus que les souvenirs ancrés dans les chapelles obscures où ils prient sans même le savoir.
Pourtant l’espoir se dresse où chaque barreau s’invite, et s’ouvre le portail du temps à ces loups orgueilleux dont les yeux réfléchissent toutes nos cicatrices.

Entre les murs le temps cliquète et claquent les voix.

Au milieu de l’infini, une porte s’est ouverte.
Aux nuits succèderont les nuits, heureusement peuplées de phrases surgies des livres.
Et la lecture pénètre la brèche où est éclose la fêlure pâle de l’évasion, celle de l’écriture où se faufile le tissu de leur vie rédigée avec peine, parfois avec effroi, mêlant à leurs désirs nouveaux des rêves de futur.

Ainsi fuient-ils l’ennui et sèchent-ils leurs larmes de papier.
Désormais, ils ne baisseront plus les paupières.

Texte et photo : Marlen Sauvage

J’avais publié ce texte sur mon blog en 2011, intitulé « Les voix de la prison », écrit à l’époque où j’animais des ateliers à la prison de Mende, une prison pour hommes. Trois ans dans ces murs, chaque mercredi matin pendant une heure et demie. Que des souvenirs forts de cette expérience.

Carnet des jours (24)

image

[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

15 août
A Vaison-La-Romaine, grand marché dans une chaleur accablante. « Flow » est le thème du jour pour le concours de photo lancé par Karen de Curiosity. J’erre dans la foire à la recherche d’une idée. Une camionnette remplie de tissus me plaît bien mais je ne la proposerai pas. Je repars dans l’après midi pour LMN.

marlen-sauvage-flow

16 août
Une touche pour la maison. Je croise les doigts. A. regrette de m’avoir dissuadée de venir en septembre. Je regarde le cinquième épisode de la série 1 de Game of thrones, dont j’ai tellement entendu parler. Garage pour plaquettes. Que de l’intéressant, comme dirait Brigitte Célérier

17 août
Le jour où je glisse dans le pré et me tord le genou après une visite à mes voisins. Il est huit heures du soir. Je rentre sur les fesses en me mordant les doigts. Rien à côté de ce qui se passe en Catalogne et que je découvre plus tard dans la soirée.

18 août
Toubib et un mois d’arrêt. Pas de Guérande à programmer. Une piqûre chaque jour pour éviter tout risque de phlébite. Je n’irai pas demain à Grignan voir Lorenzaccio avec Pietragalla et Mezguich.

19 août
Regardé Les Tudor sur Arte, une bonne série, écouté la proposition n° 5 de Francois Bon. Je laisse mûrir. En espérant ne pas faire comme les fois précédentes où je finis par oublier que j’ai écrit à un moment donné quelque chose quelque part.

Émue par le geste de soldats libanais qui hissent le drapeau espagnol sur une colline reprise à l’EI, en hommage aux victimes des attentats de Catalogne.

21 août
Levée à 4h 30 enfin, levée, je m’entends… Je prends mon mal en patience comme tous me le conseillent. Je lis Vivre et mentir à Téhéran de Ramita Navai, prêté par E. Une autre société schizophrène… Regarde un documentaire sur les Francs-Maçons et Under The skin de Jonathan Glazer sur Arte +7, étrange par son traitement si le thème n’est pas original ; heureusement qu’il y a cette chaîne. Jamais passé autant de temps devant un écran.

22 août
La Maif m’accorde une aide à domicile, 6 heures à raison de 2 heures par semaine durant 3 semaines.

23 août
IRM A Mende, départ vers 7 h. Crise de panique dans la nuit à l’idée de me retrouver encore une fois dans cette machine et dans ce raffut. Et puis l’opérateur me rassure : l’examen ne dure que 10 minutes et je n’entre dans l’engin que jusqu’à hauteur du pubis. Je regarde de nouveau le documentaire sur Gertrude Bell et son aventure irakienne au début du siècle dernier.

24 août
Préparation du sanglier qui marine depuis hier pour mes invités de ce soir. Écouté plusieurs émissions de Littératurcafé de Laurent Margantin et commandé 3 livres chez François Bon.

L’infirmière m’apprend comment me piquer toute seule. La sensation de l’enfoncement de l’aiguille si fine dans le gras du ventre est inattendue, j’ai vraiment l’impression d’être un morceau de viande.

25 août
Visite en début d’après midi chez le chirurgien (qui n’a pas les résultats de l’IRM) :  fissure du ménisque avec peut-être une déchirure ligamentaire qui nécessite de la kiné. Je peux arrêter les piqûres antiphlébite si je « marche », avec les cannes anglaises bien sûr, en posant un peu le pied par terre et retirer cette attelle raide comme la justice qui m’immobilise la jambe depuis la cheville jusqu’en haut de la cuisse. Bien contente de la porter la nuit quand même après m’être tordu la jambe dans un retournement intempestif. Rendez vous dans un mois ! Pffff.

26 août
Jour de jeûne. Une journée pas plus, histoire de reprendre mon petit rythme hebdomadaire. Reçu ce matin par chronopost les 2 livres Lovecraft de F. B.

Une heure de téléphone avec S. qui me conte son coup de cœur pour une jolie jeune artiste sortie des Beaux-Arts et à laquelle déjà il a avoué sa flamme… Nous discutons littérature et de sa frustration à ne pas trouver d’éditeur pour son livre crypté… Je lui suggère d’écrire quelque chose de plus  » accessible  » et lui redis mon engouement premier pour son Voyage à Wittgenstein à l’écriture superbe et à la sincérité captivante.

