L’hirondelle rouge, J.-M. Maulpoix

 

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« J’éprouve une espèce de honte à m’asseoir dans le train de banlieue un écouteur sur les oreilles. C’est comme déserter mes semblables, leur signifier mon indifférence… Mais en ce moment, j’ai besoin de musique. Mozart ou Schubert surtout. Pour que les larmes coulent autrement. Dans l’oreille plutôt que dans l’œil.
Ne pouvant plus rien entendre aux affaires humaines, je me souviens du monde dans la musique, là où ne vont plus les mots. Là où continue de prendre sa source le poème.

(…)

C’est à peu près comme si les freins de ton vélo avaient lâché au sommet de la côte. Irrésistiblement, tu prends de la vitesse. Le temps qui file à toute allure te blanchit les temples. Tu ne roules plus, tu glisses. Ta vie est de neige, de sable et d’eau courante.
L’inconnu est de plus en plus proche. Il ne se déguise plus en terres lointaines, en azurs, en chimères. Assis là, sur la chaise, il t’attend devant la porte.
Que lui dire ? La misère n’est précise qu’en sa phrase démunie. La machine du cœur continue son travail. Au-dehors, la campagne dort. Là-bas, la pluie est silencieuse. Il n’est de chant possible qu’un bâillon sur la bouche.
Tu attends, toi aussi, derrière la porte, l’oreille déjà collée contre le bois. Tu as pris rendez-vous. Ton tour viendra bientôt. Tu ne guériras pas de cet abîme.

(…)

Je vous le demande : lorsqu’elle s’est échappée du corps, où l’âme est-elle allée se loger ? Dans quel trou de souris ? Dans l’armoire, dans le piano, sous le tapis ? A quatre pattes, je la cherche, comme une bête qui croirait encore à sa proie. Et je renifle jusque dans ma bouche, ce souffle dont je ne sais plus s’il est de vie ou de vent. »

Jean-Michel Maulpoix, L’hirondelle rouge, Mercure de France, 2017

Le camp des autres

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« Dans chaque tableau il y a le nom commun de la plante, son nom latin, l’organe auquel il correspond et les applications possibles. Suivant la partie que tu utiliseras les effets seront différents, racine, sommités fleuries, graines, feuilles, écorces. Entrent ensuite en ligne de compte, le mode de conservation, la quantité et l’association, avec d’autres. Je peux t’apprendre à les reconnaître mais tu dois pouvoir t’en remettre aux livres. Aucun herboriste ne peut travailler sérieusement sans livre. La lanterne posée sur la table forme un halo tremblant qui s’effile et se tresse au fouet des flammes du feu. Le temps passe à peine, sur la pointe des pieds, dans la cabane orange comme un cœur d’abricot. La nuit donne un nouvel écho aux chants de la forêt. Les brames et les hululements prennent la matière que l’obscurité vole au jour, ils deviennent épais, solides, pointus. Les menaces changent de géographie. Les diurnes se tassent dans l’espoir de garder un peu de leur chaleur pendant que tout un nouveau monde se réveille pour faire grouiller la nuit. Ça attaque par en dessous. Ça grignote. Ça bondit et accule. Ça surgit. Le soir, Gaspard traverse un nouveau pays au grappin de sa bougie. Il tente d’escalader les lettres et les signes. Suit d’un doigt hésitant des arabesques noires qui soudain prennent vie en dévoilant un sens. Ça l’ennuie et le fatigue. Il ne pense pas parvenir de l’autre côté mais il pressent le pouvoir que ce savoir suppose, il devine également la dimension sacrée qu’il revêt pour Jean-le-blanc alors il s’accroche. C’est pas plus dur que de curer le sol d’une écurie. Parfois lui prend l’envie de planter son poinçon et d’éventrer les livres. Tout est laborieux ici, mais tout semble tenir, droit et costaud, alors il persiste. Mais tout de même, pour une plante, une lettre, un mot, le temps que cela prend, la lutte contre soi que cela représente, de se confectionner quelque chose à savoir. »

Thomas Vinau, Le camp des autres, @ Alma éditeur, Paris 2017.

