Ateliers de campagne (3)

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“La prison, c’est un peu ma famille…” C’est ainsi que démarre l’entretien mené par l’un des détenus avec l’aumônier catholique de la maison d’arrêt de Mende. Et c’est l’aumônier qui parle ! Tous les jeudis après-midi depuis neuf ans, il ouvre l’aumônerie à un groupe de six ou huit, ou à des détenus seuls, en entretien individuel. La pièce ouvre sur une grande fenêtre… à barreaux, mais elle est lumineuse et les détenus s’y sentent bien. C’est ici que j’anime les ateliers d’écriture et que depuis quelques semaines, nous pratiquons l’écriture journalistique. Aujourd’hui, chacun relit son article, destiné au journal bimestriel que nous avons créé et auquel a été donné le titre de Celluloïd. La production poétique et romanesque des participants trouve sa place parmi les sujets concernant la vie de la prison, l’actualité, un dossier thématique, les recettes de cuisine… Je suis fière de ce travail avec eux… Car même les plus réfractaires à l’écriture pour des raisons toutes respectables, les plus hostiles au métier de journaliste, ont joué le jeu de la conférence de rédaction, du choix des sujets, de la répartition des rôles, pendant plusieurs ateliers. Je les ai vus prendre plaisir à préparer les entretiens, à rédiger les brèves, à agencer leur papier pour qu’il reflète une information objective, sans se perdre dans des considérations qui n’avaient pas leur place à cet endroit-là. Le journal se fabrique en équipe avec trois autres intervenants dans leurs ateliers respectifs, un illustrateur et une maquettiste, ainsi qu’un professeur des écoles. La direction de la prison et le service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP) jouent le rôle de garants de la ligne éditoriale. Mais nous ne dépassons jamais les limites, bien que ce ne soit pas l’envie qui manque parfois aux détenus… L’atelier d’écriture est ici plus qu’ailleurs un atelier de parole : je les écoute chaque semaine pendant un quart d’heure avant de démarrer les propositions d’écriture. Nous alternons ainsi la parole, l’écriture journalistique et l’écriture romanesque… L’expérience du journal ne durera que quelques mois, faute de moyens.

Je franchirai les portes de métal durant trois ans chaque semaine, ne sachant jamais à l’avance qui serait là des détenus inscrits, accueillant d’une semaine sur l’autre un ou plusieurs nouveaux venus à intégrer dans l’atelier. Ce mardi, c’est jour faste : le groupe autour de la table rassemble une dizaine d’hommes. Parmi eux, un jeune inconnu de 28 ans, incarcéré pour 18 mois (c’est lui qui le raconte car je ne pose jamais aucune question quant à leur présence ici). Après les présentations et l’accueil, il refuse d’écrire à partir d’une suggestion ayant recours à la mémoire de l’enfance : trop de souvenirs difficiles. Il l’exprime avec violence, une violence qui transparaît dans le ton de sa voix, dans sa gestuelle alors que je viens de préciser que personne n’est obligé d’écrire. Je perçois toute sa frustration. Il ajoute alors pour préciser (mais je sens percer comme une menace) qu’il est d’un caractère violent. Je reste de marbre. Les autres ne bronchent pas non plus, ils m’observent. Dix paires d’yeux me fixent alors que je fixe le jeune assis en face de moi, face à la fenêtre. J’attends la suite ! Je suis à contre-jour pour lui. Ce qui me traverse l’esprit, c’est qu’il puisse mal interpréter les expressions de mon visage. Je me demande aussi très vite pourquoi il assiste aux ateliers. Pour bénéficier d’une réduction de son temps d’emprisonnement ?  Le jeune homme parle toujours, il s’énerve, je lui rappelle qu’il a le choix d’écrire ce qu’il veut en réponse ou non à la proposition et même de ne pas écrire du tout. Peut-être préfère-t-il retourner dans sa cellule ? Je peux appeler le surveillant qui le raccompagnera. Non. Il choisit de rester… « pour voir ». Après son intervention, chacun s’est penché sur son cahier, dans le calme. Et après un temps d’observation je le surprends à écrire lui aussi. Quand vient son tour de lire son texte, c’est une suite de questions qui toutes portent en creux leur réponse. Les regards fusent vers lui, dans une attention soutenue à ce qui vient de s’exprimer. Il finit par confier que se souvenant de la promesse de sa mère de ne jamais venir le voir en prison (il avait douze ans à l’époque !), il a refusé de l’accueillir lorsqu’elle s’est présentée durant la semaine précédente. Autour de la table, tout le monde semble comprendre son malaise, sa souffrance, son chagrin. Il y a des visages qui acquiescent, d’autres qui plongent vers leur feuille, mais l’émotion est palpable. Je n’ai pas grand chose d’autre à dire à ce moment-là que le remercier de partager son désarroi aussi simplement et d’avoir réussi à l’écrire par un long questionnement. J’ajoute que tout cela reste entre nous. Jusqu’à la fin de notre discussion, le groupe s’est montré attentif et personne n’est intervenu. Au cours de l’atelier, le jeune écrit la proposition suivante sans discuter…