Visite de V. qui finit par donner un coup de balai dans la cuisine… Coup de fil en soirée de C. et S, « Bien sûr tu connais Le genou de Claire, » me demande C. en guise de bonsoir. Ils me proposent de venir chez eux quand je serai seule. Je me redis combien je suis entourée ici.

Refait mon grand lit sur une jambe… Bon, ce n’est pas la mort non plus. J’aimerais juste retrouver la sensation d’un genou qui se plie.

27 août
B. m’emmènera à Guérande avec l’accord du toubib et bien que les résultats de l’IRM aient plutôt détruit mes espoirs d’une guérison rapide. Rupture ligamentaire confirmée avec épanchement, œdème, fissure du ménisque. On me parle d’une arthroscopie à envisager pour nettoyer le cartilage qui engendre les douleurs et la gêne (pas le drame mais encore 45 jours à prévoir avant de pouvoir conduire). Ajoutons déjà une semaine au mois initialement prévu…
Il paraît que j’ai reçu une carte du Lot (arrivée chez mes voisins…) et je suis tellement heureuse de cette attention. Arrivée vers 19 h à Nyons, je relis le corrigé du concours de littérature que m’a confié F. en me disant in petto que sa confiance excède mes compétences, mais enfin.

Le 31 août
A Nyons. Visite chez un magicien qui fait circuler les énergies et parvient après deux heures de manipulation à me faire plier le genou ! Je l’embrasse ! Une heure plus tard, jambe raide, et douleurs le lendemain, mais enfin je suis optimiste même s’il faut attendre encore.

Photos : Marlen Sauvage

 

 

 

 

Carnet des jours (23)

image

[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

30 juillet – 6 août
Journées dans la torpeur de l’été, rafraîchies par la baignade quotidienne, une heure, pas davantage, en début de soirée ; dépasser les estivants agglutinés au bord de la plage, entrer dans la hauteur de l’eau, loin du rivage, près des massifs rocheux où la mer s’agite, discrets endroits perdus où se perchent les amoureux. Fins de soirées en famille et entre amis, à la nuit tombée, quand les places de Monastir se peuplent de touristes assis au sol à même l’herbe, pour profiter de la fraîcheur, enfin.

Lundi 7 août
Direction Mahdia par Khniss, ville côtière à cinq kilomètres au sud de Monastir, une extension, « le cinquième ribat (quartier) de Monastir » m’explique A. A notre gauche, la « mer Morte », telle que la population locale nomme cette lagune qui est encore une réserve de pêche bien que la biodiversité soit menacée par la pollution depuis des années. Pas de baignade ici, c’est pourquoi les gens de Khniss viennent se baigner à Monastir. Je prends la mouette sur la barque (enfin la barque et la mouette…) avec une pensée pour Chris.

marlen-sauvage-Lamta

Près de Kniss (ou est-ce un quartier de la ville ?, je ne sais plus) se trouve Saklia dont le nom provient de « Sicile » et rappelle les échanges nombreux avec cette île voisine. Beaucoup de noms de familles tunisiennes portent la trace de familles siciliennes, affirme A. (Au début du XIe siècle, les Arabes expulsés de Sicile après la conquête par les Normands se sont réfugiés ici… me dit Wikipédia.)

Le paysage est d’oliviers plantés sur une terre ocre jaune, sèche, aride. La culture de l’olive est avec la pêche et le textile une des activités économiques de la ville. Je réalise que les plaids achetés dans une boutique de la médina de Monastir viennent de Kniss. C’est ici aussi que sont tissés avec la laine de mouton ou de chameau les burnous traditionnels et les kilim.

marlen-sauvage-olivier

Nous traversons Ksibet-el-Mediouni (du nom du saint fondateur de la ville), nous sommes toujours dans le gouvernorat de Monastir, puis Lamta où nous nous arrêtons.

A. me raconte tout de l’origine de la petite ville, dont le nom arabe provient du romain « Leptis Minor » ce qui la distingue de « Leptis Magna » qui se situait en Libye (ancienne Tripolitaine). Dans ce port ouvert aux échanges commerciaux et culturels, la religion chrétienne est mentionnée dès le IIIe siècle. Et cette ville, « sans doute l’un des plus hauts lieux de l’antiquité romaine », a révélé mosaïques et fresques parmi les plus belles de Tunisie. Son musée est internationalement connu. Pour l’heure il est fermé. Nous y retournerons.

L’économie s’appuie sur le maraîchage mais essentiellement sur les oliveraies (« deuxième production apres Sfax »). Ici on trouve de plus vieilles variétés d’olives et d’une meilleure qualité, m’assure encore mon amoureux. Dans une ruelle, un tapis de poivrons rouges sèche au soleil sur la terrasse d’une maison.

marlen-sauvage-piment.jpg

Sayada. Sayad veut dire pêcheur. Dans le nom de Sayadi, très populaire à Monastir, le i indique la provenance. Un historien de Monastir (du nom de Sayadi d’ailleurs) affirme que Sayada vient de Saïda, ville côtière du Liban. La ville a probablement été créée par les Phéniciens venus fonder Carthage. Là où se tenaient des villages de pêcheurs, aujourd’hui des immeubles se dressent…

A Ksar Hellal, j’ai droit à un cours d’histoire, pour me rappeler si je l’avais oublié qu’A. est un fervent admirateur de Bourguiba… C’est ici que le 2 mars 1934, le futur dirigeant fonde le parti du Neo-Destour qui mènera la lutte pour l’indépendance de la Tunisie. Une statue à l’effigie de Bourguiba est toujours présente au centre de la ville pour commémorer cet événement. Mais j’ai droit aussi et surtout à une page érudite sur les origines de Ksar Hellal, de construction arabe, fondée au temps des Fatimides (j’espère ne pas me tromper, je n’ai rien noté de lisible et je ne retrouve aucune info là-dessus sur le net) et sur Banu Hilal une tribu arabe venue ravager le pays aux alentours du IXe siècle (???).

