« Sec et ocre »

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Dans la vigne déserte, ravalée par l’hiver, la peau morte abandonnée aux frissons du mistral, Marcel fait saigner la terre à grands coups de pioche. La montagne le regarde, impassible, en caressant d’ombres son échine courbée.

Une vie rêche coule dans ses veines, pas de place pour le rêve. Ici le temps est dur depuis toujours. Sec et ocre. Une toile sépia éternelle.

Il lève l’outil au ciel comme un guerrier en incantation et frappe avec force l’écorce d’argile durcie par la sécheresse et les vents. Trois petits pas dans le rang et la pioche s’envole à nouveau, double sa hauteur, le rend beau, grand et majestueux. Le temps d’apprécier le geste et l’outil disparaît sous son corps. Plié comme un roseau, il reste un temps le souffle court avant de se redresser et recommencer à casser de la terre.

Au bout du rang, il fait une pause, les mains en compresse sur ses reins brisés, le regard haut et fier. Petit homme au visage buriné de sueur fraîche, il contemple le labeur accompli puis lève les yeux vers la montagne comme pour lui demander son avis, comme si elle était la seule capable d’apprécier la bravoure et sa joie d’être là.

Un coup de vent sèche son visage, dévale les coteaux et fait frissonner le tapis de pins sur les flancs de la montagne. Elle s’ébroue. Elle l’a entendu. Il remonte son pantalon, ajuste son bonnet de laine sur ses oreilles et lance la pioche au vent, un air satisfait collé aux lèvres.

Christophe Sanchez, Rats taupiers, « Sec et ocre »
L’Ombellie, Editions des Vanneaux.
Avec des illustrations de Didier Cros.

Ecoutez nos défaites

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« Ils s’aiment. Ils ne se voient pas, ne sont pas au même endroit, regardent simplement tous les deux la même mer, cette Méditerranée de sang et de joie où sont nés des mondes sans pareil, et ils s’aiment. Peu importe que leur histoire – à l’inverse des autres –
ait débuté par les corps et se construise à rebours, dans l’absence maintenant, elle le voit, elle sait qu’il a en lui la même défaite qu’elle, celle du temps qui nous fait doucement plier, celle de la vigueur que l’on sent s’amenuiser et disparaître. Ecoutez nos défaites.
Il n’y a pas de tristesse, elle n’a rien perdu et lui non plus. (…) Il sait que Job le regarde, qu’à l’autre bout de la mer Mariam est au milieu des stèles du cimetière marin de Sidi Bou Saïd, sur les terres de cet empire qui ne fut pas parce que Rome l’a avalé, brûlé,
fait disparaître, mais qui reste plus fort encore, tenant tout entier dans ce mot, « Carthage », qui contient tout,  Carthage, glorieuse d’avoir vaincu l’oubli malgré
les cendres, écoutez nos défaites, ils le disent ensemble, avec une sorte de douceur
et de volupté, écoutez nos défaites, nous n’étions que des hommes,
il ne saurait y avoir de victoire, le désir, juste, jusqu’à l’engloutissement,
le désir et la douceur du vent chaud sur la peau. »

Laurent Gaudé, Ecoutez nos défaites
© Actes Sud, 2016
et © Léméac éditeurs, 2016
pour la publication en langue française au Canada.

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Photos : Marlen Sauvage (2014)
En haut : Sidi Bou Saïd, la montée vers le phare et le cimetière marin.
En bas : Vue sur la Méditerranée depuis Sidi Bou Saïd (ici la Terre penche…).

La « chose publique »…

« Les humains sont des “assembleurs”

Les humains font des assemblages.
Les humains font des assemblages de sons, des assemblages de mots, des assemblages d’objets.
En assemblant des sons, ils fabriquent de la musique et des rythmes.
En assemblant des sons, ils fabriquent, en permanence, des mots.
En assemblant des mots, ils fabriquent des phrases.
En assemblant des objets, ils fabriquent des “ustensiles”, des choses utiles : des huttes et des nattes, des temples et des acqueducs.
Les humains, qui sont de grands “assembleurs”, des passionnés d’assemblage, font, aussi, des assemblées. »

(…)