Je vivrai durant ces trois ans de nombreuses situations comme celle-ci. Une fois seulement je serai aux prises avec un homme réellement violent que des détenus maintiendront spontanément en place. Ici plus qu’ailleurs, l’atelier requiert une attention aiguë aux moindres gestes du groupe, aux expressions de visage, au ton de la voix, et une écoute entre les lignes, souvent, de ce qui s’écrit dans une grande sincérité… Il est 11h30. Je repars comme à chaque fois secouée après cette heure et demie derrière les barreaux. Une fois la porte de l’aumônerie ouverte par le surveillant de service ce matin-là dans un bruit de clé qui ne s’oublie pas, une fois les nombreuses autres portes activées à distance passées dans un grincement métallique, et le portique de contrôle, et la dernière, immense, qui ouvre sur la liberté, j’expire toute ma tension. Je redescends vers le centre-ville – la prison est située sur les hauteurs – puis je roule vers Marvejols, à une vingtaine de minutes de là, pour l’atelier de l’après-midi prévu à l’école de travail éducatif et social.

(à suivre)
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Quand j’étais enfant il existait une série télévisée intitulée Médecin de campagne… Le médecin était une femme et la campagne alors ressemblait à celle où je vivais dans la Drôme. Depuis que je sillonne les Cévennes pour animer ici et là des ateliers d’écriture, je ressasse l’idée d’écrire une série de souvenirs arrangés autour de ces allées et venues. Tout sera donc vrai  en grande partie, et faux dans les mêmes proportions.

Texte et photo : Marlen Sauvage
(Photo : Le causse entre Florac et Mende à la tombée du soir)

Un seul instant…

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« Ainsi m’abandonnais-je de plus en plus à la Nature radieuse, et presque avec excès. J’aurais aimé redevenir enfant, avoir moins de science et me changer en pur rayon
pour en être plus proche. Un seul instant me sentir dans sa paix, dans sa beauté,
me semblait mille fois plus précieux que des années chargées de méditation, que toutes ces expériences de cet éternel expérimentateur qu’est l’homme. Tout ce que j’avais appris ou fait au cours de ma vie fondait comme glace, et toutes les tentatives
de ma jeunesse sombraient peu à peu dans l’oubli. Quant à vous, bien-aimés si lointains, morts ou vivants, comme nous étions intimes ! »

Hölderlin, Hypérion.

