Du bonheur national brut


« Les Etats contemporains ne considèrent pas que c’est leur rôle de faire le bonheur des citoyens, ils s’occupent plutôt de garantir leur sécurité et leur propriété. » Luca et Francesco Cavalli-Sforza

Photo : Marc Guerra

Lors d’un Forum de la Banque mondiale qui s’est tenu en février 2002 à Katmandou, au Népal, le représentant du Bhoutan, royaume himalayen grand comme la Suisse, affirma que, si l’indice du Produit National Brut (PNB) de son pays n’était pas très élevé, en revanche il était plus que satisfait de l’indice du Bonheur National Brut (BNB). Sa remarque fut accueillie par des sourires amusés en public et l’on s’en moqua en coulisse. Mais les pontes des pays « sur-développés » ne s’imaginaient pas que les délégués bhoutanais avaient de leur côté des sourires où se mêlaient amusement et désolation. On sait que, si le pouvoir d’achat a augmenté de 16 % aux Etats-Unis durant les trente dernières années, le pourcentage de gens qui se déclarent « très heureux » est tombé de 36 à 29 %.
Car n’est-ce pas singulièrement manquer de finesse que de penser que le bonheur suit l’indice Dow Jones de Wall Street ? Les Bhoutanais hochent la tête avec incrédulité lorsqu’on leur parle de gens qui se suicident parce qu’ils ont perdu une partie de leur fortune sur les autels de la Bourse. Mourir à cause de l’argent ? C’est que l’on n’a pas vécu pour grand-chose.
Chercher le bonheur dans la simple amélioration des conditions extérieures revient à moudre du sel en espérant en extraire de l’huile. Souvenons-nous de l’histoire du naufragé qui, tout nu, prend pied sur la plage et proclame : « J’ai toute ma fortune avec moi », car le bonheur est bien en soi et non dans le chiffres de production des usines d’automobiles. Il n’est donc pas étonnant que nos amis bhoutanais considèrent comme des rustres ceux qui n’ont d’yeux que pour la croissance annuelle du PNB et sont catastrophés lorsqu’elle baisse de quelques pour-cent. Et il n’eût pas été mauvais que les éminences de la Banque mondiale, oubliant un peu leur superbe, examinent de plus près les options que le Bhoutan a choisies après mûre réflexion et pas simplement parce qu’il n’avait pas d’autre choix. Ces options incluent notamment la priorité donnée à la préservation de la culture et de l’environnement sur le développement industriel et touristique.
Le Bhoutan est le seul pays au monde où la chasse et la pêche sont interdits sur tout le territoire ; les Bhoutanais ont en outre renoncé à couper leurs forêts alors qu’elles sont encore très abondantes. Voilà qui contraste fort heureusement avec les deux millions de chasseurs français et avec l’avidité des pays qui achèvent d’anéantir leurs forêts alors qu’ils les ont déjà considérablement réduites, le plus souvent dévastées, comme au Brésil, en Indonésie et à Madagascar. Le Bhoutan est considéré par certains comme un pays sous-développé – il n’y a que trois petites usines dans tout le pays –, mais sous-développé à quel point de vue ? Bien sûr, il y a une certaine pauvreté, mais pas de misère ni de mendiants. Moins d’un million d’habitants dispersés dans un paysage sublime de cinq cents kilomètres de long avec pour capitale Thimpou, qui ne compte que trente mille habitants. Dans le reste du pays, chaque famille a ses terres, du bétail, un métier à tisser et pourvoit à la quasi-totalité de ses besoins. Il n’y a que deux grands magasins dans tout le pays, l’un dans la capitale, l’autre près de la frontière indienne. L’éducation et la médecine sont gratuites. Comme le disait Maurice Strong, une personne qui aida en son temps le Bhoutan à entrer aux Nations Unies : « Le Bhoutan peut devenir comme n’importe quel autre pays, mais aucun pays ne peut redevenir comme le Bhoutan. » Vous allez me demander sur un ton dubitatif : « Mais sont-ils vraiment contents ces gens-là ? » Asseyez-vous sur le flanc d’une colline et écoutez les bruits de la vallée. Vous entendrez les gens chanter au moment des semailles, des récoltes, sur le chemin. « Epargnez-moi ces images d’Epinal ! » vous exclamerez-vous. Image d’Epinal ? Non, juste un reflet de l’indice du BNB. Qui chante en France ? Lorsque quelqu’un chante dans la rue, c’est généralement qu’il fait la manche, à moins qu’il ne soit timbré. Sinon, pour entendre chanter, il faut aller dans une salle de spectacle et payer sa place. N’être concerné que par le PNB, cela ne donne plus guère envie de chanter…