Unknown

Un poème de Ida Jaroschek

« Au soulèvement des collines le soir
devant l’édifice des ombres

j’essaie de te rejoindre
lignes de fuite partage des eaux trajectoires

Précédant ces alignements bleus
cet arbre au loin
il y a ton regard

ton œil
dérouté vers des charrois d’obscur

ton œil parti sinuer dans la nuit
habiter le noir

tandis que je reste là
immobile
apprivoisant des peuplades de nuages »

Texte : Ida Jaroschek, Survivance de la neige, éditions Encre et Lumière, 2013
Photo : Marlen Sauvage

Deutéronome

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« Contrairement, en effet, à l’Egypte d’où vous êtes sortis, le pays là-bas vers lequel tu te diriges pour l’occuper n’est pas semblable à un jardin potager qu’après l’avoir ensemencé l’on irriguerait par de l’eau s’écoulant dans des canaux ouverts d’un coup de talon : cette terre où vous allez passer pour vous en emparer est plutôt un pays de collines et de vallées qu’abreuvent les pluies du ciel. D’un bout à l’autre de l’année, le regard de Yhwh ton Dieu veille sur cette terre que Yhwh scrute. Si vous écoutez attentivement les commandements que je vous énonce en ce jour : aimer Yhwh votre Dieu et le servir de tout votre cœur et de toute votre âme, alors, au printemps comme à l’automne, je donnerai à vos terres la pluie en temps propice et tu pourras ainsi engranger ton blé, ton vin et ton huile. Je donnerai l’herbe des champs pour ton bétail, et toi tu mangeras à satiété. Prenez bien garde à ce que votre cœur ne soit pas séduit et à ne pas vous égarer en servant des dieux étrangers et en vous aplatissant devant eux. Car la colère de Yhwh, alors, s’échaufferait contre vous. Il retiendrait les cieux : sans pluie désormais, la terre deviendrait improductive et vous disparaîtriez vite de ce bon pays que Yhwh vous donne. »

La Bible (© 2001, Bayard)
Dt 11,10 – 11,18
Traduction de Jean-Luc Benoziglio – Léo Laberge

Photos : Alain Andrieux (Jordanie, 1994. Tirage papier numérisé) – Marlen Sauvage

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Cette bible dort sur mes étagères depuis qu’elle m’a été offerte. Parfois ouverte pour peu de temps, jamais lue intégralement. De cette version littéraire de la bible, dont la traduction de chaque livre a été confiée à un exégète et à un écrivain, j’extrais ce qui me « parle » le plus. Je le fais dans l’ordre établi des « livres » qui est celui de ma lecture. Ce choix très subjectif est contestable bien sûr, car j’ai décidé d’occulter le plus violent de ce « texte sacré » (tout au moins dans ce qui constitue l’Ancien Testament, ici appelé « Alliance »).

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Nombres

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Viennent les filles de Tselofehad
fils d’Héfer fils de Galaad fils de Makir fils de Manassé fils de Joseph des clans de Manassé
Mahla Noa Hogla Milka et Tirtsa sont leurs noms
Elles sont devant Moïse et Eléazar le prêtre. Elles sont devant les chefs et la communauté à l’entrée de la tente du rendez-vous
Elles disent
Notre père est mort dans le désert. Mais il ne faisait pas partie de la bande des conspirateurs contre Yhwh la bande de Qorah. Notre père est mort à cause de ses péchés et il n’avait pas de fils. Pourquoi retrancher le nom de notre père de son clan parce qu’il n’a pas de fils ? Donne-nous une propriété comme aux frères de notre père. Moïse porte l’affaire devant Yhwh
Yhwh parle à Moïse
Les filles de Tselofehad parlent vrai
Donne-leur un héritage comme aux frères de leur père
donne-leur la part de leur père
Dis aux Israélites
Si un homme meurt
s’il n’a pas de fils
sa fille hérite
s’il n’a pas de fille
ses frères
s’il n’a pas de frère
les frères de son père
si son père était sans frère
la chair la plus proche de lui hérite dans le clan
pour possession
prescription légale
ordonnée à Moïse
par Yhwh

La Bible (© 2001, Bayard)
Nb 27,1 – 27,11
Traduction de Marie Borel, Jacques Roubaud, Jean L’Hour