Photos : Marlen Sauvage.
[Hypérion parut à Pâques 1797…]

Ateliers de campagne (2)


Je planifiais mes interventions du mois : à Mende, la fac pour les cours de FLE*, la maison d’arrêt ; à Marvejols, l’école d’éducateurs, le centre de loisirs ; à Rieutort-de-Randon, une école primaire et une maison de retraite. C’était tout pour le nord de la Lozère. Plus au sud maintenant, une maison de retraite à Ispagnac ; à Florac, deux ateliers en soirée ; le projet Bruit de page avec trois classes de primaire (CP et CE1)… Et il fallait caser la visite à Rome, le lieu-dit sur la commune de St-Frézal-de-Ventalon, avec la responsable d’une association locale et un garde du Parc national des Cévennes, en prévision de la balade écriture prévue au printemps… Le médecin du travail venait de me demander de réduire mes déplacements ou de faire en sorte de les regrouper et de dormir sur place le plus possible. Un tête à queue sur nos petites routes l’avait échaudé et il estimait que je prenais trop de risques en roulant été comme hiver à des heures indues… Comme j’accusais une grosse fatigue et une toute petite tension, j’étais prête à en tenir compte, pour un temps donné… [
Le jour où je réalisai que je passais deux ou trois nuits chaque semaine hors de chez moi, j’en déduisis que ce n’était pas vraiment la vie que j’étais venue chercher ici ! Et je ralentis le rythme…]
Il ne fallait pas traîner, plus d’une heure de route m’attendait avant d’arriver à la fac pour rejoindre les étudiants chinois, venus de la province du Guizhou avec laquelle le département entretenait une relation de coopération dans le domaine du tourisme, de l’enseignement supérieur et de la culture. Une dizaine de jeunes, studieux, attentifs, ponctuels, sûrs d’eux, bien que leur français se soit avéré déplorable pour la grande majorité. Leur manque de curiosité pour la région qui les accueillait m’attristait ; depuis leur arrivée en octobre, ils vivaient en groupe dans une maison qu’ils ne quittaient pour ainsi dire jamais spontanément, en dehors des cours qui les emmenaient « sur le terrain », alors qu’ils préparaient une licence de tourisme. Ils achetaient leur nourriture au centre commercial du coin : soupes chinoises, tofu, vermicelle, nouilles de blé, sauce soja, etc. et m’avouaient n’avoir jamais rien mangé de français… Ne parlaient pas une autre langue que la leur. Ne se décidaient pas à entrer dans des petits commerces pour tester leur compréhension… Je ne parvenais pas à savoir si leur frilosité provenait d’une grande timidité ou d’une grande vanité. J’avais décidé d’un cours sur la gastronomie française et rapportais un tas de gourmandises pour le goûter : du nougat de Sault aux biscuits roses de Reims en passant par les nonnettes de Dijon, les galettes bretonnes et les douceurs locales : miel, crème de châtaignes, confitures de fruits rouges, pélardons et pain de seigle à la farine moulue à la meule de pierre… Quelle déception ! Seuls les garçons avaient joué timidement le jeu, picorant deux ou trois biscuits, buvant du jus de fruit, les filles étant toutes trop attentives à leur ligne… Des jeunes filles filiformes, vêtues à la dernière mode de rose et de paillettes… Mais ils étaient tout sourire et m’apprenaient des rudiments de chinois ! Je repartais avec mes échantillons sous le bras. Un jour je les emmènerais dans la ville visiter la cathédrale, se promener dans les rues, entrer dans des boutiques, questionner des passants, et nous prendrions un verre en terrasse, à charge pour eux de commander leur boisson.
Mais ce soir là je dormirais chez un ami, dans la chambre de son fils adolescent, entourée de posters de foot, de guitaristes et de karaté… Toute la nuit, j’eus l’impression de traverser ma vie. Je traversais une sorte de marché, d’espaces peuplés d’objets mais abandonnés temporairement peut-être, avec des interdictions d’aller « au-delà ». Je cheminais dans les rues, en ville, et au milieu de la foule. C’était un rêve de traversée. Un rêve très peuplé. Au-delà d’une réunion d’hommes dans une rue, une sorte d’impasse où des rideaux, des tentures, tombaient, cachaient, quoi ?, tenues par qui ? Sans arrêt je revenais à l’endroit premier, celui où j’étais censée rester, pour qui, pourquoi ? Je revenais chercher quelque chose, et je repartais, et je retraversais les espaces colorés, temporairement abandonnés. Il y avait de l’eau, quelques flaques, parfois, à enjamber, des pièges à éviter, rien de trop grave à vue d’œil, mais je devais me méfier toutefois. Et puis, j’arrivais où je devais arriver, j’étais attendue. Je me réveillais d’un seul coup, étonnée de l’endroit où je me trouvais, ne reconnaissant ni la chambre ni l’appartement. Une bonne odeur de café me remit la tête à l’endroit, G. frappait à la porte, tout doucement.
(à suivre)