Matthieu Ricard, Plaidoyer pour le bonheur, (2004), Pocket 2017.

« Et c’est l’humain qui nous trahit »

Il y a longtemps que je voulais parler de ce petit livre publié par Erwan Gabory aux Editions fort rêveur en 2018… Monté page après page, au Népal, sur du papier fait main, c’est le genre de petit livre qu’on peut ouvrir à volonté, soit dit en passant, sans qu’une seule page ne se fasse la malle ! Ce recueil de fragments raconte finalement le plus ordinaire (en tout cas c’est ainsi que je l’ai lu) – la traversée d’une dépression après une rupture, ce que ça vient réveiller, tout ce dont on prend conscience : l’ego défoncé, le miracle des larmes, la crainte d’aimer encore, notre place infime dans le cosmos – mais avec élégance, avec la pudeur de qui a survécu, par le biais d’un « nous » qui finit par entraîner l’adhésion. Extraits.

« Nous, les vieilles âmes, sommes dévouées à l’amour. L’absolu est son intensité, l’ultime sa finalité. Non ! Puisqu’il n’y a pas de dessein. Si, parce qu’il est enflammé. Passionnées, nous nous offrons intégralement. Si l’amitié est faite de respirations, l’amour est notre poumon. » (…)

« Dans la collision des êtres, du corps, de ses fluides, les énergies se mêlent. La peau pétrit la chair, secoue, éveille. Le sexe se métamorphose et s’ouvre en fleur à respirer. La bouche se fait abeille. Les caresses frémissent et bientôt chancèlent les échafaudages. L’érotisme nous accouche frêles, déchire, comme on déshabille, la pudeur pour lessiver notre couche cérébrale. » (…)

« Et c’est l’humain qui nous trahit. La vie se charge de nous réveiller. Un shoot en pleine poitrine, une flèche, une naissance après un avortement. C’est la séparation, la cassure avec l’autre qui faisait que nous étions un, l’occasion de se reposer les bonnes questions A l’absolu succède le désenchantement. Nous planions sereines dans notre destin. » (…)

« A présent, nous aimons à un niveau supérieur, respectant la distance de la braise et du glaçon. Notre ambition n’est plus que d’être là à s’embrasser dans nos imperfections qui demeurent. Remises comme propulsées, un plaisir ultime nous recouvre. On partage la joie d’être un seul et même cœur, dans un mouvement sensuel. » (…)

« Quand on se pose pour regarder l’illusion du temps : avons-nous parcouru un an, dix, une génération, une rupture, un deuil, un drame, la leçon est toujours la même, les écueils diffèrent. La conclusion est que nous nous relevons. Une certitude est que nous doutons et nous choisissons nos enseignements. Nous cherchons un équilibre pérenne pour atteindre ce qui nous dépasse. » (…)

Erwan Gabory, Nous les vieilles âmes, Editions fort rêveur, 2018.

Journal d’une émancipation

Un premier roman, un plaisir que ce journal d’Antonia, de Gabriella Zalapi, artiste plasticienne, aux origines anglaise, italienne, et suisse. L’auteure était à la Comédie du Livre en juin dernier, où elle commentait les images montées en film court à partir desquelles elle a écrit son livre. On peut l’écouter ici dans une émission France Culture.

