Conversation, Serge Marcel Roche

Ma lecture du soir, et je vous invite à aller lire ce recueil de Serge Marcel Roche ici, illustré par Olivier Dende.

C’est dis-tu un troisième lieu
Un nid dans l’arbre creux
Du cœur endormi
Une porte bleue
Entr’ouverte et cachée à demi
Par l’auvent gris d’une ombre
La gaze d’un rideau
Et à la saison verte
La longueur des pluies

Un autre lieu
Sur une rive
Un entre-deux
Afin de vivre
S’il est possible de vivre heureux

Serge Marcel Roche
Extrait de Conversation, poèmes.
2016 © Serge Marcel Roche, Olivier Dende & Éditions QazaQ
(A télécharger gratuitement sur le site des éditions QazaQ)

Faites passer !

marlen-sauvage-laissez-passer

J’ai reçu hier Laissez-passer de Juliette Mézenc, et je ne peux que vous inviter à acheter ce livre et à le lire dare-dare. Pour ma part, le déluge ayant atteint les montagnes cévenoles, j’ai opté pour une lecture à la bougie (photo témoin) que j’ai terminée à la lumière du jour ce matin. Tout en sensibilité, sur un ton aigre-doux, parfois drôle (on rit jaune souvent, mais aussi clair et franc !), jamais moralisateur ni arrogant, la prose de Juliette secoue, quand bien au chaud sous la couette on tenterait de faire semblant d’oublier ce qui se passe au dehors, dans notre société vouée à la controverse des frontières. Elle secoue aussi au plus intime, dans ses retours sur les accidents de la vie, avec l’évocation de la disparition de sa sœur, un autre naufrage, et nous emmène aux frontières des Enfers quand on se demande vraiment de quels paradis ils pourraient bien être l’envers.

Laissez-passer, Juliette Mézenc, Editions de L’Attente, 2016.

Marlen Sauvage

 

Paroles d’Yves Bonnefoy…

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Yves Bonnefoy (1923-2016)

Nous vivons dans un monde où nous sommes absents de nous-mêmes. La représentation que nous nous faisons de la réalité nous coupe de notre être en profondeur. Je considère cela comme l’opposition d’un moi, le gestionnaire de cette représentation du monde qui est notre lieu commun, et d’un je qui se souvient de sa finitude et qui retrouve les grandes fonctions simples, les grands besoins de l’existence. La poésie est la reconquête de l’expérience du je par opposition au moi narcissique, organisateur, celui que l’on voit à l’œuvre dans la littérature. Dans cette perspective, le poète fait des efforts pour briser les enchaînements du discours et pour retrouver ce je. Prenant appui sur le son du mot, qui est la réserve d’unité au sein d’un vocable dont la part notionnelle fragmente le réel, la poésie désagrège la représentation du monde pour retrouver le rapport immédiat que l’on veut avoir avec soi. « Je est un autre », dit Rimbaud, cette parole est fondamentale. Se chercher à travers le monde du moi c’est essayer d’établir un rapport de finitude à finitude avec cet autre être qui est moi-même. Plus on approche de l’expérience poétique dans sa spécificité, plus la présence de l’autre est importante ; elle est intérieure à soi-même. Dans le livre que j’ai intitulé La Longue Chaîne de l’ancre (2008), la première partie qui s’appelle « Le désordre » est le constat d’autres voix qui viennent de moi, de nous. En profondeur, la poésie se découvre très naturellement un théâtre, un théâtre sans scénario avec la coprésence de voix simples qui constituent la diversité de l’être humain. En écrivant je m’adresse à un « toi » qui est moi-même, tout en étant la tentative de constituer l’autre dans sa présence.

Yves Bonnefoy
in Ecritures croisées – Parcours raisonné dans les littératures du monde
Textes réunis par Annie Terrier, Guy Astic et Liliane Dutrait. Editeur Rouge Profond, 2011.

Photo DR. Site diacritik.com

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Vingt-cinq ans de Fête du Livre à Aix-en-Provence ont suscité ce recueil étonnant des voix de grands noms de poètes, de romanciers (Gao Xingjian, Toni Morrison, Kenzaburo Ôe, Mahmoud Darwich, Yves Bonnefoy, Octavio Paz, Günter Grass… j’en ai compté 56 !), accompagné d’un film.

Enfance berlinoise

« J’ai été beaucoup malade. De là vient ce que d’autres appellent ma patience, mais qui en vérité ne ressemble à aucune vertu : le goût de voir s’approcher de loin tout ce qui m’importe, comme de mon lit de malade les heures. C’est pourquoi je perds le meilleur d’un voyage quand je n’ai pas pu attendre longuement le train à la gare, et c’est de là également que vient ma passion de faire des cadeaux : car ce qui surprend les autres, moi qui l’offre je l’ai préparé de longue main. Le besoin de voir venir ce qui arrive, soutenu par l’attente comme le malade par les coussins placés dans son dos, a fait que plus tard les femmes allaient me paraître d’autant plus belles que j’aurais eu à les attendre longtemps avec confiance. »