*Français langue étrangère.
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Quand j’étais enfant il existait une série télévisée intitulée Médecin de campagne… Le médecin était une femme et la campagne alors ressemblait à celle où je vivais dans la Drôme. Depuis que je sillonne les Cévennes pour animer ici et là des ateliers d’écriture, je ressasse l’idée d’écrire une série de souvenirs arrangés autour de ces allées et venues. Tout sera donc vrai  en grande partie, et faux dans les mêmes proportions.
Texte et photo : Marlen Sauvage
(Photo : Lieu-dit Rome, St-Frézal-de-Ventalon)

La ville-phare

En point de mire, le Boucornine (dont il ignorerait toujours le nom) et comme seule musique (il n’avait pas récupéré son mp4 et ses chansons favorites du moment) le son sourd de ses pas dans la torpeur de la fin de matinée, lui-même écrasé par l’aveu de la veille et anéanti déjà par ce qu’il avait déclenché ; derrière lui, elle, qui le suit, le regard accroché à la montagne devant elle (la montagne au nom étrange dont elle apprendrait la signification bien plus tard), car le soleil tape fort et qu’il lui faut un objectif, son moyen à elle pour ne pas céder à la tentation de fuir, de faire retraite dans un trou profond, le plus loin possible, et hurler à l’injustice ; dans un voyage de si mauvaise augure, qui avait si mal commencé (son avion en retard de cinq heures, sa valise perdue, son arrivée à la nuit noire et par-dessus le marché, ses yeux à elle qui lui avaient arraché son secret) tout semblait s’être ligué contre lui pour qu’il déteste ce pays ; les toits plats des maisons, leur blancheur qui se cognait au rose des lauriers, venaient réveiller en elle quelque chose de l’enfance, aucun nom de lieu pourtant, juste une évocation, et pour seule tendresse, le bleu des moucharabiehs (mashrabiya en arabe, et michraba serait un jour un mot qu’elle prononcerait pour se souvenir d’elle à cet instant) et les chats errants auxquels elle se comparait, marchant à l’aveuglette, s’obligeant à avancer les yeux fermés sur le large trottoir, sans autre but que celui d’atteindre le bourg, un pas après l’autre pour tromper les pensées et les bouffées de colère, des pas étouffés jusqu’aux rues pavées enfin où elle pourrait se tordre les pieds, des rues étrangement propres ici après la saleté des abords de la ville, vides aussi à cette heure de la journée, trop chaude, où personne ne se risquait, où l’ombre inespérée d’un mur enveloppait de bleu tout ce qu’elle regardait, comme pour adoucir le cours de ses pensées, tandis qu’elle tendait l’oreille vers les portes cloutées pour tenter de saisir les bribes d’une vie et oublier la sienne ; à vive allure, obsédé par ses pas à elle derrière lui et par cette présence effacée, oblitérée par le constat invraisemblable de la trahison, par cette amertume qu’il lisait dans ses lèvres fermées, dans le son éteint de sa voix, il grimpait comme pour la semer, son appareil photo à bout de bras, le regard baissé vers le sol, conscient dans l’instant de porter un pantalon bleu roi qui rivalisait avec le bleu ambiant ; plus elle montait plus elle allait vers le bleu maintenant, le bleu pur du ciel  qui la rassérénait, elle était seule désormais, il avait disparu de sa vue, et dans les escaliers larges comme des paliers, elle posa son sac à dos, s’assit à l’ombre d’un mur fissuré, parcouru de fils électriques, le temps de boire un peu d’eau avant de repartir, les yeux levés vers le minaret au sommet surmonté d’un croissant (dont la présence consistait à l’origine en une simple décoration architecturale même si, avec le temps, il était considéré comme l’équivalent de la croix chrétienne ou de l’étoile de David), et elle essuya une larme échappée malgré elle ; quand