« 24 juin 1966
Anniversaire d’Arturo. Immature. C’est le seul mot qui me vient en repensant à la naissance de mon fils. J’avais vingt et un ans, j’étais inconsciente. J’ai fait ce que toute femme fait après s’être mariée : un enfant.
Le visage de mon fils me glisse des mains. J’essaie de saisir quelque chose dans son regard mais il me résiste. J’ai décidé de ne plus aller le chercher à l’école. Je n’ai invoqué aucune excuse malgré son expression dépitée. Je suis incapable d’aimer. »


Antonia – Journal 1965 – 1966, Gabriella Zalapi, Editions Zoé, 2019.

Et enfin septembre vint, Tabucchi

« Chaves, ville de Tràs-os-Montes. Je ne sais pas si à cette époque tu étais déjà allé à Chaves. Difficile de te décrire cet endroit, si tu as vu Las Hurdes de Buñuel, ce documentaire qu’il a tourné en 1933, cela peut te donner une idée. Un endroit loin de tout, des montagnes qui séparaient du reste du monde, et même de l’Espagne franquiste, qui en comparaison nous semblait enviable, parce que là-bas au moins, il y avait eu une guerre civile dont les gens gardaient la mémoire, il y avait des gens qui s’opposaient à ce petit maniaque assassin. Là-haut, à Tràs-os-Montes, les gens avaient un air hébété sur des visages creusés par la misère, patates et choux, c’est tout ce qu’ils pouvaient manger, les femmes étaient vêtues de noir avec des fichus noirs sur la tête, comme aujourd’hui, dans certains pays islamiques, c’était, on pourrait dire, la lune.
Nous passâmes la nuit dans un pensionnat religieux et le jour suivant nous partîmes pour le village qui était l’objectif de nos recherches linguistiques. Résumées en quelques mots nos recherches portaient sur le bétacisme [étude de la prononciation des consonnes, MS souligne !], les dentales et la prononciation des nasales. Archaïsme. S’il y avait un lieu où la langue n’avait pas bougé depuis des siècles, c’était bien celui-ci.
J’ai oublié le nom du village : je me souviens que nous traversâmes une gorge, puis un village désert, parce que tout le monde avait déjà fui vers la France, seuls quelques vieux décrépits assis sur des pierres devant des maisons en pierres décrépites, ces Français présomptueux ne savent pas que les Portugais ont fui le Portugal pour ne pas aller mourir en Afrique, ils croient que les maçons et les concierges des immeubles parisiens se sont exilés pour chercher fortune : imbéciles, ils ne comprennent pas qu’ils sont partis pour sauver leur peau, tous ces jeunes gens qui avaient alors entre vingt et trente ans sont partis a salto, franchissant la frontière de manière clandestine, comme le font les Africains aujourd’hui pour arriver chez nous, mais à l’époque, l’Union européenne ne payait pas de Kadhafi pour qu’il les rassemble dans des camps d’extermination douce, à l’époque l’Europe était plus fermée, mais bien plus ouverte qu’aujourd’hui, elle offrait des possibilités à ceux qui prenaient la fuite. »
Antonio Tabucchi, Et enfin septembre vint, Chandeigne, mars 2019.

Une nouvelle d’Antonio Tabucchi écrite en 2011, restée inachevée (l’auteur est mort en 2012 des suites d’un cancer). Une édition trilingue avec une traduction française de l’italien par Martin Rueff et une traduction portugaise de l’italien par Maria José de Lancastre. J’ai sélectionné ce passage parce qu’il rassemble quelque chose d’un lieu et de ses habitants, d’un objectif de chercheurs en linguistique, et qu’il révèle aussi l’engagement politique de l’auteur, mais c’est la postface de Martin Rueff qu’il faut absolument lire avant la nouvelle inachevée pour la comprendre… Et on peut en profiter pour aller voir le documentaire de Buñuel ici (âmes sensibles, s’abstenir !)