A partir de Moknine, nous entrons dans le gouvernorat de Mahdia par la GP1, la plus ancienne route de Tunisie qui allait sans doute de Carthage jusqu’à la frontière romaine (le limes). Avec cet homme, je ne peux rater une occasion de me cultiver, me dis-je en mon for intérieur…

Chiba, Edkila et enfin, Mahdia et sa prison civile dès l’entrée de la ville pour accueillir le visiteur ! Nous filons vers le port où se tiendra semble-t-il une « sardinade ».

marlen-sauvage-sardine

 

marlen-sauvage-portMahdia

Quelques pêcheurs s’affairent autour de filets, de branches de palmiers dont ils se serviront pour pêcher la sardine. Les petits bateaux colorés se côtoient sagement, arborant des fanions plus ou moins défraîchis. Le « 427 MA » me salue. Je vois des signes partout !

marlen-sauvage-portdepeche

L’atelier de réparation du port est étonnamment silencieux, nous errons entre les immenses carènes, les engins, les hélices, aucune connexion ici alors que j’aurais volontiers tenté un « direct » sur FB pour une fois !

marlen-sauvage-atelierport

9 août
L’essentiel de la journée qui vaut d’être retenu pour ne pas réitérer l’erreur : repas à L’Alhambra, à Monastir, avec H. Nous n’y retournerons pas…

10 août
Mon amour est reparti à Tunis. Je flemmarde, lis, écris…

11 août
Cimetière marin de Mahdia sur le blog et souvenir encore triste de la mort de Dominique. Je m’oblige à ne rien ressasser.

marlen-sauvage-Mahdia

Le soir, repas français Chez Marcel (le Pirate est complet) devant le petit ribat, où le patron s’appelle Laurent, il vient d’Avignon, tutoie le client et nous apprend que Marcel était le prénom de son beau-père… Très bonne cuisine servie dans une ambiance on ne peut plus calme, les clients se pressent ici le midi plus que le soir.

13 août
Retour. Tunis sous le soleil levant, des larmes sèches et une attente d’une heure pour passer le poste de police, de quoi râler suffisamment et avoir envie de rebrousser chemin…

marlen-sauvage-Tunis

Texte et photos : Marlen Sauvage

 

 

 

 

 

Carnet des jours (22)

image

[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

Aujourd’hui samedi 22 juillet et à rebours
Réveil à Monastir dans une chaleur raisonnable. Enfin une douce nuit de sommeil après trois jours à Tunis plombée de soleil, sans un souffle d’air.
Soirée chez Hubert et la petite troupe d’habitués. I. nous accompagne. Coup de sirocco sur le front de mer alors que nous nous rendons à Chott Meriem. Un pylône électrique s’est affaissé sur la chaussée, il faut passer sous l’angle le plus large, un homme au bord de la route s’efforce de guider les véhicules et c’est une progression lente pire qu’à l’accoutumée, dans les éléments déchaînés…

marlen-sauvage-Monastir1

Hier soir (21 juillet)
Rencontre avec I., le beau garçon intelligent et sensible de A. Beau comme on l’est à 15 ans mais enfin au-delà de la moyenne, objectivement. Et de si belles baskets bleues… Goûté l’air de la marina en sirotant un délicieux thé aux amandes en compagnie de Radhia et Kamel, d’une courtoisie qui s’est perdue sous d’autres cieux.
Une plongée dans la mer transparente au pied de la Marina, roches ocre jaune et friselis verts de l’eau ; de la nature rafraîchissante après une route étouffante et malgré un arrêt restauration-boisson dans une station sur l’autoroute.
À midi nous rencontrions Mounir Baatour du PLT à son cabinet d’avocat pour une heure de discussion et d’échange, un parti anti-islamiste (plutôt libre penseur) qui défend ses valeurs sans compromission (pour l’instant…), sans danger pour le pouvoir – qu’il ne revendique pas –, peu médiatisé : sauvegarde du régime républicain et Code du statut personnel, défense des droits de l’homme et des libertés individuelles, appel à la normalisation des relations avec Israël (qui vaut un procès à son dirigeant)… Sa devise : liberté, égalité, laïcité.

Mardi 18
Rencontre avec Mehdi au Bardo, café Bonsaï, sur le coup de 16 h. (A. est parti déjeuner avec R. pour lui rendre ses clés de voiture.) Une heure quinze de discussion à bâtons rompus avec cet ancien étudiant de village francophone, devenu professeur des écoles, attentionné et soucieux de transmettre de belles valeurs à ses élèves.

Mercredi 19
Je tente de retrouver l’essentiel de cette journée… Mais rien. Nous sommes restés finalement à Tunis alors que nous avions projeté de repartir à Monastir.