ils se croisèrent au hasard d’une ruelle et déambulèrent côte à côte en silence, observant les détails ciselés dans la pierre des portes, les mosaïques ornant les murs salis, les frises, les rectangles, les rosaces jaunes, vertes, bleues, les fenêtres à jalousie, ils eurent conscience l’un et l’autre tant leurs pensées toujours avaient jailli d’un même élan, de placer leurs pas dans les pas de milliers d’hommes et de femmes ayant gravi les mêmes marches, creusées en leur milieu, et dont l’incurvation attirait le regard et tout de suite le pied, peut-être l’eau aussi comme dans cette autre ruelle où elle s’écoulait, de haut en bas, serrée dans la largeur d’un pavé, cessant sa course là où la rue remontait ; il accéléra alors avec une sensation de liberté rarement éprouvée, déchargé du poids de son secret et de ses conséquences, léger de ce nouvel amour qui le porte et l’élève, lui donne des ailes, une jeunesse seconde, il se veut libre d’aimer enfin, respire à pleins poumons cet air chaud qui nourrit sa passion qu’il vivra jusqu’au bout, quoi qu’il arrive, et à chaque photo qu’il enferme dans son appareil, c’est à cette autre qu’il pense, la retrouvant à chaque beauté furtive inscrite dans la pierre ou la mosaïque ; elle, étourdie de fatigue et calme étrangement, admire les escaliers peints en blanc, ornés de jarres remplies de fleurs, les arcades voûtées qui diffusent un peu de fraîcheur, découpées parfois telles des dentelles de pierre, les minuscules patios verdoyants d’où s’évadent des parfums de jasmin, et elle s’étonne presque de se retrouver dans la chaleur de la rue, sans plus rien au-dessus de la tête que le ciel envoûtant de bleu, à la merci des regards derrière les balcons ouvragés comme les persiennes, surprise aussi de devoir s’écarter devant une voiture garée là en haut du village, dans un silence de sieste, glissant le pied sur les carrelages fatigués, effacés, du mausolée de Sidi Bou Saïd dont une légende raconte que son occupant ne serait autre que saint Louis, qui, déguisé en berger se serait retiré là sur la colline (le Djebel Menara, elle en aimerait le nom, pour ce que cette “montagne du phare” lui aurait révélé) ; il ne descendra pas l’escalier au pied duquel une femme au foulard rouge et blanc s’est assise dans le soleil, il arpente maintenant une rue où une étudiante portant le hijab, entièrement couverte d’une abaya stricte, chaussée de baskets et portant des gants noirs, dessine, assise sur le sol, alors que d’autres jeunes femmes plus ou moins couvertes s’essayent plus loin à capter un élément architectural de la ville (une école nationale d’architecture et d’urbanisme est installée ici, rue Habib Tameur, il l’a lu dans un guide) ; elle, sur les hauteurs de Sidi Bou Saïd, honore d’une respiration calmée l’étrange montagne aux deux pointes, le Boucornine, toujours devant elle au détour d’une rue, baignant dans une brume légère à cette heure du jour, aux flancs d’un bleu sombre plongeant dans la mer turquoise, et elle poursuit sa balade jusqu’au cimetière marin, enveloppant de son regard la Méditerranée belle et mortelle, et des bruits étouffés lui parviennent, de pleurs qui se rendent, de renoncements, de lassitude, d’effroi désemparé, de colères aussi qui réveillent la sienne si pâle, si stupide, si égoïste, et c’est le grondement du malheur noyé maintenant qui l’assaille, et elle s’en empare pour le dresser hors de l’eau, hors de toute cette vacuité bleue, elle qui a la chance de passer d’une rive à l’autre sans encombre, de survoler les vagues ses papiers à la main, avec pour seule peine celle de ce grand vide en elle, alors elle fredonne pour les âmes mortes, pour les espoirs engloutis, pour les destins abîmés, un chant surgi de sa mémoire.