Les beaux jours de Thomas Vinau

C’était à Carpentras pendant le festival de la poésie, le 20 mars pour être précise. Il crevait l’étal (léthal ?) chargé d’auteurs hyper connus, de livres bien plus grands que lui – mais j’aime ce qui est petit, et le poète – et aussi Le Castor Astral depuis longtemps, qui l’a édité. Et son titre !

c’est un beau jour pour ne pas mourir
365 poèmes sous la main

Je le bouquine chaque jour un peu, d’abord au hasard, puis page après page. Dedans, je fais des croix, des petits signes avec un crayon graphite acheté au musée Soulages. Pour moi ce sont des poèmes comme des pensées du jour qui font du bien et remettent l’esprit à l’endroit (le correcteur m’a proposé « l’espoir à l’endroit », c’est bien aussi.) J’aime ces poèmes qui partent du corps, de l’œil, de la sensation, du quotidien. Qui vous disent eh ! tout va bien, regarde autour de toi, des textes qui ne se la jouent pas, des mots pleins de tendresse.

Il y a des livres qui invitent à la vie, celui-ci en est un. J’ai sélectionné trois textes, au hasard…

La lumière n’a pas besoin de stylo

Le bruit de mes pas sur la neige
l’appel d’une buse
une goutte figée à la pointe d’un barbelé
les traces de chevreuil qui vont se perdre dans les bois
aujourd’hui le poème s’est écrit sans moi

C’est la dose qui fait le poison

des jours de peu
des mots de peu
des musiques simples
la lumière de chaque jour
anodine et merveilleuse
écrire plus serait écrire faux
composer
pauser
pourquoi vouloir plus
le rien
c’est tout ce qu’on a

Les petites joies

Calé
sur une chaise longue
dans le jardin bleu de la nuit
je me sens bien
assis dans l’ombre
à zyeuter la voie lactée
à penser aux gens que j’aime
en tirant sur ma clope
je cuve
les petites joies
de ma vie

Poèmes extraits de c’est un beau jour pour ne pas mourir 365 poèmes sous la main, Thomas Vinau, éditions Le Castor Astral, mars 2019




L’île des larmes

« De 1892 à 1924, près de seize millions de personnes passeront par Ellis Island, à raison de cinq à dix mille par jour. La plupart n’y séjourneront que quelques heures, deux à trois pour cent seulement seront refoulés. »

Ellis Island, l’île des larmes, l’île par laquelle passaient tous les immigrants, futurs émigrants vers l’Amérique. Perec y est allé, pour la première fois, avec Robert Bober à la demande de l’INA en 1978 pour effectuer le tournage d’un film qui s’intitulera « Récits d’Ellis Island, Histoire d’errance et d’espoir. » Mais ce qui était vrai pour Bober ne l’était pas pour Perec. Celui-ci venait non pas pour retrouver des « repères, des racines ou des traces » qu’on ne lui avait jamais apprises, mais pour s’approprier « ce lieu-dépotoir où des fonctionnaires harassés baptisaient des Américains à la pelle » car ce qu’il était venu questionner ici, c’était « l’errance, la dispersion, la diaspora (…) le lieu même de l’exil, c’est-à-dire, le lieu de l’absence de lieu, le non-lieu, le nulle part ».

« Je n’ai pas le sentiment d’avoir oublié, écrivait Perec, mais celui de n’avoir jamais pu apprendre (…) »