Photos : Alain Andrieux (Jordanie, 1994. Tirage papier numérisé) – Marlen Sauvage

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Cette bible dort sur mes étagères depuis qu’elle m’a été offerte. Parfois ouverte pour peu de temps, jamais lue intégralement. De cette version littéraire de la bible, dont la traduction de chaque livre a été confiée à un exégète et à un écrivain, j’extrais ce qui me « parle » le plus. Je le fais dans l’ordre établi des « livres » qui est celui de ma lecture. Ce choix très subjectif est contestable bien sûr, car j’ai décidé d’occulter le plus violent de ce « texte sacré » (tout au moins dans ce qui constitue l’Ancien Testament, ici appelé « Alliance »).

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Lévitique

 

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Ne volez pas
ne mentez pas
ne vous trompez pas les uns les autres
Ne jurez pas un faux serment sur mon nom
ce serait profaner mon nom de Dieu
Je suis Yhwh
N’exploite pas ton prochain
ne le spolie pas
ne garde pas la paie de l’ouvrier une seule nuit
Ne maudis pas le sourd
n’entrave pas la marche de l’aveugle
crains ton Dieu
Je suis Yhwh
Si tu juges ne sois pas injuste
ne favorise pas les moins que rien
ne te courbe pas devant les grands
juge les tiens avec justice
Ne répands pas de calomnies contre les tiens
ne risque pas le sang d’un proche par ton témoignage
Je suis Yhwh
Ne trahis pas ton frère délibérément
avec ton compatriote ne te soucie que du droit
ne te mets pas en faute envers lui
Renonce à la vengeance
sois sans rancune envers les fils de ton peuple
aime ton proche comme toi-même
Je suis Yhwh

La Bible (© 2001, Bayard)
Lv 19,11 – 19,18
Traduction de Marie Borel, Jacques Roubaud, Jean L’Hour

Photos : Alain Andrieux (Jordanie, 1994. Tirage papier numérisé) – Marlen Sauvage

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Cette bible dort sur mes étagères depuis qu’elle m’a été offerte. Parfois ouverte pour peu de temps, jamais lue intégralement. De cette version littéraire de la bible, dont la traduction de chaque livre a été confiée à un exégète et à un écrivain, j’extrais ce qui me « parle » le plus. Je le fais dans l’ordre établi des « livres » qui est celui de ma lecture. Ce choix très subjectif est contestable bien sûr, car j’ai décidé d’occulter le plus violent de ce « texte sacré » (tout au moins dans ce qui constitue l’Ancien Testament, ici appelé « Alliance »).

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Exode

 

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« N’élève pas de fausse rumeur. Ne prends pas le parti du coupable par un faux témoignage. Tu ne suivras pas la foule pour faire le mal, tu ne répondras pas dans un procès pour dévier la justice en suivant la foule, et tu ne favoriseras pas un faible dans son procès.
Quand tu tombes sur le bœuf de ton ennemi ou son âne perdu, tu les lui retourneras. Quand tu vois l’âne de ton ennemi tomber sous sa charge, ne le laisse pas seul avec lui, libère-le avec lui.
Tu ne feras pas dévier le droit d’un pauvre dans son procès. Tiens-toi loin du mensonge, et l’innocent et le juste tu ne les tueras pas, parce que je n’acquitterai pas le coupable. Et les pots-de-vin tu ne les prendras pas, parce que le pot-de-vin aveugle le clairvoyant et ruine la cause du juste.
L’étranger tu ne l’opprimeras pas : et vous, vous connaissez l’âme de l’étranger, parce que vous avez été étrangers au pays d’Egypte. »

La Bible (© 2001, Bayard)
Ex 23,1 – 23,9
Traduction de François Bon

Photos : Alain Andrieux (Jordanie, 1994. Tirage papier numérisé) – Marlen Sauvage

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Cette bible dort sur mes étagères depuis qu’elle m’a été offerte. Parfois ouverte pour peu de temps, jamais lue intégralement. De cette version littéraire de la bible, dont la traduction de chaque livre a été confiée à un exégète et à un écrivain, j’extrais ce qui me « parle » le plus. Je le fais dans l’ordre établi des « livres » qui est celui de ma lecture. Ce choix très subjectif est contestable bien sûr, car j’ai décidé d’occulter le plus violent de ce « texte sacré » (tout au moins dans ce qui constitue l’Ancien Testament, ici appelé « Alliance »).