Jeudi 20
Journée tranquille passée à écrire la proposition de Francois, troisième de l’atelier d’été. Huit versions au moins entre la veille et le moment de l’envoi. A. est parti assurer une conférence et rentré vers 21 h. J’assiste à l’entrée dans la maison d’une mariée de tout son mobilier que se passaient les hommes à la sortie d’un camion, au son de la flûte et du tambour. Un raffut joyeux qui a duré une heure ! Un peu gênée de filmer…

 

+++++++++++++++++

23 juillet
Monastir. Anniv de la grande sœur. Seul événement notable en cette journée archichaude encore. Fait un tour sur le marché de la ville, achalandé au-delà de toute mesure, difficile d’avancer dans le flot humain ! Le poisson est si beau, j’achète une bonite préparée par le poissonnier.
Dans l’après-midi, petit tour des plages du coin envahies par les touristes algériens. Je n’ose me baigner dans ce qui fut une plage réputée, près de l’ancien palais de Bourguiba, tant les regards me déstabilisent. Toutes les femmes sont voilées, habillées de pied en cap, sur les galets ou dans l’eau, les toutes jeunes filles portent des jupes par dessus leur maillot, quelques petites poupées de deux ans sont en caleçon long sous leur tenue claire, mais la couleur dominante est noire, je suis dans une robe bleu marine sans manche, relativement courte, au genou, et mon maillot de bain est d’une pièce (personne ne s’en doute !), mais les hommes en bermuda, torses nus, me suivent des yeux à tel point que je rebrousse chemin. Je n’ai pourtant rien d’une bimbo et la plupart d’entre eux pourraient être mes enfants. Mais je garde le souvenir de cette agression dans l’eau il y a trois ans par un jeune homme que j’avais fini par faire fuir en lui hurlant dessus. Retour dans un autre coin superbe ou A. me fait escalader des rochers et nager d’une pointe rocheuse à l’autre, la baignade de son enfance. Une heure dans les vagues hautes à ce moment de la journée. Soirée rêverie sur les plus hautes marches de la terrasse pendant que A. est avec un pote au café du coin.

24 juillet
Après-midi plage. J’en profite à fond ! Je pense à maman qui est à Guérande et en profite sûrement aussi. A ma tata Jo pour qui c’est moins vrai… Le temps a si vite passé… Allongée sur l’eau, la tête dans le ciel, je me demande qui viendrait me rendre visite si je m’installais ici durant quelques mois. Épisode mémorable de la tente impossible à plier avec une famille algérienne venue me demander de l’aide… Après vingt minutes de tentatives et un bon fou rire, nous la laisserons dans la cabine du gardien des lieux jusqu’au lendemain. Une méduse me pique au bras et à la cuisse à la deuxième baignade quand la mer est haute. Les familles aux femmes voilées et habillées se ruent sur la plage dès 16 heures.

25 juillet
Courses dans la médina sur le coup de 14 heures pour acheter chapeau et plaids. Nobody at home. Mais à la mer, oui ! Haute comme la veille. J’ai appris l’épisode des migrants refoulés par un Tunisien sur son bateau, les filmant pendant leur tentative d’échapper au zodiac et j’ai vu leur noyade annoncée sur FB. Il paraît que cela se passait sur les plages de Monastir. Laquelle ? Une mer de noyés, je me baigne dans une mer de noyés. Une angoisse me saisit, je vois des corps dans l’eau claire, ce sont des vivants, mais je quitte l’eau la gorge nouée.

Visite de Radhia et Kamel accompagnés de leur fille Imen et leurs petits-enfants (Kenza et Yacine), avant le mariage d’une autre Imen, nièce de A. Je passerai la soirée sur la terrasse la plus haute à écouter la musique et les chants jusqu’à une heure du matin. C’est la journée des femmes, ce jour de mariage, et A. me dit que hommes et femmes sont séparés durant cette fête. J’ai reçu des gouttelettes d’eau de fleur d’oranger ou de jasmin alors que je m’étais allongée sur le matelas là-haut, pourtant il semble qu’il n’y ait pas eu d’aspersion  de quoi que ce soit ! Mais qui sait d’en bas où se tenaient les hommes ce qui se passait en haut du côté des femmes ?

26 juillet
Grand ménage dans la maison (le carrelage m’en rappelle d’autres, dans de vieilles maisons de mon enfance…) pendant que A. répare le pneu crevé et avant qu’il file vers Tunis avec Kamel. Impossible d’arrêter ce que j’ai commencé aussi je poursuis les rangements et aménagements jusqu’à près de 20 heures. Complètement vannée. Petit whisky et dodo devant un film dont j’ai totalement oublié le titre et l’auteur…

marlen-sauvage-carrelage

27 juillet
Réveil trop tôt.. 4 h 30.. Je tarde jusqu’à 6 h 30 puis je craque pour un café. Grand soleil dehors mais une brise légère qui change tout. J’admire le travail de la veille.  Anniv de ma petite mother.

28 juillet
Cuisiné le marmitako de bonite. Visite au souk au moment de midi et rentrés avec des tonnes de légumes et de fruits ! A. est de mariage (signature du contrat ce jour, m’explique-t-il), j’en profite pour écrire et skyper avec ma Stef.

29 juillet
21h35 c’est le bal des mobylettes ! D’un côté et de l’autre elles traversent la rue Mohamed M’Hallah dans un bruit d’enfer, pétaradant à tout va. Les hommes sortent à cette heure-ci… sur leur mobylette. Parfois ils sont deux, un jeune conduisant un plus vieux, un autre parlant au téléphone tout en guidant son engin, un autre encore avec une jeune fille à l’arrière, qui l’enlace et lui chuchote quelques mots à l’oreille dans le vacarme du moteur. J’observe ce petit monde masculin du haut de la terrasse…

Cet après-midi, longue baignade d’une heure d’une plage à une pointe, puis dans le canal, et de là vers une autre plage… Le corps heureux de cet effort. Regarde les jeunes sauter, plonger de la falaise n°1 puis 2 puis 3… Hajr kebira, hajr sghira… Bhar Sidi Mansour où nous nous baignons, Bhar el turista ??? Bhar du jebana. J’ai tout oublié…

Matinée rangement et déménagement intérieur. La bibliothèque est devenue bureau. Nous sommes crevés mais fiers !