« ne pas dire seulement : seize millions d’émigrants sont passés en trente ans par Ellis Island
mais tenter de se représenter
ce que furent ces seize millions d’histoires individuelles,
ces seize millions d’histoires identiques et différentes de ces hommes, de ces femmes et de ces enfants chassés de leur terre natale par la famine ou la misère, l’oppression politique, raciale ou religieuse,
et quittant tout, leur village, leur famille, leurs amis, mettant des mois et des années à rassembler l’argent nécessaire au voyage,
et se retrouvant ici, dans une salle si vaste que jamais ils n’avaient osé imaginer qu’il pût y en avoir quelque part d’aussi grande,
alignés en rang par quatre,
attendant leur tour


il ne s’agit pas de s’apitoyer mais de comprendre
(…)
ils avaient renoncé à leur passé et à leur histoire,
ils avaient tout abandonné pour tenter de venir vivre ici une vie qu’on ne leur avait pas donné le droit de vivre dans leur pays natal
et ils étaient désormais en face de l’inexorable
ce que nous voyons aujourd’hui est une accumulation informe, vestige de transformations, de démolitions, de restaurations successives

(…)
pourquoi racontons-nous ces histoires ?

que sommes-nous venus chercher ici ?

que sommes-nous venus demander ? »

(les questions que je me pose à propos de ce que je tente d’écrire depuis des années… et qui finira par dormir au fond d’un disque dur…)

MS

Tout sauf un livre de cuisine*…

« Les dernières années, quand il n’était pas hospitalisé, mon père passait le plus clair de son temps dans la salle à manger de la maison de ses parents morts, couché sur l’ancien divan de son cabinet, le haut du dos et la nuque calés par des coussins, observant s’écailler les fleurs de lys du plafond peint, fumant son tabac brun.
Les cendres rebondissaient sur son ventre et grisaient sa chemise.

Ce divan dans lequel, trente années durant, les corps de ses patients avaient imprimé leurs formes, creusant le matelas comme un moule, le façonnant comme de la glaise, il me l’avait proposé pour lit à l’occasion de son déménagement.
J’avais trouvé l’idée bizarre et j’avais prétexté qu’il était trop étroit.
Souvent je me demande si mes rêves auraient été différents si j’avais accepté son offre, si les rêves des patients de mon père auraient contaminé les miens.
Ah, ces rêves !
Je les ai tous, année après année, dans de grands cahiers à spirale vert émeraude. Ils sont là, dans la noirceur d’un carton, dans le grenier d’une maison qui n’est même pas la mienne. Des milliers de rêves soigneusement consignés, annotés par mon père, les rêves de ses patients. Des histoires de fossoyeurs en grève, de rhinocéros en rut, de pain trop cuit dans des villes asiatiques, de pères qui sont les pères des enfants de leurs enfants, d’ascenseur en panne, de courant coupé, de têtes coupées, de natte coupée.
Que faire de ces rêves ? Comment me les approprier ? Un rêve appartient-il à son rêveur ? Au bout de combien de temps un rêve devient-il libre de droits ?
Dans l’axe du divan où il s’allongeait pour fumer, il avait accroché un tableau de la femme en bleu (car la femme en bleu n’était pas seulement psychiatre et navigatrice, elle était aussi peintre.) Le tableau, mal fixé, penchait à gauche. Je me souviens de cette marine à l’aquarelle, des canots au mouillage, la baie ouvre sur le large, c’est peut-être l’après-midi, la marée est basse, des hommes en vareuse s’affairent autour d’une barque, remaillent un filet, se penchent, se contorsionnent, le ciel est d’un houleux violet de dénouement.
Au premier plan, accoudé à une balustrade, il y a une femme à la chevelure foisonnante, bouclée, de profil mais le visage tourné vers l’horizon. Les pans de sa robe outremer ondoient au vent et c’est comme ça que l’on sait qu’il y a du vent. »

* mais avec de vraies recettes dedans (ndlr)

Samuel Poisson-Quinton, Un père à la plancha, l’arbalète gallimard, ©Editions Gallimard, 2019.

Extrait de la 4e de couverture :
Composé pour déjouer (ou accomplir) les prédictions d’une cartomancienne, Un père à la plancha raconte un père, mais un père affaibli, un père des dernières années, un père qui n’est plus vraiment un père.
Le fils, cuisinier au Palais des Burgers, vient d’apprendre sa mort. Il rêve, il rêve déjà au livre ; les premières phrases naissent au-dessus d’une plancha ruisselante, dans l’odeur des graisses et le crépitement des cuissons. A Toulouse le soleil brille et le service commence…
Un père à la plancha est le premier livre de Samuel Poisson-Quinton.

