Pour le souvenir…

J’ai goûté le soleil du matin les pieds dans l’herbe un café à la main, avec le bourdonnement des insectes dans les trèfles et le toctoc du pivert sur le tronc d’un châtaignier. L’écho tout de suite derrière, l’écho du bois dans le silence.

J’ai pris deux ou trois photos. Pour le souvenir.

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J’avais tellement de choses à te dire ce matin…

Et puis se taire…

Pour Francis Royo

Tant de paroles m’ont traversé l’esprit depuis cet hier où j’ai appris votre disparition, tant de phrases tues, tuées dans l’impuissance à les formuler. J’ai durant ces dernières semaines lu vos Dires les plus récents, c’était le Printemps des poètes, vous souvenez-vous ? – je vous en avais prévenu, vous que j’avais baptisé « mon poète de l’année » il y a deux ans déjà, et cela vous avait fait sourire – je vous lisais mais déjà vous n’étiez plus de ce monde. L’impression de vous perdre deux fois.

Depuis des jours je guettais vos mots et ne les trouvais plus, vous étiez devenu muet, j’avais pensé bien sûr à cette maladie qui plusieurs fois nous avait valu une photo sur votre page, et nos encouragements, la boule au ventre tout de même, devant ces perfusions, ces chaises froides, ces montants métalliques, cette atmosphère confinée… Vous nous envoyiez un signe, et nous vous répondions par ces petites figures souriantes, compatissantes, chagrinées, jaunes toujours, comme des soleils qui surgiraient au milieu de votre journée insipide et tourmentée. Puis vous retourniez « chez vous », un petit bonjour ensoleillé nous rassurait, la photo d’une rue, d’un beffroi, tout tenait dans cet échange de peu, entre « gens » inconnus qui se reconnaissaient pourtant, parents en poésie, parce que vos mots me touchaient et que je vous le disais souvent.

Aujourd’hui nous testions dans mon village des Cévennes notre première émission de radio « littéraire » et à la rubrique « Lecture pour tous », je vous ai lu dans l’émotion de cet hommage que vous n’entendriez pas. Vous le Montois, l’homme du Nord, de cette province de Hainaut qui est aussi celle de ma famille, était-ce pour cela, je vous sentais si proche, plus proche encore que jamais de rouler dans ma voix les mots que vous écriviez il y a quelques semaines encore. Et j’ai eu le secret espoir de franchir l’invisible jusqu’à vous.

« • Dires 254

ce grain 
devenu si léger
m’affranchit de tous les nuages
saison vive
9 mars 2016

• Dires 253

à ses larmes j’oppose un verbe bleu
une autre couche de mémoire sur la terre
20 décembre 2015 »

Francis Royo

 

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Le carnet jaune à spirale [En lisant, en écrivant, en mangeant]