« Et les humains, toujours passionnés d’inventions et d’assemblages, ont inventé d’assembler leurs habitations.
Ils ont ainsi formé des villages et puis des villes.
Dans certaines de ces villes – c’était il y a 2 500 ans, des humains ont dit : « Maintenant que nous avons inventé la ville, nous allons inventer la “chose publique” ! »

Mais, aux quelques-uns qui voulaient inventer la “chose publique”, quelques-autres ont répliqué :

« Nous vivons assemblés dans des villes, avec des chefs, avec des prêtres. Laissez-nous tranquilles ! »
« Pourquoi voulez-vous, à présent, inventer la “chose publique” ? »
Les quelques-uns ont dit : « Nous allons faire la “chose publique”, pour tous, avec du
vide ! »
Et les quelques-uns ont cherché un endroit vide.
Des endroits pleins, ils en connaissaient : les palais des chefs, toujours pleins de serviteurs, de gardes, de secrétaires ; et les temples des prêtres, eux aussi pleins de serviteurs et pleins d’offrandes.
Un endroit vide, dans une ville, ce n’est pas si facile à trouver. On peut toujours aller dehors, aux portes de la ville.
Mais les quelques-uns se sont dit : quand les marchands de légumes et les vendeurs d’animaux, les marchands de tissus et de poteries, quittent la place du marché, la place du marché est vide !
Sur la place du marché, quand elle est vide, nous pourrons nous assembler !

Alors, les quelques-uns ont dit aux quelques-autres :

« Nous avons trouvé une place vide pour nous assembler. »
« Alors, s’il vous plaît, sortez de chez vous et venez nous rejoindre ! »
Mais il n’est pas facile de faire sortir les gens de chez eux : l’un fait ses comptes, l’autre fait la sieste, un autre encore est occupé dans son atelier.
Et d’autres sont sortis de la ville pour aller surveiller leurs champs.
Et les hommes disent aux femmes : « Restez chez vous ! Il est inutile d’aller sur la place vide pour y jeter des mots. Occupez-vous plutôt des enfants ! »
Et puis, les quelques-autres ont été catégoriques :
« Nous ne voulons pas, nous ne voulons surtout pas, nous mêler des affaires
des autres ! »
Les quelques-uns ont répondu qu’on allait essayer et faire “comme si”.
“Comme si” les affaires des uns étaient les affaires des autres.

Les affaires des uns devenues les affaires des autres auraient un nom particulier : elles s’appelleraient “affaires publiques” ou bien “choses publiques”. »

Photos : Monia Masmoudi (lectures dans Tunis, devant la librairie Akitab) / Philippe Dujardin (stage de Sousse)

J’ai assisté à la lecture de ce texte de Philippe Dujardin « La chose publique » le dimanche 26 mars à la Foire Internationale du livre 2017 à Tunis devant le stand Sud Editions, traduite en dialecte tunisien par Majd Mastoura, comédien. Ce projet, piloté depuis 2015 par Kmar Bendana (historienne) et Françoise Coupat (metteur en scène) a réuni Majd Mastoura, Yosra Amouri, Faten Chroudi, Mohammad El-Issaoui et Mohamed Chaouch. Un moment beau, émouvant, fort !

 

 

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Invincible avril

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Entre quatre murs
poussent les racines d’avril
l’avril chargé,
grandissent à travers béton
de tristesse, de froidure,
grandissent en silence
et malgré dureté, malgré mort, se ramifient.

Entre quatre murs
palmier ne se laissera pas brimer
chantant sa longue mélodie,
bras ouverts au firmament,
il accueillera l’aurore
et la tendre lumière du couchant.

Entre quatre murs
au travers du vide maudit,
se rebellent les mots,
se font,
se fécondent les vingt ans,
le monde change en chant de senteur,
en don
ce monde qui a failli trahir.