Et pour la petite histoire, Samuel a fréquenté les ateliers du déluge, le groupe d’écriture de Florac que je lui ai conseillé de quitter au plus vite pour aller écrire sur le Causse où il vivait alors. Ce qu’il a fait. Et bien fait.

Eyes wide shut…

les porcelaines

J’ai lu hier Les yeux brodés, de Pauline Sauveur, à la faveur d’une soirée de solitude et de répit. Je connaissais d’elle 3 nouvelles (de) maisons (beaucoup aimé aussi). Ici, une écriture tout actuelle pour raconter des choses simples de la vie, l’enfance et ses blessures, ce qui les ravive, ce qui effraie, ce qui rend heureux, ce qui encombre, ce qui s’en va parfois avec l’eau du bain, à tort ou à raison, autour de la question, toujours au cœur, de l’existence. Une écriture libre, joueuse, qui nous parle à l’oreille, qui m’a touchée au ventre, sans doute parce que si tout n’est pas limpide (enfin, pour moi, et c’est la première qualité d’un livre et d’un récit tel que celui-ci, en tout cas, je crois !), je m’y suis retrouvée souvent, saisissant l’essentiel derrière les images, les mots décousus, ou brodés comme les yeux avec lesquels la mère du récit observe le monde pour mieux le voir, pour mieux s’en échapper peut-être aussi. Et d’ailleurs elle y parvient, elle décolle et nous abandonne dans un jardin d’amour où il ne nous reste qu’à pousser la vieille grille pour découvrir ce qui s’y cache.
Comme ma commande comptait parmi les 30 premières, j’ai eu droit en plus, à un tirage de la photo de couverture, superbe…

Extraits

« Le vent dans les arbres, leurs grands bras aux gestes lents, leur bruit d’océan. Assise, encore, j’évite un temps les mouvements. Je reste sans voir, j’attends, j’attends sans bouger le temps de m’habiter de m’habituer de calmer les remous. On ne peut pas tout changer comme ça il paraît, que c’est normal et que c’est tant mieux, il paraît. On ne peut pas évoluer trop vite, n’est pas en pâte à modeler qui veut, instinct de survie, faut du temps pour se faire les dents.

Côté jardin, je reste à réorganiser.
J’entends l’herbe pousser les nuages avancer.
Ma place pour rien au monde.
Je regarde le sang s’affairer sans moi je nage dans mes pensées éloignées.
Pourtant, je me rappelle avant je savais. »

« Les vaillants amants se faisaient face délaissaient l’affaire s’accordaient tout leur temps. Ils se reconnaissaient, comme depuis longtemps, avec bonheur. Leurs souvenirs entremêlés les accompagnaient, frémissant sous la peau. Elle goûtait chaque morceau du corps donné. Il dégustait ses caresses appuyées et ses baisers. Un baiser délicat s’envola né au creux du cou, cette étendue de peau fragile, croisée de tous les chemins menant à Rome.
La vieille grille voyait grandir le désir vriller sans limites puis s’épancher doucement à ses pieds. Les corps se retrouvaient, couvés d’un regard partagé, le moelleux avec le moelleux les lèvres avec la peau les os entre eux s’en frottaient les mains.
Ça ressemblait aux deux tartines bien grillées de ce matin sur la table sous la treille un peu plus loin. Chaud pareil. »

Pauline Sauveur, Les yeux brodés, ©Jacques Flament Editions, 2018.