Une ancienne cave voûtée dans un petit restaurant de V. Les tables s’éparpillent de part et d’autre le long des murs, laissant l’allée centrale libre à la circulation. L’ambiance est jaune et me rappelle Van Gogh, ce jaune du café d’Arles ; et elle est violette comme les touches de peinture sur l’église d’Auvers-sur-Oise. Les serviettes de table en papier jettent leurs carrés colorés dans la tonalité jaune de la longue salle. Je m’installe à droite en descendant les marches, juste là, près d’une niche dans le mur, éclairée par une lampe au halo diffus, et vous vous installez peu après moi, à gauche en descendant les marches, près d’une niche similaire, éclairée tout pareil.
Un regard, un sourire. Vous êtes jeune, la trentaine, grand, mince, le cheveu en bataille, la chemise bleu profond, et vous jetez négligemment votre veste noire sur le dos de la chaise avant de vous asseoir.
A votre deuxième sourire, je vous adresse la parole. Etait-ce vous qui veniez de tenir ouverte pour moi la boîte à lettres de la Poste, dix minutes auparavant ? Non. Je vous ai confondu avec un autre jeune homme à la même dégaine. Vous souriez encore. Vous me demandez tout à trac si je suis « dans le droit ». J’éclate de rire et, inquiète tout à coup, vous interroge : est-ce que je ressemble à quelqu’un qui ferait du droit ? J’attends votre réponse. Vous ne pouvez avancer un non franc et massif, ce serait en quelque sorte renier votre intuition ; à moins que vous n’ayez posé cette question que pour entrer en relation avec moi ; ou à moins que vous soyez obnubilé par une situation qui ne serait réglée que par « le droit ».
Vous hésitez puis me lâchez le morceau. C’est que vous avez un problème avec votre comptable, vous voulez déposer le bilan de votre petite entreprise et une histoire de factures sans justificatif vous empêche de régler cela rapidement. Comme nous devisons par dessus l’espace laissé libre de l’allée centrale, vite envahi par les clients à cette heure du repas, je vous propose de vous rejoindre à votre table pour poursuivre notre conversation. Je reprends mon manteau, mes lunettes, En lisant, en écrivant, de Julien Gracq, que je dépose dans la niche près de la chemise bleue, en carton celle-ci, tiens elle est assortie à votre tenue, qui contient les papiers du litige et sur lequel je peux lire le nom de votre entreprise “Pasta Nuova”. Vous avez été militaire, engagé pour deux fois cinq ans, mais vous avez quitté l’armée avant la fin de votre deuxième engagement. L’armée comme solution à une scolarité houleuse d’où vous êtes sorti sans diplôme. Vous vous êtes battu dans une de ces guerres où la France envoya ses meilleures troupes, ses meilleurs hommes. Vous avez vu l’horreur, l’absurdité, et vous n’avez rien supporté de plus une fois que vos yeux avaient été ouverts et votre sensibilité écorchée. Vous avez laissé tous les autres dans cette merde, la leur, puisqu’ils l’avaient choisie et qu’ils étaient incapables de se rebeller, de se poser les bonnes questions, de repérer les manipulations, les biais dans les discours.
Vous êtes parti et vous avez ouvert un commerce de pâtes. Des pâtes fraîches. Aux œufs ?
Ah ! non. Juste avant, vous avez réfléchi, ressassé : que faire de sa vie loin de cette deuxième famille qu’était l’armée pour vous. Car vous ne jetez pas le bébé avec l’eau du bain. Le bébé, c’était la camaraderie à la virilité fissurée aussitôt qu’un moment de répit s’offrait après les embuscades, les tirs, les fumées, les blessés et les morts, en face les maisons brûlées, les pleurs des enfants, les gens en haillons, le sable et la poussière des maisons écroulées, le sang, la chair en morceaux, les cailloux en feu. Vous avez abandonné ce bébé tout de même. Et vous avez jeté l’eau, définitivement. Croyez-vous.
Vous ne me dites rien de vos cauchemars. Pourtant ils ont éclairé vos yeux noirs d’éclats de bombes sur le métal des casques. J’ai vu la guerre dans vos yeux. Et j’ai serré mes mains l’une dans l’autre à l’abri de la nappe jaune. Vous avez réfléchi pendant un an, dites-vous finalement, réfugié chez Papa et Maman, ces parents dont vous êtes le fils unique et que vous adorez d’un amour massif.
Et vous avez finalement opté pour les pâtes. Aux œufs.

Impasse des pensées

Peut-être devait-elle se faire à l’idée que sa vie ne serait plus qu’une succession d’instants de solitude à déguster des olives vertes accompagnées d’un verre de vin blanc sur la terrasse d’une villa, à La Marsa ou ailleurs, sous un ciel lavande. A regarder passer les hommes devisant à deux ou trois dans un dialecte incompréhensible, à écouter les voitures qui dans un crissement de freins aborderaient un passage pour piétons, à attendre l’hypothétique visite d’une rare amie avec laquelle elle aurait pu se lier au cours de ses longs mois ici, à jouir de l’air frais coloré par les citronniers et les mandariniers, les lantanas et les bougainvilliers. Entre deux traductions et quelques écritures.

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Peut-être devait-elle se faire à l’idée qu’elle était venue chercher cette présence à soi dans ce pays-là. Un pays toujours inconnu qui l’attendrissait par ses frémissements démocratiques, par sa schizophrénie maladive, sa gentillesse foncière, sa duplicité aussi, ses travers corruptibles, ce pays attachant où la proximité de la Méditerranée la réconciliait avec son autre bord. Rien ne se jouait entre les rives. Elle enjambait la mer de ses pensées inquiètes, elle n’en attendait rien. Il était question d’une terre plutôt que d’une autre, d’où viendrait la révélation. Et quelque chose apparaissait, trop fugace pour qu’elle l’appréhende, comme ces intuitions qui se saisissent d’un endroit de notre corps pour nous mettre en garde et dont la survenue est à la fois si intense et si brève qu’on ne sait plus où l’on a tressailli et qu’on ne les retient pas.