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Genèse

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« Mon arc donné dans un  nuage
signe d’alliance entre moi et la terre

Quand je ferai sortir des nuages
un nuage sur la terre
on verra l’arc dans un nuage

Alors je ferai mémoire de mon alliance
qui passe entre moi et vous
et toute la vie avec toute chair

Annulées les trombes d’eau qui font déluge
pour entraîner toute chair à sa ruine

Je verrai l’arc dans un nuage
pour mémoire de l’alliance de toujours
qui passe entre Dieu et toute chair vivante sur la terre »

La Bible (© 2001, Bayard)
Gn 9,13 – 9,16
Traduction de Jean L’Hour

Photos : Marlen Sauvage

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Cette bible dort sur mes étagères depuis qu’elle m’a été offerte. Parfois ouverte pour peu de temps, jamais lue intégralement. De cette version littéraire de la bible, dont la traduction de chaque livre a été confiée à un exégète et à un écrivain, j’extrais ce qui me « parle » le plus. Je le fais dans l’ordre établi des « livres » qui est celui de ma lecture. Ce choix très subjectif est contestable bien sûr, car j’ai décidé d’occulter le plus violent de ce « texte sacré » (tout au moins dans ce qui constitue l’Ancien Testament, ici appelé « Alliance »).

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Avec Sandrine Cnudde

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« Je suis à l’heure
tu t’assois près de moi la brume
si immobile tu passes pourtant
tes longs doigts dans ce qui
me reste de cheveux sombres
des formes enragées bondissent en
braillant comme si je leur avais
volé une chaussure
je regarde longtemps comment meurt le jour
toi tu m’accompagnes jusque chez moi
sous la table du monde
où les pensées qui s’échappent sentent
le thym comme l’ombre ce poisson
qui se tient au milieu de l’eau sans se cacher
je me déplace avec elles
je les désire
même si au fronton de l’autre rive
cette barque de pierre
mes paupières closes
je reste là au centre de mon frémissement
sans bouger si immobile
à compter
les ondes qui font voler les fenêtres
encore
encore
une branche se met à chanter
peu à peu
tout ce qui m’enveloppe
me ramène dans le sillon éclatant
de la chanson
de l’action
ce n’est que bien après que
le ciel pâlit. »

Sandrine Cnudde
« Mes nuits avec le corps de la nuit », Patience des fauves
Editions po&psy – © érès, 2017

Lumière

 

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« Ambahy – Nuit qui se déchire et qui se lacère à l’aube des lucidités, sur des paupières qui se ferment aux songes. Me verse doucement dans l’ombre froide qui s’ouvre nue sur les pierres. Le soleil dénude le monde et, par pudeur, le vent souffle dans les sables, aveugle les yeux. Je reprends mes pas et les précipite sans fin sur toutes mes errances. Que l’ombre est lente à nous prendre… Ne suis plus que rêve, que tracée des temps qui s’effile dans les songes. Dériver dans les ombres qui s’étirent et qui s’allongent. Je trébuche mon souffle sur des caillasses obstruant mes poumons – crache ! crache ! –, trébuche mes pas sur la plage lourde encore d’obscurité.
Du sang, mon sang sur le sable noir.
Dis :
« Ce sang qui éclabousse les rochers dessine le visage du blessé. »
Dis encore :
« Nous avons recueilli l’ombre sur la pierre, nous nous en sommes vêtus et la nuit fut dehors. »
Un pesant arbre fend l’aube, se dispersent mille ombres en mon âme, mille feuilles sur ma peau. Cette île, Ambahy, est de tous les regrets. A mes lèvres, j’ai porté le sel de ses plages et j’ai revu de mes yeux médusés la mère que l’on nous raconte née des lumières se donner à l’océan. Elle a ouvert son ventre et l’ombre en elle s’est engouffrée. »

Nour, 1947 – Raharimanana
Editions © Vents d’ailleurs / Ici & ailleurs, 2017
(Réédition du roman paru en 2001 aux éditions Le Serpent à plumes)