(à suivre)

Photos : Marlen Sauvage

 

 

 

 

 

 

Carnet des jours (21)

image

[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

Le 8 juillet,  à rebours
Semaine qui vient de s’écouler consacrée à la rédaction de la brochure des SCL. Avant-dernier atelier au Gem de Mende, où chacun y est allé de sa patte sur le chemin de fer de l’almanach installé sur la longueur d’un mur… Le jeûne entamé mercredi pour 5 jours a été dur hier, mais passé le cap du deuxième jour, tout va pour le mieux aujourd’hui. M. est à S. pour visiter une nouvelle fois son futur appartement. Je me réjouis qu’il ait trouvé enfin quelque chose qui lui convienne.
Pris le thé vendredi chez E., parlé chats… Elle imagine prendre mes deux loustics pendant mon séjour prolongé si je pars en fin d’année. A suivre.
Ce midi, vidéo avec A. décontracté, toujours de bon conseil, qui m’invite à moins de méfiance vis-à-vis de M. Quel gentilhomme…
Balade quotidienne ce soir vers 19 h, une averse m’oblige à y aller au pas de course mais cela ne dure que quelques minutes. J’expérimente le monologue intérieur consciemment, les sauts de la pensée depuis l’extrême quotidien jusqu’au spirituel qu’alimentent toujours ces promenades dans la nature cévenole. La pluie exalte les odeurs du sous-bois, le doucereux se mêle au capiteux, j’ignore quelles plantes déchargent ainsi leurs parfums, j’observe les grands arbres au tronc enroulé de lierre, leur couvert protecteur, car le martèlement de la pluie reprend, les fougères semblent accueillir de toutes leurs larges feuilles comme des mains implorantes, l’eau du ciel. Je boucle ma balade à la hâte admirant tout de même au passage le jardin de la Font d’Hannibal, évitant les creux dans la terre, œuvre des sangliers, marchant enfin sur le bitume feutré par les châtons de châtaigniers, beige clair pour ceux de l’année, roux pour les autres.

Dimanche 9 juillet
A Marseille avec le concours de B. Vol sans encombre.
J’y suis ! Quelle belle impression en le retrouvant !

Lundi 10 juillet
A l’appartement de Manouba. Détour au Géant voisin, un grand classique !

Mardi 11 juillet
Monastir. Soirée à Chott Meriem, rencontre avec Hubert, Eve et Paul. Douceur du soir dans l’air marin, la maison donne sur la plage. Discussion à bâtons rompus (un projet de radio, une maison d’hôtes, la paroisse de Sousse, le milieu des affaires, les liens de quartier, la communauté française ici…), et se dessine pour moi une facette du monde des « expat » en Tunisie.

Mercredi 12 juillet
Cours à l’institut de formation continue pour A. Je ne fais rien, aucune énergie par cette chaleur. Canicule ici comme en France.

Jeudi 13 juillet
Nous sommes repartis à Tunis. 46 ° C en moyenne à l’ombre. Fin des cours pour A. En vacances maintenant.

Vendredi 14 juillet
Ecrit la deuxième proposition pour François Bon. Consigne en tête, je me souviens avoir pris note mentalement de détails au cours des derniers jours.
Fête à Chott Meriem chez Hubert. Retrouvé Eve et sa présence rassurante. Une petite foule de trente à quarante personnes, quelques Français du nord de la France et des Tunisiennes mariées aux précédents, un buffet généreux, la piscine avenante et les vagues dans la nuit pour un bain tonique.

Samedi 15 juillet
Probablement nous sommes-nous remis de la soirée de la veille… (j’écris ceci quelques jours plus tard, diario à rebours comme souvent.) Pour retourner chez H. manger les restes en plus petit comité, mais du monde quand même car la table est bonne !

marlen-sauvage-ribat

Dimanche 16 juillet
Balade dans Monastir au moment de midi, le grand boulevard et une galerie d’art (où je découvre Zubeir Turki (1924-2009), peintre tunisien dont la galerie affiche des reproductions colorées) ; les ruelles de la médina, aux échoppes ouvertes en ce dimanche matin qui foisonnent de couleurs vives, de tissus, de tapis, de robes, de chapelets de piments rouges ternes et poussiéreux ; un homme âgé en djellaba et chèche rouge devant une belle façade en dentelle de pierre, assis sur une chaise en plastique et appuyé sur une canne, observateur ridé de la vie qui passe ; les maisons d’habitation dépassent les remparts de la médina, ici on a construit sans autorisation en dépit de toute esthétique. Monoprix pour finir. Une heure trente de détente malgré le grand soleil tapant et la chaleur étouffante.
J’ai pu constater auparavant dans une discussion houleuse que la coutume de changer de cavalière au beau milieu d’un morceau de danse n’avait pas franchi la Méditerranée…

Lundi 17 juillet
Une tête dans la mer à la plage voisine, dans l’après-midi, quinze minutes chrono histoire de se rafraîchir.
Ce devait être la rencontre à la Marina, en soirée, devant une citronnade ou un café, avec Radhia et Kamel, un couple élégant dans tous les sens du terme… Nous devisons jusqu’à près de minuit.

