Avec Sei Shônagon

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Choses qui ne servent plus à rien,
mais qui rappellent le passé

Une natte à fleurs, vieille, et dont les bords usés sont en lambeaux.
Un paravent dont le papier, orné d’une peinture chinoise, est abîmé.
Un pin desséché, auquel s’accroche la glycine.
Une jupe d’apparat blanche, dont les dessins imprimés, bleu foncé, ont changé de couleur.
Un peintre dont la vue s’obscurcit.
Le rideau usé d’un écran.
Un store à tête dont le bord supérieur n’est plus recouvert.
De faux cheveux, longs de sept pieds, qui rougissent.
Un tissu couleur de vigne, teint à la cendre, dont la couleur s’altère.
Un homme qui fut autrefois le héros élégant de nombreuses aventures amoureuses, maintenant vieux et décrépit.
Dans le jardin d’une jolie maison, un incendie a brûlé les arbres. L’étang avait d’abord gardé son aspect primitif ; mais il a été envahi par les lentilles d’eau, les herbes aquatiques.

Sei Shônagon, Notes de chevet
Traduction et commentaires par André Beaujard

Photo : Marlen Sauvage

Les haïku du dernier mois

Pour Liliane

Avec tous mes souhaits vers vous tous pour une douce année 2017…

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Flottant comme une île
au-dessus d’une crème bleue
un nuage passe

Au soleil dormant
les courbes du paysage
jouent avec le ciel

Dans le matin bleu
l’œil se repose en paix ~
Sereine Nature

Claquement de mains
les nuages s’éparpillent ~
Qui commande au ciel ?

Toutes herbes folles
gravées dans le ciel du soir ~
Jeu à contre-jour

L’horizon au loin
enfante nuages roses
et cris des enfants

Paysage de brume ~
Dans la froideur bleue du soir
Seul le ruisseau chante

Dans un bain d’ouate
Les montages ont perdu pied ~
Ciel jeté à terre

Clarté du soleil ~
A travers un rideau flou
De brume… Des vaches

Branches dénudées
Journée d’automne à fêter
Soleil éclatant. Liberta Cunin (qui m’a offert ce haïku pour mon anniversaire !)

Nuages incendiés
Par un soleil blanc de zinc ~
Vision matinale

Avec ses pinceaux
la nature peint une toile
parfois sous nos yeux

Au loin le vieil homme
Part au-devant du soleil ~
La lumière en lui

Parler Rire Chanter ~
Quand les mots brûlent la gorge
Reste le stylo

Devant la fenêtre
Il dévore une galette ~
Et le paysage

En ciel comme en mer
Dans le sillon du bateau ~
Vagues de nuages

Dehors dans la brume ~
Le froid risque d’arriver
Plus vite qu’on ne pense

Orange horizon
De l’avion souligne l’aile ~
Sortie de sommeil

Prés verts. Canaux. Ciel
Ciel bas sur le plat pays ~
Écho d’une voix

Sous les semelles
Crissement de la neige ~
Bonheur de pionnier !

Par moins vingt degrés
Lac et plage de sable ~
La neige confond tout

Le ciel se déchire
Sur un paysage aimé ~
Qui le quitterait ?

Perché dans le ciel
Vertige sans importance ~
Tout paraît si vain

Cadeaux de noël ~
Yeux collés à la vitrine
Reve de gamin

Traces dans la neige
À qui appartiennent-elles ? ~
La mésange a fui

Au petit matin
plus aucun piétinement ~
Un silence blanc

A contre-soleil
Géométrique beauté
Des câbles ~ Ta voix

Face au lac gelé
Grand-père et petite-fille ~
Rêves engrangés

Paix Silence Joie ~
Au milieu du lac d’Oka
Glissent les mouettes

Dans le courant dru
L’hiver poursuit son chemin ~
Frémit l’an nouveau

Les haïku publiés ici chaque mois l’ont été individuellement chaque jour de l’année 2016 sur Twitter #haikuyear. Je faisais ainsi écho à Philippe Castelneau et j’ignorais en démarrant combien l’exercice serait difficile et contraignant ! Je suis contente de l’avoir fait et… d’en avoir terminé !

 

 

Promenade [estivale] à Kairouan

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La ville faisait front au malheur.
Elle lui opposait l’action et l’inertie, à moins que ce ne fût le jeu. Elle multipliait les feintes et les prises. Elle se rendait inintelligible à l’adversaire, à l’ami, peut-être à elle-même. Etait-ce pour l’emporter ou pour renoncer ? Et si ce n’était ni l’un ni l’autre, mais plutôt que le malheur l’eût rendue tout entière équivoque, pour la mener à l’issue, ou bien à quelque monstre central ? Qui pouvait le savoir ?
La raison, sans aucun doute, à condition de percer et d’accomplir ces dédales.