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Peut-être que l’anonymat dans lequel elle se fondait ici révélait sa part différente, son autre soi forgé durant les premières années de sa vie dans un autre Maghreb et qu’elle recherchait assidûment en toute inconscience depuis des décennies.

Alors la rencontre avec ce pays suffisait-elle à l’extirper de son questionnement diffus, à la dresser devant cette culture idéalisée, à en dessiner les limites, à en mesurer le décalage, à lui en révéler les passerelles… et combien l’harmonie serait tout entière à bâtir, à inventer.

A la réflexion, elle aimait les olives et le vin blanc.

Missive

Pour Sylvia

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Tu es partie avec le jour, comme on va se coucher dans les dernières lueurs du soleil pour entrer dans le noir enveloppant des nuits silencieuses, sauf à entendre parfois hululer la chouette ou frémir les grands châtaigniers qui craquent de tous leurs os gris.

Tu t’es glissée dans les interstices de la matière là où tu savais que l’on ne verrait plus ta silhouette menue recroquevillée sur elle-même, tes yeux noirs perdus dans le désordre des images floues, ta bouche sensuelle à demi ouverte sur ce que tu ne comprenais plus, ne saisissais plus et qu’attristait un peu le froncement de tes sourcils.

Tu m’avais dit au revoir à ta façon, en acceptant que je sois tes yeux pour ce dernier livre que tu souhaitais écrire, et ta main ; tu aurais été la voix, cette voix si claire, si bien timbrée, rieuse, enjouée, qui nous chantait tant de chansons réalistes, et celles composées par ton père vénéré, Henri-Jacques le séducteur, dont tu avais rassemblé une grande part des écrits… Cette voix qui me disait ce jour-là ta lassitude.

Tu m’avais une fois encore désarçonnée par ton humour décalé, raillant la maladie, les dérives du corps et de la mémoire, et te pelotonnant dans ton moelleux pull gris tu m’avais demandé de parler, « parle et je t’écouterai ».

Tu caressais des doigts les franges de l’étole tunisienne que je venais de t’offrir, et dont les couleurs pâles s’accordaient à la pâleur de tes mains. Tu avais laissé refroidir l’infusion du goûter et sécher la madeleine, rien ne te faisait envie, tu aurais voulu de la brioche.

Avant de te quitter, j’avais passé sur ton visage à la peau fragile et transparente une crème à la rose, fraîche et parfumée, puis j’avais déposé un baiser sur ton front et tu avais fermé les yeux.

Je m’étais enfuie de la résidence des Châtaigniers le cœur défait.

Tu es partie ce 3 janvier et désormais tu vas me manquer.

 

 

 

 

 

 

 

La fin du monde

La thèse était qu’un régime absolutiste ne pouvait exister et se maintenir que s’il contrôlait le pays jusque dans ses pensées les plus intimes, chose irréalisable car, malgré tout
ce qu’il était possible d’inventer en matière de contrôle et de répression, un rêve réussirait un jour à prendre forme puis à s’évader, et alors on verrait naître une opposition, là où
on ne l’attendait pas, renforcée dans le combat clandestin, et le peuple qui naturellement se porte à accorder sa sympathie à ceux qui combattent la tyrannie la soutiendrait dès lors que la victoire lui paraîtrait une hypothèse crédible. Le moyen pour le pouvoir
de conserver son absolutisme était de prendre les devants et de créer lui-même
cette opposition puis de la faire porter par de véritables opposants, qu’il créerait
et formerait au besoin et qu’il occuperait ensuite à se garder de leurs propres opposants, des ultras, des dissidents, des lieutenants ambitieux, des héritiers présomptifs pressés
d’en finir, qui de partout surgiraient comme par miracle. Quelques crimes anonymes
par-ci par-là aideraient à entretenir la machine de guerre. Etre son propre ennemi,
c’est la garantie de gagner à tous les coups. La chose était certainement difficile à mettre en place mais une fois lancée elle tournerait d’elle-même, tous croiraient
à ce qu’on leur donnerait à voir et personne n’échapperait à la suspicion ni à la terreur. Pour que les gens croient et s’accrochent désespérément à leur foi, il faut la guerre,
une vraie guerre, qui fait  des morts en nombre et qui ne cesse jamais, et un ennemi
qu’on ne voit pas ou qu’on voit partout sans le voir nulle part.