(à suivre)

Photo : Marlen Sauvage (le ribat de Monastir)

Carnet des jours (20)

image

[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

Vendredi 16 juin
M. absent. Je prépare la semoule de couscous pour demain, plongeant avec délice les doigts dans la graine qui gonfle et se colore entre deux aspersions d’eau salée safranée. C’est toute une enfance qui resurgit de ce plat rond en bois, les mains du Pater épluchant les légumes de bon matin, la semoule sous le torchon, le parfum des épices, le trou dans la terre pour cuire le mouton à la broche, la tablée de voisins et d’amis réunis sous les chênes truffiers… et nous trois, les filles de la maison, réclamant du couscous à s’en faire péter la panse. Il y aura quelques larmes dans cette semoule-là.

Samedi 17 juin
Journée récit de vie avec un groupe restreint, au moulin de Grattegals. Le couscous est délicieux grâce au concours de Monique pour la viande et de Aline qui a cuisiné des boulettes parfumées comme elle seule sait les préparer. Une belle journée chaude et ensoleillée, qui nous vaut de rentrer tant la chaleur est intenable.

marlen-sauvage-grattegals1

Appel de Sam qui me propose pour demain une descente en canoë… mais Mumu et Eric sont au Rozier ! Je passe finalement cette soirée chez lui sur le causse enchanteur, et nous décidons d’aller ensemble demain dans les gorges voir la frangine et le beau-frère, balade avec Woody, photos malgré le soleil trop haut. Il me raconte le fameux colloque et la matinée consacrée à Perec où personne n’a répondu à son appel à lecture suite à la présentation de son bouquin pourtant très… perequien… encore étonné du décalage entre ce que les individus prêchent et ce qu’ils font… Je pars me coucher à minuit, je tombe de sommeil.

Dimanche 18 juin
Réveillée tôt, Sam dort encore, Woody est allongée tranquillement en bas, la porte-fenêtre est restée ouverte, j’entends les oiseaux s’interpeler dans l’arbre voisin, les moutons de la bergerie en face ne cessent de bêler.


Je remonte dans ma chambre pour me réveiller dans une odeur de café une heure plus tard. Entre deux tartines au miel, grande discussion sur l’amour et le désenchantement, cette société où tout se vit en accéléré, les réseaux sociaux que fuit Sam, et son désir de se caler sur le temps de la nature. Je l’admire de vivre en accord avec lui-même, aussi obstinément, lui qui a voyagé durant un an avec un âne, vécu au rythme de la mer une autre année, sur le causse depuis x temps, seul avec cette terre et ce ciel…

Mardi 20 juin
Entretien avec Pauline Bayle, une metteure en scène parisienne talentueuse qui monte l’Odyssée après l’Iliade… mais qui parle à 130 km/h. Je le lui dis, elle s’excuse, nous rions.
Soirée atelier à Florac, tout le monde est là, même Mireille, il ne manque que Clo.

Mercredi 23 juin
IRM à Mende. La machine fait un bruit infernal. La musique sur les oreilles ne m’empêche pas d’entendre les changements de régime et d’intensité. Je pense à Nans pour résister sans jamais appuyer sur la poire et ne pas déranger l’opérateur parti ailleurs… Après 40 minutes de ce traitement, je me lève et atterris direct dans une armoire ! « Le champ magnétique », me dit le gars… Je file à Nyons par 39°5 C. La clim ne parvient pas à rafraîchir l’habitacle.
Deux verres de vin blanc et une cigarette auront raison de mon sommeil. Debout à 7 h et en route avec Brigitte pour Avignon et notre formation… Resto le soir à Nyons pendant le concert soutenu par Grand Corps Malade. Mauvaise sono et voix fatiguées… Le Grand Corps est absent, il n’a jamais été question de sa présence d’ailleurs…

Dernière semaine de juin
Consacrée à l’écriture de la brochure des SCL, aux derniers ateliers, à un jeûne de cinq jours plus difficile que le précédent.

(à suivre)

 

Carnet des jours (19)

image

[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

Jeudi 1er juin
Deuxième et avant-dernier atelier sur les peurs à Saint-Chély. Le groupe bouge, les uns partent, les autres arrivent. L’accueil est toujours aussi aimable et la bibliothèque accueillante.

Vendredi 2 juin
Je termine l’interview avec Laurance Henry plus tard que prévu. Quelle belle rencontre ! Nous nous découvrons des affinités, tout ce travail autour de la mémoire pour mener à bien ses deux spectacles, ces rencontres avec les enfants et les « vieux », cette approche si humaine qui est la sienne… Je lui parle de Pierre Vermersch et de son entretien d’auto-explicitation. Nous promettons de nous recroiser…
Et je repars à Aubres pour les visites prévues avec deux agences.

marlen-sauvage-Aubres

Samedi 3 juin
Revu la petite maison de Lamotte, puis une autre dans le village piétonnier, celle sans extérieur… Deux caves voûtées, un chauffage au fioul à remplacer, une maison à plusieurs paliers, un étage avec 2 chambres et une salle d’eau. Quelques rafraîchissements à prévoir. Mon coup de cœur est modéré en raison du chauffage… et de l’absence de jardin.

Dimanche 4 juin
Je repars en fin de matinée, m’arrête pour acheter melons et tomates, fromage et pain. Vu François au marché de Nyons. Parlé un moment de sa vie de retraité.

Lundi 5 juin
Je décide de jeûner trois jours, mon corps me le réclame. Aucune sensation de faim. Je bois des litres d’eau citronnée, je marche une heure durant, une marche un peu exigeante mais pas trop… chevilles obligent. Entretien avec Annabelle Playe.