Texte et photos  : Marlen Sauvage
Photos (2014) : Sidi Bou Saïd, vue sur le Boucornine, la ville et ses rues.

Ateliers de campagne (1)

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C’était novembre en mars. Le brouillard enveloppait tout de son tourment et je me demandais si j’arriverais à temps pour l’atelier d’écriture prévu ce mercredi. Plus d’une heure vingt en temps normal ; en roulant à cinquante kilomètres heures maxi, je n’y serais donc pas… Le contretemps météorologique pourtant ne me déplaisait pas : il redonnait à chaque chose sa place exacte. Depuis le début de ma vie dans ces montagnes cévenoles, j’avais appris que la Nature seule ici dictait la conduite à tenir. Les contacts parisiens que j’avais gardés durant les deux premières années n’y comprenaient rien – Quoi ? un orage vous empêche d’envoyer vos fichiers ? Votre téléphone est coupé ? Vous m’appelez d’une cabine ? (il y en a encore dans certains villages de Lozère) – A force de passer pour une folle éprise d’un absolu qui n’était pas de ce monde, j’avais perdu tous mes contrats de rédaction, mes piges, mes corrections… J’avais creusé mon sillon dans ces petites vallées et d’année en année, gagné des adeptes à l’écriture romanesque, tant ici comme ailleurs, chacun rêvait de rêver sa vie…
Je roulais en surveillant le bas-côté de la route et ses pièges, pensant au groupe d’enfants que j’allais retrouver pour l’écriture du polar démarrée à la rentrée ; un petit groupe de neuf garçons et filles de 8 à 10 ans… Tous avaient accepté de lire un roman policier emprunté à la bibliothèque locale, tous avaient jusqu’ici suivi les ateliers sans en manquer un seul, tous m’avaient épatée ! Notre roman porterait le titre de Crime à la Lunette, un choix qui s’était imposé en toute démocratie… Comme quoi les ateliers, c’était cela, aussi : l’apprentissage du choix, de l’argumentation d’une idée, du respect des points de vue et du résultat du vote ! Henry, Lilian, Perrine, Floran, Inès, Elian, Marie, Chloé, Nassim… chacun avec ses audaces, ses craintes, son imaginaire, son enthousiasme. L’histoire se construisait doucement, avec les résidents d’une maison de retraite qui nous fournissaient quelques éléments de récit que nous mettions en scène. Après la visite d’un menuisier à Marvejols pour les besoins de la cause, j’attendais une météo plus clémente avant d’emmener ce petit monde sur les hauteurs de la ville et restituer une atmosphère crédible à notre histoire. Ah ! je ne connaîtrais plus jamais le même succès que lors de l’intervention du technicien de la brigade criminelle qui avait passionné les gamins durant près de trois heures ! Un couple de blaireaux sur le bas-côté m’obligea à m’écarter d’un coup de volant. Je craignais plus que tout de croiser inopinément le parcours d’un chevreuil ou d’une biche. Dans la montée sur le causse, je laissai les nappes de brouillard au-dessous de moi et la vallée s’enveloppa d’un immense édredon blanc. Je filais maintenant sous la pluie, dans une visibilité relative, vers le centre de loisirs qui m’accueillait pour la septième année consécutive.
(à suivre)