Siège, Tamar Hammami, Invincile avril
in Ecrivains de Tunisie, © Sud Editions
Anthologie de textes et poèmes traduits de l’arabe par Taoufik Baccar et Salah Garmadi

Ecoutez nos défaites

« Il y a quelques minutes encore, il courait dans les ruelles de Kalafgan, se protégeait le visage de ses bras pour tenter de parer des coups, et les voix qui l’entouraient semblaient ne jamais devoir le laisser s’échapper. Et maintenant tout est loin. Il se souvient de la seconde où en lui tout a capitulé, où le sang dans son œil, dans sa bouche, n’avait plus d’importance. Il se souvient de l’instant où il avait accepté de mourir, et il le faisait sans haine, à cause des pleurs des femmes, probablement, ou parce qu’il a trop souvent tué pour ne pas reconnaître à l’ennemi le droit de lui prendre la vie. Il se souvient de cet instant et pourtant les hommes qui l’entourent répètent ce nom dont il pensait ne plus avoir besoin : « Sullivan ? », alors il se réfugie en un point inatteignable, là où savoir s’il saigne ou pas n’a plus d’importance, (…) un point au-dessus de tout où l’hélicoptère vole dans les airs gracieusement et où le chant des femmes en pleurs a encore le temps de résonner parce que c’est la seule chose, à cet instant, que le monde doit entendre : le deuil des mères vaincues. »

Laurent Gaudé, Ecoutez nos défaites
© Actes Sud, 2016
et © Léméac éditeurs, 2016
pour la publication en langue française au Canada.

Message d’espoir

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« Trois sources complémentaires d’inspiration forment le socle conceptuel de cet ouvrage :

  • la psychologie positive, qui étudie les conditions et processus qui contribuent à l’épanouissement ou au fonctionnement optimal des individus, des groupes et des institutions ;
  • le convivialisme, nouvelle philosophie politique, qui considère qu’une politique légitime devrait reposer sur les quatre principes de commune humanité, de commune socialité, d’individuation et d’opposition maîtrisée ;
  • une vision optimiste de l’être humain, selon laquelle il existe en toute personne une aptitude à la bonté, qui peut s’épanouir ou s’étioler en fonction de ses choix personnels et de son milieu social. Certaines conditions peuvent faire émerger le meilleur de l’être humain, d’autres le pire. 

    Or pour faire émerger le meilleur, la confiance et l’espérance sont indispensables. Ce dont le monde a le plus grand besoin aujourd’hui, c’est de messages d’espoir réaliste, qui nous montrent qu’un monde meilleur est possible et que chacun de nous peut y contribuer. »

    Jacques Lecomte,
    Le monde va beaucoup mieux que vous ne le croyez !
    Editions Les Arènes

    Jacques Lecomte est l’auteur de plusieurs essais dont La Bonté humaine, Altruisme, empathie, générosité (Odile Jacob, Grand prix Moron de l’Académie française) et Les Entreprises humanistes. Il  est aussi président d’honneur de l’Association française de psychologie positive.

 

Une histoire de neige

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« Ça n’avait peut-être pas été le deuxième ni le troisième matin – ni même le quatrième ou le cinquième. Comment pouvait-il en être sûr ? Comment être sûr du moment exact où la délicieuse progression était devenue nette ? Du moment exact où elle avait réellement commencé ? Les intervalles n’étaient pas très précis… Tout ce qu’il savait, c’est qu’à un moment ou un autre – peut-être le deuxième jour, peut-être le sixième – il avait remarqué que la présence de la neige était un peu plus insistante, son bruit plus clair ; et, inversement, le bruit des pas du facteur plus indistinct. Non seulement ne les entendit-il pas au coin de la rue, il ne les entendit même pas à la première maison. Il les entendit au-dessous de la première maison ; et quelques jours plus tard, au-dessous de la deuxième, et encore quelques jours après, au-dessous de la troisième. Graduellement, graduellement, la neige devenait plus lourde, son bouillonnement plus sonore, les pavés de plus en plus emmitouflés. Quand chaque matin, après le rituel de l’écoute, il trouvait en allant à la fenêtre les toits et les pavés aussi nus que jamais, cela ne faisait aucune différence. Ce n’était après tout que ce à quoi il s’était attendu. C’est même ce qui lui plaisait, sa récompense : la chose était à lui, n’appartenait à personne d’autre. »

Conrad Aiken,
Neige silencieuse, neige secrète, éditions La Barque

Fin de l’histoire

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Terminé ce livre d’une centaine de pages sur l’Unité 731, unité japonaise de recherches bactériologiques, qui se livra à l’expérimentation humaine dans la province chinoise du Mandchoukouo, entre 1936 et 1945. Ken LIU, écrivain sino-américain âgé d’une quarantaine d’années (dans le genre surdoué), utilise la fiction pour poser la question de la vérité historique, de la valeur du témoignage, de la nécessité de nommer les faits, de la part de l’oubli, volontaire ou inconscient… Ci-dessous, une partie de la 4e de couverture qui m’a donné envie d’emprunter le livre !