Mardi 6 juin.
Toujours rien qui me rappelle la faim. Et aucune envie de manger. Je me sens légère dans mon corps et surtout dans ma tête. Comment ne me suis-je pas écoutée avant ? Je ressens un bien que je connais pourtant, celui que j’éprouvais quand la journée de jeûne chaque semaine était une habitude, empruntée à Monod d’ailleurs. Ce temps est si loin…
Atelier de Florac où nous fêtons les 42 ans de Stéphanie. Je ne touche ni au guacamolé de Liliane ni au crémant de Bourgogne de S.

Mercredi 7 juin
Jeûne encore. Marche. Interview de Nathalie C. pour le Bistro d’Ulysse. J’apprends qu’elle devait reprendre le Théâtre de l’Arentelle à St Flour. Les péripéties dues au refus des propriétaires de renoncer à la clause de non concurrence… Bref. Elle est nomade aujourd’hui, sans lieu, mais bosse avec énergie.

Jeudi 8 juin
Je poursuis ma lecture de la Bible traduite par des écrivains, qui m’a été offerte il y a des années… en 2004 ??? L’Exode est écrit par François Bon, je le découvre. Cette version littéraire me réjouit, loin d’être obtuse, elle emporte l’imaginaire. Je décide de publier un extrait de chaque livre au fur et à mesure de ma lecture.
Il a plu dans la nuit et le jour tarde à s’éclairer vraiment. Depuis mon réveil aux alentours de 6 heures, je passe en revue les maisons visitées. J’hésite encore à m’ancrer ailleurs. Il y a du nomade en moi qui voudrait voyager.

Vendredi 9 juin
Intervention à Alès. Dix minutes pour me séparer d’un nævus qui avait grossi avec les années. Une mouche au coin de la bouche qu’un ami avait eu un jour envie d’embrasser au détour des trois bises cévenoles convenues. J’ai pensé à toi, Pilo, qui as rejoint les anges rêveurs, je l’espère, depuis six ans maintenant quasiment jour pour jour…

Samedi 10 juin
Ce devait être une virée à Capendu pour la restitution de la Caravane des 10 mots, avec E. Mais compte tenu des circonstances, nous n’irons pas. La nuit a été blanche et je pars en début d’après-midi pour rejoindre Lily à Castelnaudary. Arrivée vers 19 h. Retrouvailles joyeuses. Repas à la Maison du cassoulet. Je sors tout juste de mon jeûne mais je craque pour un verre de chardonnay, qui accompagne une seiche à la planche…

Dimanche 11 juin
Nous visitons l’abbaye de Saint-Papoul où j’achète une icône réalisée par une artiste locale. Je pense à toi… Le maître de Cabestany, sculpteur anonyme, baptisé ainsi dans les années 50, me sidère par la simplicité émouvante de ses traits, ceux de ses personnages je veux dire, aisément reconnaissables de bas-relief en bas-relief : un front bas, des sourcils froncés, un visage triangulaire « pointe en bas »… de vrais personnages de BD. Puis nous visitons les ruines du château de Saissac où nous sollicitons toutes deux notre imaginaire pour voir revivre ces murs et leurs occupants. Je me souviens qu’enfant je n’avais aucun mal à « voir » seigneurs et domestiques, soldats et paysans dans un tel environnement. Tout était peuplé de bruits alors, d’odeurs, de passages de charrues, de gueux que l’on faisait déguerpir, de mendiants et de crécelles annonçant les lépreux…
Déjeuner d’une pizza fine et délicieuse dans une auberge cachée parmi les ruelles du village, sous un soleil de plomb, mais nous avons évité la canicule, au frais de la demeure de pierre, restaurée et accueillante.

marlen-sauvage-saissac
Soirée balade à pied sur le canal avec arrêts bistro pour deux verres de tariquet à la fraîche. Les résultats du 1er tour des législatives intéressent davantage Lily [anglaise] que moi. Une carte de France presque aussi bleue que rose nous arrache un cri.

marlen-sauvage-canal

Lundi 12 juin
Départ vers la Dordogne pour Lily, vers les Cévennes pour moi, à 10 h. Je manque l’aire où je pourrais photographier la cité de Carcassonne. Arrivée vers 14 h, fourbue par la route, malgré la clim, je rappelle Gersende à Lamotte pour la maison. Mais compromis signé…

Mardi 13 juin
Interview  de Julie Benegmos pour son adaptation du roman de Federika Anna Filkenstein, L’oubli. De la shoah dans la vie des jeunes générations et du devoir de mémoire comme injonction. Je regarde le soir La Passeuse des Aubrais, 1942, par Michaël Prazan. Documentaire bouleversant sur le sauvetage de son père dans les années 40, par une dame qu’il finit par retrouver. Résistante ou gestapiste ? (comme le disait le père de Michaël R.). Résistante, d’après l’enquête du cinéaste. La dame meurt avant d’avoir été reconnue Juste parmi les Justes. Pourquoi le père a-t-il caché ses retrouvailles en 1962 avec cette personne qui l’avait sauvé de l’enfer ? Mystère. Quels liens cette femme entretenait-elle avec Lussac, ce bourreau qui sévissait à Orléans à l’époque ? Mystère. Nul ne le saura, tout cela est dans la tombe.

Mercredi 14 juin
Le Gem. Encore un bon groupe pour cet atelier, dix fidèles. Le matériau s’épaissit et nous poursuivons avec de l’écriture fragmentaire autour des deux derniers mois qu’il nous reste à travailler.
Marche « à l’envers » sur la Royale, vers 19 h, quand la chaleur retombe.