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Quand j’étais enfant il existait une série télévisée intitulée Médecin de campagne… Le médecin était une femme et la campagne alors ressemblait à celle où je vivais dans la Drôme. Depuis que je sillonne les Cévennes pour animer ici et là des ateliers d’écriture, je ressasse l’idée d’écrire une série de souvenirs arrangés autour de ces allées et venues. Tout sera donc vrai  en grande partie, et faux dans les mêmes proportions.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Pour le souvenir…

J’ai goûté le soleil du matin les pieds dans l’herbe un café à la main, avec le bourdonnement des insectes dans les trèfles et le toctoc du pivert sur le tronc d’un châtaignier. L’écho tout de suite derrière, l’écho du bois dans le silence.

J’ai pris deux ou trois photos. Pour le souvenir.

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J’avais tellement de choses à te dire ce matin…

Et puis se taire…

Pour Francis Royo

Tant de paroles m’ont traversé l’esprit depuis cet hier où j’ai appris votre disparition, tant de phrases tues, tuées dans l’impuissance à les formuler. J’ai durant ces dernières semaines lu vos Dires les plus récents, c’était le Printemps des poètes, vous souvenez-vous ? – je vous en avais prévenu, vous que j’avais baptisé « mon poète de l’année » il y a deux ans déjà, et cela vous avait fait sourire – je vous lisais mais déjà vous n’étiez plus de ce monde. L’impression de vous perdre deux fois.

Depuis des jours je guettais vos mots et ne les trouvais plus, vous étiez devenu muet, j’avais pensé bien sûr à cette maladie qui plusieurs fois nous avait valu une photo sur votre page, et nos encouragements, la boule au ventre tout de même, devant ces perfusions, ces chaises froides, ces montants métalliques, cette atmosphère confinée… Vous nous envoyiez un signe, et nous vous répondions par ces petites figures souriantes, compatissantes, chagrinées, jaunes toujours, comme des soleils qui surgiraient au milieu de votre journée insipide et tourmentée. Puis vous retourniez « chez vous », un petit bonjour ensoleillé nous rassurait, la photo d’une rue, d’un beffroi, tout tenait dans cet échange de peu, entre « gens » inconnus qui se reconnaissaient pourtant, parents en poésie, parce que vos mots me touchaient et que je vous le disais souvent.

Aujourd’hui nous testions dans mon village des Cévennes notre première émission de radio « littéraire » et à la rubrique « Lecture pour tous », je vous ai lu dans l’émotion de cet hommage que vous n’entendriez pas. Vous le Montois, l’homme du Nord, de cette province de Hainaut qui est aussi celle de ma famille, était-ce pour cela, je vous sentais si proche, plus proche encore que jamais de rouler dans ma voix les mots que vous écriviez il y a quelques semaines encore. Et j’ai eu le secret espoir de franchir l’invisible jusqu’à vous.

« • Dires 254

ce grain 
devenu si léger
m’affranchit de tous les nuages
saison vive
9 mars 2016

• Dires 253

à ses larmes j’oppose un verbe bleu
une autre couche de mémoire sur la terre
20 décembre 2015 »

Francis Royo

 

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Le carnet jaune à spirale [En lisant, en écrivant, en mangeant]