Boualem Sansal, 2084 La fin du monde, nrf, Gallimard, 2015, pp. 104-105.
© Editions Gallimard 2015

Autre lamentation

Ô sable divisé dans les mains souveraines
Cruel à toi-même à toi-même confronté
Peuple qui n’es que sang qu’on verse en vérité
Qu’entrailles de chevaux sur l’arène qu’on traîne

Regarde celui-là ton pareil et qu’on tue
Ils t’ont donné la pierre et le couteau pour être
Le bourreau de toi-même à te choisir un maître
Et les coups de ton bras sur qui les portes-tu

Sur qui sur quelle chair dont le cri me déchire
Où s’inscrit la blancheur des flagellations
Et tu frappes ta bouche et c’est ta passion
Ta chute ta clameur et ton propre martyre

Ô sable divisé plus que le chènevis
Peuple en mille micas brisé comme un miroir
A ces princes de Dieu peux-tu plus longtemps croire
Qui jouent aux osselets sur ton ventre ta vie

Toi qui portes la mort peinte dans ta prunelle
Sur ton corps écorché la pâleur de la faim
Qui n’a connu du jour que ce travail sans fin
Semblant éterniser les douleurs maternelles

Jusqu’à quand seras-tu la monnaie et le prix
Dont d’autres pour avoir les cieux feront échange
Jusqu’à quand faudra-t-il que du glaive des anges
A la gloire d’Allah soit ton visage écrit

Aragon, Le Fou d’Elsa, Gallimard, 1983.

Un matin dans la vallée

 

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Hier, j’ai regretté de ne pas photographier cette petite vallée cévenole dans le brouillard et, le hasard a voulu qu’Arnaud Maïsetti ait publié ce matin un texte magnifique accompagné de vues splendides du Vietnam… [non, j’ai vérifié, la publication est plus ancienne, mais je l’ai relayée sur ma page FB ce matin !] Le rapport n’est pas évident, mais il faut aller voir pour comprendre ce que je veux dire. Nous aurions chacun donné à voir « notre » brouillard…

Peu après cette lecture, je descendais dans ma petite vallée par « la route du haut » sous un grand soleil, cogitant sur ces chemins, métaphores usées de l’écriture…

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Après le passage sous les frondaisons de bouleaux, de mélèzes, de châtaigniers, voilà ce qui nous attend. La beauté de ce paysage m’émeut depuis treize ans, à chaque saison.

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Une autre fois, d’autres brouillards…

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Texte et photo : M. Sauvage

Pensées d’automne

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Pendant que François Bon voyage de Philadelphie à Baltimore, ici on range le bois. Une tâche habituelle en prévision de l’hiver, associée à l’automne, aux jours qui raccourcissent, à l’humidité prégnante dans les maisons de pierre ; une tâche que l’on repousse de jour en jour, jusqu’à ce que le monticule agace la vue et l’ordonnance du paysage si l’on peut employer ce mot pour un décor aussi sauvage ; une tâche que l’on entreprend seul ou à deux, dans une économie de mots, et dans le flux des pensées du moment – gratifiante parce qu’elle apaise les tensions et que le résultat satisfait l’œil, qu’elle pérennise une certaine image de la campagne ou de la montagne à ce moment de l’année et mieux que cela, parce qu’elle nous rassure : nous aurons du bois pour l’hiver. On pense à tous ces auteurs qu’il faudra découvrir encore après Boussole, à toutes les musiques à écouter, aux atlas à feuilleter, parce que Mathias Enard nous y invite et qu’on ne peut se contenter de le lire. On pense à l’Orient et à l’Occident. On pense à la Turquie et aux deux millions de réfugiés syriens qui campent sur son territoire, à la Tunisie qui fait l’actualité pour le Goncourt cette fois, et c’est bien, mais en se disant que Pivot, le Bardo et un éventuel prix tunisien ne changeront pas grand-chose au fait que la lecture coûte cher là-bas [un Poche coûte au bas mot 20 dinars alors que le salaire moyen avoisine les 300… dites-moi si je me trompe, merci) ; on pense à l’intolérance de l’islam, à Hamed Abdel Samad, à Daesch, à ce que Lambert Schlechter en écrit sur son blog dans « attendri et sidéré » ; enfin, en parvenant à extraire la dernière bûche enfoncée dans la terre, on se dit qu’il faudra ratisser, que les sangliers labourent tout près de la maison cette année, on lève les yeux vers le sumac de Virginie, et on se demande si, à Baltimore ou à Philadelphie, villes horizontales ou verticales, les arbres gagnent le cœur de ceux qui les regardent.

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Texte et photo : M. Sauvage.