Jeudi 15 juin
Lever à 5 h 30. Mais je m’étais couchée vers 22 h. L’heure matinale pour lire, écrire, penser. C’est l’anniversaire d’Eric aujourd’hui, j’attends 8 h pour lui souhaiter ! La petite chattounette me rejoint et me câline pendant vingt minutes. Je me demande si elle entend mes interrogations quant à laisser un chat sur son territoire comme me le suggère Lily…

(à suivre)

Texte et photos : Marlen Sauvage

Carnet des jours (18)

image

[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

Mercredi 17 mai
Tu aurais eu 91 ans. Je ne me souviens que des moments heureux, le partage de tes dernières années, tes confidences et ton sourire.
Gem à Mende, 11 personnes, le projet avance, l’almanach s’enrichit.
Repas chez P. & M. toujours installés dans la même relation conflictuelle. Champagne, comme d’habitude, et je me limite à un seul verre d’excellent vin rouge pour accompagner le magret de canard délicieusement cuisiné par M.
Retour vers 23h30. A cette heure de la nuit, une martre se glisse le long du bas-côté dans les herbes, j’aperçois sa longue queue touffue ; plus loin, à l’approche de la vallée, alors que je ralentis prudemment, un faon me coupe la route et m’oblige à piler, je le regarde s’élancer élégamment à l’assaut de la pente embroussaillée, puis c’est un couple de blaireaux qui occupent la route et dandinent leur gros derrière dans les phares. Je ne me lasse de rien dans cette nature.

Jeudi 18 mai
Loupé mon rendez-vous pour l’IRM des chevilles. Attendu plus d’une heure à la clinique d’Alès quand c’était à l’hôpital. Quelle cruche ! (j’entends ma mère…). Vendargues en soirée, chez Patricia et Thierry, joie de revoir cette amie, ce couple, cette famille.

Vendredi 19 mai
Séminaire DUAAE au Belvédère, à Montpellier. Avec P., nous croisons Leila et Rose. Nous resterons coincées 40 minutes au Corum dans un ascenseur que l’on nous avait dit fiable parce que récemment réparé, et ce, malgré notre méfiance. Il faut 4 coups de fil pour être délivrées. Impossible de retrouver le gars qui nous a laissé monter par cette chaleur avec Leila et son fauteuil, nous refusant un autre accès que nous savions sûr. Du coup, nous manquons l’intervention de Yahia Belaskri mais nous le rencontrerons plus tard, avec P. Il me propose de relire mon manuscrit. Joie. Pour cela il faudrait quand même que je le termine. Ma cheville enfle (en vrai !). Je lis Les Fils du jour.

Samedi 20 mai
J’ai dû annuler l’atelier d’aujourd’hui… à cause de la fameuse cheville ! Impossible de mettre pied à terre… Mais très heureuse de prolonger mon séjour chez Pat. Repas entre amis hier soir, épisode Lula et sa collerette, Lula et ses vomissements, Lula et sa cicatrice. De quoi alimenter une série télévisée.

Dimanche 21 mai
En route pour Aubres.

Lundi 22 mai
Anniversaire de Justin. Toujours à cette date, je revois les moments de l’attente à Montréal, le départ en taxi vers l’hôpital, et tout ce qui semblait être du bonheur.
Cueillette de cerises à Aubres. Visite à Sault. Rodolphe est charmant mais ça ne suffira pas pour que je trouve un véritable intérêt à ce qu’il me propose et d’ailleurs j’attends le coup de cœur. La maison est mal située, au bord d’une route hyper touristique, et je n’envisage pas de passer mes étés fenêtres fermées pour éviter le bruit des moteurs. Passé plusieurs coups de fil sur Nyons pour réserver d’autres visites. Il se vend plus de 30 maisons à Lamotte nous dit-on. Rendez-vous à 16h30 pour une petite maison de 63 m2 sur 3 niveaux, 4 en comptant le grenier, sur la rue principale, avec un petit jardin non attenant. C’est le jardin qui me fait hésiter… Mais avec ma cheville fragile, je revois les choses sérieusement, le prix ne fait pas tout (60 000 €).

marlen-sauvage-cerises

Jeudi 25 mai
Je reste finalement à Aubres. D’autres maisons à visiter.

Vendredi 26 mai
Je repars dans l’après-midi pour éviter les grandes chaleurs. La maison est vide, les deux chats m’attendent.

Samedi 27 mai
Journée calme. Passage au moulin de Grattegals pour chercher les trois boules de pain commandées. Monique me raccompagne à la voiture et nous parlons de la nature si belle et nourricière dans tous les sens du terme, et de LA maladie.

Dimanche 28 mai
Fête des mères. Ma petite mère est heureuse de mon appel, elle me semble si fragile maintenant. Julie me skype. Je la trouve belle. Pour une fois la connexion est correcte. Ils sont à Saint-Pierre pour la journée et j’aperçois Sacha et sa bouille rigolote.

Lundi 29 mai
J’ai démarré l’écriture pour les SCL. Beaucoup de créations et donc beaucoup d’interviews cette année.

Mercredi 31 mai
Gem de Mende. Nous abordons les mois de septembre et octobre, l’almanach trouve sa tonalité. Eva nous rend visite ce soir avec une délicieuse bouteille de bourgogne blanc et un foie gras splendide. Grandes discussions jusqu’à 2 heures du matin. Je finis par aller me coucher en pensant à la journée qui s’annonce pour moi dans quelques heures…

(à suivre)

Texte et photos : Marlen Sauvage