Ce pays qui te ressemble était l’Orient. La ville pouvait être Le Caire, Ispahan, Damas, Caboul. J’y errais par une de ces nuits où le ramadan se fait or nocturne, gloire de la poussière, ivresse de la privation. Une foule se pressait dans les rues de la nuit, plus fervente d’être à ce point accablée par le malheur.
J’errais dans le vieux quartier qui du mausolée d’un saint conduit par un lacis de ruelles à deux portes du rempart, la Conquérante et la Victoriale. Une fondamentale abondance de signes m’entourait. Des sanctuaires pour le recueillement, des halles pour le négoce, des écoles aux surplombs ouvragés, des fontaines pour la soif. Mais tout cela mêlé, fuyant, et comme masqué. Les remaniements inlassables de la forme, tant de variations sur tant d’immémorial, aujourd’hui le modernisme qui rase les palais, ouvre des écoles et des bureaux, érige des blancheurs lisses à étages parmi les reliefs brunâtres du passé, tout cela confondait les époques, brouillait les pistes du même être collectif qui bougeait toujours fidèlement dans l’espace héréditaire. On priait, on fumait, on causait, on regardait les femmes. On mangeait. Aux éventaires luisaient les fruits multicolores de la saison. Des gargotes s’échappait l’odeur des viandes chaudes. Sur le parvis du saint, l’enseigne d’un rôtisseur s’autorisait d’un centon coranique pour vous inciter à jouir des bonnes choses de ce monde, tant qu’elles sont licites.
Le désir des nourritures est aussi désir de la vie, appétit de soi-même, élan de toutes les faims. Par le besoin, cette foule rejoint l’histoire du monde et, de son malheur et de son risque et de son espoir, la refaçonne, qui sait ? On s’y perd.
Ainsi la ville se ramassait, dans ce mois de ramadan, sous son manteau de fausse inconscience, déchiré par le besoin. Que fallait-il le plus admirer, de son aptitude à ignorer la catastrophe, ou de son énergie à la défier ? Telle avait dû être dans bien des cas la conduite des sociétés orientales, et de beaucoup d’autres, au moment de l’occupation étrangère. Des peuples rompus se reployaient sur leur prière, qu’on appelait aussi leur illusion. Sur leur désir, sur leur rêve, que j’appelle aussi recours à la Nature et à leur nature.
Leur démarche pouvait aboutir, puisqu’elle les a menés à beaucoup de reprises, malgré la disproportion des forces. Mais dans cette capacité réside un péril : que ce rêve, pour l’appeler ainsi, ne soit pas celui qui donne à l’histoire son envol, mais l’élude et l’ensevelit. Qu’il ne soit pas la « splendeur orientale » qu’appelait Baudelaire, mais sa caricature d’exotisme et de mensonge, complice de l’agresseur. Et que cette pluralité de recours ne soit pas le jaillissement d’une vérité indivise, mais sa parodie, et non pas une lutte par la métamorphose, mais un lâchage dans la confusion.

Jacques Berque, L’Orient second, nrf, Gallimard, 1970.

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Kairouan, la médina, sept. 2014. MS

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Le remède du jour

« Si tu n’arrives pas à penser, marche, si tu penses trop, marche, si tu penses mal, marche encore. »
Jean Giono

« Rester assis le moins possible, n’accordez foi à aucune pensée qui ne soit née en plein air et en prenant librement du mouvement où les muscles soient à la fête. Tous les préjugés viennent du cul de plomb, c’est le véritable péché  contre l’esprit. »
Nietzsche. Crépuscule des idoles

[Merci, M.Jo)

Le pouvoir des livres

« Souvent, il est plus difficile de se défaire d’un livre que de se le procurer. Les livres s’accrochent à nous en un pacte de nécessité et d’oubli, comme s’ils étaient les témoins d’un moment de notre vie auquel nous ne reviendrons plus, mais que nous croyons préserver tant qu’ils restent là. »

La maison en papier, Carlos Maria Dominguez, trad. Geneviève Leibrich, Seuil, 2004.

Reproche contemporain, de Mohamed al-Maghout

A ceux qui m’ont rempli le cœur de terreur
La tête de cheveux blancs avant l’heure
La coupe de larmes
La poitrine de toux
Les trottoirs de va-nu-pieds
Les murs d’oraisons funèbres
Les nuits d’insomnie
Les rêves de cauchemars

Ceux qui m’ont interdit mon innocence d’enfant
Ma dignité de vieillard
Mon éloquence de locuteur
Ma patience d’interlocuteur
Mon territoire de prince
Mon coin de mendiant
Ma chevalerie de bédouin
Mon étonnement de voyageur
Ma nostalgie de revenant

Puis ils ont pris mon épée de combattant
Ma plume de poète
Mon pinceau de peintre
Ma guitare de gitan
Et ils m’ont tout rendu sur la route du cimetière,
Que puis-je alors leur dire d’autre plus que ce que le violon dit à la tempête ?

Le bourreau de fleurs, Beyrouth, Almada Publishing Company, 2009, pp.107-109, traduit de l’arabe (Syrie) par Aymen Hacen in Le retour des assassins, propos sur la Tunisie, janvier 2011-juillet 2012. Le bousquet-la barthe éditions