« FUTUR PROCHE
Deux scientifiques mettent au point un procédé révolutionnaire permettant de retourner dans le passé. Une seule et unique fois par période visitée, pour une seule et unique personne, et sans aucune possibilité pour l’observateur d’interférer avec l’objet de son observation. Une révolution qui promet la vérité sur les périodes les plus obscures de l’histoire humaine. Plus de mensonges. Plus de secrets d’Etat. »

Traduit de l’américain par Pierre-Paul Durastanti
Editions ©2016, Le Bélial, collection Une heure-lumière.

Présence

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Je parle avec Rafaniello, aujourd’hui nous avons le temps, je lui demande si son pays ne lui manque pas. Son pays n’existe plus, il n’y est resté ni vivants ni morts, on les a faits disparaître tous ensemble : « Je ne sens pas le manque, dit-il, mais la présence. Dans mes pensées ou quand je chante, quand je répare un soulier, je sens la présence de mon pays. Il vient souvent me trouver, maintenant qu’il n’a plus une place à lui. Dans le cri du marchand d’eau qui monte avec son charreton à Montedidio pour vendre de l’eau sulfureuse dans des pots de terre cuite, de sa voix aussi me parviennent quelques syllabes de mon pays. » Il se tait un moment, ses petits clous dans la bouche et la tête penchée sur une semelle. Il voit que je suis resté à côté et il continue : « Quand tu es pris de nostalgie, ce n’est pas un manque, c’est une présence, c’est une visite, des personnes, des pays arrivent de loin et te tiennent un peu compagnie. » Alors don Rafaniè, les fois où il me vient la pensée d’un manque, je dois l’appeler présence ? « C’est ça, et à chaque manque, tu souhaites la bienvenue, tu lui fais bon accueil. » Alors quand vous vous serez envolé, je ne dois pas sentir votre manque, moi ? « Non, dit-il, quand il t’arrive de penser à moi, moi je suis présent. » J’écris sur le rouleau les paroles de Rafaniello qui ont mis le manque sens dessus dessous et il est mieux comme ça maintenant. Lui, avec les pensées, il fait comme avec les chaussures, il les retourne sur sa caisse et les répare.

@Erri de Luca, Montedidio, Gallimard, 2001

Photo : Marlen Sauvage (Rome)

Rencontrer l’ange

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« Chacun de nous vit avec un ange, c’est ce qu’il a dit, et les anges ne voyagent pas, si tu pars, tu le perds, tu dois en rencontrer un autre. Celui qu’il trouve à Naples est un ange lent, il ne vole pas, il va à pied : « Tu ne peux pas t’en aller à Jérusalem », lui dit-il aussitôt. Et que dois-je attendre, demande Rafaniello. « Cher Rav Daniel, lui répond l’ange qui connaît son vrai nom, tu iras à Jérusalem avec tes ailes. Moi je vais à pied même si je suis un ange et toi tu iras jusqu’au mur occidental de la ville sainte avec une paire d’ailes fortes, comme celles du vautour. » Et qui me les donnera, insiste Rafaniello. « Tu les as déjà, lui dit celui-ci, elles sont dans l’étui de ta bosse. » Rafaniello est triste de ne pas partir, heureux de sa bosse jusqu’ici un sac d’os et de pommes de terre sur le dos, impossible à décharger : ce sont des ailes, ce sont des ailes, me raconte-t-il en baissant de plus en plus la voix et les taches de rousseur remuent autour de ses yeux verts fixés en haut sur la grande fenêtre. »

@Erri de Luca, Montedidio, Gallimard, 2001

Photo : Marlen Sauvage (Rome)