 

L’œil d’Artaud

marlen-sauvage-@Ernest Pignon-Ernest

« L’œil d’Artaud, ce n’est pas un regard curieux ou serein, comme on peut en voir sur les portraits, genre classique de histoire de la peinture : la minutie de Corneille de Lyon, le rayonnement des tronches rubicondes de Frans Hals ou les autoportraits anxieux et curieux du vieillissement de Rembrandt.
Est-ce un portrait que nous livre ici Ernest Pignon-Ernest ?
L’idée n’est pas de reproduire au plus près le visage tourmenté d’Artaud. Il s’agit d’une évocation des tourbillons de l’âme. Comment peindre l’âme ?
Ernest Pignon-Ernest  y parvient grâce à ce mouvement des lignes, mélanges de gris et de blanc, de noir et de gris, qui tournoient tout autour des traits dévastés du modèle, saisi dans un moment de folie et qui nous ramène invariablement vers le vrai propos du peintre ; l’œil d’Artaud.
Ernest Pignon-Ernest a ceci de caractéristique qu’il s’inscrit à la fois dans la grande tradition du dessin par la précision des traits, la qualité du détail, le mouvement de l’expression de ses modèles, dans l’instant d’une situation qu’il choisit avec soin. Ses œuvres, jetées à même le mur, dans des lieux de passage, jaillissent à la figure des passants, comme d’insolites provocations : rue de Naples, cabines téléphoniques, townships sud-africaines, Ernest Pignon-Ernest ne cherche pas seulement à reproduire une réalité, il interpelle en permanence le promeneur par un sujet en mouvement dont il saisit l’essentiel du moment de sa vie.
Ici, c’est l’œil d’Artaud, tourmenté, inquiet, perçant comme une pointe d’acier qui nous dit à la fois son angoisse et l’expose. Le portrait d’Artaud, c’est l’évocation d’un homme près de la mort, décharné et réduit par sa déchéance physique à ce qui reste quand tout est parti, le regard, seule parcelle de vie intacte, subsistant dans une face détruite par la folie.
Les dessins d’Ernest Pignon-Ernest ne sont pas beaux, bien faits, ou intéressants. Ils nous ramènent à ce propos majeur de l’existence de chacun, la misère, la mystique, la folie. Instant saisi au vol par un peintre d’abord engagé dans son époque, préoccupé d’exprimer les tourments de l’Homme, les drames de son temps.
L’œil d’Artaud nous dit tout cela, à la fois : le dessin de ce grand artiste et l’incapacité du monde à lui assigner une place dans la société. La mort est proche, parfois rappelée par la forme d’un crâne posé près du regard, dans la grande tradition des vanités, trait à peine esquissé, tant l’œil d’Artaud suffit à nous dire l’essentiel. »

Jérôme Clément, in Face aux murs, Ernest Pignon-Ernest
©Delpire Editeur, 2010. Nouvelle édition revue et augmentée ©Libella, Paris, 2018.

marlen-sauvage-@Delpire

Photos : M. Sauvage

 

Tempête dans une vie

marlen-sauvage-homme-miel-Martinelli

Pour toi, Eric

« La radiothérapie s’est étalée sur quatre semaines, en juillet. J’avais eu un mois et demi pour me remettre de l’opération. Mon cou était toujours prisonnier de sa minerve. Les nuits étaient difficiles. Mais les douleurs s’estompaient peu à peu et j’étais plus mobile. Je profitais du calme de la maison pour graver sur le papier de nouvelles histoires. J’étais un survivant. Mille projets explosaient dans ma tête. J’avais plusieurs romans à écrire, deux recueils de nouvelles à terminer et un disque de chansons à enregistrer. Je ne voulais plus les remettre à plus tard. Je voulais les réaliser rapidement. Le temps était mon ennemi.

Ce qui ne te tue pas te rend plus fort, paraît-il. Je n’en suis pas persuadé. Cette épreuve ne m’a pas amélioré. Elle ne m’a pas rendu plus fort.

Ce qui ne m’a pas tué m’a seulement rendu plus pressé. »

©Olivier Martinelli, L’Homme de miel, ©Christophe Lucquin Editeur, 2017

 

Photo : Marlen Sauvage