Une ancienne cave voûtée dans un petit restaurant de V. Les tables s’éparpillent de part et d’autre le long des murs, laissant l’allée centrale libre à la circulation. L’ambiance est jaune et me rappelle Van Gogh, ce jaune du café d’Arles ; et elle est violette comme les touches de peinture sur l’église d’Auvers-sur-Oise. Les serviettes de table en papier jettent leurs carrés colorés dans la tonalité jaune de la longue salle. Je m’installe à droite en descendant les marches, juste là, près d’une niche dans le mur, éclairée par une lampe au halo diffus, et vous vous installez peu après moi, à gauche en descendant les marches, près d’une niche similaire, éclairée tout pareil.
Un regard, un sourire. Vous êtes jeune, la trentaine, grand, mince, le cheveu en bataille, la chemise bleu profond, et vous jetez négligemment votre veste noire sur le dos de la chaise avant de vous asseoir.
A votre deuxième sourire, je vous adresse la parole. Etait-ce vous qui veniez de tenir ouverte pour moi la boîte à lettres de la Poste, dix minutes auparavant ? Non. Je vous ai confondu avec un autre jeune homme à la même dégaine. Vous souriez encore. Vous me demandez tout à trac si je suis « dans le droit ». J’éclate de rire et, inquiète tout à coup, vous interroge : est-ce que je ressemble à quelqu’un qui ferait du droit ? J’attends votre réponse. Vous ne pouvez avancer un non franc et massif, ce serait en quelque sorte renier votre intuition ; à moins que vous n’ayez posé cette question que pour entrer en relation avec moi ; ou à moins que vous soyez obnubilé par une situation qui ne serait réglée que par « le droit ».
Vous hésitez puis me lâchez le morceau. C’est que vous avez un problème avec votre comptable, vous voulez déposer le bilan de votre petite entreprise et une histoire de factures sans justificatif vous empêche de régler cela rapidement. Comme nous devisons par dessus l’espace laissé libre de l’allée centrale, vite envahi par les clients à cette heure du repas, je vous propose de vous rejoindre à votre table pour poursuivre notre conversation. Je reprends mon manteau, mes lunettes, En lisant, en écrivant, de Julien Gracq, que je dépose dans la niche près de la chemise bleue, en carton celle-ci, tiens elle est assortie à votre tenue, qui contient les papiers du litige et sur lequel je peux lire le nom de votre entreprise “Pasta Nuova”. Vous avez été militaire, engagé pour deux fois cinq ans, mais vous avez quitté l’armée avant la fin de votre deuxième engagement. L’armée comme solution à une scolarité houleuse d’où vous êtes sorti sans diplôme. Vous vous êtes battu dans une de ces guerres où la France envoya ses meilleures troupes, ses meilleurs hommes. Vous avez vu l’horreur, l’absurdité, et vous n’avez rien supporté de plus une fois que vos yeux avaient été ouverts et votre sensibilité écorchée. Vous avez laissé tous les autres dans cette merde, la leur, puisqu’ils l’avaient choisie et qu’ils étaient incapables de se rebeller, de se poser les bonnes questions, de repérer les manipulations, les biais dans les discours.
Vous êtes parti et vous avez ouvert un commerce de pâtes. Des pâtes fraîches. Aux œufs ?
Ah ! non. Juste avant, vous avez réfléchi, ressassé : que faire de sa vie loin de cette deuxième famille qu’était l’armée pour vous. Car vous ne jetez pas le bébé avec l’eau du bain. Le bébé, c’était la camaraderie à la virilité fissurée aussitôt qu’un moment de répit s’offrait après les embuscades, les tirs, les fumées, les blessés et les morts, en face les maisons brûlées, les pleurs des enfants, les gens en haillons, le sable et la poussière des maisons écroulées, le sang, la chair en morceaux, les cailloux en feu. Vous avez abandonné ce bébé tout de même. Et vous avez jeté l’eau, définitivement. Croyez-vous.
Vous ne me dites rien de vos cauchemars. Pourtant ils ont éclairé vos yeux noirs d’éclats de bombes sur le métal des casques. J’ai vu la guerre dans vos yeux. Et j’ai serré mes mains l’une dans l’autre à l’abri de la nappe jaune. Vous avez réfléchi pendant un an, dites-vous finalement, réfugié chez Papa et Maman, ces parents dont vous êtes le fils unique et que vous adorez d’un amour massif.
Et vous avez finalement opté pour les pâtes. Aux œufs.