Extrait de Enfance berlinoise, de Walter Benjamin

 

© Editions de l’Herne, 2012 – Traduit de l’allemand par Pierre Rusch

Un loup aux aguets

[47]

Le drapeau de la liberté
Ma chemise
Sur la corde à linge
Légère et libérée
De la prison du corps

[49]

Quel regret !
Je n’ai pas su accueillir
Le premier flocon de neige
Sur ma paupière

[53]

Les chrysanthèmes blancs
Se sont dressés pour voir
La pleine lune

[37]

Si haut
Si majestueux
Vole le faucon
Cherchant
Un tout petit cadavre

 

Abbas Kiarostami
Extraits de Un loup aux aguets © Abbas Kiarostami, 2005
© Editions de La Table Ronde, Paris, 2008.
Traduction de Nahal Tajadod & Jean-Claude Carrière

Un loup aux aguets (suite)

[30]

En ton absence
Le soleil est le soleil
Le jour est le jour
La nuit la nuit
Ta présence est une parcelle de clair de lune

[33]

En ton absence
Le jour et la nuit
Ont juste vingt-quatre heures
En ta présence
Un peu moins
Un peu plus

[35]

Par courrier express
J’ai reçu une lettre
Chargée de haine

[37]

J’hésite
Debout entre deux chemins
La seule route que je connaisse
Est celle du retour

 

Abbas Kiarostami
Extraits de Un loup aux aguets © Abbas Kiarostami, 2005
© Editions de La Table Ronde, Paris, 2008.
Traduction de Nahal Tajadod & Jean-Claude Carrière

Un loup aux aguets

marlen-sauvage-kiarostami

[1]

Une ligne rouge sur la neige blanche
Un gibier blessé
Qui boîte

 

[3]

Le vent emportera
Les fleurs du cerisier
Jusqu’au blanc des nuages

[5]

J’ai accompagné
La lune
Jusqu’au cœur d’un nuage sombre
J’ai bu du vin et j’ai dormi

[8]

Un oiseau
Chante au milieu de la nuit
Inconnu
Même pour les oiseaux

[9]

Un épouvantail sans manteau
Dans une nuit froide d’hiver

Extraits de Un loup aux aguets © Abbas Kiarostami, 2005
© Editions de La Table Ronde, Paris, 2008.
Traduction de Nahal Tajadod & Jean-Claude Carrière

La caresse du temps

« Si l’âme et le cœur ont, avec les années, l’opportunité de rajeunir, on se doute bien que le corps répond à d’autres lois. Il fane. Et ce serait sot de le nier. Il s’en va le bien-aimé, le familier, le somptueux compagnon, désirable pour autrui et docile au plaisir, celui qu’un ressort mettait debout, qui bondissait, dévalait l’escalier… Il arrive parfois que toute sa magie soit brusquement là et qu’un frémissement, un frôlement, une saveur me le rendent. A peine me suis-je aperçue de sa furtive visite que déjà je l’ai fait fuir.
Un clin d’œil… sans plus.
Mais le vieillissement du corps recèle plus de mystères que l’imagination peut en livrer. De toutes les énigmes, il est peut-être la plus troublante. Rien de plus menacé, de plus soumis à la déchéance. Pourtant « rien qui ne soit plus à même de détecter le frôlement des dieux, leurs allées et venues parmi nous »1… Car, avec les années, le corps se métamorphose, s’affine, perçoit le monde à des registres autrefois inconnus, capte des multitudes de signaux et d’informations sur les choses et les êtres. La peau a cessé de le limiter. La carezza n’est plus la haute œuvre de l’amant seul : un regard, un reflet, le vent dans les cheveux – et ce frisson se déploie, se déroule comme un jeté de soie. L’éros s’est dilaté. L’amoureuse aussi. Son corps ne la contient plus. Un jour, l’enveloppe s’en déchirera sous la poussée d’une autre naissance. Deux amies se sépareront à la croisée des chemins. « La femme avec un corps » et « la femme sans corps » se diront adieu. Deux reflets dans l’eau de la mort, deux rêves qui retourneront vers le Rêveur des mondes.

Nombreuses fois
Nombre de fois
L’homme s’endort
Son corps l’éveille
Puis une fois
Rien qu’une fois
L’homme s’endort
Et perd son corps…2

1 – Les Sept nuits de la Reine, Christiane Singer, éd. Albin Michel.
2 – René Char.

Extrait de N’oublie pas les chevaux écumants du passé, de Christiane Singer.
Editions Albin Michel, 2005

Un printemps de lectures

Pour la 18e édition du Printemps des poètes, la bibliothèque départementale de prêt de Lozère m’invite à lire une sélection de poèmes… de Apollinaire à Bonnefoy dans 5 bibliothèques du département.
Robert Piccamiglio, auteur de poésies, théâtre, récits, viendra de sa Haute-Savoie natale pour animer des rencontres lectures. Les dates sont dans le document joint.

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Je remercie l’organisatrice de l’événement, Lætitia Villon, et Eva Collin de la bibliothèque de Florac, de m’avoir associée à ce projet qui m’enchante !

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